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Joyce, Sollers : "Non serviam !"

" Quel tour de goule est-ce là ? " (Ulysse)

D 16 avril 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« " Vous savez, lui dis-je, il n’y a plus que la littérature qui m’intéresse vraiment... Le reste me paraît flou, inutile...Approximatif...
La littérature ? Mais laquelle ? "
Je lui fais un petit exposé... Sur le XXe siècle... Ulysse... 1922... L’avènement des perceptions-protons... Chocs minuscules... La pensée par légèreté des déplacements... »

Ph. Sollers, Femmes, Gallimard, 1983, p. 304.


Dans " La Trinité de Joyce " (1er entretien avec Jean-Louis Houdebine, août 1979), Sollers analysait déjà longuement le "prologue" d’Ulysse, ce roman "fertile en interprétations, en ruses", en latin : " plein de "sollertia" ".
Deux personnages : Mulligan qui représente la culture grecque, défenseur d’une libre-pensée "grecque et rythmée", une des "incarnations de Joyce lui-même" et Stephen-Joyce-Dédalus qui vient représenter "ce qui a été marqué au coin de la rhétorique jésuitique et théologique catholique" et qui choque tout de suite Mulligan par le fait qu’il "n’a pas voulu s’agenouiller au chevet de sa mère mourante", ce qui fait dire à Mulligan : "Il y a quelque chose en vous de démoniaque. " [1]

Plus loin, Sollers revient sur "la grande scène du bordel" qui commence au milieu du roman :

" La mère va réapparaître, elle vient clore la série des hallucinations et des métamorphoses systématiquement mises en scène par Joyce dans ce passage trop peu étudié, où notamment on change de sexe, Bloom venant là faire à la fois la mère et la cocotte... Etourdissante mise en scène du masochisme, notamment —, tout le monde est saoul, tout le monde a des visions, et voilà le cadavre de la mère, déjà rongé, mangé par la décomposition, qui appelle son fils Stephen ; vous voyez à quel point nous sommes là dans un renversement de Hamlet.
Ce n’est pas du tout le cadavre du père qui vient demander qu’on plaide en sa faveur le secret d’un crime caché, on est au contraire dans la dimension spectrale d’une vision hallucinatoire d’un fils, que sa mère (incarnant en quelque sorte à ce moment-là tout ce qu’il peut y avoir de matière, de substantialité au monde) vient rechercher pour l’entraîner dans le royaume des morts, c’est du moins ce qu’il ressent ; et ce royaume des morts, c’est précisément ce qu’un grec comme Mulligan pense être le royaume de la vie, de la vie naturelle, où elle essaie de l’entraîner comme une sorte de Don Juan - car n’oublions pas que l’opéra Don Juan traverse tout Ulysse, que de temps en temps on le fredonne, et que Bloom se demande à un certain moment ce que peut bien vouloir dire cette invitation à dîner du Commandeur...
Eh bien, c’est donc la mère qui est là en tant que cadavre déjà décomposé, qui est chargé de venir rejouer cette scène pour Stephen qui, comme vous savez, à ce moment-là répond : non, en véritable héros mozartien. Mais à travers cet héroïsme mozartien, ce qui se révèle à ce moment-là, c’est précisément la position "démoniaque", entre guillemets, tous les guillemets que vous voudrez, c’est-à-dire luciférienne, c’est-à-dire en un sens... le fameux "Nothung !", avec moi c’est tout ou rien, arrière vampire, mâcheuse de cadavres !... le fameux Nothung, la canne (très important, la canne) lancée dans le lustre, la lumière qui s’éteint, autrement dit la catastrophe dans l’univers, et " Non serviam ! ", parole de l’Ange Rebelle. Et, à ce moment-là, l’hallucination générale va prendre fin [...]

Alors cette affaire initiale de refus de "s’agenouiller" devant la mère est un double geste : d’une part, évidemment, le latin est là pour nous faire comprendre qu’il s’agirait d’un geste religieux mais, plus profondément, il s’agirait bien d’un geste païen, et c’est pourquoi le catholicisme de Joyce, (et c’est pour cela qu’il n’est pas catholique, ou alors il l’est d’une façon qui signale qu’il est seul à l’être), c’est bel et bien le refus de tout ce qui ramène au paganisme dans le catholicisme. L’intégration du substantialisme maternel païen par le catholicisme est une des ruses par où il s’est donné le temps de révéler en quoi il est porteur d’une vérité insoutenable. "

Tel Quel 83, Printemps 1980, p. 40-41.



*


Ulysse. « La grande scène du bordel ».

Extrait. (Nouvelle traduction, 2004, Folio 4457, p. 859-865)

[...]

STEPHEN
Ho !

(La mère de Stephen, émacié, s’élève rigide directement du plancher, en gris lépreux avec une couronne de fleurs d’oranger fanées et un voile de mariée déchiré, son visage usé et sans nez, vert de moisissure tombale. Sa chevelure est rare et raide. Elle pose ses orbites creuses cerclées de bleu sur Stephen et ouvre sa bouche édentée pour prononcer un mot silencieux. Un ch ?ur de vierges et de confesseurs chante sans voix.)

LE CH ?UR
Lliata rutilantium te confessorum...
Iubilantium te virginum...
(Du haut d’une tour Buck Mulligan, en habit bariolé de bouffon puce et jaune et un bonnet de clown avec boucle à clochette, se tient là immobile et la regarde bouche bée, un scone tranché beurré fumant dans une main.)

BUCK MULLIGAN
Elle est crevée comme une bête. Quel dommage ! Mulligan rencontre la mère affligée. (Il lève les yeux au ciel.) Malachie le Mercuriel ! ...
...
LA MERE
(Avec le subtil et dément sourire de la mort) Je fus autrefois la belle Mary Goulding. Je suis morte.

STEPHEN
(Frappé d’horreur) Lémure, qui êtes-vous ? Non. Quel tour de goule est-ce là ? [voir plus bas]

BUCK MULLIGAN
(Secoue la boucle de son bonnet à clochette.) Quelle dérision ! Kinch l’a tué corniaud corniaude. Elle a cassé sa pipe. (Des larmes de beurre fondu tombent de ses yeux sur le scone.) Notre mère grande et douce ! Epi oinopa ponton.

LA MERE
(Approche un peu plus, soufflant doucement sur lui son haleine de cendres mouillées.) Tous doivent y passer, Stephen. Plus de femmes que d’hommes dans le monde. Toi aussi. Le temps viendra.

STEPHEN
(Etouffant de peur, de remords et d’horreur.) Ils prétendent que je t’ai tuée, mère. Il a offensé votre mémoire. C’était le cancer, pas moi. Destin

LA MERE
(Un petit filet de bile verte suintant à la commissure de ses lèvres.) Tu m’as chanté cette chanson. L’amer mystère de l’amour.

STEPHEN
(Passionnément.) Donne-moi le mot, mère, si tu le connais maintenant. Le mot connu de tous les hommes.

LA MERE
Qui t’a sauvé la nuit où tu as sauté dans le train à Dalkey avec Paddy Lee ? Qui a eu pitié de toi quand tu étais triste parmi les étrangers ? La prière est toute-puissante. Prière pour les âmes en peine dans le manuel des Ursulines et quarante jours d’indulgence. Repens-toi, Stephen.

STEPHEN
La goule ! Hyène !

LA MERE
Je prie pour toi dans mon autre monde. Demande à Dilly de te préparer ce riz bouilli chaque soir après avoir fait travaillé ton cerveau. Des années et des années que je t’ai aimé, mon fils, mon premier-né, quand je te portais dans mon ventre.

ZOE
(S’éventant avec l’écran du foyer.) Je fonds !

FLORRY
(Désigne Stephen) Regardez ! Il est tout blanc.

BLOOM
(Va jusqu’à la fenêtre pour l’ouvrir davantage.) Etourdissement.

LA MERE
(Avec des yeux de braise.) Repens-toi ! Oh, le feu de l’enfer !

STEPHEN
(Haletant) Son sublimé noncorrosif ! La mâcheuse-decadavre ! Têtedemort et vieuxtibias !

LA MERE
(Son visage s’approchant toujours davantage, projetant une haleine cendrée.) Prends garde ! (Elle élève lentement son bras droit desséché et noirci en direction de la poitrine de Stephen et tend un doigt.) Prends garde à la main de Dieu !

(Un crabe vert aux yeux rouges et méchants enfonce profondément ses pinces grimaçantes dans la poitrine de Stephen.)

STEPHEN
(S’étranglant de fureur, ses traits tirés, gris et âgés.) Merde !

BLOOM
(A la fenêtre) Quoi ?

STEPHEN
Ah non, par exemple ! L’imagination intellectuelle ! Avec moi à prendre ou à laisser. Non serviam !

FLORRY
Donnez-lui un peu d’eau froide. Attendez. (Elle se précipite dehors)

LA MERE
(Se tord lentement les mains en gémissant, désespérée.) Ô Sacré-c ?ur de Jésus, ayez pitié de lui ! Sauvez-le de l’enfer, ô divin Sacré-c ?ur !

STEPHEN
Non ! Non ! Non ! Brisez mon esprit, vous tous, si vous le pouvez ! Je vous materai tous !

LA MERE
(Dans l’agonie de son dernier râle.) Ayez pitié de Stephen, Seigneur, faites cela pour moi ! Inexprimable était mon angoisse en expirant d’amour, de chagrin et d’agonie sur le Mont Calvaire.

STEPHEN
Nothung !

(Des deux mains il brandit haut sa frênecanne et fracasse le lustre. L’ultime flamboiement blafard du temps bondit et, dans les ténèbres qui suivent, verre fracassé et maçonnerie croulante.

LE BRÛLEUR
Piuffung !

BLOOM
Arrêtez !

LYNCH
(Se précipite en avant et saisi la main de Stephen.) Eh ! Attends ! Ne pers pas la boule !

BELLA
Police !

(Sephen, abandonnant sa frênecanne, sa tête et ses bras rejetés raides en arrière, trépigne et s’enfuit précipitamment, passant devant les putains qui se tiennent à la porte.)

*


GOULES.

"Quel tour de goule est-ce là ?" (" What bogeyman’s trick is this ? ")
La traduction — sans doute préférable à la précédente (" Qu’est-ce que c’est que cette diablerie infernale ? ") — est ici bien inspirée. Par le texte anglais lui-même d’ailleurs. Stephen s’exclame en effet, peu après, dans ces termes : " The ghoul ! Hyena ! ".
Les goules, ce sont aussi les sirènes auxquelles Ulysse a affaire dans l’Odyssée d’Homère. Et dans Mary Goulding, on entend goule dingue.

Dans Studio Sollers met en scène " madame Rimbaud mère " et son " étrange passion des débris humains et des caveaux " qui, en mai 1900, s’est mis en tête d’exhumer les restes de sa fille Vitalie, de son "bon père" afin de préparer sa "place" dans le caveau commun, "au milieu de [ses] chers disparus", avec son "pauvre Arthur" à sa gauche.
Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à l’occasion de cette autre volonté de mainmise maternelle que Sollers écrit : " Madame Rimbaud ne lisait rien, mais Isabelle suit son idée au sujet des papiers d’Arthur, qui est mort, jure-t-elle (et aucune raison de ne pas la croire, sauf à vouloir enterrer Rimbaud ailleurs), comme un saint. Peut-être son regard a-t-il quand même parcouru ces lignes d’Une saison en enfer (puisque après tout elle a payé l’impression du volume) :
" Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés [2] ! Je me revois la peau rongée par la boue et par la peste, des vers pleins les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J’aurais pu y mourir... L’affreuse évocation ! J’exècre la misère. "
(Gallimard, p. 128)

Phrases de Rimbaud que Sollers avait déjà citées dans Femmes, quatorze ans auparavant, à la fin d’un passage où, après avoir évoqué la surveillance permanente exercée par tous les "sectismes" (psy, féministes, etc.), il est question - précision philologique - de... "goulag" et de "goule" :
" Tenez, je vais vous dire, il y a le goulag dur et le goulag mou... Diffus... Le moulag... Vous n’avez pas le droit de plaisanter avec ce mot ! Lequel ? Goulag... Pourquoi pas ? C’est odieux ! Mais non, attendez, on va seulement le faire vivre un peu en français... Prévision philologique.
D’abord un nom divin... De déesse... Goula... "La Grande" en Chaldée... Associée à Ninib dans le panthéon assyro-chaldéen... On revient toujours au Panthéon, c’est fatal. Goula, donc, c’est la chaleur qui tue ou qui vivifie... Déesse de la médecine...
Et puis goule , du mot ghul, qui signifie "fondre impétueusement"... Vampire femelle qui dévore les morts pendant la nuit... Houg !...
Les goules, sous l’apparence de femmes jeunes et séduisantes (oui ! oui ! encore !), se réunissent dans les cimetières, déterrent les cadavres et les dévorent. De jour, elles procèdent par égorgements et boivent le sang de leurs victimes...
Goule, c’est aussi, tout bêtement, la bouche, la gueule.
Une goulée, c’est une portion de terre pour nourrir une personne. "Une brebis qui bêle perd sa goulée."
Vous avez, dans la foulée, goulet et goulot, selon que vous envisagez une rade ou une bouteille. Vous pouvez l’employer aussi pour désigner les ouvertures coniques garnissant l’intérieur des verveux et des nasses par où le poisson pénètre à l’intérieur sans pouvoir ressortir (un poisson averti en vaut deux ! mieux vaut être un poisson rouge que mort !).
Amusez-vous un instant en pensant qu’il y a aussi gouliafre, glouton, goulotte et goulette, et aussi goulier : mâchoire inférieure et partie antérieure du cou du porc.
Je n’insiste pas sur goulasch.
Ni sur gouine qui, de toute évidence, se meut sur le même territoire.
Voilà Goulag ! Le séjour humain en soi-même ! Et ici, comme dans tout bon dictionnaire novateur, carte majeure, citation de Rimbaud :
" Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et par la peste, des vers pleins les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J’aurais pu y mourir... L’affreuse évocation ! "
Question de vision, que voulez-vous... "J’ai vu l’enfer des femmes là-bas."... Ou encore : "C’était bien l’enfer, l’ancien, celui dont le fils de l’homme ouvrit les portes."
On ne saurait être plus net... Que celui qui a des oreilles entende !... S’il lui reste des oreilles !... S’il n’est pas déjà saisi par les ouïes !... Pas par l’androgyne... Par la gynandre !... L’être préhistorique et posthistorique... Impensé avant moi !... Catimini des zombies !... "

(Femmes, Gallimard, 1983, p. 353-55).


[1Sollers se réfère ici à la traduction de 1929. Il remarque que : " Démoniaque ; en anglais c’est "sinister" ; la traduction, revue par Joyce, est intéressante, parce qu’il a jugé bon de pousser le terme. " Jacques Aubert traduit plus simplement : " Tu as quelque chose de sinistre. " Soit. Mais on perd quelque chose.

[2C’est Rimbaud qui souligne.

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