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Femmes, roman, 1983

LE DOSSIER. Entretiens. Critiques

D 31 janvier 2013     A par A.G. - C 13 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Qu’écrit Jacques Henric au début de Guerre et paix, son article sur Portraits de femmes paru dans le n° 397 d’art press (février 2013) ?

« On le sait, Philippe Sollers est un grand lecteur de Clausewitz et de Sun Tzu. Il a su très tôt qu’une connaissance de l’art de la guerre était une efficace propédeutique pour qui nourrissait l’ambition d’écrire. De toute guerre, y compris celle du goût, qui n’est pas la moins violente. Et que dire de la guerre des sexes. Si nous doutions de la réalité de celle-ci, les affrontements actuels des pro- et anti-mariage gay nous la remettraient crûment en mémoire. La paix par l’unisexe ? Tu parles ! Guerre "fatale et immémoriale", rappelle Sollers, et ce ne sont ni Freud ni Lacan, ni l’antique tragédie grecque, ni les écrits bibliques, ni la grande littérature universelle qui le contrediront. Ce constat fait, après maintes enquêtes menées sur le terrain et dont rendent compte ses romans, de Femmes à L’Éclaircie (mais le tout premier, Une curieuse solitude, ouvrait déjà la voie), Sollers, lui, propose une méthode pour aménager au sein de cette guerre des "pauses, des intervalles, des éclaircies". "Mieux on fait la guerre, mieux on goûte la paix. La paix en pleine guerre, voilà le sujet." »

Femmes. Trente ans déjà et d’une actualité qui n’a rien perdu de sa force de percussion [1]...
Flash back.

Dossier du 17 mai 2008 entièrement remanié le 11 janvier 2011, complété le 16 janvier 2013.
Mise à jour des MP3 le 12 mai 2012. Vidéo restaurée le 30 janvier 2013.

Picasso, Les demoiselles d’Avignon, Paris, 1907 (243,9 x 233,7 cm) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Couverture de « Femmes » dans l’édition folio.

I. SOLLERS À PROPOS DE FEMMES
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Philippe Sollers publie Paradis en janvier 1981. Deux ans plus tard, en janvier 1983, c’est la sortie d’un nouveau roman, Femmes (570 p.). 1983 est une date importante à bien des égards : passage des éditions du Seuil à la maison Gallimard ; fin des années Tel Quel (94 numéros), création d’une nouvelle revue, L’Infini (113 numéros aujourd’hui), d’abord accueillie par Denoël avant de rejoindre, elle aussi, Gallimard.
Paradis, à sa sortie, a fortement perturbé, d’abord par sa "forme" (« pas de ponctuation visible »), il est difficile de dire s’il a vraiment été lu dans sa "polylogique" effervescente. Femmes va assez vite connaître un grand succès et être, plusieurs semaines, dans le hit parade des meilleures ventes, au point qu’aujourd’hui-même Sollers passe presque pour n’être que l’auteur d’un seul roman connu : celui-là.
Quand on relit (ou réécoute) les entretiens que Sollers a pu donner à l’époque ainsi que les critiques (pas toutes, mais enfin, certaines, parues dans quelques journaux de "gauche", que vous lirez plus loin [2]), on est bien forcé de reconnaître que Femmes a fait, de la part de ceux qui font profession de lire, l’objet d’un malentendu aussi grand que Paradis. Est-ce étonnant ? Non si on comprend que, au-delà des différences d’apparence formelle (trop de ponctuation ?), c’est bien la même pensée, les mêmes "thèses" (ou thèmes) qui s’expriment dans les deux romans. Et comment pourrait-il en être autrement puisque l’écriture de Paradis se poursuit parallèlement (Paradis II sera publié en 1986).
Vingt-sept ans après la publication de Femmes, et pour en comprendre le sens, à bien des égards prémonitoire, sous des apparences de "solde" des années 70, n’est-il pas utile de relire les différentes pièces du dossier ?

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Images et sons

Apostrophes

Sollers invité de Bernard Pivot, sur Antenne 2, le 4 février 1983.

Avec, notamment, Claude Mauriac, Jeanne Folly, Gabriel Matzneff [3].


Apostrophes, 4 février 1983 (durée : 25’15)

L’émission complète sur Ina.fr.

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Un livre, des voix

Sollers sur France Culture le 15 février 1983 lors de l’émission présentée par Pierre Sipriot

Entretien avec Georges Perroux.
Lecture d’extraits de Femmes par Roger Coggio, Maya Simon, Philippe Clévenot.

Avertissement : Malgré la qualité très inégale, voire mauvaise, de certains extraits de l’enregistrement, il nous a semblé intéressant de vous faire entendre ce document : il y en a peu sur ce roman fondamental et toujours actuel.

1ère partie. Présentation de Georges Perroux (3’47).

2ème partie. Lecture : JANE (folio, p. 180) (5’07).

3ème partie. Sollers : les femmes et le romanesque (2’33).

5ème partie. Sollers : Stendhal — « les romanciers aujourd’hui ne font pas leur travail » - (6’13).

6ème partie. Lecture : YSIA (folio, p. 399). « Il faut savoir transformer une femme en faim. » (3’10).

7ème partie. Sollers : « la victoire du roman est d’obliger les gens à ressembler à des personnages de roman » (3’17).

Dernière partie. Lecture : « Nous sommes tous des ombres de JE SUIS » (5’07).

Crédit : découpage réalisé à partir des archives de Philippe Di Maria et Albert Gauvin.

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art press n° 66, janvier 1983. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

A la fin ce mois, aux éditions Gallimard, Philippe Sollers publie un roman, Femmes, un vrai roman avec des personnages évoluant dans des situations précises et un narrateur plongé dans la vraie vie, qui travaille, téléphone, prend l’avion et l’autobus, regarde la télé, joue au tennis, etc. Si l’on pouvait, avec Sollers, s’attendre à tout, c’est quand même là une énorme surprise ! Quoi, l’auteur de Paradis, le directeur de Tel Quel, le révélateur de Sade et de Joyce, le lecteur provocant de la Bible, l’inventeur enfin d’une nouvelle fiction qui prêchait, croyions-nous, pour une écriture sans ponctuation, lançant maintenant ce pavé dans la mare, un roman divisé en chapitres, entièrement ponctué et plein de dialogues ? On imagine déjà le scandale que ce livre va produire dans le landerneau littéraire si frileux et si méfiant dès qu’« un des leurs » change de place, échappe, s’aventure. Sans parler des thèses sur la sexualité que Sollers y expose, sans parler non plus des types féminins qu’il met en scène, livrant sans déguisement, presque crûment, une sorte de journal intime de ses relations avec les femmes. Scandale encore, car ce roman est un roman à clés où Sollers évoque des gens très en vue qu’il saisit dans leurs coulisses, des personnalités tout à fait reconnaissables de l’espèce de société secrète qu’est notre bonne société intellectuelle française dont on découvrira, dans Femmes, de quels amours et de quelles haines elle est faite.
Ce roman, pour nous, constitue un véritable événement. Roman philosophique, vaste méditation métaphysique, épopée du sens, fiction tragico-comique, Femmes s’impose aussi comme le grand roman « réaliste » qu’appelait notre temps.
Nous publions ici, en avant-première, quelques extraits de Femmes ; Sollers, dans l’interview qui suit, s’explique sur son livre. Profitons de l’occasion pour signaler que la revue et la collection Tel Quel quittent les éditions du Seuil et changent de titre ; devenues L’infini, elles sont désormais éditées par Denoël. Le premier numéro de L’infini — énorme et passionnant — paraîtra début février.

Catherine Francblin

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pourquoi un roman « réaliste » ?

Sollers, 1983, art press 66. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Pourquoi après Paradis, ce roman-là, Femmes ? roman avec de la ponctuation, des chapitres, un récit, des « personnages » ... Y- a-t-il un lien entre ces deux livres et de quelle nature est-il ?

Cela fait partie d’un travail sur la mise-en-scène de Paradis. C’est la fabrication de l’éclairage, de l’espace imaginaire et social à l’intérieur duquel le relief de Paradis doit être perçu. J’ai souvent comparé Paradis à une sculpture. Bien entendu, on pourrait imaginer que cette sculpture existe en soi, il n’en reste pas moins qu’elle est concrètement, ici et maintenant, dans un espace socio-historique. Il m’a semblé — et c’est un problème d’architecture — que si je ne traitais pas le pourtour, le volume à trois dimensions dans lequel Paradis fait semblant d’être, il y aurait de ma part une erreur redoutable, une erreur technique. C’est-à-dire que je laisserais passer le réglage du regardeur sur Paradis, et c’est la raison pour laquelle, dans ce livre, bien que ce soit assez latéral, le point de vue qui est dégagé consiste dans un dédoublement du narrateur qui, donc, dans une autre dimension que celle de Paradis, me considère comme étant, moi, moi qui parle ici, l’auteur de Comédie (je ne suis pas présenté en effet comme l’auteur de Paradis mais de Comédie). Il s’agit de quelqu’un qui est vu de l’extérieur, qui serait filmé en train d’écrire ce livre. Il me fallait un narrateur qui soit moi et pas moi, et qui puisse faire état à mon propos du racontar ; du racontar social, du racontar sexuel... Par ailleurs, j’ai constaté que la réception de Paradis pourrait être fétichisée et que le contenu de ce livre — contenu extrêmement insistant du point de vue du sens, car il ne s’agit pas du tout d’une articulation de l’inarticulé ou de l’inarticulable, mais bien d’un livre en expansion, bourrée de thèses claires, martelées, sur l’interprétation sexuelle — que ce contenu, si je ne le donnais pas sous la forme d’une interprétation réaliste, disparaîtrait dans la fétichisation même du livre.


la mutation de l’élément féminin

Pourquoi cette mise-en-scène là ? autrement dit, pourquoi ce titre « Femmes » ?

Je voulais que cette mise-en-scène porte sur les configurations nouvelles qui se développent à partir de la mutation de l’élément féminin. Il n’y a pas de tournant dans la littérature ou dans l’art qui n’implique le surgissement d’une nouvelle conception de l’élément féminin. Voyez, au siècle dernier, Baudelaire et Flaubert, Madame Bovary et les Fleurs du Mal. Ce sont des événements considérables, sanctionnés d’ailleurs par le tribunal. Ces livres portent bien, par une intervention révolutionnaire, sur l’image féminine. En peinture — j’en parle dans Femmes — je vois quelque chose du même ordre dans l’Olympia de Manet. Bataille, dans un mot fameux, disait : « « L’Olympia, c’est la destruction de l’Olympe ». Il a souligné à quel point ce tableau avait fait tourner toute la problématique de la Vénus classique. C’est la première fois qu’on représentait le côté restreint et mortel de l’idole féminine. L’autre exemple, c’est les Demoiselles d’Avignon dont je parle beaucoup dans Femmes aussi, et qui n’est pas par hasard un tableau resté pendant 16 ans dans un suspens bizarre... La mutation fondamentale se passe dans la représentation, ou les échecs à la représentation, de l’image féminine. Pour le roman il en va de même. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi que le narrateur soit non-français (il est Américain). Ça me permet de montrer quoi ? Eh bien que la France aujourd’hui peut être regardée depuis le plus intérieur, c’est-à-dire la sexualité, dont les Français sont très jaloux, très cocardièrement fiers, par un étranger qui serait, plus qu’aucun Français, au fait même de la question. Ce narrateur se définit comme faisant lui-même une sorte de tri dans la culture française, là où il s’agit non seulement des habitudes sexuelles telles qu’il les observe, non seulement de l’évolution des m ?urs féminines, mais de l’ensemble de ce qui est en train de se passer dans les coulisses de la société française. Tout ça a des noms très concrets, techniques, cliniques : le mouvement féministe, sa propagande, son idéologie, son impact, la réactivité qu’il engendre, les opérations gynéco-logiques , avec tout ce qu’elles comportent dans la scientification du réglage de la production, autrement dit avortements, contraceptions et expérimentations de l’insémination artificielle... C’est-à-dire le corps humain comme possibilité d’artefact, ce qui est tout à fait nouveau. La prise sur l’origine des corps est quelque chose qui vient de faire son entrée, majestueuse, frontale, dans la vie de l’espèce à laquelle nous appartenons. Le roman ne me paraît pas encore avoir enregistré ce phénomène ; Femmes, il me semble, est le premier à le faire, à en enregistrer non seulement les effets, les boursouflures, les agitations, les passions sous-jacentes, mais à en décrire les causes. On s’étonnera, dans quelques années, de la façon dont l’espace social imaginaire était clivé ; d’un côté une pseudo-libération sexuelle, de représentation pornographique organiciste, avec la promotion qu’elle suppose de l’homosexualité masculine ; de l’autre, un déferlement volontariste du corps féminin idéologisé et pris à la chaîne reproductrice. On s’étonnera d’un relatif blanc qui signalera un manque à la symbolisation de ce qui se passait comme dramaturgie réelle, comme angoisse, comme horreur, ou encore, c’est la même chose, comme comique. Femmes, de ce point de vue, est un livre évidemment comique. La prise au sérieux, romantique, du corps, des organes, provoque en moi inévitablement un effet comique.


dialogue entre la tradition du roman critique et la bible

Le livre s’intitule Femmes, mais il y est aussi beaucoup question des hommes..., lesquels ne sont manifestement pas des héros plus positifs...


Ph. Sollers. Photo Julia Kristeva. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’avais le choix entre commencer par la narration ou présenter la thèse frontale. J’ai préféré — c’est tauromachique — attaquer frontalement. La thèse fondamentale du livre est présentée dès le début : « Le monde appartient aux femmes, c’est-à-dire à la mort, là-dessus tout le monde ment. » La démonstration narrative suit. C’est la tradition, d’une certaine façon, du roman philosophique du XVIIIème. Je reprends la tradition des Lumières. Donc la thèse est là : s’il y a des hommes, c’est qu’ils sortent des femmes, c’est la poule et l’ ?uf si vous voulez, l’évacuation des corps, l’évacuation pour faire vie, et dans la mort ; mais la mort est prise, dans ce livre, dans sa dimension horriblement comique. Je dirai autrement pour résumer : il y a peu de chances pour qu’un homme ait une conversation vraie avec une femme sur la mort. On ne peut espérer sur ce sujet que du malentendu. Autrement dit, être ou ne pas être, cela n’a jamais été une question, contrairement à ce qu’affirme la rumination d’Hamlet. Cela en fait au moins deux , parce que le thème d’être ou de ne pas être n’aura pas le même sens pour un homme ou pour une femme. Or, ce livre tient le plus grand compte de la différence sexuelle, et parce que ça en tient le plus grand compte, le résultat, qui pourrait paraître paradoxal et qui est parfaitement logistique, eh bien c’est que l’homme ça ne court pas les rues. Et ça ne court pas les rues précisément parce que les femmes ça ne court pas les rues non plus. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans cette situation de confusion sexuelle, une mythologie très antique qui est celle de l’androgyne est en train de nous redébouler sur le poil. Ce qui nous amène aux considérations métaphysiques du bouquin. A travers son enquête sexuelle le narrateur libertin du XVIIIème siècle, modèle XXème, qui est américain, et se promène avec une Bible, est le lieu d’un dialogue nouveau entre la tradition du roman critique, philosophique, et la Bible. On est aux antipodes du roman du XIXème siècle, et du XXème. Ce qui va frapper sans doute le lecteur, ou la lectrice, et provoquera des résistances, c’est l’aspect banal, mécanique, répétitif, allant de soi, des actes sexuels, des actes hétérosexuels, lesquels ne débouchent ni sur une psychologisation particulière, ni sur un état amoureux. Ça cumule et ça se répète. Ce sont des actes qui s’effectuent mais qui sont sans importance. Là est la transgression fondamentale : l’acte sexuel est considéré comme non rentable, non comptabilisé donc non comptabilisable. On le fait pour rien.

Que voulez-vous dire par sexualité non rentabilisable ? Comment pourrait-elle être rentabilisable ?

Eh bien, par des enfants, par exemple. C’est une conséquence presque toujours imaginée, même inconsciemment, par des femmes lorsqu’elles se livrent à l’acte sexuel.

Vous dites que l’homme incapable d’être « intégralement sexuel meurt ». Que voulez-vous dire ?

Il y a deux possibilités absolument paradoxales : soit l’abstention radicale quant au sexe, qui donne la sainteté, abstention en connaissance de cause, soit la pratique de la sexualité sans aucune idéologisation, sans aucune valeur attachée à cette effectuation. Je décris deux limites qu’on ne rencontre en général pas. L’une est mystique, l’autre est en rapport avec toutes les expériences esthétiques. Je pense qu’on nous raconte beaucoup de bobards sur la sexualité de l’artiste. Il est fondamentalement, y compris Mozart, dans une non-valeur attachée à l’acte sexuel. Entre les deux, vous avez tout ce qui se fabrique comme conceptions du monde.

La jouissance sexuelle, dont vous parlez souvent dans le livre, n’est-elle pas une valeur ?

Justement pas. La jouissance intégralement sexuelle ne s’auto-valorise pas. Il s’agit au contraire de quelque chose d’extrêmement négatif. C’est une expérience physique telle qu’elle ne laisse place à aucun résidu psychique. Tous ces résidus, rêves et autres ruminations psychologiques, viennent directement d’un manque-à-jouir sexuel.


grossesse symbolique

Est-ce pour quoi vous utilisez beaucoup de métaphores sportives ?

Le corps, dans le sport, a toute son importance... Le sport, malheureusement, est vécu comme valeur. Quand je fais des références au sport, elles sont toujours ironiques. Je propose par exemple de devenir le Pindare d’un grand centre d’insémination artificielle où seront choisis en priorité les sportifs. Ce seront les étalons, les donneurs spermatiques de la république néo-platonicienne qu’on nous promet. En revanche, la référence qui n’est pas ironisée et qu’on peut aussi considérer comme un sport, c’est la musique.


Vous dites qu’il faut pratiquer l’écriture comme une partie de tennis...

Ironie. C’est une façon de critiquer les alanguissements d’écrivains, les positions subjectives psychologisantes sur la difficulté d’écrire, sur le fait qu’un écrivain manquerait toujours l’essentiel comme le répète le philosophisme ambiant, etc, c’est-à-dire toutes les attitudes romantiques.

Pourquoi neuf parties dans ce livre ?

Comme son titre l’indique... C’est le neuf de la grossesse mais aussi celui de la Vita Nova. La grossesse des femmes a-t-elle quelque chose à voir avec la grossesse symbolique ? C’est Freud lui-même qui dit que la cure analytique est comparable à une grossesse, en mettant le doigt par là-même sur le fait qu’il y aurait un phénomène à double entrée dont vous auriez la palpabilité dans les processus physiques de la grossesse féminine, et l’impalpabilité dans la production symbolique.

Vacances sur l’île de Ré. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


libertin et catholique

N’y-a-t-il pas quelque chose de choquant et de subversif dans le fait que votre narrateur est à la fois un libertin et un catholique ?

Subversion des codes du roman : j’emploie le style libertin du XVIIIème siècle ; contradiction : le narrateur est catholique et par conséquent, je n’ai pas à me taper l’idéologisation anti-catholique du roman du XVIIIème. Je peux ainsi traiter du même mouvement une lecture de Sade et une apologie de la papauté. C’est la subversion de deux codes l’un par l’autre. Ils se détruisent mutuellement et il n’en ressort aucune proposition idéologique.

Il y a beaucoup de parties dialoguées dans votre roman. Les seules vraies « scènes » sont des scènes sexuelles...

En effet. Tout le reste est pris dans des dialogues philosophiques ou ironiques, parfois dans des méditations effervescentes sur différents symptômes d’actualité qui sont aussitôt, autre contradiction, comparés à des choses très anciennes. Il y a aussi la scène de l’attentat avec des morts, qui vaut pour l’ensemble des scènes sexuelles, qui leur fait contrepoids dans la mesure où l’acte sexuel est aussi un acte de mort. Ce sont d’ailleurs les seules scènes qui méritent d’être décrites, et brièvement. Ça me parait juste puisque la scène primitive est la seule qui a le droit fondamental de s’appeler scène.

Le narrateur est quelqu’un qui a une personnalité multiple...

Il est journaliste. Cela veut dire qu’il est immergé dans une réflexion permanente sur l’information. D’autre part, ses amies femmes sont toujours, elles aussi, aux frontières de l’information, de la politique, de la publicité, de la télévision. Cela permet, sur ce problème fondamental de l’époque qu’est la manipulation de l’information, de faire état de considérations très critiques. Je pense qu’aujourd’hui, par exemple, l’être le plus profond dans la pensée est probablement un bon ou une bonne spécialiste de la publicité.

Femmes est aussi un livre à clés...

Je suis la tradition dix-huitiémiste. Vous savez que les écrivains, du temps où on s’amusait, n’hésitaient pas à mettre leurs contemporains en scène. Proust a fait ça aussi. Tous les écrivains le font. Au contraire à partir du moment où tout deviendrait anonyme, indistinct, archétypal, il y a fort à craindre qu’on soit dans un spiritualisme qui n’est pas de mon goût.


une mère, ce n’est pas grand-chose

Il y a de « méchantes » femmes dans votre livre mais il y a aussi plusieurs femmes « bien »...

Je crois que c’est assez équitablement réparti. Héroïnes négatives ou positives.

Vous dites que la plupart des femmes méprisent « l’homme en soi »...

Non, c’est plus subtil. Elles ont, je crois, la plus grande difficulté à imaginer ce que pourrait être un homme, parce qu’elles ont la plus grande difficulté à admettre la liberté des femmes.

C’est un rapport avec leur mère alors...

N’en restons pas à la psychanalyse. La psychanalyse, comme la philosophie, comme tout ce qui fait partie lourdement de notre matériel conceptuel actuel, sont ironisées dans ce livre. « A la Molière », si vous voulez. Mais vous avez raison, ce qu’on a décrit comme tragique, c’est l’impossibilité de prendre la mère à la légère. Les héroïnes négatives du livre sont des personnages persuadés de la toute-puissance maternelle. Les plutôt positives sont celles qui ont eu furtivement accès au fait que leur mère, ce n’était pas grand-chose.

En somme, vous mettez en question le fameux désir d’inceste...

Il faudrait se demander qui a intérêt à — c’est ça un romancier, quelqu’un qui se demande qui a intérêt à — donc, qui a intérêt à dire qu’un fils désire sa mère. Ce que nous prenons pour le bien s’effondrerait si un fils pouvait voir réellement de quoi il est question dans sa mère. Ce n’est sûrement pas impossible qu’un fils y voit clair dans sa mère, mais que ce soit interdit c’est peut-être ça l’interdit de l’inceste. L’interdiction faite à un homme d’évaluer sa mère. Il ne s’agit pas du tout évidemment de faire l’amour avec elle, ce qui est, j’allais dire, la moindre des choses dans l’époque où nous entrons. Avoir fait porter l’interdit sur l’acte sexuel est parfaitement faux. J’ajouterai que ce sont les femmes qui m’intéressent, pas les mères.

Mais y-en-a-t-il des femmes ?

Oui... j’en ai rencontrées... merci. Ça existe, de temps en temps, avec des interruptions. Une femme n’est pas tout le temps une femme, il lui arrive de l’être. Je suis contre la définition biologique qu’on essaye de plus en plus d’imposer aux femmes. Vous-même, là, vous n’êtes pas 24 heures sur 24, une femme. Il est même probable que 23 heures sur 24, et je suis optimiste, vous êtes comme moi un corps sous dénégation obligé d’aller et de venir pour sa pure et simple survie. Je dirai que lorsque une femme est vraiment une femme, c’est de cela qu’est fait un événement .
Voilà pourquoi, comme je le suggérais tout à l’heure, les tournants de la représentation humaine dans la peinture, ou la littérature, essaient de faire consister cet événement. Si les femmes étaient des femmes 24 heures sur 24, il n’y aurait plus d’événements.
Et plus d’événements, cela voudrait dire que nous serions dans la société totalitaire parfaite.

Est-ce que vous reprenez-là quelque chose qui ressemble à ce que Lacan disait : « La Femme n’existe pas »...

Non, je crois que c’est une formulation trop marquée. Je préfère dire : une femme existe de temps en temps, comme femme. Les formulations de Lacan visent un enseignement, moi je vise une description des événements, je n’enseigne rien. J’ajouterai qu’un homme, par conséquent, c’est aussi un événement très rare.

Les hommes, en effet, dans votre livre ne sont pas plus gratifiés.

Absolument. Ils sont soumis à ce qui les définit : la plastronnade, le semblant, la vanité, la petite mégalomanie acharnée, l’angoisse de la reconnaissance médiatique... Leur conception de l’autre , de l’autre en eux, est oblitérée. Par rapport à cette mécanisation médiatique dramatiquement nerveuse des hommes, les femmes assurent dans le livre un rôle beaucoup plus réaliste ; elles sont plus lucides que les hommes, ce qui peut les conduire soit dans un sens mortel, soit vers une gratuité jamais vue. C’est pourquoi la fin est un hommage répété à ce qui parcourt tout le roman, c’est à dire la musique et les musiciennes. Si j’ai introduit cette figure finale de claveciniste, c’est qu’elle suppose un travail de déchiffrage. C’est un rapport au texte en mouvement.

Vous employez, comme déjà dans des textes précédents, beaucoup de sigles...

Je pense qu’il faut décrire la lutte acharnée et désormais en expansion — c’est un fait du XXè siècle — entre d’une part les sigles, les regroupements dans le cadre d’une société anonyme , et d’autre part les noms. J’avertis tout lecteur, toute lectrice, de tenir farouchement à son nom. Or, qui sont les gens attachés au Nom ? Les Juifs, bien entendu, puisque leur Dieu s’appelle comme ça le Nom. Je pressens une lutte à mort entre la siglaison et le nom et je dis qu’il faut choisir dès aujourd’hui son appartenance à l’une ou à l’autre.


la confusion sexuelle érigée en loi


Picasso, Femme assise avec chapeau, 1938. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Vous parlez de « le » femme et de « la » homme. N’en-a-t-il pas toujours été ainsi ? en quoi est-ce nouveau ?

C’est de tous temps, sans doute, mais c’est la première fois que vous en avez l’idéologie explicite du côté du pouvoir. Ce qui est nouveau c’est que cette conception du monde aujourd’hui se fait loi. Il fallait d’abord, pour cela, que certaines conditions soient réunies. D’abord que la propagande de la sexualité comme « épanouissante » et définissant l’être humain dans ses profondeurs soit généralement acceptée. Cela suppose que toutes les conceptions métaphysiques sont détruites, que toute conception de la sexualité comme Mal, comme péché soit niée. A partir de là, vous arrivez à un réglage de la confusion sexuelle érigée en loi, et non plus considérée comme anormale. Aujourd’hui toutes les valeurs du passé sont devenues clandestines. J’en fais le catalogue : être catholique, par exemple ; ou encore être hétérosexuel. C’est un renversement extraordinairement comique.

Pourtant tout le monde vit en famille, en couple généralement hétérosexuel...

Supprimez le mot sexuel de votre constat et vous avez une photo de la société. En fait, l’accent est à la fois porté sur la sexualité considérée comme une valeur (soit dramatique, soit organique) et du même geste il y a suppression de la sexualité par sa prise en mains par des familles asexuées. Ce qui est interdit c’est la sexualité sans aucune valeur et la sublimation métaphysique à l’intérieur des familles.

Le roman se termine sur un départ. Le narrateur retourne aux Etats-Unis...

Oui, il s’aperçoit, comme il voyage beaucoup — aux USA, en Italie, en Espagne, en Israël — que l’horizon en France est de plus en plus plus fermé.

Peut-on prendre ça pour une métaphore dans la mesure où le livre débute sur l’idée que la vie est une sorte de mort ?

Non, c’est une sortie pour aller ailleurs, dans un jeu qui paraît plus excitant. La société française apparaît comme la Yougoslavie. Le régime de l’érotisme y est devenu si faible que le narrateur ne peut plus le supporter. Il faut voir dans le roman la mise en scène des nationalités : il y a une Chinoise, une anarchiste espagnole, deux françaises, la femme du narrateur, et deux personnages très positifs une Anglaise qui vit aux Etats-Unis, qui meurt dans un attentat, et la claveciniste qui est française mais qui voyage beaucoup.

Il se trouve que la femme qui meurt dans l’attentat était enceinte. Est-ce que ça ne l’entache pas, après-coup, d’un aspect négatif ?

Pas du tout. Le narrateur blessé dans l’attentat et en proie à plusieurs délires, évoque quelques temps après sa mort, dans un demi-sommeil à Venise, le ventre de cette femme dans lequel il rentre son bras pour y toucher cette virtualité d’enfant. Non, Cyd reste un personnage positif ; elle est simplement mise en face de la question de la reproduction comme l’est toute femme à un moment ou à un autre de sa vie, et comme tout homme est, à un moment ou à un autre, placé devant la demande d’une femme d’avoir un enfant. Il n’y a pas lieu d’en faire un drame. Le narrateur est lui-même père d’un fils. Ce qui en revanche est décrit comme négatif c’est l’extrême folie des comportements actuels : valorisation de la sexualité, manque de distance vis à vis de la production des corps, ou à l’inverse vis à vis de l’avortement. Toutes les valeurs chrétiennes devenues folles, comme aurait dit Nietzsche, proviennent d’une non-relativisation de la sexualité.

Ce qui est nouveau c’est donc la contradiction entre le très vieux désir de reproduction des femmes et l’attitude qu’elles affichent.

Bien entendu. N’importe quel psychanalyste vous dira que ce que les femmes et les hommes viennent balbutier sur le divan est l’exact contraire de toutes leurs façades idéologiques.

Le genre roman vous paraît-il plus adapté qu’un autre type d’écrit pour dévoiler cette imposture ?

Je crois. J’écris par urgence. J’ai éprouvé un ras-le-bol intense devant toutes les impostures, y compris l’imposture de ceux qui croient avoir dépassé le roman. Il me semble que quelqu’un comme Picasso avait de la même façon ressenti l’imposture que devenait l’art non figuratif et c’est pourquoi il a continué les deux gestes. Je parle beaucoup de Picasso dans ce livre, d’une part parce qu’il est un éminent spécialiste des femmes, d’autre part parce que c’est une espèce d’aventurier qui est passé par pas mal de défilés secrètement violents, où j’ai l’impression de repasser.

Vous faites aussi souvent des références à Melville.

J’évoque plutôt les écrivains qui ont une conception shakespeariano-biblique de l’aventure. C’est ce que veut dire la phrase de Faulkner mise en exergue : « Né mâle et célibataire dès son plus jeune âge. Possède sa propre machine à écrire et sait s’en servir ».

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Le Magazine littéraire


« Femmes », comme tous les livres de Philippe Sollers, a le parfum de la provocation. Qu’on se souvienne du fleuve Paradis, sans un point ni une virgule. Mais, quand Sollers lisait Paradis devant un auditoire, il y mettait naturellement la ponctuation, le ton, l’ironie. Femmes regorge de points de suspension, de tirets, de dialogues. Mais qu’on n’aille pas croire pour autant que Sollers s’est mis à écrire comme Balzac, ou comme Céline. Il écrit comme Sollers. Comme deux Sollers même, puisqu’il se dédouble en un journaliste américain (il n’y a pas si longtemps que Sollers, dans Tel Quel, nous racontait sa découverte de l’Amérique !), et en S., farfelu auteur d’avant-garde dont ce n’est pas le moindre des plaisirs que de se voir critiqué, moqué, détesté.

Le jeu consiste, dans les personnages de Femmes, à reconnaître des personnes, ou des personnalités, parisiennes. Il y en a pour qui le déguisement est clair : Fals/Lacan, Lutz/Althusser, Werth/Barthes. Il y a même sur la mort de Roland Barthes, pardon, de Werth, quelques pages admirables d’émotion et d’amitié. Mais, après tout, les grands intellectuels ne font-ils pas partie de notre paysage mental, de nos bibliothèques, de nos vies ?
A ce titre, leur présence dans un roman (Femmes est sous-titré " roman ") peut être légitime. Qui hésitait à reconnaître Sartre et Camus dans Les Mandarins, en 1954 ?

Mais la grande affaire, dans Femmes, ce sont précisément les femmes, et ce que Sollers en dit. On peut en effet voir dans ce livre une machine de guerre contre les femmes, le matriarcat, la gynécocratie. Si l’on considère que Sollers parle dans son livre des femmes, de toutes les femmes, de La Femme, alors c’est vrai. Mais s’il ne parle que de certaines femmes, d’aujourd’hui, alors sa violence, son ironie méchante comme sa tendresse sont le droit légitime du romancier.

De même qu’il a le droit de penser, alors que la liberté sexuelle est une banalité, que l’érotisme doit se retremper dans ce qu’il estime être la plus grave des transgressions de notre époque, la religiosité. Jansénisme ? Goût rétro ? Provocation pure ? Pour ceux que la religiosité laisse totalement indifférents, la provocation fait floc. Mais, à en juger par les tollés que soulève ce roman, on se dit qu’elle devait demeurer plus répandue qu’on ne pouvait croire.
Quoiqu’il en soit, Femmes ne laisse pas indifférent. Livre prophétique ou réactionnaire, l’avenir nous le dira. Individualiste forcené, anarchiste certainement.

Jean-Jacques Brochier, Le Magazine , mars 1983.

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L’entretien

Q : Femmes, pour prendre les choses au niveau le plus simple, passe pour un machine de guerre contre le féminisme. Or cela ne me semble pas vrai.

Philippe Sollers : Il faut s’entendre sur le sens de féminisme. Si féminisme désigne ce mouvement de fond qui s’est passé depuis vingt ans dans le monde occidental et particulièrement aux Etats-Unis, cette redistribution des rapports entre les sexes, non. Si en revanche on entend par féminisme les groupes institués, la fondation de partis sur le modèle marxiste, la captation de ce mouvement de fond dans une optique politique, alors oui. Avec ce livre, j’ai voulu en somme faire le point sur l’extraordinaire possibilité de liberté technique et physique, que nous donne l’époque actuelle, et le détournement qu’opère de cette liberté le vieux schéma politique et idéologique. D’où la présence, dans Femmes, de personnages négatifs et de personnages positifs. C’est un livre pour les femmes, contre ceux qui tentent de les embrigader, de les mettre en carte.

Q : Femmes, un livre du XVIIIe siècle, avec l’avion en plus ?

Ph. S : L’avion et quelques petites choses. Le XVIIIe est moderne, alors que la passion politique, le socialisme, sont du XIXe, comme cette horrible coupure qu’a instaurée le puritanisme, et qui pèse encore sur nous. De ce point de vue, je pense que Femmes est un livre progressiste. On peut dater de 1791 l’époque où le monde occidental a basculé dans cette tristesse, et c’est pourquoi, au coeur du roman, il y a une assez longue discussion sur la Révolution française, sur la Terreur engendrant le terrorisme, sur tout ce qui pèse sur notre mémoire, particulièrement en France. Car si nous avions inventé la plus grande possibilité de liberté, nous avons aussi inventé la pire des contre-libertés. Aujourd’hui encore, regardez les passions qui se lèvent dès qu’on touche aux mythes de la Révolution française. Rien qu’à propos du film « Danton » [4], on a l’impression que le sacré de la nation est en jeu. La figure de Sade intervient ici à plein. Mais si, par des travaux patients, remarquables comme ceux de Gilbert Lely, nous ne savions pas ce qui s’était réellement passé dans ces moments là, que par exemple Sade avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour modérantisme, nous ne saurions pas déceler dans l’histoire sensuelle, sexuelle de ce pays ce qui s’est joué dans ces années-là.

Q : Sade était contre la peine de mort.

Ph. S : Par définition. Il n’admettait que les passions personnelles, subjectives, jamais celles de ce monstre froid qu’on appellera plus tard l’Etat. Il ne peut évidemment pas accepter la terreur abstraite, qui relève de la vertu et non de la passion. Robespierre, les oeuvres de Rousseau à la main, c’est tout ce que Sade pouvait haïr le plus.

A la fin du XXe siècle se pose toujours le même problème : la Nouvelle Héloïse ou Juliette ? La vertu au nom d’une héroïne abstraite, qui prétend incarner un modèle de la femme, ou bien les femmes concrètes, avec lesquelles on peut assouvir ses passions et qui assouvissent les leurs ? Aujourd’hui les femmes ont la possibilité non seulement de gérer leur propre corps, leur propre jouissance, mais aussi, ce qui ne s’était jamais produit auparavant, de choisir le moment de reproduction, ce qui entraîne un bouleversement complet des rapports humains. Or les romanciers ne nous parlent jamais de ça, ils se cantonnent dans l’exotisme, le provincialisme le plus rétrograde. Ils ne font pas leur travail. Depuis « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, livre important, juste dans sa manière d’annoncer la révolution que nous vivons en critiquant les images antérieures de la femme, rien n’avait été dit. Il faut aujourd’hui dépasser Simone de Beauvoir.

Q : A propos de Simone de Beauvoir, justement : il y a dans Femmes des personnages " à clé ", tout le monde y reconnaît Lacan, Althusser, Barthes et quelques autres. N’avez-vous pas l’impression d’avoir réécrit Les Mandarins des années soixante dix ?

Ph. S : C’était un livre important, et que j’avais beaucoup aimé. Et il me semble qu’à l’époque il avait agi dans le sens d’une certaine liberté. Il me semble que notre époque est au respect, la dévotion abstraite. Pourtant, un intellectuel, ce n’est pas autre chose que les passions qui l’animent. Si on reconnaît dans Femmes des personnages, c’est sous l’angle des passions, des intérêts forcenés qui les ont agités, dans la lutte pour les idées, dans la théorie par exemple. Ce qu’il faut décrire, c’est comment, à travers la théorie, la volonté de pouvoir relève de la passion. Tout cela est inscrit dans des corps et c’est ce que Femmes veut exprimer.

Nous avons tout vécu, dans les vingt dernières années, un vertige de l’identité, ce besoin d’affiliation, d’identité déléguée. Je crois que tout cela est fini. Il n’y a pas de communauté, de communauté sexuelle notamment, il ne peut pas y en avoir. Il n’y a que des individus. Il pourrait y avoir communauté peut-être pour lutter contre la loi sociale si elle était répressive, mais comme aujourd’hui elle nous laisse en paix, de grâce un peu de liberté dans la description des comportements individuels !

Q : L’un des aspects par lesquels Femmes suscite peut-être le plus de scandale, c’est ce parallèle que vous faites entre la transgression qu’effectue Sade par le sexe contre Dieu, et la transgression inverse, par Dieu contre le sexe, qu’on peut faire aujourd’hui. D’où ces passages sur le pape, sur la Vierge Marie, toutes choses fort anachroniques et qui ne sont belles qu’en peinture.

Ph. S : Les transgressions changent. Il ne faudrait pas croire niaisement que la transgression est établie une fois pour toutes. En France, à cause de l’extrême virulence de ce que Joseph de Maistre appelait le philosophisme, nous avons l’impression que la dimension religieuse a été une fois pour toutes mise à plat, donc dépassée. L’érotisme consiste à faire fonctionner une contradiction. S’il n’y a pas transgression d’un interdit, il n’y a plus d’érotisme. Sade en tant qu’écrivain n’agit pas autrement. Mais avec une infinie lucidité : dès qu’il voit qu’au christianisme pourrait se substituer une autre religion, de l’Etre Suprême, de la Déesse Raison, sa polémique est immédiate, ses quolibets fusent. Aujourd’hui, après deux siècles de positivisme, de platitude rationaliste, nous devons nous demander à nouveau ce que c’est que l’érotisme. Je ne fais finalement que reprendre une possibilité déjà énoncée par Bataille : la mystique, l’état religieux restant une donnée fondamentale, l’érotisme peut s’y retremper. Les révolutions issues de la Révolution française ont fait tomber sur le monde la chape de la vertu, de la pulsion de mort, alors qu’elles auraient pu répandre partout la plus grande liberté. Il faut réfléchir là -dessus. Et le catholicisme, tel qu’il vit encore, reste, paradoxalement, en Occident, la fonction érotique majeure. C’est ainsi que Nietzsche, après sa négation radicale de Dieu, se demande s’il ne devrait pas revenir à l’affirmation, pour recommencer le cercle.. Et Nietzsche précise bien, lui fils d’un pasteur protestant, qu’il parle du Dieu catholique.

Aujourd’hui, si l’on fait des descriptions sexuelles, pornographiques, tous sont d’accord. Mais parler de l’Eglise ou de la Vierge Marie, alors les visages se convulsent, les hurlements montent, la répression sexuelle se met en branle. C’est que j’arrive là à une situation subversive.

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Inventaire : les femmes dans Femmes

« Précisons mon but : j’écris une apologie des femmes, bien sûr... Des unes-femmes... Des fois que ça se produit... Sorties de la chaîne... Pas des femmes « en soi » : des évènements-femmes... »

« Femmes » (Gallimard, 1983, p.257)

« [...] la recherche des clés de ce roman s’est portée exclusivement sur les personnages masculins. Le titre est Femmes, au pluriel et je vous assure qu’il y est question de beaucoup d’Eves ou de filles d’Eves, notamment une Chinoise et une joueuse de clavecin. »

La Divine Comédie (Desclée de Brouwer, 2000, Folio, p. 155)

« Au passage je signale qu’un de mes livres, qui s’appelle Femmes, paru en 1983, a surtout défrayé la chronique parce qu’on y repérait des personnages masculins... Il n’a jamais été dit qu’il y avait beaucoup de personnages féminins... Comme c’est étrange. Dans ce livre, il y a même une relation très étroite avec une Chinoise, Ysia, qui est un agent des services secrets de la Chine populaire. Tout cela est passé silence, comme c’est étrange. Pourtant ce livre s’est beaucoup vendu. On en a beaucoup parlé. Il s’appelle Femmes et on ne parle pas des femmes qu’il y a dedans, et surtout pas de la Chinoise... Dans quel monde vivons-nous ? »

« Déroulement du Dao » (3 juin 2003, L’Infini n°90, printemps 2005).

« Depuis le temps, quelqu’un aurait pu se préoccuper de faire l’inventaire des personnages féminins évoqués dans mes romans sous telle ou telle forme. »

« L’évangile de Nietzsche » (2006, p 73, entretien avec Vincent Roy, décembre 2004)

Dans « Femmes » [5] les figures féminines sont multiples. Héroïnes positives (Cyd, Ysia, Louise...), négatives (Kate, Bernadette...), françaises, étrangères (beaucoup d’étrangères), écrivain(e)s, musiciennes, personnages romanesques, bibliques, mythologiques : plus de cent !
Tentative d’inventaire, croquis [6]...

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Il y a donc par ordre d’entrée en scène :

KATE, (française) [7] « Kate arrive, avec son chapeau fantaisie cow-boy. Elle se prend maintenant pour une amazone. La tête farcie d’épopée femme et re-femme. « Nous les femmes »... On sent qu’elle y pense sans arrêt, excitée, déprimée, terrorisée. Maniaque. Elle souffre, mais elle doit le cacher sous une allure toujours « en forme », gaie, décidée... Surtout que personne ne se rende compte que le tissu de sa vie n’est que vertige, peur. Sans fin donner le change, mentir... » p.15


KATE ET SA FILLE


Elles sont devenues amies, avec Kate... Puis Bernadette s’est emparée fermement du lot... Maelstrom féministe... C’est la période où Kate a écrit ses articles les plus poivrés... Les plus révélateurs, aussi, de la nouvelle et très ancienne religion en marche... Je me rappelle celui où elle racontait comment elle avait célébré, en famille, mais sans homme bien sûr, l’arrivée des règles de sa fille... Au champagne... Pour bien montrer à quel point on pouvait être fière d’être une femme... Comment on surmontait la vieille malédiction... Elle remarquait simplement comment son jeune fils était resté réservé pendant la fête... Pour conclure qu’il serait rééduqué, lui aussi, dans le monde radieux de demain... Un monde où toutes les mères et toutes les filles du monde se donneraient la main dans une ronde fleurie au-dessus du cadavre Moloch dragon patriarcal... Phallocrate... Judéo-chrétien... N’était-ce pas charmant, cette évocation des linges délicatement ensanglantés portés avec orgueil par les mères sur les places publiques ? Cette levée en masses du refoulement originaire ? Les filles désormais affranchies de la honte, dressant leurs jeunes corps à peine nubiles vers une vigoureuse procréation en commun ? Ah, nobles spartiates !... On sentait passer, dans tout ça, un courant néo-classique, des frontons, des frises, des couronnes, des initiations dans la nuit... Des rites inconnus... Désenfouis... Le retour, enfin, de la Grande Déesse... Demeter... Koré... Un frisson pur... Je ne sais pas qui a répété à Kate ma remarque négligente qu’elle n’aurait jamais pensé à fêter de la même manière la première éjaculation de son fils... Qu’il y avait là une forme d’injustice, n’est-ce pas ? Le premier jet de foutre, c’est tout de même un événement ? Elle ne m’a pas parlé pendant deux ans... Elle ne me le pardonnera jamais... Femmes sans enfants.... Mères sans maris... Enfants sans pères... Toutes à la recherche de maris et de pères, mais en criant le contraire... Elissa aussi finissait par me demander si je croyais que Fals aurait pu l’épouser... Vers trois heures du matin... « Epouser »... Le mot venait comme une hostie sur les lèvres... Mais, dès le lendemain, c’était bien entendu les tracts, les proclamations...

Extrait publié dans art press n° 66, janvier 1983.

CYD MAC COY

« Le rendez-vous, je l’ai en effet, mais pas celui que j’ai dit... Cyd m’ouvre la porte. Toujours nette, ponctuelle, discrète... Le jeu consiste à ne pas se parler, à faire directement l’amour... Elle est nue sous sa robe noire, on y va tout de suite... On ne parle qu’après... C’est tout différent... Une fois que la crise a eu lieu de façon physique... Le malentendu exorcisé... L’incommunicabilité mimée, déchargée... Elle a compris ça, elle accepte le rythme, je ne sais rien de sa vie ou presque... Voilà la liberté aujourd’hui... Séparer, installer des cloisons étanches, se taire, ne jamais avouer, ne surtout pas se plaindre, changer de décor... Multiplier les scènes, suivre les diagonales, passer... »
« Cyd a beaucoup d’humour, elle est en même temps violente... Elle est pour la comédie... Le cinéma qui fait jouir... L’artifice efficace... La magie, le style ironique geisha an 2000... Les bas noirs, les jarretelles, l’absence de culotte, les préliminaires chuchotés, les obscénités entrecoupées... Tout le rétro de l’affaire... Il faut que je fasse une théorie du chuchotement, un jour, une thèse, je l’enverrai à mes amies universitaires, je dirai lesquelles... Zones souples, légères, langage troué, gratuité... Le pourtour démodé, idiot, mais qui trouble, qui finit par troubler... N’est-ce pas, hypocrite lecteur, lucide lectrice... »
« Je regarde Cyd dans l’ombre. Elle est nue, maintenant, avec ses souliers... Belle comme ça, blonde, brunie par son dernier séjour dans le Midi... Elle s’agenouille, me suce... Longtemps... On entre dans la mécanique universelle, dans le roulement... Je sais ce qui l’intéresse, là, le moment mental, la domination abstraite par l’intérieur, le rite de possession muet, le yoga focal... Voir si je tiens le coup, et comment... Ça l’exalte... Je m’allonge sur le divan... Elle continue à sucer... Je la réentends toujours, la première fois où elle m’a dit : « Salaud, tu veux que je te suce ? »... En taxi, la nuit, dans Park Avenue... Un peu de genou pendant le dîner, je venais de l’embrasser comme ça, presque par politesse... Et maintenant, chez elle, à Paris... Elle y va depuis toujours carrément dans les mots... Une langue d’emprunt, sans importance... Les étrangères... Mots comme des chocs... Ondes libres... Projectiles transparents... Rapide crudité des tons... Je crois savoir ce qu’elle se raconte... Une histoire de vampire, le toboggan de la mort... Le mot « sucer » en remontant la voix... Pourquoi fait-elle comme ça avec moi, je veux dire : sans rien demander en échange ? Chaque fois, je m’attends qu’elle me dise son prix... Même indirect... Une intervention ici ou là, un service quelconque, une demande de resserrement d’intimité, la procédure habituelle... Mais non, rien... Tout reste lisse, enfiévré, emballé, comme si l’instant seul comptait... Peut-être quand même une ou deux fois... Pour la forme... Non... C’est gratuit... Ou alors, elle pousse l’investissement à long terme... Je la laisse jouer... Elle doit s’ennuyer autant que moi dans le temps... D’où le côté savant des rencontres... Elle va jouir de me forcer à jouir... Elle monte sur moi, spasmodique, tremblée... Parcourue du frisson... Elle m’enfile... Kundalinî, disent les trucs indiens, je sens sa corde, son serpent de nerfs, de la base lovée au sommet avec retour chromo-dynamique... La chromo-dynamique quantique, la physique d’aujourd’hui, de demain... Elasticité des soubassements, matière volatilisée, d’autant plus résistante... Avec des catastrophes immobiles !... Des « couleurs »... Des anti-couleurs ! Tout un spectre à vivre... Cortex, moelle épinière, recherche des ondes à l’envers... Le monde antimonde dans lequel on est maintenant... Et Cyd, là, dansant sur le radeau en dérive... Elle redescend, précipite sa bouche, m’arrache... Voilà, je pars... Je la laisse passer... Elle me mange... L’amour... Elle me mange tout... Les électrons, les protons, les neutrons, les photons, les leptons, les muons, les hadrons... Et même les nouveaux venus qui assurent la cohésion des fibres : les gluons... Elle secoue de part en part la substance... Crinière d’atomes... Comme si elle se nourrissait direct cogito... Elle me le murmure : « C’est ton cerveau qui m’excite. »... Son image recomposée invisible à travers mon cerveau... Elle s’inspire complètement, elle s’effondre... Couchée, dormant, maintenant... Pas de conversation, aujourd’hui ? Je me lève, je me rhabille en douceur... Elle a un petit mm mm mmmm gentil... Je trouve la porte dans le noir... Je suis dans l’escalier froid... »

p. 18-21

FLORA, « Petite, brune, rapide... Des yeux, surtout ; bleus, avec un éclat un peu laiteux, incomparables... La politique en personne... Cléopâtre de l’intrigue, reine de l’embrouillamini... Espagnole, anarchiste... Et, en même temps, introduite mystérieusement partout, parlements, journaux, philosophes... Nomenklatura... » p.27

ESTHER, « Pour Esther, « les gens », c’est l’Instance... On ne fait pas son salut individuellement... On agit par rapport aux autres...Ce n’est pas exactement le qu’en dira-t-on conformiste, non, c’est plus profond, inconsciemment religieux... Il y aurait une biographie globale, un récit « ensemble »... » p.28

YSIA, (chinoise) « Ah, non pas Ysia maintenant ! », « Une question de peau » p.28 (voir article)...
p.155... p.258 (à Paris)... p.339 (à Barcelone)

« — Mais Cyd ? Ysia ?
— Exceptions qui confirment la règle !... Vous stabilisez leur image narcissique... En passant... Pour l’instant...Une chance... Vous êtes chanceux, c’est un fait. Soyez sûr qu’elles en font payer d’autres... Deux fois plus... »
p.345

EDITH, « L’une de mes tantes, Edith,... » (la "masturbation") p.36 [8]


BERNADETTE et le FAM

(française) « Bernadette [9] ! Son nom venait là, en bas de page, comme une confirmation se passant pour moi de tout commentaire... Je connaissais aussi l’Américaine Dora... Redoutable...Une milliardaire activiste... Elle m’avait testé plusieurs fois à New York... Deux ou trois dîners... Ami ? Ennemi ? Ennemi. » p.50

J’ai donc été pris en chasse... C’est là qu’intervient Bernadette, avec sa nuée... C’est là qu’on a eu quelques accidents tout de même, et que Deb a commencé à m’ennuyer... Bernadette, Kate, Flora, cela fait un filet auquel on peut ajouter d’ailleurs bien d’autres mailles... De proche en proche... Soeurs du brouillard... Complices de la réhabilitation sans conditions d’Ève... Affiliées contre ; sur le pour, il n’est pas question qu’elles se mettent réellement d’accord... Toutes contre eux ; chacune pour chacune... Tout ça plein de justifications théoriques, para-politiques... Comme toujours, à la base, les plus pauvres ou les moins malines marchent, militent, collent des affiches, ont des opinions ou croient en avoir... Mais en haut, comme d’habitude, ce qu’on trouve, c’est le simple calcul... Administration, jetons, transactions...
Bernadette est un des êtres humains les plus bizarres et les plus répugnants que j’ai rencontrés... Un des plus fascinants aussi, d’une certaine manière... II est difficile de ne pas être aimanté par la perversité parvenue à son point limite... A son abcès de fixation... Rayon de l’irrémédiable... Je la revois dans sa toujours même robe noire... Cachée là-dedans avec son regard perçant, son air de malade définitivement guérie... On dit que certains corps mentent comme ils respirent... Elle réussissait, elle, ce prodige, ce numéro de haute voltige physiologique de respirer comme on ment... Sa présence même était un mensonge... Massif... Visqueux... Congelé... Imprenable... Comme Boris en homme, nous verrons ça plus loin... Comme Fals aussi, d’une certaine façon... Quelque chose de cauteleux, de précautionneux, d’imperceptiblement grimaçant à longueur de temps... Une souffrance sarcastique, sans cesse en éveil... II y a une mystérieuse oblique des fous adaptés, comme il y a une ligne droite des imbéciles... Une saleté, par exemple, qui leur est propre... Une crasse morale ou spirituelle, pas physique... Une sorte de morve, de sécrétion pâle, de moisi de narine ou d’œil... Une torsion des cheveux... Mais quels sont ces serpents qui sifflent sur leurs têtes... Une aura de méduse sortie de l’anti-matière en transit... Dans le cas de Bernadette, on avait l’impression qu’un morceau de méchanceté catégorique, chimiquement pur, était tombé là, devant vous... Une météorite... Elle occupait son creux, le tenait comme un nid de mitrailleuses... Une concrétion inter-galactique... Bloc de haine ici-bas chu d’un désastre obscur... Devant elle et quelques-uns ou unes de ses semblables, dans le monde vampire dans lequel nous entrons désormais, je suis saisi d’une sorte d’admiration suspendue... Un personnage de Sade dit cela quelque part, devant un excès de monstruosité : cet être est trop malfaisant pour que nous lui nuisions le moins du monde... Il fera le plus grand mal possible à l’humanité... Et comme nous n’aimons pas l’humanité... Tout de même : pauvre humanité, elle ne sait pas sur quoi elle s’endort... On pourrait ajouter plus noblement qu’on peut avoir un certain respect pour des phénomènes qui évoquent, à leur insu, mais très visiblement inscrite au-dessus de leur tête, la loi de la vengeance divine... Sinon divine, disons logique... L’acide traité par lui- même... Révélant les fondations...
J’ai remarqué que pour être spontanément élu à ces hautes fonctions négatives une marque de difformité est presque exigible... Bernadette boite fortement... Boris a un oeil de verre... Poinçon nerveux, musculaire... Magique... Ça trouble toujours. Manque, cicatrice, trace de l’envers du décor. Vapeurs du mythe... Fals qui est leur maître à tous et à toutes, ou du moins qui l’a été pendant longtemps, est un bègue surmonté... Un bègue en route pour l’aphasie paraplégique... Rites, chamanismes divers... J’ai voyagé par là, je vous raconte un peu...
C’est Bernadette qui a fondé le FAM... Dans la clandestinité, d’abord. Celle des salons choisis, des boudoirs d’influence... Toujours le même topo : les très beaux quartiers ; les zones ; un pointillé habile entre les deux... L’appartement au bord de la Seine, les réunions de cellule en banlieue... Contrairement à d’autres, Bernadette ne changeait pas de tenue... Stricte et noire, blanche, tendue... Elle avait très peu de moyens... Et puis, soudain, l’afflux d’argent... Américain, bien sûr... C’est comme ça qu’il y eut brusquement un local luxueux du FAM, une publication régulière, des voyages organisés, des offres d’emploi... L’affaire avait été jugée jouable... Bernadette avait réussi son examen... On n’entre pas comme ça dans le démoniaque international...
Moi, je l’ai connue à l’époque héroïque, fiévreuse... On se voyait d’ailleurs plutôt en secret à cause de sa réputation déjà solide... Elle devait faire semblant d’être un peu lesbienne sur les bords... Lesboïde... Sans quoi, pas d’avenir... J’en sais quelque chose, moi qui ai toutes les peines du monde à me donner l’air sodomien... Ça me retarde ; ça nuit à mes affaires ; ma célébrité s’en ressent... Quel talent ne me reconnaîtrait-on pas si je pouvais faire mieux... Plus ambigu... Alambiqué... Platonicien... Fin... Hélas, grossier je suis ; mauvais goût je reste... Pas éducateur pour un sou... Seul...
Bernadette était « lesbienne » si on voulait. Elle était ce qu’on voulait... C’est-à-dire, rien. Tout ça ne l’intéressait pas. Je crois n’avoir jamais rencontré un blocage aussi fondamental, aussi net. Un libidogramme plat. Tout dans le flash intellectuel. Transfert total dans la volonté de puissance. Frigidité serait trop dire. Frigiforme aussi. Rien. Même pas le plus petit commencement de soubresaut involontaire. Rien. La bouche ouverte, se laissant dévorer la bouche... Attendant la pénétration comme une sorte de formalité médicale... Corridor... Cheminée... Tunnel... Passive, entièrement. Au bout de trois ou quatre fois, j’ai pensé que l’expérience était concluante. Je me suis comporté aussi poliment que possible de façon à arrêter... Mais non, il aurait fallu continuer... Elle ne se rendait pas compte... Pour elle, les choses étaient comme ça : une femme supportait une sorte de viol pétrifié et, ensuite, pouvait s’en plaindre amèrement, longuement... Si je la baisais, je lui « devais » forcément quelque chose. Il fallait que je la baise pour lui devoir quelque chose... C’est là, je crois, où, dans une lumière glaçante de fin du monde, le contrat radical m’est enfin apparu. Le truc des trucs, le lien, le cordage... Les autres trouvent au moins en elles-mêmes de quoi faire semblant inconsciemment. Elles appliquent d’instinct la danse du leurre animal. Elles jouent sur la crédulité masculine qui est, n’en doutons pas, indéfinie sur ce point précis. C’est-à-dire, par voie de conséquence, sur tous les autres. Question de degrés, d’échelle... Mais Bernadette, elle, c’était son côté pathétique, sublime, ne pouvait pas obtenir la moindre comédie de son orgueil. Allongée, noire, étincelante, accusatrice, elle était là comme au banc des témoins d’une histoire sans mémoire, sans fin... Pour bien confirmer l’ignoble sort fait aux femmes. Mettre en pleine lumière la torture qui était la leur. Je voyais donc passer sur son visage des mères, des grands-mères, peuple emmitouflé de la nuit féminine... Elle était là en avant d’elles, responsable d’elles, vivant à son tour la brutale passion du bourreau sacrificateur... Enfin, j’aurais dû rentrer dans ce rôle... Etre le nazi parfait. Et, de plus, à partir de là, solvable... Visiblement, elle ne se demandait pas une seconde si l’acte en question me plaisait ou non dans ces conditions. J’étais censé aimer ça en soi, comme un homme. Elles y croient, à l’homme. Elles sont prêtes au martyre pour qu’il soit bien prouvé qu’il existe, qu’il fonctionne, qu’il ne pense qu’à ça, qu’il est déterminé, infléchi, courbé sous la loi de ça... Les moments de vacillation de l’espace en soi, avec les femmes, c’est quand, après avoir montré qu’on peut se livrer à la séance mécanique, on laisse voir tout à coup qu’on pourrait aussi bien, et sans rien regretter, ne rien faire... Là, elles ne comprennent plus... C’est le non-sens... La seule fois où j’ai vu Bernadette hors d’elle, se lever d’un bond et sortir comme un éclair outragé de la pièce, c’est quand je lui ai dit doucement dans un grand silence : « Mais enfin, tu sais, les femmes, je peux très bien m’en passer. »... C’était l’injure absolue. Le blasphème. Meurtre dans la cathédrale. Profanation de l’hostie. Elle s’est enfuie, ce jour-là, boitillante, blessée, honteuse...
Tout ça me déplaisait horriblement, mais en même temps je dois dire qu’il y avait une excitation mentale... Bernadette était très amoureuse d’un homosexuel tout à fait officiel et virevoltant, en renom... Elle m’en parlait constamment. C’était son dieu. Que lui ne la désire pas physiquement, c’était l’ivresse. La confirmation. La souffrance extatique. Le socle de sa foi dans les femmes. Bizarrement ? Mais non, il faut simplement s’habituer à éclairer la vraie logique de l’opéra... De la tragédie, si l’on veut... Un éclat de rire, c’est vrai, et tout se dissipe... Brumes, châteaux, cimetières, apparitions, chauves-souris, ululements, souterrains, suintements, supplices... Draps de lit dans la nuit... Bûchers et grabats... Soupirs, malaises, balais, sabbats et goyas... Je pourrais dire que j’ai flotté ma vie sur cet éclat de rire permanent, caché, conjuratoire... Perçu de moi seul... Je n’oserais même pas dire à quel point... Insolence innée, la lumière se lève...
On parlait beaucoup, Bernadette et moi... On ne faisait même que ça... Le temps passait vite, elle était intelligente, son ambition la poussait à l’invention, sa mythomanie intarissable était pleine de trouvailles venimeuses... Elle démontait tout le monde avec une bassesse de fer... Haïssant les femmes, au fond... Mais haïssant encore plus les hommes de ne pas s’apercevoir à quel point les femmes étaient haïssables... Dans ces conditions, face à ces pauvres types assez cons pour être abusés par ces connes, elle jouerait les connes contre les cons, elle les entraînerait dans la vengeance, ces prolétaires de la nouvelle espérance, plus loin, plus consciemment... Elle était imprudente, n’est-ce pas, de me raconter tout ça... Elle devait me considérer comme virtuellement mort... Pourquoi ? Je me suis souvent posé la question, et pas qu’avec elle. J’ai fini par avoir la certitude qu’elles pensent que la vraie réalité des choses n’est pas rapportable. Et que, même si elle l’était, personne ne la croirait... Ce n’est pas si faux ; ce n’est pas si bête... L’immense doublure... Fleur bleue d’un côté ; dégueulasserie de l’autre... Et ainsi font, font, font... En toute innocence... Recto idéal, verso caca...
Ce qui me frappe le plus, en y repensant, c’est qu’elle ne se soit pas une seule fois préoccupée de savoir si j’avais joui... Pas la moindre attention... Ejaculation ? Connaissait pas. Voulait pas savoir. Définitivement... Pénis ? Fantôme... J’ai dit ce qu’elle voulait. Qu’on se sente en dette... Pour le don inouï qu’elle faisait de sa personne, voyez-vous ça... Un jour, en bas d’un hôtel, elle m’a pourtant dit, l’air chaviré, qu’elle avait oublié de prendre sa pilule... Et une fois en haut, sur le lit, dans un souffle : « Et maintenant, fais-moi exploser. »... C’est dans ce genre de situation qu’on découvre l’homme bien élevé. D’abord, il ne rit pas. Ensuite il s’exécute. Pas de sperme ? Celles-là ne sentent pas la différence. C’est très fréquent, banal. Flora, elle, était plus soupçonneuse. Elle voulait absolument me voir gicler, là, bien devant ses yeux ou dans sa bouche pour être sûre... Et commencer à récriminer... Puisqu’il était prouvé que j’avais bien participé... Que je l’avais donc exploitée...
Un autre détail surprenant, essentiel, c’est que Bernadette et ses amies étaient toutes censées être en « analyse »... C’est là, en effet, que nous allons pénétrer dans le laboratoire de pointe... Du côté de chez Fals... Dans la chambre à bulles psychique... Dans le nucléo-réacteur...

(p. 67-74)

DEBORAH, (bulgare, épouse du narrateur [10]) « Deborah, depuis longtemps déjà, me reproche mon manque d’intériorité... Mon absence de tact, de sensibilité, de sens du concret chaleureux, coloré, savoureux... A l’en croire, l’artiste, de nous deux, c’est elle... Elle a sur moi, désormais, un jugement clinique... » « Le mariage est un purgatoire variable... » p.51

« ça a été une grande passion, Deb... Une splendeur... Une icône de rêve... Un feu, une intelligence... La femme la plus intelligente que j’ai rencontrée... » p.54
p.185 et suivantes

« Comment s’appelait la nourrice de Rébecca ? Question à cent francs... Deborah...Que veut dire Deborah ? Question à deux cent francs... L’abeille ... » p. 375

Flannery O’CONNOR, (américaine),
« Tiens, au fond, c’est vrai, c’est tout simple : je n’aime que celles qui savent écouter l’harmonie, la mélodie, la fugue déroulée du temps, la poussière du temps... Je devrais me déterminer uniquement là-dessus... Méfie toi, dit Shakespeare, de ceux et de celles dont le c ?ur n’est pas rempli de musique, leur âme est noire comme l’enfer... Musique, c’est-à-dire gratuité, dépense, indulgence, indifférence nacrée... Watteau ? Léger coup de vent, les arbres remuent, le clavecin claque... » p.56

DIANE, (grecque) « Cyd est une des meilleures que j’ai eues... Avec Diane... Athènes... Egine... Le bateau... Sillage violet... Le soleil dans l’eau... » p.69

« C’est Diane qui s’est mise, un beau jour, à avoir une irrésistible attirance pour Fals... Elle a fini par entrer en analyse avec lui... Elle a même été jusqu’à vouloir le traduire en grec... Encore la belle époque 68, si l’on peut dire... Diane, c’est un peu comme Ysia, un souvenir de baise admirable... Saveur, goût, toucher... Super abricot-pêche... Un vrai coup de foudre au cours d’une soirée chez des amis... » p.92-96

CIRCÉ, « Circé, la drogueuse... La terrible Circé » p.75

PÉNELOPE, p.76

SOPHIE, (polonaise) « Ainsi pour S. qui a commis la faute impardonnable avec une polonaise... Charmante, d’ailleurs... Une amie de Deborah... Sophie... Mince, blonde... Comédienne... Circonstance aggravante, dans le cas de S. qui, en lui-même, était déjà une bonne affaire pour le sens national féminin... » p.80

ARMANDE, maîtresse de Fals (Lacan), p.86

ANNE, (juive), épouse de Lutz (Althusser), p.100, p.106

JUDITH, « Elle s’était mis dans la tête d’avoir un enfant de moi... ça lui paraissait normal... » p.114

FRANCESCA, « Je recevais dix brochures gynécologiques par mois que m’envoyait Francesca » p.116


EMMA BOVARY


Supposons Emma Bovary de retour parmi nous. Elle a cent vingt-cinq ans. Elle aura toujours trente ans. Elle est toujours aussi belle, voluptueuse, mystérieuse. Sa poursuite de l’idéal s’est peut-être assombrie, mais elle reste inébranlable. La province tout entière est montée à Paris. Charles végète comme médecin de quartier, dans un dispensaire. On murmure que la petite Berthe n’est pas de lui. Il n’espère plus aucune satisfaction d’Emma qui, chaque fois qu’il l’approche, fait aussitôt sa migraine. Elle est froide avec lui, maussade au dîner, ne rit d’aucun de ses bons mots, ne manque jamais une occasion de lui répondre par une réflexion pincée à propos de sa mère. L’Apothicaire, lui, a fait fortune. C’est un gynécologue à la mode, il a une clinique dans les beaux quartiers. C’est un membre influent du Parti. Qui ne connaît M. Homais qui a ses entrées au gouvernement ; qui écrit de temps en temps dans les hebdomadaires ; qui défend l’avenir de la science et mène sans désemparer le combat des Lumières ? Certes, ses diatribes dans la presse ne sont plus dirigées contre « ces messieurs de Loyola », encore qu’il ne déteste pas y revenir de temps à autre comme à l’époque de son orageuse jeunesse à Yonville, mais contre les grands monopoles, les multinationales abusives, l’impérialisme américain, la perte de l’identité profonde de son pays. Il reste prudent, cependant. Il n’y a pas lieu de nationaliser sans discernement. Il est plus que jamais pour les expériences nouvelles, la malheureuse affaire de l’opération manquée du pied-bot est oubliée... C’est à la biologie qu’il s’intéresse maintenant. Aux gènes, aux clones, aux greffes, au splendide méli-mélo des substances qui enfin, peut-être, va permettre de créer l’humanité nouvelle. C’est ce qu’il appelle le matérialisme enchanteur de Diderot, son auteur préféré. « N’est-elle pas exaltante, a-t-il écrit dans un article retentissant, cette dernière phase d’un transfert de responsabilités en matière de procréation, de Dieu au prêtre, du prêtre au prince, du législateur au couple, du couple à la femme seule ? » Sa femme, pourtant, bien que féministe convaincue, est un peu réservée sur ce point, comme il sied à un ménage convenable bien qu’audacieux ; mais lui s’enflamme, disserte, s’entoure d’un halo qui sent son alchimie. Il a lu Freud, il est pour (bien sûr), mais savoure en cachette les oeuvres de Jung dont on pourra dire ce qu’on voudra, spiritualiste ou pas, c’est quand même un grand visionnaire. Bien entendu, la Papauté est toujours aussi rétrograde, malgré ses efforts poussifs pour revenir dans le sens de l’histoire (« vous vous rendez compte que c’est à la fin du XXe siècle qu’ils parlent de réhabiliter Galilée ! »), mais sa perte d’influence est totale, du moins dans les nations civilisées, je ne vous dis pas l’Afrique ou l’Amérique latine, ni ces arriérés d’Espagnols, d’Irlandais ou de Polonais... Ce dernier Pape qui vient de l’Est, si vous voulez mon avis, ne peut être, d’ailleurs, qu’un agent soviétique, ou de la CIA, comme disent nos amis de l’Est. Le curé Bournisien, vieil adversaire borné d’autrefois, est battu. Il finit ses jours dans un obscur couvent de banlieue. Quoique de gauche, Homais n’est pas sectaire pour autant. Loin de là. Il réprouve le Totalitarisme sous toutes ses formes, y compris le russe, qui a été longtemps un obstacle à la Science. Il apprécie les positions de son ennemi politique principal, lequel a au moins l’avantage d’être rationaliste et anti-chrétien convaincu, pétri d’humanités, citant Marc-Aurèle à tour de bras, ce qui est voyant mais, tout compte fait, civilisé. Leurs idées sur les manipulations génétiques, d’ailleurs, se rejoignent, bien qu’aboutissant à des applications opposées. Il n’en reste pas moins que, parfois, Homais se surprend à penser des choses horribles dont il repousse fermement en lui-même les possibilités. Par exemple, que les nazis, malgré tout ce qu’on en a dit et qu’il fallait dire, ont eu un certain toupet... Ils se sont peut-être seulement comportés (la chose arrive) en précurseurs fous... Ce sont des petites pensées furtives, des sensations de pensées plus exactement, qui lui viennent quand il est fatigué de l’incroyable timidité humaine alors que l’avenir pourrait être aussi largement ouvert... « Je suis un positiviste heureux », aime-t-il dire. Tous les mois, il donne une consultation gratuite à Emma, l’examine longuement, lui prescrit un cycle de piqûres au cas où elle voudrait disposer librement d’elle-même. Ils parlent de la maladresse de Charles qui, décidément, n’a pas réussi à percer et s’aigrit doucement, surtout depuis la mort de sa mère. « Un cas finalement classique de fixation oedipienne », dit Homais. Emma l’approuve. Elle a depuis longtemps identifié la névrose obsessionnelle de Charles, et elle parle même, après quatre ans d’analyse, de son hystérie en riant... Ce qui n’empêche pas les choses de continuer comme avant. Léon est un jeune député de l’opposition de centre droit, Rodolphe un critique littéraire influent. On ne se donne plus rendez-vous à la cathédrale de Rouen, mais à la Closerie ou chez Lipp. On fait quand même un peu l’amour dans les voitures, le soir. Il y a quelques années, Rodolphe était fou d’échangisme, il emmenait Emma dans des partouzes parfois exagérément populaires. Emma s’y est intéressée pour faire plaisir à Rodolphe, mais s’est vite ennuyée. Les affaires d’argent seront toujours, quoi qu’on dise, les seules affaires. Emma a une vive admiration pour Flaubert, qu’elle préfère nettement aux Diderot ou aux Stendhal d’Homais, cependant ils trouvent tous deux que Sartre, dans L’Idiot de la famille (qu’ils n’ont lu ni l’un ni l’autre), a remarquablement éclairé la maladie de ce pauvre Gustave... Ce que Rodolphe pense également. Le cas de Flaubert est typique. Transparent. Un peu pitoyable. Quand ils pensent au procès contre le roman, ils s’esclaffent comme d’un souvenir du Moyen Age. Comme ces gens étaient ridicules et conventionnels, n’est-ce pas, une telle méprise aujourd’hui est tout simplement impossible. D’ailleurs, il n’y a plus de censure. C’est évident. Le procureur Ernest Pinard a été révoqué depuis longtemps ; il a même été laminé aux élections dans l’Ouest. L’avocat, lui, dont on n’a pas oublié la plaidoirie, Marie-Antoine-Jules Sénard, est devenu proche du garde des sceaux, ce qui n’est que justice... Avez-vous remarqué, aime dire Rodolphe, qui est toujours imprévisible et fin dans ses jugements, que Flaubert doit son acquittement à ses origines sociales ? A la réputation de son père médecin ? Si c’était aujourd’hui, peut-être serait-il condamné ? Éreinté dans toute la presse ? On sourit devant ce paradoxe... Emma, il est vrai, reproche un peu à Flaubert d’avoir décrit la naissance de son amour pour Rodolphe en parallèle avec la description des comices agricoles et des beuglements d’animaux.
Elle trouve ce passage un peu lourd, d’un humour voulu. C’est son côté anarchiste de droite, remarque Rodolphe, ce qu’il faut bien appeler son mauvais goût de vieux garçon impénitent. Mais Emma admire toujours autant le départ en barque avec Léon, si musical ; la promenade de la berline aux rideaux tirés ; les scènes de l’auberge... Autant elle trouve périmée la description de l’église :

« L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d’elle ; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums. »

(passage qui, chaque fois, fait se tordre de rire Homais qui y voit une ironie terrible, en même temps que le symptôme naïf de Flaubert, son «  ?dipe mal liquidé ») ; autant elle frémit encore en lisant des phrases de ce genre :

« Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber tous ses vêtements ; — et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »

Emma trouve qu’on n’écrit plus comme ça aujourd’hui... Qu’il ne faut donc pas s’étonner si le français est en régression dans le monde entier. Qu’aucun écrivain contemporain n’a cette puissance évocatrice. Dites-moi seulement un nom ! Bien sûr, certains éléments ont vieilli (encore qu’elle ait envie, pendant trois secondes, de porter un corset chaque fois qu’elle relit ce passage), mais la scansion, la force tournante de ce point-virgule et de ce tiret... On sent tout, non, dans la suspension savante de ce style... « Quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre. »... Et surtout : « Il devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne... Où donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à force d’être profonde et dissimulée ? »
En réalité, harnachée comme elle est de toute l’émancipation moderne, Emma reste Emma... C’est la même rumination, la même douleur, le même emportement, la même déception devant cette découverte brutale que seule, étrangement, la littérature enregistre : l’absence, en ce monde, d’hommes dignes de ce nom... Pas d’hommes ! Pas un seul ! Tous des fantoches, des lâches, des vantards, des veaux... Sans fin, de nouveau, dans toutes ses réincarnations successives, Emma arrive à cette même et monotone conclusion désespérante... Ils n’ont aucune consistance... Sauf le temps de l’acte, où leur bestialité se révèle ainsi que leur inanité... Leur regard, à ce moment-là, fait peur... Ils sont vraiment tarés à la base... Ce sont tous, au fond, de fausses Emmas... Des imposteurs... Des schémas... Pourquoi faut-il qu’on ait besoin d’eux ? Est-ce si sûr, d’ailleurs ? Finalement, il n’y a qu’Homais de vraiment sérieux, mais il est terne, étriqué, vous ne me direz pas qu’il est baisable, et d’ailleurs son ambition lui suffit... Emma devient sensible à la propagande du FAM... Elle rencontre Bernadette... Elles tombent dans les bras l’une de l’autre... L’épisode lesbien a lieu... Mais ce n’est pas ça... Pas vraiment non plus... Et d’ailleurs Emma soupçonne vite Bernadette de n’en vouloir qu’à ses droits d’auteur... Tout n’est donc qu’illusion sur cette terre ? Les tubes de somnifère sont là, donnés par Homais. Elle les avale, espérant être sauvée à temps et susciter enfin, à son chevet, au-dessus de son visage mourant, la demande en mariage de Rodolphe... Lequel reste de marbre... S’obstine à ne pas vouloir divorcer... Préfère continuer sa mesquine vie conjugale coupée d’adultère plutôt que de se consacrer à elle, rien qu’à elle, qui lui a pourtant tellement donné, sacrifié... Qui sait, il va peut-être même pousser la cruauté, l’inconscience, jusqu’à faire encore un enfant à sa femme... Se faire faire un enfant par elle, entendons-nous... Marie Curie, par exemple, a souffert ces affres... Ce génie limpide... Mais sublimement passionné... Emmarie Curie, victime d’un amant médiocre... Langevin... L’ange vain... Emma ne meurt pas. Elle élève ses deux filles, Berthe et Marie, dans l’esprit d’une revanche globale qui, un jour, peut- être... Plus tard... Une autre fois...

p.119-123

SARAH, p.124

MARIE (la Vierge), REBECCA, p.125

LOU ANDREAS-SALOMÉ, p.126

LYNN, « Cyd et Lynn, ce soir... », p.144 « Lynn est une idée de Cyd. Pour elle . Pour nous. Elle est grande, châtain, jolie, un peu anguleuse, très anglaise ; elle est prof de littérature à Los Angeles, de passage à New-York... Sur quoi travaille-t-elle en ce moment ? Faulkner. » p.140

« On retourne, Lynn et moi, dans le studio de CYD... [...] Une fois tout rangé, on ferme les rideaux, on s’allonge sur le lit... Et c’est là que Lynn se met brusquement à sangloter sur le lit... A se tordre... Visage déformé, ravagé... Arc hystérique... Le pont des soupirs devenu cri muscle... « Fais-le-moi ! Fais-le-moi ! ... — Quoi ?... — L’enfant ! »... Bien sûr... La crise même... Je l’embrasse, j’essaie de la calmer... Elle continue à gémir... « L’enfant... L’enfant... The baby... The girl ! »... Elles en ont donc parlé vraiment... Imaginer que c’était entre elles... Qu’elles l’élèveraient ensemble... Little girl... J’ai sous-estimé la violence de leurs relations... » p.512-513

MARIANA, (roumaine, femme de Borg), p.142 (voir Le scandale McEnroe)

LES DEMOISELLES D’AVIGNON,
« Picasso et les femmes, me voilà d’ailleurs dans mon sujet... GERTRUDE STEIN, FERNANDE, EVA, OLGA, MARIE-THERESE, DORA, FRANCOISE, JACQUELINE... Et les autres... » p.148 (Voir les extraits cités dans Picasso et les femmes)

MILLE ET TRE, p.152

JANE, p.156

HELEN, p.163, 165, 166

LILITH, (De Kooning) « C’est lui qui m’a parlé de Lilith à propos de ses Femmes... Lilith ! Isaîe, 34,14... » p.164

DORA, BARBARA, p.167
LENA, p.178

La fille aux yeux d’or, Balzac ;
Nana, Zola ;
Georges Sand, Musset ;
Juliette, Sade, p. 197

HELGA, « A propos de bouddhisme, je viens justement de revoir Helga... Elle rentre de Calcutta via Berlin... » p.206

SIMONE DE BEAUVOIR, p. 210

LA PRÉSIDENTE, « Appelons la la Présidente... Etrange aventure... Je dîne avec elle, seul, chez des amis... Elle arrive en cours de soirée... Pardon du retard... Ses fonctions... Le ministère... » p. 230

« La Présidente s’est mise en tête de faire mon éducation... J’ai vu ça quand elle a commencé à me parler musique... C’est comme ça que les choses deviennent brusquement ennuyeuses... [...] Littérature... Montée des classes moyennes... La Présidente est issue d’un milieu modeste... Ascension fulgurante... Vague rose... Elle fait partie de la petite-bourgeoisie française à l’assaut de l’appareil d’Etat... C’est le vertige... Couloirs, palais, lambris, plafonds et dorures... Prise de Versailles... Que faire ? Comment maîtriser la situation ? « Présenter » le mieux possible ? Se fabriquer une mémoire ? Une généalogie ? Une « classe » ?
J’ai vite constaté que la baise était simplement pour elle un appât... ça ne l’intéresse pas... Technique de prise de contact... Son mari a disparu dans un rôle inférieur... Elle cherche un collaborateur intime... Je vais laisser tomber... Elle comprendra... Discrétion assurée... »
p. 237
et aussi p. 299 et suivantes

LA DURAND, « Cyd me montre un passage : « Rien n’égalait les crises voluptueuses de la Durand... » p. 240

Mlle DE LESPINASSE, p. 264

« Une femme qui s’est persuadée... » p. 270

ELSA (Aragon), p. 282

AMANDINE, p. 283

Mme DE GUERMANTES, ODETTE, Mlle DE VINTEUIL, p. 287

JUDITH, « Vous vous souvenez...Celle qui voulait tant un enfant... Celle qui m’aimait tellement sans condition... » p. 289

ANGELA LOBSTER, romancière anglaise, p. 293

MARIE FRANCE, « Je plaisais beaucoup à Marie-France... On sortait ensemble avec son mari, des amis... Elle, blondasse pâle, bourgeoise alsacienne, pointue, mangée de migraines... » p. 302

MARTINE, p. 302

DAISY, MYRTLE (Fitzgerald), p. 330

ARMANDE BÉJART (Molière), p.346

MILDRED (une américaine), p. 347-348

ELISSA, p 348, MARTHE, p.349

LES GOULES, p.354 (voir article)

SANDRA, p. 355 (amie de Flora, scénariste)

JEANNE, p. 357-359

« Les deux syllogismes de l’hystérique... Le premier : « Il m’aime, or je ne suis rien donc c’est un con » Le deuxième, donc : » Je l’aime, or je suis lui, donc il est mort. » Il y aussi ce que S. appelle la « grande loi ». La voici : « Pour une femme, un homme est tout entier un sexe érigé ou un trou, mais jamais un corps muni d’un sexe qui soit autre chose qu’un trou. » p. 367

Mme du DEFFAND, « Rousseau écrit, à propos de Mme du Deffand : «  Je finis par préférer le fléau de sa haine à celui de son amitié. » Bien dit... Tournons la page... » p. 368

LA MÈRE DE CYD, «  C’est une à peine vieille dame, très fine, très calme » p. 369
«  Cyd est ravie... Sa mère m’aime... Elle le lui a chuchoté dans le couloir lorqu’on est partis... Tout s’est passé en douceur... Du coup, Cyd me fait encore une fois l’amour... Avec tendresee... Et autorité... » p. 370

Les joyeuses commères de Windsor, Macbeth (Shakespeare)
Mrs DALLOWAYS (Virginia Woolf) p. 369

UNE FILLE D’UNE VINGTAINE D’ANNÉE, BRUNE... p. 372, 384

JEZABEL, « Affaire clé... Encore une femme... Qui a tout de suite compris, mieux que tout le monde, le danger d’un personnage comme Elie... Il va nous casser le coup-la-déesse...Renverser nos idoles... » p. 373

« J’ai décidé de voir un peu plus près les histoires de femmes dans cette région... Mais ça sort de partout ! Mais ça ne parle que de ça ! »
>> SARAH, HAGAR, REBECCA, RACHEL, LEA BILHAH, etc... p. 374

L’éternelle HÉLOISE, p. 416

RACHEL, RUTH, MYRIAM, SARAH, p. 422

KITTY, p. 436 (à Jérusalem)

Le livre d’ESTHER, p. 437

LA GRANDE MÈRE MYCENIENNE, « Béatrice du pétrifié !... L’anti-Pietà ! ... La dalle !... », « Isis !... Nourrice !... » p. 438

ÉLEONORE D’AQUITAINE, p. 442

[PAUSE : « J’ai un peu perdu mes personnages en route, dis-je... Je les retrouve... Je fais le point avec eux...
— Je voulais dire ; combien de pages ?
— 452...

— 452 ? »
(p. 452]


LOUISE (musicienne), « Tiens, mais qui vient d’entrer dans le fond, là-bas ? Louise !... Vous vous souvenez ? Non... Vous ne vous souvenez jamais de rien... La pianiste... La pianiste du début... D’autrefois !... Elle est avec une amie... Elles cherchent une table... Je leur dis de venir... L’amie de Louise, autrichienne, est chanteuse...
« Tu t’intéresse toujours au piano ? dit Louise... A Scarlatti ? Haydn ?...
— Mais oui, plus que jamais...
— Tu sais que Haydn marche très fort maintenant ? Ce n’est pas comme quand on se voyait ? Tu te souviens ? Tu parlais toujours de l’injustice dont Haydn était victime... Toujours ta haine du XIXe siècle ?... » »
p. 454

LOUISE, LA CLAVECINISTE

Allez, on oublie tout, les enfants, on est dans la musique de Venise !... On oublie tout ! Et le reste ! Et tout ! De nouveau !... On refuse le chantage au malheur... On y va ! On court ! On s’amuse !... Je les prends par la main, mes deux musiciennes, je les entraîne follement dans les ruelles, on bouscule un peu les promeneurs, on va s’allonger sur ma terrasse au soleil... Sonia est plutôt surprise... Déjà !... Mais elle se laisse gagner... Elle leur prête des maillots... Inge garde un foulard autour du cou... La voix... Je les regarde... Louise, brune, petite, un peu grosse... Inge blonde, mince, frêle viennoise... Ne surtout pas approfondir, ne surtout pas se connaître trop, rester dans le malentendu et la mélodie... On verra... Plus tard... Le sinistre moment psychologique... L’épisode de la transaction... Tout dépend de l’ordre des opérations... Ou bien on commence par la gratuité sexuelle, maintenue, affirmée... Ou bien par des négociations psychiques... La suite de l’intrigue en dépend... Foncer d’emblée sur l’acte, et tout est délivré... Attendre, et c’est l’enlisement des personnages, la glu des rôles... On va mener ça à la baguette... Un, deux, trois... Rondo... Allegro... Où sont- elles descendues ? Au Luna... Elles sont libres à dîner ?... Bien sûr... Je les chauffe l’une contre l’autre... Je chantonne un peu... Inge trouve aussitôt que j’ai une voix pas mal du tout, vraiment belle, j’aurais dû la travailler, dommage... « Vivan le femmine ! Viva il buon vina ! » ... « Mais c’est très bien ! »... Louise se durcit... Sonia, désorientée, apporte des jus de fruit... L’après-midi est flambant neuf, des voiliers passent devant nous, les vaporettos, les taxis sautant sur les vagues... Frisson de vent doux... « Io mi vaglio divertir ! »... « Pas mal ! Pas mal ! » ... Inge roucoule un peu en Zerline... « Vedrai, carina, se sei buonino, che bel rimedio ti voglio dar » ... Allons, il faut qu’elles aillent répéter... Elles se rhabillent... Elles couvrent de nouveau leurs peaux blanches... Je les accompagne... Je reste avec Louise... Elle m’entraîne au Palazzo Grassi... Son clavecin est là... On est seuls... Je l’embrasse... Elle est d’accord... Je retrouve sa langue d’autrefois, timide, chaude... Moins timide, plus chaude... Mais il faut qu’elle travaille... Ah, oui... Elle attaque les variations... Elle se transforme immédiatement, des pieds à la tête... Masque impératif, décidé... Elle est très loin, tout à coup, à deux mètres... Quels progrès elle a fait !... Plus rien d’approximatif... Vraiment dedans, système nerveux emboîté... Le cercueil de bois répond, cathédrale... Nef, abside filtrée... Puissance de la voûte qui se fait plumes... Elle s’arrête, elle n’est pas contente... Elle reprend... Voilà... Elle ferme les yeux, elle avance... Tout est de nouveau debout devant elle... L’espace est dressé, défile, se défile, se déplie, portée par portée... Les mains, les chevilles... Plongée du cou dans les bras... Et du visage dans le cou souple... Elle change sa respiration... Elle s’arrête encore pour vérifier la spirale qu’elle est devenue... Et la voilà repartie... Colonne vertébrale dégagée, maintenant, moëlle épinière venant vibrer juste au bord des doigts qui agissent... L’instrument ne pèse plus, elle l’a eu, il flotte... Elle le fait monter... Table tournante... Guéridon des rêves... Divan d’harmonie... Toute seule... J’ai l’impression qu’elle est avec son clavecin à un mètre au-dessus du parquet ciré... Elle me donne une leçon, la petite Louise... Alla francese !... Presto !... Elle me prend... Elle m’emmène avec elle... Par coeur... Elle commence à transpirer dans sa robe cerise à poids blancs... Tout à l’heure, dans la rue, sur la place, j’ai deviné à plusieurs reprises sa culotte blanche en transparence moulant ses fesses fermes... Tabouret de cuir... Elle enlève en douceur sa sensualité lourde des bras, nécessaire à la sûreté des poignets, à tenir le coup sans fatigue... Il faut la graisse, et il faut les nerfs... La salle du palais déserte résonne Goldberg... Bois, dorures. Elle s’arrête... Bruit du pédalier relevé, sec, comme une machine à tisser... C’est la note dorsale en plus, la note-peigne, la note—corne claquée... Les ailes avalées, l’avion de la partition est parti tout seul dans l’inaudible... Elle garde les yeux fermés... « Scarlatti ! », je chuchote... Elle fait semblant de ne pas avoir entendu... Elle respire à fond, redresse le buste... Je revois les Dimanches où elle me tenait contre elle au piano... Elle reste là en suspens... Elle me fait bien sentir qu’elle décide... Et puis elle plonge... A toute allure... Gigue... Elle m’envoie ça en pleine figure... Le tourbillon, la joie... Mains, hélices... Becs... Passant l’une par-dessus l’autre... Tressautant... Piquant... Ça y est, c’est l’émotion complète... Elle le retourne par tous les bouts à la fois, son clavier... Elle le spectre... Elle l’expédie en flash-back. Cette fois, elle sourit... Ça l’amuse... Bon, moi, je vais pleurer... Je pleure... Mais alors, à chaudes larmes, stupide, dans mon fauteuil... Elle me voit très bien... Elle m’ignore... Elle insiste... Elle me viole à fond... Salope chérie... Elle est implacable... Je ne compte pas, elle non plus... Scarlatti non plus... C’est la pluie noire du temps, à vif, qu’elle interprète... La gifle sur les vitres, en plein soleil, en dehors de tout... La punition du magma, des miasmes... L’orgueuilleuse fin de non-recevoir... Elle se mord les lèvres, elle colle à la diablerie. Peu à peu, elle est devenue transparente, mouvement de perpétuité, balancier... El ralentit par paliers... Rentre dans la procession... S’éloigne sous les fenêtres... Se retourne... Lance un dernier adieu... Se tait.
On reste deux minutes immobiles... Je me lève, je vais embrasser sa nuque trempée de sueur... Elle sent l’herbe fauchée.. Le gazon... Le soir vert...

Extrait publié dans art press n° 66, janvier 1983.

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Voir également les pages 537-536 dans Mozart avec Sade.

INGE, à Venise, « Ne surtout pas approfondir, ne surtout pas se connaître trop, rester dans le malentendu et la mélodie... On verra... Plus tard... Le sinistre moment psychologique... L’épisode de la transaction... Tout dépend de l’ordre des opérations... Ou bien on commence par la gratuité sexuelle, maintenue, affirmée... Ou bien par des négociations psychiques... La suite de l’intrigue en dépend... Foncer d’emblée sur l’acte, et tout est délivré... Attendre et c’est l’enlisement des personnages, la glu des rôles... On va mener ça à la baguette... » p. 523.(aussi, p. 556, 558)

CLÉOPATRE,
HAMLET ET SA MERE, OPHELIE, « Vous pouvez imaginer l’éternel Polonius caché pour observer l’épisode sexuel qu’il soupçonne entre Hamlet et sa mère ?... Polonius a trop lu les Grecs... Cette obsession n’en finit d’ailleurs pas de dérégler Ophélie...(...) Shakespeare ne le dit pas... Il ne va pas du tout dans ce sens... Pas du tout... Au contraire... Ce que ne veulent pas admettre une seconde les légions de Polonius effarouchés dissimulés dans les tentures et teintures de leur maman-reine... Ils y croient de toutes leurs forces au désir du fils pour sa mère !... C’est ce qu’il leur a dit...ça expliquerait le meurtre... Mais non... C’est d’abord elle !... Bien elle !... C’est pour cela qu’elle ne sait pas faire la différence entre deux hommes, au fond...
Ah, black lady ! »
p. 463

SYCORAX, « Encore une affaire anti-mère... Sycorax, la sorcière, avait enfermé Ariel dans un pin... » p. 464

JEANNE D’ARC, « Pourquoi les français traduisent-ils ça si mal ? Ils sauvent leur mère, lis gardent la pucelle... Jeanne d’Arc... » p. 465

EDWIGE, « Tiens, voilà Edwige sur la plage... Cadre féministe ancien... Plutôt brave... Elle ne nous quitte plus... Elle récite de temps en temps son catéchisme... Vieille hypnose... L’androgyne... La mère à qui l’on doit tout... Spoliée depuis toujours... », « Eh bien, les cultes maternelles, dit Deb, c’est clair ! Justement ce que la Bible n’arrête pas de combattre... » p. 477

KATHLEEN FERRIER et BILLIE HOLLIDAY, « Bon, je veux bien que ces deux-là définissent une ère nouvelle pour les femmes... Et donc pour l’humanité entière... Kindertotenlieder... Lover man... La gorge, les poumons... Les sinus de Billie Holliday... Le jazz en avance sur toute cette époque ? Tellement net ! Passons... » p. 478

MILENA, FELICE, JULIE, DORA (Kafka), p. 485

[Baudelaire « La haine est le tonneau des pâles danaïdes. » p. 491]

LA MORT DE CYD, p. 495-499

Wanda LANDOWSKA, « Comme HASKILL dans Mozart... Femmes d’au-delà... Intervalles Sauveuses... Tout pour l’impalpable... Cyd... Je m’éteins sous leurs doigts savants... » p. 514

SONIA (modéliste, à Venise), p. 521, 532, 533

ZERLINE, p. 529

FRANCESCA, « J’entends Francesca, toute pâle, me dire, à Paris : « Ah non, « dieu », pas question ! Non alors ! »... Je ne sais plus pourquoi... Je n’allais tout de même pas lui répliquer qu’elle avait tort d’exhiber ainsi sa frigidité... » p.536

JULIETTE, « Juliette et les prospérités du vice, livret de Donatien Alphonse François de Sade, musique de W A Mozart... Ce qui était impensable à l’époque, pourquoi ne pas le réaliser aujourd’hui ? On aurait dû y penser dix fois. » p. 538 (Cf. Mozart avec Sade - 11h de radio ! - et aussi : « Il n’y a pas d’autre inconscient que l’inhibition à lire Sade » dans Voilà le Sade)

LA DURAND, MME DE SEVIGNE, p. 539

Les « bébés Nobel »... VITTORIA, p. 543

LA COMTESSE, p. 548

SAGAN, p. 550

MYRRHA, « Une fille qui a baisé son père avec la complicité de sa vieille nounou, pendant que sa mère célébrait le culte de Cérès. Les dieux, agacés, l’ont changée en arbre donnant le produit de son nom... L’odeur du mirage... Dante, sévère, la met en enfer...Vous trouverez le récit du cas dans le grand foutoir d’Ovide... Ah, ces païens !... » p. 555

ATHENA, « La déesse aux yeux pers... » p. 566

Et, pour finir : « Tiens cette élégante, là, blonde, assez grande, chemisier noir, tailleur gris et yeux gris, qui me sourit... Je la connais ? Non... Ah si, on s’est vus une fois au Journal... Oui, c’est vrai, anglaise... Sunday Times... Côté fumeurs ? Oui... A tout de suite ? Oui... Elle est très bien... La peau... On flotte un peu... Elle feint de regarder quelque chose dans son sac... Sourit encore... Gris-lumière... C’est l’appel, maintenant... Now boarding... Clignotant rouge... Embarquement immédiat... » p. 569-570.

Femmes , Gallimard (premier roman de Sollers publié dans la collection blanche), 1983.

oOo


« FEMMES » ET LA CRITIQUE

Libération, Le Matin, L’Express, Le Nouvel Observateur. Des journaux classés plutôt à gauche [11]... Il est intéressant de relire ce que de brillantes plumes écrivaient au moment de la publication de Femmes ! Deux articles se distinguent par leur virulence symptomatique : celui de Laurent Dispot (« Sollers est-il fasciste ? » Vraiment ?) et celui de Dominique Fernandez (« « Femmes » est un énorme pensum mou, une masse gélatineuse... » [12]). Mais on s’interroge sur l’apparente "bienveillance" d’un critique qui termine son article par ces mots : « Qu’y a-t-il dans ce livre ? Je ne sais pas. Peu d’homos, beaucoup de mots. Et, ça mousse, ça mousse ! Bidon ! [...] Ses cinq cent soixante-dix pages sont insupportables, vraies comme la confidence d’un mourant qui veut encore parler à sa mère et qui s’écoute, ému par lui-même, tandis qu’il agonise. » (J.-P. Enthoven).

Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire !

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Libération du 3 février 1983

par Daniel Rondeau

Sollers est revenu dans sa province : l’écrivain est à Paris. Douze livres derrière, Paradis, Visions à New York... Trois devant. A paraître. Et un nouveau entre les dents. Femmes. Epais, fluide. Lourd comme un lingot de la banque centrale. A propos de cet événement, on aurait pu écrire : A des milliers de milliers de kilomètres de sa propre existence exit danse et ex Vil transe, le gland dressé dans sa curieuse solitude la main crispée sur sa machine Philippe Sol-Air fait le méninge chez Gallimard remue ménage tête chercheuse dans les couloirs le malin au satan dard chez Bonin allo mademoiselle Céline 32 32 ici le nouveau cadet de Gaston vous écrit un roman infini la littérature c’est ma vie des grandes villes métropoles en grands buildings voyeurs vibromateurs d’histoire de c ?urs le moteur est l’écriture de ma propre histoire Lambrichs et Arland sont dans la boîte à gants de l’air au Bic la plume au vent je malaxe ma vie en destin je rentre dans la galaxie des éditions de la Nrf additif 83 premier semestre du catalogue du 31 décembre 1967 l’étoile Solaire brillera entre René de Solier et Fédor Sologoub pages fécondées par Catherine Clémentine et Antoinette Soubirous mères de toutes nos filles à droite en sortant le Bar de l’espérance le garçon m’appelle déjà Jimmy à gauche l’hôtel du Pont Royal le garçon m’appelle déjà J.B. comprenne qui voudra qui s’y connaît en whisky.
Vingt lignes, ça suffit !

TU VEUX QUE JE TE SUCE

Femmes est l’histoire d’un journaliste américain qui se promène dans le grand monde comme dans son jardin. En correspondance étroite avec un écrivain français, il profite des loisirs d’une année sabbatique pour faire ample moisson de visions et d’impressions. Ecrit un roman dont le titre provisoire Femmes désespère tous ses amis. D’une façon générale, l’homme en question est plutôt sympathique. Anticommuniste primaire, catholique. Admire beaucoup le pape. Il tient à son sujet des propos extrêmement sensés. Pourtant minoritaires. Ne porte pas Arafat dans son c ?ur. Est plutôt mal vu dans son journal de gauche. Comme une sorte d’inévitable provocateur de service. Très sociable, mais ne craint pas ses solitudes. « J’aime sentir le temps passer pour rien, n’importe où, dépenser le temps, me sentir le temps lui-même courant à sa perte. » — Séducteur, il va vite en amour. Droit au but, sa diligence évite bien des complications. Il préfère les jeux des corps aux tortures du coeur. Grand voyageur, il court d’un aéroport à l’autre. « J’aime m’endormir en pensant aux fuseaux des heures, le jour dans la nuit sur l’échiquier des océans. » Amateur de femmes, il se sent parfois isolé sur une planète peuplée de pédés. « Leur seul rêve est d’être comme des femmes à queue l’un avec l’autre. » Les femmes, il les enjambe à hue et à dia. Elles ne demandent d’ailleurs que cela. (moi aussi j’en veux, ndlc). « Tu veux que je te suce mon salaud ». Cosi.
Le roman s’avance fougueusement sous nos yeux. « Ce qui est intéressant dans la vie, c’est quand elle se met à ressembler au roman qu’on est en train d’écrire. » La vie de l’auteur, donc, comme un catalogue. Des villes : Paris, Rome, Londres, New York, Venise. Des livres : Finnegans Wake, la Bible, Les Mémoires de Da Ponte, Juliette de Sade, Women de Bukowski. Des peintures : Bill de Kooning. Tiepolo. Rembrandt. Le cavalier polonais. Des musiques : Mozart. Paul Desmond. Scarlatti. Les Sonates par Wanda Landowska. Des femmes : Cyd, Ysia, Diana, Deb, Flora... Portraits plus vrais que nature. Le narrateur serait plutôt doué pour une sorte de bonheur furtif. Mais il sait regarder les fatalités s’accumuler sans sourciller. Sans craindre les failles des rituels qui rythment cette vie vagabonde. « Chacun est seul à jamais, dans son canal entre deux écluses, deux cataractes insensées. » Chaque conquête est aussi une défaite.
Et dans l’odeur des femmes le parfum d’un deuil. « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là- dessus tout le monde ment. Autant annoncer la couleur en face. »

lire la suite

*


par Laurent Dispot

Dans Femmes (Gallimard) dont il parlera ce soir à Apostrophes, Philippe Sollers met dans la tête de son narrateur, qui, sans être lui-même, est nommé quand même « S », des phrases ahurissantes de violence hallucinée sur les homosexuels. Et il fait un récit vaguement apitoyé et dégoûté des dernières années d’un certain Werth, « grand professeur » — on reconnaît Roland Barthes — glissant jusqu’à la mort « dans des complications de garçons » obsessionnelles, honteuses.

Dans l’hebdomadaire Gai Pied, le jeune écrivain Renaud Camus (auteur de Notes achriennes, Hachette, 1982) compare cette attitude à celle des nazis et à l’antisémitisme. A noter que dans le numéro de Gai Pied à paraître demain, Renaud Camus s’en prend pour les mêmes raisons au dernier livre de Marguerite Duras, la Maladie de la mort (Minuit). Pour lui, pas de doute : on assiste à un « tir groupé » contre l’homosexualité, venu du côté d’où on l’attendait le moins, les intellectuels dits « d’avant-garde ».
Une affaire grave, très grave, vient d’éclater dans le milieu littéraire parisien, une de celles qui démarrent comme un bruit étouffé dans un cercle restreint, mais deviennent formidables au fil du temps, et dont on parle encore des années et des années plus tard lorsqu’on mesure quelle importance elles avaient eue comme signe annonciateur. C’est le premier craquement, la fissure et c’est toute la période de l’« avant-garde », parisienne des années structuralistes et telqueliennes qui continue sa décadence et son effondrement, avec les conséquences pathogènes, les effets-pervers, de tous les bas-empires...

Un appel à la haine sexuelle

Les « intellectuels engagés » des années cinquante, suivis des « intellectuels de gauche » des années soixante, suivis des structuralo-sémiotiques et du grand retrempage de Mai-68 qui leur donna de la relance jusqu’aux rivages des années quatre-vingt, avaient pour eux une chose qui ne leur fut jamais contestée et qui leur gagnait l’assentiment de bien de leurs adversaires : de batailler contre la censure, contre l’ordre moral, d’aider à l’émergence d’une plus grande liberté des sexualités. L’Eglise et la Science, la foi et le positivisme, ces ennemis dont la lutte secoue le XIXe siècle, s’entendaient parfaitement sur un point : la persécution des homosexuels — « sodomites » statues de sel de Sodome pour les uns, malades relevant de l’asile et de la castration pour les autres. Nos intellectuels, dont Sollers, firent de leur défense une question de principe. Certaines figures de proue, comme Roland Barthes (édité par Sollers), se mirent à affirmer plus authentiquement, dans leur vie même, par une certaine coloration et une chaleur de leur enseignement, cette liberté ; au profit de tous, homosexuels ou pas : on se rappelle le très grand succès public des Fragments d’un discours amoureux de Barthes, entièrement baignés dans celle lumière d’un bonheur sexuel — bien sûr complexe — sans- justification ni sanction. L’évolution des moeurs et des lois a accompagné ce mouvement.

Or voici ce qu’écrit Sollers dans Femmes en 1983, quelques années après la mort de Barthes (surnommé Werth). Les phrases sont arrangées comme une « réflexion » du narrateur, « S ». Elles ne sont pas contredites. Et sans cesse dans le « roman », le narrateur est de toute évidence le porte-parole de Sollers :

«  Tous les homosexuels m’ont donné, à un moment ou à un autre, la même impression étrange, celle d’être comme mangés de l’intérieur, comme si une improbable force corticale, vertébrale, les amenait peu à peu à l’état de fantômes prématurés... D’apparitions contorsionnées, obliques... D’assèchement pétrificateur... Statues de sel en cours... C’était sensible chez Werth dans les derniers temps... Quelque chose de plus en plus friable, diaphane, gris-blanc... D’exsangue... Une sorte de fureur rentrée, sourde ; de fausse gaieté... Envie, jalousie... Feu lourd, hépatique... » [13]

« Sodome », « feu » : les bûchers. « Corticale », « hépatique », « exsangue » : la médicalisation. L’Eglise et la Science réunies comme aux plus beaux jours de la haine sexuelle...

Laurent Dispot, Le Matin, 4 février 1983.

LIRE AUSSI Entretien de Sollers avec Laurent Dispot, Play boy, mars 1983 (du Gai Pied à Play boy, la tension est retombée. Laurent Dispot, dont Sollers avait défendu La machine à terreur à la fin des années 70, publie d’ailleurs, dès mars 1983, un long article — Trois Führers pour Hitler — dans le numéro 1 de la revue L’Infini).

*


Des milliers de petits points

par Dominique Fernandez

Saviez-vous la nouvelle ? Philippe Sollers, le fameux révolutionnaire, le paladin de nos avant-gardes, la locomotive de Tel Quel, qui avait renoncé à la ponctuation sous prétexte qu’elle exerce une fonction répressive, allait revenir à une syntaxe articulée, à une prose plus lisible. Quel bonheur pour tous ceux que laissa pantois le cas de cet écrivain si visiblement doué, mais non moins obstiné à déconcerter ses lecteurs par ses grimoires réservés à la fine fleur de l’intelligentsia parisienne.
Voici donc le miracle : presque 600 pages extrêmement faciles à lire, en effet, puisque les phrases y ont rarement plus de deux lignes, et le plus souvent deux ou trois mots à peine. Que voulez-vous ! «  Ce qui est devenu impossible, simplement, c’est la phrase trop subordonnée, propriétaire, la photo fixée... Il nous faut l’incertitude désormais : la légère certitude de l’incertitude ; l’approximation différée ; la défense oblique... » Guerre à la subordonnée que vous aviez le tort de croire la beauté et la gloire de la langue française ! Notre grand linguiste nourri au lait de Jakobson et de Chomsky en est arrivé là : laissons courir la plume toute seule, grisons nous d’un automatisme à peine contrôlé. Plus la peine d’écrire, en somme. Le signe de ponctuation préféré jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la tyrannie, sera les trois petits points, jetés d’un geste entre les mots. Des milliers de petits points parsèment les lambeaux épars de « Femmes ». Tant mieux, d’ailleurs, car lorsque l’auteur se lance dans une construction plus complexe, nul ne l’égalerait dans l’amphigouri ampoulé : «  Ce qu’il faudrait, c’est la notation exacte de l’aventurier sur les sensations internes de son bout d’organe à la rencontre de la dérobade compréhensive de la chair pénétrée. »
Trissotin n’aurait pas trouvé tournures plus galantes pour décrire ses expériences érotiques. « Femmes » est un énorme pensum mou, une masse gélatineuse, abusivement présentée comme un roman, alors qu’il ne s’agit que d’une chronique pour les intellectuels parisiens, dont le plus brillant, notre auteur, dissimulé sous l’initiale de S, raconte complaisamment ses palinodies politiques et ses élans amoureux. Avec cette profonde philosophie à la clef : rien n’a d’importance, sauf la baise ! Marx, Lénine, Mao, qu’on a adorés tour à tour ? Voyez plutôt Kate, Cyd, Flora, Ysia et les autres. Sollers note le plus précisément possible les sensations internes de son bout d’organe au fond de la chair de ces dames. Cela amusera sûrement le cercle de ses amis, peut-être moins le lecteur qui attend d’un livre autre chose que des souvenirs de potache.
Quelques passages pourraient sauver du naufrage cette grosse méduse amorphe, mais à deux conditions : 1. que le public connaisse les clefs qui seules permettent de goûter pleinement les événements racontés. 2. que, les connaissant, il ne soit pas choqué de la légèreté du récit à propos de faits plutôt graves. Un des nombreux agréments de « Femmes », en effet, c’est que les personnages n’y ont aucune consistance, aucune épaisseur romanesque. N’existant pas en eux-mêmes, ils ne retiennent l’intérêt qu’indirectement, si on reconnaît le modèle caché derrière la pirouette allusive. Comme jeu de société, vous pouvez tenter le coup. Ainsi, dans ce philosophe marxiste qui étrangle sa femme parce que celle-ci est devenue «  le bruit insupportable d’un ronflement d’un robinet, d’une goutte d’eau », on identifie facilement le héros d’un récent fait divers tragique, mais la question est de savoir si la séquence brillante qui brode sur ce crime est à la hauteur du sujet. Plus émouvantes seraient les pages sur le nommé Werth, dont la mort à la suite d’un accident de la rue rappellera à plus d’un ce célèbre essayiste renversé par une voiture devant le Collège de France, si, là encore, l’évocation de personnage n’était gênée par des considérations douteuses sur un problème qui manifestement dépasse la compétence de leur auteur.
On s’en veut de se montrer si sévère, sur un écrivain dont le talent principal a toujours été de tourner à son profit les éreintements que chacune de ses oeuvres lui attire. Contribuons donc à sa gloire, en prévenant le lecteur de Femmes qu’il pataugera dans un flasque fatras de redondances et de complaisances. L’auteur s’est trompé de calcul en se dépouillant de son manteau d’obscurité et de mystère. La clarté étale l’indigence, la lisibilité révèle l’imposture. Si vous vous vous intéressez aux femmes, relisez plutôt De l’amour d’un écrivain vraiment jeune et dont on parle beaucoup en ce moment, bien qu’il soit âgé de 200 ans : Stendhal [14].

Dominique Fernandez, L’Express du 4 février 1983.

*


par Jean-Paul Enthoven

Roman ? Romensonge ? Casa romentale ? Romentir-vrai ? Comment savoir, puisqu’il s’agit d’un météore en provenance du système-Sollers, nébuleuse en expansion et propice à la
confusion des genres. Des mauvais genres en la circonstance, car ces « Femmes », couchées sur prose classée X, s’agitent dans le hard. Le velin énêrèfe accueillit-il jamais autant de baise, de foutre, de pornosexe ? Disons-le : les vicelards en panne qui, depuis « le Con d’Irène », n’avaient plus rien à se mettre sous la main vont redémarrer ! Sollers, lui, juché sur l’Infini, guette le scandale, extatique. II sait que son dernier livre va perturber le ronron coïtal du réseau. II l’a écrit pour ça, pour le ça. Acheteurs, gogos, célino-joyciens, snobs, ultramontains new look, travelos, travelotes, détachez vos ceintures ; on décolle...

Le sujet ? Mais tout le monde sait qu’il n’y a plus de sujet depuis Freud. Alors, au choix : fable sur la mort, philosophie dans le boudoir, tralalas en Bataille, scènes de chasse à Gomorrhe. Tout, oui tout, branché sur un style en acier (style steel), avec virgules, point à la ligne, personnages, intrigues, marquises à cinq heures. Du classique. Sollers, qui devait être las d’écrire, depuis sa curieuse solitude, des livres non lus, de se gâcher la plume dans des cambrures sado-maoïstes, a décidé de ratisser large : d’où, de chic, ces gammes sur le dos des femmes. Oui, femmes, mères, amantes, putes, Sollers vous hait avec une touchante démesure ! Misogynie ontologique ! Exécration mystique ! Pensez : il croit que le monde vous appartient qu’à travers vous il appartient à la mort, et ça le décoiffe ! Son livre n’explore que les dessous de cette vieille affaire : cosmique. La copulation astrale (que Fourier rendait responsable des aurores boréales) n’est, en comparaison que chaste flirt. Lui, il fonce vers le néant, chargé à la drogue Weininger, et il dit tout, tout ce que les romanciers ne disent pas quand Mathilde rejoint Julien au grenier, quand Odette fait Catleya avec Swann. Ça trucule, énorme, explosif ! Une montagne pour quelques souris. Une gigantesque balade dans les ventres de Paris. La Comédie féminine écrite en « KômmProust ». C’est beau.

Dès le générique, les premiers profils (Cyd, Flora, Deborah...), on deviné que Sollers dispose d’un système nerveux inédit dans nos lettres. Est-ce un mutant ? Possible. Son excuse : il sait. Quoi ? Que la clitocratie est là, susurrante, fatale, aspirante. Que toutes les religions, toutes les rationalités, — sauf l’art — s’abolissent comme la voix dans la bouche d’ombre. De la piazza Navona à la Cinquième Avenue, le narrateur (un Américain catholique) en fait ici les frais, complice d’un certain « S » qui, à Paris, se débat dans les mêmes eaux. Orphée aux enfers, Eurydice au Politburo, chez Baader, partout ! De party en parti, elles le rendent fou, il va craquer : overdose, ovairedose. Et que faire face au triomphe du matriciel ? Tenter le gynocide ? Trop risqué. Ecrire un roman, longue plongée dans l’effet-mère ? Tiens, c’est une idée : appelons ça « Femmes », et mettons-y tout ce qui tombe des télex judéo-chrétiens : la Vierge, Bovary, le Tétragramme, Isaïe, la vox populi, Walesa, la psy, les abeilles bulgares, Begin, le Filioque... Ce livre voudrait être un entonnoir, sublime, la poubelle d’un siècle débordé par Thanatos, le grand réceptacle de nos ratages — et ça fonctionne. Hystérie en vitesse de croisière. Eloge de la vulgarité. Du grand art, en somme.

Stratégie de voyeur

Du grand art truqué, bien sûr, puisque, Sollers est né truqueur-chef. Sa façon racoleuse, par exemple, de séduire par clichés, de mixer Dante avec, Androgynopov, Baugon avec Aravor ; de planer, l’air de rien, sur les m ?urs de quelques capitales, de quelques contemporains ou péchés capitaux... Sa stratégie de voyeur, son côté curé (Sollers connaît par c ?ur le nom de tous les successeurs de Pierre : Lin, Clément, Anaclet, Évariste, Sixte, Télesphore, Hygin, Pie, etc.)... Sa manie d’écrire-comme (la fin d’ « Ulysse » à l’époque de « Paradis », « Rigodon » maintenant)... Mais enfin, quelle habileté ! Quel doigté, là, entre le bruit et la fureur, pour moduler une vision de Jérusalem, le « suicide altruiste » d’Althusser, le regard de Lacan sur les jambes d’une de ses élèves, un moment d’Italie, la politesse de Barthes, symboles perdus dans un océan de vomi d’où émerge la seule question qui vaille : Jean-Paul II va-t-il béatifier Flaubert ?

Qu’y a-t-il dans ce livre ? Je ne sais pas. Peu d’homos, beaucoup de mots. Et, ça mousse, ça mousse ! Bidon ! Faux ? Soit. Mais si le faux est devenu la valeur étalon de ce temps de détresse, le faux suprême en dira 1a vérité. Et « Femmes » y prétend grâce à sa mégalomanie convaincante. Comment pourrait-on, ne pas dévorer ce livre ? Ne pas s’y jeter, fût-ce d’un seul oeil, d’une seule oreille, d’une seule main ? Ses cinq cent soixante-dix pages sont insupportables, vraies comme la confidence d’un mourant qui veut encore parler à sa mère et qui s’écoute, ému par lui-même, tandis qu’il agonise.

Jean-Paul ENTHOVEN, Le Nouvel Observateur du 11 février 1983.

*


Philippe Sollers répond aux critiques dans Le Nouvel Observateur du 15 avril 1983.

Le mauvais genre

par Philippe Sollers

Pourquoi lit-on des romans ? Assez d’hypocrisie : pour se renseigner sur les situations sexuelles. C’est toujours avec un léger serrement de gorge qu’on va droit aux scènes troubles, aux sensations dérapantes, aux atmosphères prêtes à basculer, voire aux moments ouvertement érotiques. L’état d’une littérature, sa qualité, au-delà de toutes les discussions idéologiques ou formelles, se jugent là. Un auteur doit finalement sa réputation à ce qu’il aura transformé, gêné, dérangé dans cette dimension. Le public le sait d’instinct. On aura beau lui parler d’autre chose, lui proposer des commentaires, des visions du monde, des justifications philosophiques ou techniques, il conservera, buté, sa curiosité enfantine, insatiable, sauvage. Rappelez-vous comment et pourquoi vous avez découvert certains récits. Allons, c’est clair.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Hélas, il faut bien reconnaître que cette vieille affaire toujours nouvelle se traîne plutôt. Nous savons tout ; nous ne disons plus rien, ou presque. Nous pouvons avoir accès, quand nous le voulons, à toute la panoplie des gadgets pornographiques ; mais la littérature, elle, reste curieusement réservée. Du moins sur un sujet très précis : les femmes. Il y a eu, il y aura encore une grande littérature homosexuelle masculine (Genet, Burroughs). Il y a eu, il y aura encore (mais moins) un déferlement d’« écriture féminine ». Cette dernière, comme on pouvait s’y attendre, est un monde de substance, d’effusion, de poétisation matérielle et maternelle : oui, mais elle n’est sûrement pas sexuelle. Tant et si bien qu’au moment historique où tout est enfin possible avec les femmes, on dirait que l’interdit d’expression n’a jamais été plus grand. On devrait quand même finir par se demander pourquoi.

Un baroque inouï

Je fais un premier tri des réactions à mon dernier roman. A part quelques convulsions prévisibles, venant du clergé féministe ou homosexuel (clergé qui a parfaitement compris mes intentions, et qui, s’il en avait eu les moyens, aurait eu recours à la censure la plus classique), les opinions, surtout de la part des femmes, ont été plutôt favorables. Les hommes, en général, ont été plus pincés, plus pudiques. Vaguement jaloux, dirait-on. Mais les femmes ont été, semble-t-il, directement et personnellement alertées, intéressées. Avec humour, naturel. Et cela m’a confirmé dans mon expérience : c’est cette distance, cette ironie et cette fantaisie des femmes qui, aujourd’hui, existent partout et qui ne s’écrivent presque jamais.

Je suis persuadé que la question des questions de notre temps est là. Mais alors, pourquoi ce silence ? Quels sont les intérêts en jeu ? Quelle est la raison profonde. de ce retard, du romanesque sur la façon de vivre ? Pourquoi cette réticence de la littérature par rapport à ce qui s’étale partout ? Pourquoi cette fuite dans le mythe, le rétroactif, l’exotique, le provincialisme dix-neuviémiste, le psychologisme poussif ? D’où vient cette inhibition à dire de face ce qui se passe à chaque instant ? Rien ne fait plus peur, sans doute, que les possibilités d’autonomie individuelle des femmes. C’est la raison pour laquelle on voudrait tellement les parquer en « genre ». Ce qu’elles commencent d’ailleurs à refuser, ayant instinctivement compris le piège qui leur était tendu. Or de leur liberté individuelle dépend, bien entendu, la mienne. C’est ce que j’ai essayé d’écrire dans « Femmes » : les scènes, les mots, les gestes, les comportements de la nouvelle tragi-comédie ambiante. Les peurs, les archaïsmes, les fanatismes défensifs qu’elle suscite mais aussi le baroque inouï qui s’y révèle, la rapidité et la mobilité qui s’y font jour. Nous sommes à un tournant merveilleux et vertigineux : des milliers d’années en crise ; l’improvisation devant nous. La froideur, ou l’étroitesse frileuse, de la plupart des littérateurs me stupéfie. Commémorons Stendhal, soit, mais évitons de nous demander ce qu’il penserait de notre invraisemblable timidité actuelle.

L’impasse sexuelle

Je viens de relire « l’Age de raison », de Sartre, et « les Mandarins », de Simone de Beauvoir. Deux grands livres, trop méconnus. Tout le roman de Sartre tourne autour d’un avortement difficile à réaliser (manque de possibilités médicales ; manque d’argent). L’avortement avait fait son entrée dramatique en littérature avec « les Palmiers sauvages », de Faulkner. Mais toute la « couleur » métaphysique du livre de Sartre est là, le reste s’ensuit, y compris l’extraordinaire scène de mutilation réciproque au couteau entre le personnage principal, Mathieu, et la jeune fille qui ne l’aime pas, Ivich. Toute l’impasse sexuelle de la guerre et de l’après-guerre est ainsi fortement présente dans la narration. C’est en lisant les romans de Sartre qu’on comprend pourquoi la politique a pu apparaître (et peut encore apparaître) comme une solution au cauchemar physiologique.

A côté de ce désastre, « Les Mandarins » offre une lueur vite éteinte : Chicago, l’aventure d’Anne et de Lewis. Qui sait ce que serait devenue Beauvoir si son américain avait été moins simpliste ? C’est aussi une des questions que je me suis posées en écrivant : « Il m’a prise sur le tapis ; il m ’a reprise sur le lit et longtemps je suis restée couchée près de son aisselle. » De tout ce qu’a écrit Beauvoir, rien n’est plus révélateur que ce qu’elle raconte à propos de Lewis et de Sriassine (est-ce un hasard s’il s’agit de deux étrangers ?).

En réalité, l’évaluation de la littérature, depuis trente ans, devrait être faite selon ces critères. On irait de surprise en surprise. On commencerait à dresser un tableau exact de la coulisse essentielle de la vérité. Il faudrait reprendre toute la critique sur ce plan, le « Saint Genet », de Sartre, la réponse de Georges Bataille, le puritanisme farouche de Beckett, les dérobades vaguement perverses du Nouveau Roman. Jusqu’au paysage d’aujourd’hui, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est particulièrement morose. Il fallait quelqu’un pour oser le dire ? Voilà.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 15-04-83.

*


« Chronique de notre temps dont on s’amusera d’abord à relever les anathèmes, à déchiffrer les devinettes, Femmes nous transporte aussi à travers les siècles, dans les chefs-d’oeuvre de la littérature, de la peinture, de la musique », écrivait Jacqueline Piatier, dans Le Monde, en février 1983. Sept ans plus tard, en 1990, Josyane Savigneau remettait les choses en perspective, allant même jusqu’à rapprocher Philippe Sollers et Simone de Beauvoir dans une même quête du bonheur.

Pour en finir avec les « années de plomb »

par Josyane Savigneau

Femmes, pourra, certes, être lu et relu comme un roman symptomatique des années 80, mais aussi, le temps passant, comme un livre qui dit bien autre chose que l’écume d’une époque. Car son auteur, Philippe Sollers, n’est pas un écrivain des années 80. Sa place dans la littérature est certainement tout autre, mais peut-être faudra-t-il attendre les années 90 pour qu’on le dise — pour qu’on le lise.

Ce qui est insupportable à beaucoup, ce n’est pas vraiment — contrairement à ce qu’ils prétendent — sa manière de faire " l’épatant ", le malin, de se vouloir le plus cultivé, le plus intelligent et le meilleur joueur, c’est, profondément, la nature de son geste créateur : le refus de faire ce qu’il sait faire — le même livre. La volonté, à chaque fois, d’inventer, de trouver. On l’imagine bien reprenant à son compte l’" intolérable " phrase de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve. »

C’est ainsi qu’on a vu arriver dans les librairies, au début de 1983, Femmes, un gros livre qui inaugurait une nouvelle "période" de Sollers — dont il est aujourd’hui déjà loin. Dès la première page on peut y lire : «  Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment. Lecteur, accroche-toi, ce livre est abrupt. Tu ne devrais pas t’ennuyer en chemin, remarque. Il y aura des détails, des couleurs, des scènes rapprochées, du méli-mélo, de l’hypnose, de la psychologie, des orgies. J’écris les Mémoires d’un navigateur sans précédent, le révélateur des époques. »

Un roman qui commence par une telle déclaration de guerre ne pouvait que susciter polémiques... et intérêt. Très vite, il fut — et pour de nombreuses semaines — deuxième de la liste des meilleures ventes, tandis qu’on lisait les critiques les plus contradictoires. On décrivait « une "hénaurme" machine de guerre contre la femme », on célébrait « un très grand livre, peut-être décisif pour le combat spirituel à cette heure très sévère », on condamnait « un énorme pensum mou, une masse gélatineuse, abusivement présentée comme un roman alors qu’il ne s’agit que d’une chronique sur les intellectuels parisiens » [15].

A cause du côté " roman à clefs d’un milieu intellectuel ", on évoquait Simone de Beauvoir et les Mandarins. Quelques téméraires, à commencer par Sollers lui-même dans certaines interviews, se référaient plutôt au Deuxième Sexe. Comment oser comparer le livre majeur de la réflexion sur la condition féminine et cette radicale accusation des femmes ? Mais qui d’autre, depuis Simone de Beauvoir, avait vraiment parlé aux femmes de leurs rapports avec les hommes, de leur acceptation des conventions, de leur manière de ne pas résister à la soumission subie par leur sexe mais de la transformer en désir de possession et de mort, de leurs délires sur la maternité ?

Les femmes, à l’époque, auraient été bien avisées de se regarder un peu dans Femmes, et de se dire, comme l’affirmera Philippe Sollers plus tard : «  Le malentendu entre les hommes et les femmes est à son comble. Partons de ces constatations et voyons comment il pourrait se passer quelque chose d’amusant. » Relu sept ans après sa sortie, Femmes n’est pas un roman qui règle les comptes d’un homme, d’un " baiseur ", avec les femmes. C’est un livre qui règle leur compte aux années 70, ces " années de plomb " où la tentation terroriste et ses revers — la répression, la délation, — ont tout envahi. C’est un livre qui a voulu, avec une violence inouïe et à peine supportable, démasquer et casser «  le reproche, l’amertume, l’aigreur qui finissent, la plupart du temps, et plus que jamais aujourd’hui, par tisser la misérable continuité des rapports entre hommes et femmes. »

Au-delà des époques respectives, ce que dit Femmes, dans l’absolue provocation, rejoint ce que disent, avec une sorte d’innocence, les lettres de Simone de Beauvoir récemment rendues publiques (et qui choquent pareillement — les femmes surtout, — attisant aussi la haine contre leur auteur) : qu’on peut tout vivre, tout inventer — et que ceux qui entrent dans le jeu en acceptent les risques, — qu’il n’est pas besoin de posséder, de dévorer, d’annexer pour aimer, qu’il est sot de croire que l’amour c’est " tout ou rien ".

Quelle incongruité, n’est-ce pas, quel scandale, de rapprocher Simone de Beauvoir et Philippe Sollers ? D’autant que Femmes comporte une page dure, nette, sur la Cérémonie des adieux (dont on peut évidemment soutenir qu’elle conforte ce rapprochement).

Et pourtant... Simone de Beauvoir a toujours affirmé qu’elle n’avait rencontré personne qui fût aussi doué qu’elle pour le bonheur. Philippe Sollers dit et redit son incurable gaieté : «  Je veux tout garder... Je veux tout... L’enfance... La gloutonnerie, les grandes vacances permanentes... La fête... La vie endiablée... Je suis comme ça depuis toujours, je serai toujours comme ça. » Ce qui continue de déranger, chez l’une comme chez l’autre, c’est, constamment répétés, l’amour de la vie et la haine de l’ennui. Et cela, ce n’est pas dérangeant pour la décennie ni même pour le siècle. C’est dérangeant depuis toujours et pour l’éternité.

Josyane Savigneau, Le Monde du 24.03.90.

******


The Women

Femmes c’est aussi le titre du magnifique film que George Cukor a réalisé en 1939 The women (and its all about men)  [16] ... « 135 women with nothing on their minds but men ! »
A une différence majeure près avec le roman comme vous pouvez le lire à la fin du générique du film :

« WOMEN, WOMEN everywhere...
And NOT A MAN in sight »

La bande-annonce :

*

Voir également : De Kooning : Women.

oOo

Portfolio


[1PERCUSSION nf. (lat. percussio, -onis). 1. Didact. Choc résultant de l’action brusque d’un corps sur un autre. — Spécial. Choc du percuteur d’une arme à feu contre l’amorce, provoquant la détonation. 2. MUS. Instrument à percussion, dont on tire le son en le frappant avec les mains, des baguettes, des mailloches, etc. 3. MÉD. Partie de l’examen clinique dans laquelle le médecin frappe avec ses doigts le ventre ou le thorax, pour déceler une sonorité anormale. 4. PRÉHIST. Percussion directe : attaque directe au percuteur du bloc de matière première. — Percussion indirecte : taille de la pierre à l’aide d’une pièce intermédiaire entre le percuteur et le nucléus.
PERCUSSIONNISTE n. Instrumentiste qui joue d’un instrument à percussion ou de plusieurs.
PERCUTANT, E adj. 1. Qui produit un choc, une percussion. <> Obus percutant, qui éclate à l’impact (par oppos. à obus fusant). — Tir percutant, qui utilise de tels projectiles. 2. Qui atteint son but avec force, sûreté ; frappant, saisissant. Un argument percutant.
PERCUTER v.t. (lat. percutere, frapper). Venir frapper dans un mouvement. Les marteaux du piano percutent les cordes. — v.i. 1. Exploser au choc, en parlant d’un projectile percutant. Obus qui retombe sans avoir percuté. 2. Fam. Comprendre. Il a du mal à percuter. — v.t. et v.i. Heurter avec une grande violence. La voiture a percuté (contre) un mur. (Le Larousse).

[2Les lecteurs qui voudraient commencer par là peuvent s’y reporter. Voir plus bas.

[3Sur Matzneff, voir Le libertin métaphysique.

[4Le film de Wajda.

[5Le titre du roman est déjà une citation. Cukor, De Kooning, Bukowski, Chardonne...

[6Les références des pages sont celles de l’édition blanche de Gallimard.
C’est volontairement que nous n’avons pas identifié les personnages. Sauf une ou deux « exceptions » facilement identifiables. Aucune raison de ne pas faire preuve de la même discrétion que l’auteur. Et Femmes n’est pas qu’un roman à clés...

[7Catherine Clément.

[8La tante Laure dont parle Sollers dans « Un vrai roman », p. 24.

[9Antoinette Fouque.

[10Julia Kristeva, bien sûr.

[11Il y a eu bien d’autres articles, mais je n’ai gardé que ceux-là.

[12D’autres phrases mémorables seront citées par Sollers lui-même dans Portrait du Joueur, en 1984.

[13Voir l’extrait complet dans La mort de Barthes.

[14Il est amusant de relire cette dernière phrase en 2011. Attendons l’article de Dominique Fernandez, souvent préfacier de Stendhal, sur le dernier Sollers, Trésor d’amour !

[15Voir plus haut l’article de Dominique Fernandez.

[16Sollers le signale lui-même dans Portrait du Joueur.

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12 Messages

  • A.G. | 4 juillet 2013 - 11:17 1

    C’est fait : Femmes est traduit en chinois. Extraits ici.


  • Alma | 11 février 2013 - 02:13 2

    La longue description du personnage « Bernadette » citée ici est en effet cruelle... Cette Antoinette Fouque au souffle laborieux que reçoit l’émission radiophonique « à voix nue » donne en début d’entrevue un détail biographique qui a retenu mon attention : elle précise à propos de son père et de sa mère qu’ils formaient une famille-tribu composée de « deux frères mariés à deux soeurs »... On n’est pas dans le jardin bordelais de Sollers mais la coïncidence est tout de même remarquable, non ?


    • Toujours attentive, vous êtes la première à avoir... entendu. Née en 1936 du désir de son père, une « famille tribu », deux frères ayant épousé deux soeurs, deux parents très joyeux, la guerre, « la divine », Montaigne... Les années 60, l’incontournable Barthes, Lacan (le séminaire, l’analyse), l’avant-garde, Beauvoir, Wittig, « la passion matricielle », etc... Un témoignage essentiel (surtout les 2ème et 3ème entretiens) pour comprendre « comment devenir une femme » dans une époque cruciale.

  • A.G. | 16 janvier 2013 - 23:44 3

    Portraits de femmes : Bernadette.

    Il y a donc dans Femmes des héroïnes négatives et des héroïnes positives. Parmi les négatives, Bernadette...
    Voici la longue et cruelle description que Sollers en fait dans le roman :


    J’ai donc été pris en chasse... C’est là qu’intervient Bernadette, avec sa nuée... C’est là qu’on a eu quelques accidents tout de même, et que Deb a commencé à m’ennuyer... Bernadette, Kate, Flora, cela fait un filet auquel on peut ajouter d’ailleurs bien d’autres mailles... De proche en proche... Sœurs du brouillard... Complices de la réhabilitation sans conditions d’Ève... Affiliées contre ; sur le pour, il n’est pas question qu’elles se mettent réellement d’accord... Toutes contre eux ; chacune pour chacune... Tout ça plein de justifications théoriques, para-politiques... Comme toujours, à la base, les plus pauvres ou les moins malines marchent, militent, collent des affiches, ont des opinions ou croient en avoir... Mais en haut, comme d’habitude, ce qu’on trouve, c’est le simple calcul... Administration, jetons, transactions...
    Bernadette est un des êtres humains les plus bizarres et les plus répugnants que j’ai rencontrés... Un des plus fascinants aussi, d’une certaine manière... II est difficile de ne pas être aimanté par la perversité parvenue à son point limite... A son abcès de fixation... Rayon de l’irrémédiable... Je la revois dans sa toujours même robe noire... Cachée là-dedans avec son regard perçant, son air de malade définitivement guérie... On dit que certains corps mentent comme ils respirent... Elle réussissait, elle, ce prodige, ce numéro de haute voltige physiologique de respirer comme on ment... Sa présence même était un mensonge... Massif... Visqueux... Congelé... Imprenable... Comme Boris en homme, nous verrons ça plus loin... Comme Fals aussi, d’une certaine façon... Quelque chose de cauteleux, de précautionneux, d’imperceptiblement grimaçant à longueur de temps... Une souffrance sarcastique, sans cesse en éveil... II y a une mystérieuse oblique des fous adaptés, comme il y a une ligne droite des imbéciles... Une saleté, par exemple, qui leur est propre... Une crasse morale ou spirituelle, pas physique... Une sorte de morve, de sécrétion pâle, de moisi de narine ou d’œil... Une torsion des cheveux... Mais quels sont ces serpents qui sifflent sur leurs têtes... Une aura de méduse sortie de l’anti-matière en transit... Dans le cas de Bernadette, on avait l’impression qu’un morceau de méchanceté catégorique, chimiquement pur, était tombé là, devant vous... Une météorite... Elle occupait son creux, le tenait comme un nid de mitrailleuses... Une concrétion inter-galactique... Bloc de haine ici-bas chu d’un désastre obscur... Devant elle et quelques-uns ou unes de ses semblables, dans le monde vampire dans lequel nous entrons désormais, je suis saisi d’une sorte d’admiration suspendue... Un personnage de Sade dit cela quelque part, devant un excès de monstruosité : cet être est trop malfaisant pour que nous lui nuisions le moins du monde... Il fera le plus grand mal possible à l’humanité... Et comme nous n’aimons pas l’humanité... Tout de même : pauvre humanité, elle ne sait pas sur quoi elle s’endort... On pourrait ajouter plus noblement qu’on peut avoir un certain respect pour des phénomènes qui évoquent, à leur insu, mais très visiblement inscrite au-dessus de leur tête, la loi de la vengeance divine... Sinon divine, disons logique... L’acide traité par lui- même... Révélant les fondations...
    J’ai remarqué que pour être spontanément élu à ces hautes fonctions négatives une marque de difformité est presque exigible... Bernadette boite fortement... Boris a un œil de verre... Poinçon nerveux, musculaire... Magique... Ça trouble toujours. Manque, cicatrice, trace de l’envers du décor. Vapeurs du mythe... Fals qui est leur maître à tous et à toutes, ou du moins qui l’a été pendant longtemps, est un bègue surmonté... Un bègue en route pour l’aphasie paraplégique... Rites, chamanismes divers... J’ai voyagé par là, je vous raconte un peu...
    C’est Bernadette qui a fondé le FAM... Dans la clandestinité, d’abord. Celle des salons choisis, des boudoirs d’influence... Toujours le même topo : les très beaux quartiers ; les zones ; un pointillé habile entre les deux... L’appartement au bord de la Seine, les réunions de cellule en banlieue... Contrairement à d’autres, Bernadette ne changeait pas de tenue... Stricte et noire, blanche, tendue... Elle avait très peu de moyens... Et puis, soudain, l’afflux d’argent... Américain, bien sûr... C’est comme ça qu’il y eut brusquement un local luxueux du FAM, une publication régulière, des voyages organisés, des offres d’emploi... L’affaire avait été jugée jouable... Bernadette avait réussi son examen... On n’entre pas comme ça dans le démoniaque international...
    Moi, je l’ai connue à l’époque héroïque, fiévreuse... On se voyait d’ailleurs plutôt en secret à cause de sa réputation déjà solide... Elle devait faire semblant d’être un peu lesbienne sur les bords... Lesboïde... Sans quoi, pas d’avenir... J’en sais quelque chose, moi qui ai toutes les peines du monde à me donner l’air sodomien... Ça me retarde ; ça nuit à mes affaires ; ma célébrité s’en ressent... Quel talent ne me reconnaîtrait-on pas si je pouvais faire mieux... Plus ambigu... Alambiqué... Platonicien... Fin... Hélas, grossier je suis ; mauvais goût je reste... Pas éducateur pour un sou... Seul...
    Bernadette était « lesbienne » si on voulait. Elle était ce qu’on voulait... C’est-à-dire, rien. Tout ça ne l’intéressait pas. Je crois n’avoir jamais rencontré un blocage aussi fondamental, aussi net. Un libidogramme plat. Tout dans le flash intellectuel. Transfert total dans la volonté de puissance. Frigidité serait trop dire. Frigiforme aussi. Rien. Même pas le plus petit commencement de soubresaut involontaire. Rien. La bouche ouverte, se laissant dévorer la bouche... Attendant la pénétration comme une sorte de formalité médicale... Corridor... Cheminée... Tunnel... Passive, entièrement. Au bout de trois ou quatre fois, j’ai pensé que l’expérience était concluante. Je me suis comporté aussi poliment que possible de façon à arrêter... Mais non, il aurait fallu continuer... Elle ne se rendait pas compte... Pour elle, les choses étaient comme ça : une femme supportait une sorte de viol pétrifié et, ensuite, pouvait s’en plaindre amèrement, longuement... Si je la baisais, je lui « devais » forcément quelque chose. Il fallait que je la baise pour lui devoir quelque chose... C’est là, je crois, où, dans une lumière glaçante de fin du monde, le contrat radical m’est enfin apparu. Le truc des trucs, le lien, le cordage... Les autres trouvent au moins en elles-mêmes de quoi faire semblant inconsciemment. Elles appliquent d’instinct la danse du leurre animal. Elles jouent sur la crédulité masculine qui est, n’en doutons pas, indéfinie sur ce point précis. C’est-à-dire, par voie de conséquence, sur tous les autres. Question de degrés, d’échelle... Mais Bernadette, elle, c’était son côté pathétique, sublime, ne pouvait pas obtenir la moindre comédie de son orgueil. Allongée, noire, étincelante, accusatrice, elle était là comme au banc des témoins d’une histoire sans mémoire, sans fin... Pour bien confirmer l’ignoble sort fait aux femmes. Mettre en pleine lumière la torture qui était la leur. Je voyais donc passer sur son visage des mères, des grands-mères, peuple emmitouflé de la nuit féminine... Elle était là en avant d’elles, responsable d’elles, vivant à son tour la brutale passion du bourreau sacrificateur... Enfin, j’aurais dû rentrer dans ce rôle... Etre le nazi parfait. Et, de plus, à partir de là, solvable... Visiblement, elle ne se demandait pas une seconde si l’acte en question me plaisait ou non dans ces conditions. J’étais censé aimer ça en soi, comme un homme. Elles y croient, à l’homme. Elles sont prêtes au martyre pour qu’il soit bien prouvé qu’il existe, qu’il fonctionne, qu’il ne pense qu’à ça, qu’il est déterminé, infléchi, courbé sous la loi de ça... Les moments de vacillation de l’espace en soi, avec les femmes, c’est quand, après avoir montré qu’on peut se livrer à la séance mécanique, on laisse voir tout à coup qu’on pourrait aussi bien, et sans rien regretter, ne rien faire... Là, elles ne comprennent plus... C’est le non-sens... La seule fois où j’ai vu Bernadette hors d’elle, se lever d’un bond et sortir comme un éclair outragé de la pièce, c’est quand je lui ai dit doucement dans un grand silence : « Mais enfin, tu sais, les femmes, je peux très bien m’en passer. »... C’était l’injure absolue. Le blasphème. Meurtre dans la cathédrale. Profanation de l’hostie. Elle s’est enfuie, ce jour-là, boitillante, blessée, honteuse...
    Tout ça me déplaisait horriblement, mais en même temps je dois dire qu’il y avait une excitation mentale... Bernadette était tr-ès amoureuse d’un homosexuel tout à fait officiel et virevoltant, en renom... Elle m’en parlait constamment. C’était son dieu. Que lui ne la désire pas physiquement, c’était l’ivresse. La confirmation. La souffrance extatique. Le socle de sa foi dans les femmes. Bizarrement ? Mais non, il faut simplement s’habituer à éclairer la vraie logique de l’opéra... De la tragédie, si l’on veut... Un éclat de rire, c’est vrai, et tout se dissipe... Brumes, châteaux, cimetières, apparitions, chauves-souris, ululements, souterrains, suintements, supplices... Draps de lit dans la nuit... Bûchers et grabats... Soupirs, malaises, balais, sabbats et goyas... Je pourrais dire que j’ai flotté ma vie sur cet éclat de rire permanent, caché, conjuratoire... Perçu de moi seul... Je n’oserais même pas dire à quel point... Insolence innée, la lumière se lève...
    On parlait beaucoup, Bernadette et moi... On ne faisait même que ça... Le temps passait vite, elle était intelligente, son ambition la poussait à l’invention, sa mythomanie intarissable était pleine de trouvailles venimeuses... Elle démontait tout le monde avec une bassesse de fer... Haïssant les femmes, au fond... Mais haïssant encore plus les hommes de ne pas s’apercevoir à quel point les femmes étaient haïssables... Dans ces conditions, face à ces pauvres types assez cons pour être abusés par ces connes, elle jouerait les connes contre les cons, elle les entraînerait dans la vengeance, ces prolétaires de la nouvelle espérance, plus loin, plus consciemment... Elle était imprudente, n’est-ce pas, de me raconter tout ça... Elle devait me considérer comme virtuellement mort... Pourquoi ? Je me suis souvent posé la question, et pas qu’avec elle. J’ai fini par avoir la certitude qu’elles pensent que la vraie réalité des choses n’est pas rapportable. Et que, même si elle l’était, personne ne la croirait... Ce n’est pas si faux ; ce n’est pas si bête... L’immense doublure... Fleur bleue d’un côté ; dégueulasserie de l’autre... Et ainsi font, font, font... En toute innocence... Recto idéal, verso caca...
    Ce qui me frappe le plus, en y repensant, c’est qu’elle ne se soit pas une seule fois préoccupée de savoir si j’avais joui... Pas la moindre attention... Ejaculation ? Connaissait pas. Voulait pas savoir. Définitivement... Pénis ? Fantôme... J’ai dit ce qu’elle voulait. Qu’on se sente en dette... Pour le don inouï qu’elle faisait de sa personne, voyez-vous ça... Un jour, en bas d’un hôtel, elle m’a pourtant dit, l’air chaviré, qu’elle avait oublié de prendre sa pilule... Et une fois en haut, sur le lit, dans un souffle : « Et maintenant, fais-moi exploser. »... C’est dans ce genre de situation qu’on découvre l’homme bien élevé. D’abord, il ne rit pas. Ensuite il s’exécute. Pas de sperme ? Celles-là ne sentent pas la différence. C’est très fréquent, banal. Flora, elle, était plus soupçonneuse. Elle voulait absolument me voir gicler, là, bien devant ses yeux ou dans sa bouche pour être sûre... Et commencer à récriminer... Puisqu’il était prouvé que j’avais bien participé... Que je l’avais donc exploitée...
    Un autre détail surprenant, essentiel, c’est que Bernadette et ses amies étaient toutes censées être en « analyse »... C’est là, en effet, que nous allons pénétrer dans le laboratoire de pointe... Du côté de chez Fals... Dans la chambre à bulles psychique... Dans le nucléo-réacteur...

    On ne peut réduire Femmes à un roman à clés. Mais chacun sait aujourd’hui que Kate "est" Catherine Clément, Déborah, Julia Kristeva, Fals, Lacan, Boris, Jean-Edern Hallier, etc...Qui "est" Bernadette ? La réponse est connue : il s’agit d’Antoinette Fouque, la fondatrice du Mouvement de Libération des femmes (MLF=FAM) et de Psychanalyse et Politique (Psychépo). On pouvait l’écouter, la semaine dernière, trente ans pile après la publication de Femmes, à voix nue, sur France Culture.


  • anonyme | 28 novembre 2012 - 14:53 4

    Portraits de femmes
    de Philippe Sollers
    Editeur : Flammarion
    Parution : 9 Janvier 2013


  • A.G. | 20 décembre 2011 - 10:37 5

    Que ce dossier entre à nouveau dans le top 10 des visiteurs de Pileface, nul doute que nous le devions à Anne Sinclair, icône féminine de 2011 selon un dernier sondage de CSA (qu’on ne confondra pas avec le CSA, Conseil Supérieur de l’Audiovisuel).
    _ Rien que pour ça, je tenais ici à rendre un hommage chaleureux à la soeur Anne qui annonce peut-être une éclaircie.
    _ Avec une pensée émue aussi pour Martine Aubry, qui, comme à la primaire socialiste (et malgré Arnaud Montebourg), est la seule à être sur le podium à la fois chez les femmes et chez les hommes — lesquels, c’est normal (cf. Freud), lui préfèrent quand même Christine Lagarde et Marine Le Pen, vrais symboles de la virilité retrouvée.


  • V.K. | 8 septembre 2008 - 21:48 6

    une femme de lettres !


  • Benoît Monneret | 8 septembre 2008 - 21:43 7

    Philippe Sollers l’a bien dit que personne n’avait pris le soin de vraiment recenser les figures féminines qui peuplent ses romans. Et malgré votre effort pour combler cette lacune, en ce qui concerne Femmes, manque un portrait à votre inventaire : celui de "la rousse" :


  • A.G. | 18 mai 2008 - 10:50 8

    Allez, laissons la parole à Kate :

    « Déjeuners dont j’ai un souvenir de cauchemar : lui chat, moi souris ; lui serpent, moi oiseau. Pétrifiée. Et j’y revenais ; j’y reviens aujourd’hui. Son rire, abominable de liberté.
    [...] Allons, un peu d’honnêteté : il lui arriva d’être affectueux. De manifester un zeste de sollicitude, et même, parfois, d’attention. Il lui arriva de me gronder en grand frère et de m’alerter sur ma vie, souvent sur l’éducation de mes enfants ; il avait toujours raison et je ne l’écoutais pas. C’est même dans « Femmes », voyez-vous. Il ne m’a jamais fait aucun mal. La peur que j’avais de lui ne regarde que moi.
    Il la connaît, du reste. »

    « Nous ne sortirons pas de Femmes. Nous n’échapperons pas à ce grand quadrillage. Entre Sollers et moi, tout part de Femmes, et tout y revient : à chaque pas, notre discorde s’expose, radicale, fondamentale, inévitable, chaque sexe veut en principe la mort de l’autre. Tant est si bien qu’à force de s’étaler, elle commence à s’apprivoiser, la discorde. Elle existe, voilà tout. Je peux en faire un drame ou une comédie. Jouer ou ne pas jouer, j’ai le choix.
    La comédie, résolument. »

    Catherine Clément, Philippe Sollers, Julliard, 1995 (p. 10 et p. 112)


  • A.G. | 17 mai 2008 - 20:27 9

    Cher ami,

    Sollers est, dans ses romans et dans ses Mémoires, d’une discrétion exemplaire et vous voudriez que nous donnions dans la délation ?!

    Jamais (à moins qu’on nous y force) !


  • D. | 17 mai 2008 - 20:12 10

    Les clés ! Les clés ! Tableau à deux colonnes !

    Qui est cette Présidente ? Qui est Bernadette ? Qui est Kate ? Qui est Flora ? Qui est Louise ?

    (Cyd et Isia sont à mon avis difficilement identifiables.)

    Sans doute y a-t-il plusieurs modèles pour un personnage... Mais Kate, par exemple...

    Je mets ma main à couper qu’il y a Hélène Cixous et Antoinette Fouque dans le lot.


  • A.G. | 17 mai 2008 - 13:28 11

    Vrai ? « Deux pages tachées ! »
    Et c’est vendu tel quel ?

    Avez-vous feuilleté ?
    Et dites-nous lesquelles !

    Tâchez de l’acheter !
    A n’importe quel prix !

    (Et veuillez pardonner
    la contrepèterie !)


  • D.B. | 17 mai 2008 - 12:38 12

    Anecdote... Vu, en première place, dans une boîte de bouquiniste, un exemplaire de Femmes avec sur la couverture, en plus de la mention du prix, l’avertissement suivant : "2 pages tachées"...