vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE SOLLERS » La Pentecôte et le don des langues
  • > SUR DES OEUVRES DE SOLLERS
La Pentecôte et le don des langues

Paradis, 1981

D 15 mai 2016     A par A.G. - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui eut lieu, la multitude accourut, et elle fut confondue parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. Ils étaient tous dans l’étonnement et la surprise, et ils se disaient les uns aux autres : Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l’Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu ? »

Actes des Apôtres.

JPEG - 132.1 ko
Titien, La descente du Saint Esprit
1545, huile sur toile ; Santa Maria della Salute, Venise.


Sollers lit Paradis

Extrait (11’03)

Ouvrez les oreilles... Écoutez.

« une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps »

... « les grandes oreilles »...

Venise, Santa Maria della Salute. Photo A. Gauvin, 14 mai 2013.
Zoom : cliquez sur l’image.


« Les roues de la Salute autour de la coupole, et l’ensemble des deux corniches à statues sont aussi des idées de génie. Deux coupoles, deux campaniles, mais l’église est ronde, elle tourne sur elle-même à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur elle donne l’impression d’atterrir puissamment, comme le char céleste d’une divinité. La Salute a ses oeuvres d’art (Titien, Tintoret), mais, bizarrement, n’en a pas besoin. Elle se suffit à elle-même (grand lustre comme un pendule d’observatoire). C’est le seul monument vénitien qu’on peut admirer pour lui-même et son vide. Congé à la peste, mais d’une certaine façon, congé aussi au psychisme. J’ai cru remarquer que la Salute gêne les névrosés et pétrifie les hystériques. C’est un test. [...]
Je me surprend souvent à Venise, au détour d’un coup de soleil dans les mâts, en fin d’après-midi, à penser "les dieux sont là". Et en effet, ils sont là. »
Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

Ces « roues » sont des volutes en spirale, les orechionni (« grandes oreilles » en italien), assurant la transition entre les façades et le dôme. Les orecchioni sont garnies de 125 statues (A.G.).

*


L’extrait que vous venez d’écouter a été lu par Sollers sur une radio libre en Belgique en mars 1980 [1]. Il a été publié pour la première fois dans le numéro 75 de la revue Tel Quel au printemps 1978 (sorti en mars). Cette année-là, le dimanche de Pentecôte était le 14 mai. La séquence a-t-elle été écrite « à l’occasion » de la Pentecôte de 1977 (29 mai) ? C’est une hypothèse. Elle figure aux pages 148-151 de la première édition de Paradis en 1981 (Seuil, coll. Tel Quel) et aux pages 202-206 de l’édition de poche (Seuil, Points).

Voici cet extrait avec la typographie en italiques des première publications. Pourquoi en italiques ? On ne se l’est jamais demandé ! Pourtant : « L’écriture italique a été inventée en 1499 par l’artiste Francesco Raibolini, dit Griffo, en réponse à la demande d’Aldo Manuce, imprimeur vénitien qui voulait réduire la taille des livres, afin d’en faciliter l’accès aux étudiants. Ces caractères penchés furent appelés à l’origine "lettres vénitiennes", et nommés ensuite "italiques", parce qu’ils vinrent d’Italie. » (wikipedia)

il réclame son corps glorieux

« ... le danger dans tout ça est de trop oublier le monsieur qui écrit tout ça et qui vit jour-jour en pensant tout ça il a des besoins le monsieur ce n’est pas un saint il faut qu’il ait des idées le monsieur qu’il sache parler il a des responsabilités des devoirs fonciers il est salarié très mal employé circuité contrôlé observé jugé en outre il y a la sexualité du monsieur il doit la brûler ce qui fait ramdam et remous pincés il lui faut aussi une psychologie au monsieur des sentiments réactions affections des émotions des états seconds et puis il y a les dames du monsieur qui embêtent bien le monsieur parce que les dames aujourd’hui ne sont pas gentilles avec les messieurs et le monsieur est un peu honteux il piétine ses cercles vicieux et les dames se plaignent beaucoup du monsieur elles racontent des choses aux autres dames et aux autres messieurs et le monsieur doit faire attention surveiller sa réputation des fois que fa gênerait sa situation des fois qu’une des dames irait se confier au patron au secrétaire du parti au délégué syndical au responsable de la rédaction des fois qu’elle s’étendrait trop dans son analyse ça entraînerait une électrolyse ça renforcerait les pressions bref le monsieur il respire à peine ces temps-ci sans cesse en tension et compétition il a tendance à vieillir prématurément le monsieur en embouteillage et contravention toujours plus en contradiction toujours plus coupé bout chaton il n’a plus d’amis le monsieur dans la foire jalousies fonctions et en plus il faut qu’il médite sur l’incarnation sur le fond des choses en décarnation de plus en plus tenu le monsieur bouffe emploi minutes et télévision de plus en plus nerveux à poison libéré gâteux sous caution ne voyant même plus sa prison habitudiné le monsieur cobaye mené au frisson un rien l’inquiète le monsieur un rien le rassure c’est le piégé fou du murmure tout juste s’il ose saliver sans la permission il mourra furtif le monsieur sérum perfusion rien n’arrête le malaxon on lui appartient jusqu’à l’âme et pourtant il résiste le monsieur il nourrit sa flamme d’où lui vient son énergie sa folie je te vois avec tes bras tes troncs tes visages tes yeux ta forme de toutes parts illimitée je ne te vois ni fin ni milieu ni commencement ni sommet ni creux ça y est le voilà piqué reparti pauvre bête cherchant la sortie pauvre cruche d’air infinie il réclame son corps glorieux éclatant subtil agile impassible il a lu ça quelque part il en veut pour lui comment de nos jours en pleine technique à l’époque de l’électronique quel caillou prétentieux bouffi quel zombie ma conscience à mille langues dit-il chaque langue raconte une histoire et toute mon histoire se résume dans l’effort de donner à chacune la semence de son histoire c’est-à-dire son soulèvement quand elle se secoue la mémoire je ne suis rien d’autre que son mors-aux-dents une langue plante odeur une langue enfant une langue animal souffrant une langue sainte contrainte une langue minéral métal sourde plainte une langue rêve dans l’hallucinant une langue père une langue pierre mélange prière une langue squelette vibrant une langue grêle pluie vent une à la couleur une autre aux saveurs une langue soeur à passions une langue sexe à foison une langue extase l’autre à vase et une ascension une autre abjection une autre à supplices une autre à délices une catastrophe à prison une langue jardin et une à ravin une langue sobre minutée classique une langue lame mystique une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps  [2] printemps mousse été glace neige une langue ronde manège une langue éclair et une à clairière une langue drogue et une à dialogue une langue phoque loufoque une langue brise soumise une langue amour une autre vautour et une soupir et une vampire une langue correcte ou infecte une langue tout une langue trou une langue coeur tendons nerfs migraines une autre sommeil nuit des graines une langue feu doux une autre vaudou une langue de bas en haut et de haut en bas et de haut en haut et de bas en bas transversale jouant à la diagonale du carré devenu recercle hors de soi une langue triangle rectangle pyramide et cône à la fois une langue boucle à la joie une langue plan une arête un canal langue bleu roi une langue rose ou grenat une langue fruit feuille éclat une autre puits ou delta une langue parallèle une autre langue elle-même parallèle à une autre langue se croisant à l’infini du sans-langue dans un point de langue omalga une langue en transe l’autre en confidence une à mutation une autre à diction une langue perverse langue loi languant la justice éclairant l’écran cinéma une instantanée une autre durée et une fumée noire cendres une langue allègre ou vinaigre une météore une mandragore une langue lessive ou savon une autre impulsive protons une langue souabe arabe une accents chinois soie lilas une langue indienne une amérindienne une langue amande allemande une autre italie bengali une russe prusse hollande ou finlande une langue espagne éblouie une langue anglaise française une portugaise étourdie une langue zoulou par à-coups une afro-cubaine à bambous une langue d’îles une langue ville une langue pile ou à clous une magnétique une éthique une fantastique à logique une métaphysique comique une langue farce tragique bref une langue en langue d’avant et d’après les langues langue de l’ineffable accompli...

Venise, Santa Maria della Salute. Une grande oreille et deux statues. Photo A. Gauvin, 14 mai 2013. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*


il est là

car enfin il est venu le surplus et l’instant est proche le malaise est là il s’accroche on se doute de mieux en mieux du non-vu du toujours trop tu ou non-su et en un sens tout dépend quelque part de comment on peut cadrer ses parents régler leur dissolution leur fantasque résurrection par exemple pour moi l’arrivée soudain de mon père étendu léger fleur de terre remontant du pli des enfers le voilà calme ressortant de l’herbe impalpable entre les cailloux comme un jardinier au fond qu’il était brouette râteau pelle pioche arrosoir chapeau et jet d’eau quelle apparition près des arbres est-ce que c’est lui qui me voit ou bien fait-il signe d’un autre univers tout près très secret avec quelle facilité il franchit l’entrée avec quel naturel il passe comme de la rosée alors c’est ça il y aurait une terre à l’envers et les morts seraient là tranquilles ignorés et c’est notre faute si nous ne pouvons pas les aider si nous leur restons fermés étrangers et pourquoi mais à cause de cette vieille absurde incroyable et pourtant véritable histoire de refus d’amour de cette invraisemblable vieillerie pourtant bien réelle d’amour contre quoi nous luttons raidis arc-boutés tétanisés incapables sexuellement incapables de charité comme du moindre afflux de bonté à cause de ce conte à dormir debout de l’amour bavardé marchandé invoqué jamais appliqué à cause de cet immémorial poncif toujours frais et le voilà donc vaporeux distrait passant comme ça devant moi comme s’il sortait des lignes que je viens d’écrire et je l’entends me dire nous nous sommes de dieu et celui qui connaît dieu nous entend celui qui n’en est pas ne nous entend pas et par là nous reconnaissons l’esprit de vérité et l’esprit d’erreur il dit ça et il continue à marcher à se promener je dois avouer que c’est d’abord la terreur car il est impossible qu’il sache la première épître de saint jean par coeur d’ailleurs il n’y a jamais cru il ne l’a sûrement jamais lue mais rien à faire il est là ni en réalité ni en vision ni en rêve ni en hallucination ni en invention de fiction mais là tout simplement là comme il a été dit le lieu où ils étaient assemblés s’agita et moi je me dis cette fois tu es fou carrément cinglé fracturé mais lui continue à se balader dans les fleurs il a l’air content presque jeune moins fragile moins flou bien debout tu le sais personne n’a jamais contemplé dieu mais si nous nous aimons les uns les autres dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous et nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous à ce qu’il nous a donné de son esprit car nous nous avons vu et touché et nous attestons que le père a envoyé le fils sauver le monde et celui qui reconnaît que jésus est le fils de dieu alors dieu demeure en lui et lui en dieu et l’amour parfait exclut la peur car la peur veut dire châtiment de peur et celui qui a peur n’est pas parfait dans l’amour sans peur c’est-à-dire dans l’après-mort de la peur et le voilà donc qui signifie ça non pas avec des mots une voix mais seulement en passant et en étant là


Photo A.G., nuit du 15 mai 2013. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

et moi je l’entends en voyant comme si je l’écoutais du dedans était-il dehors moi dedans ou à ce moment-là plus dedans que moi devenu dehors d’un dedans absent enfin quoi il était comme il était il disait ce qu’il disait pauvrement ferme discret avec son vieux veston mal coupé très droit marqué détaché avec quand même son air du dimanche pimpant gratuit décidé sacré papa il s’en est donc tiré de sa boîte de sa boue cercueil fosse étroite c’était l’orage le jour où je l’ai laissé dieu sait comment il s’est évadé dans quelle dimension dérobée pour redébouler comme ça les mains dans les poches ayant échappé à sa cavité ça alors je l’avais sous-estimé lui toujours à l’écart modeste réservé muet on n’a pas eu une conversation sa vie n’était qu’allusions on s’est côtoyé poliment avec précaution il m’a fallu des siècles pour comprendre qu’il n’était pour rien dans l’opération que j’étais dû comme lui à l’interruption suspension à la ponctuation régression à la réfutation cabale globale à l’enclume rétorsion tribale qui impose que nous soyons là pour nier que nous puissions être là et la poule fit l’œuf que la poule avait déjà poulœufé dans l’œuf sorti de la poule poulissant poulée dans l’œuffé et la poule se fit aussi petite qu’un œuf en train de sortir d’un autre œuf pondu poule en poule pour l’éternité et qu’est-ce qu’on peut ajouter faut-il commenter juger le soleil brillait c’était pâques les enfants cherchaient en criant leurs chocolats dans les prés ça n’avait pas l’air de le gêner quand ils fouillaient à ses pieds puis il s’éloigna personne n’avait rien remarqué il disparut d’un trait lac mirage seuls les papillons paraissaient troublés je note ça direct au passage tant pis si ça paraît insensé or donc au commencement qui n’a jamais existé la femme qui n’existe pas créa dieu qui existera toujours avis aux amateurs du parcours cela dit comme d’habitude avec mon grand mon toujours très grand architact vraiment sans insister très matter of fact si certains veulent en savoir davantage ils n’ont qu’à s’abonner à mon feuilleton sous-chiffré où pour la première fois se trouve révélée la structure de notre onivers traversé par d’autres mers d’onivers l’ensemble ne se montrant qu’en partie à travers des flots d’ignivers dernier tract endroit comme envers vraie apocalypse à éclipses fonctionnant radar aux aguets ou encore reflet du verbe éternellement parlant dont nous sommes les ombres et le radotage verbe lui-même éteint dans les quatre éléments et resté à l’intérieur sans partage et voilà pourquoi le langage poétique fut encore longtemps employé dans l’âge historique à peu près comme les fleuves larges et rapides qui s’étendent bien loin dans la mer et préservent dans leur impétuosité la douceur naturelle de leurs eaux smooth runs the water when the brook is deep [3] alle lust will ewigkeit will tiefe tiefe ewigkeit [4]... »

Venise, Santa Maria della Salute. Photo A.G., nuit du 15 mai 2013.
« Je suis resté là, souvent, dans la nuit, assis sur les marches du grand escalier. Le quai élargi est grandiose. En face, au loin, le Grand Canal, ses hôtels, ses dîneurs, son bruit humain. À droite, la pointe de la Dogana. Nous sommes ici dans l’autre Venise. L’église de la santé vous salue. »
Zoom : cliquez sur l’image.

*


Jardiniers

Je relis cet extrait :

« l’arrivée soudain de mon père étendu léger fleur de terre remontant du pli des enfers le voilà calme ressortant de l’herbe impalpable entre les cailloux comme un jardinier au fond qu’il était ».

Pourquoi ce père jardinier avec son chapeau, ce ressuscité « remontant du pli des enfers », me fait-il irrésistiblement penser à un autre jardinier, au Jardinier de Cézanne ?
J’ouvre Le Paradis de Cézanne, je feuillette. Quelques pages après une reproduction du Paradis de Tintoret [5], je tombe sur deux portraits de Vallier peints par Cézanne vers 1906.
Sollers cite ces mots de Cézanne : « Si je réussis ce bonhomme (il s’agit du jardinier Vallier), c’est que la théorie est vraie. » (p. 123), puis, plus loin, il écrit :

« Vallier est son ultime réponse, son énigme.
Là encore, bien entendu, il s’agit d’un autoportrait "délégué", mais cette fois entièrement compris dans le paysage, comme un testament frontal. La pose naturelle du vieux jardinier assis, jambes croisées, sur sa chaise de bois dans le jardin, est monumentale. Il sort du fond des temps, il découpe l’espace et le concentre, il se présente là à ne rien faire, enfin, pour toujours. On peut le contempler sur fond de la Sainte-Victoire de Zurich, et voir Vallier à la fois dans un coin de la montagne et aussi grand qu’elle, comme le sage taoïste dans le paysage chinois. C’est aussi un cercueil à ciel ouvert parmi les feuillages et les rocs, une silhouette intégré à pic de l’abîme. Il flotte, il médite, il est là et pas du tout là. Le jardinier est Moïse si l’on veut, ou Adam, ou Freud, en tout cas une sorte d’Ancien des Jours, très vieux mais redoutablement jeune. Il est préhistorique, il s’occupe pourtant, ces jours-ci, de tâches très simples. C’est le père Vallier, et ce n’est personne, c’est quelqu’un avec un chapeau de paille, à ruban bleu, une barbe blanche, mais c’est une apparition qui n’a rien de spectral, au contraire. Présence massive, sans aucune arrogance. Question de gravité détachée. Il apparaît, il transparaît, il se confond avec son fond cylindrique ou cubique, il tourne sur lui-même, il vient, il rentre, il revient. Lazare ? Peut-être. Dans l’aquarelle de la National Gallery il est sans regard, enveloppé d’un bloc respiratoire veineux, on dirait un nouveau-né libéré par les siècles. C’est Dieu, à l’improviste, sous la forme la plus inattendue qui soit. Cette chaise est un trône. Ce travailleur royal rend la justice sous son arbre, il n’en sait d’ailleurs rien, et tant mieux. N’est-il pas mort après tout, ne l’a-t-on pas déposé là comme un Sphynx ? Ou bien est-ce le ressuscité lui-même ? Un mélange de Père et de Fils, avec chapeau Saint-Esprit ? [6] Allons, du calme, il s’agit seulement du pauvre jardinier Vallier, on le connaît, nous avons sa date de naissance et de décès, il a, en effet, souvent posé pour Cézanne. »
(Le Paradis de Cézanne, Gallimard, 1995)

A gauche : Portrait de Vallier. Vers 1906. Mine de plomb et aquarelle, 48 x 31,5 cm.
A droite : Le Jardinier (Portrait de Vallier). 1900-1906. Huile sur toile, 65,4 x 54,9 cm.
ZOOM : cliquer sur l’image.

*


Cézanne

Sauvée la duplicité pressante, par doute dédoublée,
de "ce qui vient dans la présence",
transfigurée dans l’oeuvre en simplicité.

A peine encore visible indice du sentier
qui au Même assigne
poème et noème.

Il donne à penser,
le repos de la tranquille
figure du vieux jardinier Vallier
au chemin des Lauves.

Martin Heidegger, texte joint à une lettre à Hannah Arendt du 4 août 1971 (Lettres, Gallimard, 2001).

*

(En souvenir de Benoît F., qui aimait le grec et toutes les langues et qui, en 1986, s’est donné bêtement la mort, « sur l’autre rive » du lac d’Annecy, le jour de la Pentecôte. A.G.)

1ère mise en ligne le 27 mai 2007.
Ajout MP3 et photos le 19 mai 2013.

Lire aussi : Il faut parler dans toutes les langues.

Portfolio

  • Le Jardinier (Portrait de Vallier)
  • Le Greco : La Pentecôte
  • Titien, La descente du Saint Esprit

[1Cf. La Révolution — Paradis. Ce passage est extrait de la séquence 8.

[2C’est moi qui souligne dans ces extraits (prélevés le 27 mai 2007). A.G.

[3Shakespeare, Henri VI, partie II, acte 3, scène 1 : « L’eau coule paisible là où le lit est profond ».

[4Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Chant d’ivresse : « Toute joie veut l’éternité, veut la profonde, profonde éternité ».

[5

JPEG - 148.9 ko
Tintoret : Le Paradis (1588)
Musée du Louvre Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.



[6C’est moi qui souligne

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


6 Messages

  • V. Kirtov | 28 mai 2015 - 11:02 1

    Où il est question des racines grecques et judéo-chrétiennes de ce mot qui pour beaucoup signifient surtout (pour les plus chanceux), jour de congé, l’emblématique Lundi de Pentecôte.

    Le dimanche de Pentecôte a un sens religeux, le lundi non. Le Concordat de 1801 l’avait institutionnalisé dans notre monde laïque, le concile Vatican II (1962-65) lui a retiré toute connotation religieuse. Mais les habitudes sont tenaces même lorsque beaucoup ont oublié les racines du mythe :

    Pentecôte, ce n’est pas un nom mais un nombre : cinquante. (du grec penta = 5) et du suffixe kosti (qui multiplie le chiffre qui précède par dix). Soit cinquante ! Cinquante quoi ? Sous-entendu (c’était évident à l’époque de l’apparition du mot, par rapport à l’événement de référence de la civilisation judéo-chrétienne) : Le 50e jour après Pâques qui célèbre chez les chrétiens, la descente du Saint-Esprit sur les apôtres réunis au cénacle et chez les juifs la remise des Tables de la Loi à Moïse sur le Sinaï.(cinquante jours aussi après la Pâque juive).

    Même racine grecque penta dans pentagone la figure géométrique aux 5 angles et 5 côtés qui a donné son nom à l’immeuble du Département de la Défense des États-Unis en raison de sa forme. Même racine aussi dans Pentateuque qui désigne chez les chrétiens les cinq premiers livres de la Bible. (Les Juifs le désignent sous le nom deTorah.)

    Si l’on y regarde bien, le compte n’y est pas tout à fait, la Pentecôte a lieu sept semaines après Pâques, or, sept fois sept jours, cela fait 49 et non pas cinquante ! Un multiple du chiffre de la Genèse et ultra-symbolique 7. Le monde créé en sept jours, les sept jours de la semaine, les sept péchés capitaux… chiffre passé dans l’inconscient collectif et dans les contes avec « les bottes de sept lieues », « Blanche Neige et les sept nains », sans oublier l’expression « septième ciel » (le plus haut point et l’aboutissement du plaisir sexuel, dixit la définition proposée par L’Internaute, dictionnaire en ligne).

    50 au lieu de 49 ! Alors, erreur de mathématique divine ? En fait, pendant longtemps, la façon de compter les séries d’unités prenait en compte le premier élément, surtout quand il était question de temps ou d’espace. Ainsi, quand vous donnez un rendez-vous pour la semaine suivante, vous dites : « on se voit dans huit jours » (théoriquement, personne ne se pointe à J+7+1), ou encore « on part quinze jours en vacances à la neige » (ce qui veut dire : on a juste quatorze jours de location, du samedi midi ou samedi, deux semaines, donc).

    L’esprit et la lettre

    Le Livre des Actes des apôtres (2,1-13) rapporte l’évènement qui s’est passé au Cénacle à Jérusalem, en l’an 30 ou 33 de notre ère, le jour de la fête juive de la Pentecôte, 50 jours après la résurrection du Christ.

    "Quand le jour de la Pentecôte fut arrivé, ils (les apôtres) se trouvèrent tous ensemble. Tout à coup survint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent. La maison où ils se tenaient en fut toute remplie ; alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues".

    Ainsi, la Pentecôte chrétienne est la fête du don de l’Esprit Saint dont la théologie chrétienne » a fait la troisième « personne » de la Trinité : Le Père, le Fils et le Saint Esprit. Mystérieuse Trinité. Un seul Dieu en trois personnes ou hipostases - substances fondamentales, principes premiers - pour reprendre une terminologie première de l’Eglise, empruntée à la métaphysique.
    Egaux participant d’une même essence divine et pourtant fondamentalement distincts. Un dogme, un mystère. Et la théologie juive comme la chrétienne relient l’Esprit à la Parole. Pour les juifs, c’est la fête du don de la Torah à Moïse sur le Mont Sinaï, c’est-à-dire du don de la « Parole de Dieu », pour les chrétiens, cette fête du don de l’Esprit, s’accompagne du don des langues, celui de porter la parole de Dieu dans toutes les langues. Dieu est à la fois « Fils » et « Esprit » c’est-à-dire « Parole ». Et le Fils et l’Esprit sont eux-mêmes pleinement Dieu.

    …Et le commun des mortels pourra même s’approprier les mots d’esprit et être spirituel, sans pour autant s’en référer à Dieu ou à l’Esprit Saint (pléonasme, en somme sans vouloir être blasphématoire).

    Ainsi, cet échange prêté au roi Louis XVI qui dit à Rivarol :


    – On raconte que vous faites des mots d’esprit sur tout. Faites-en un à mon sujet, ce dernier répond :– O Sire, le roi n’est pas un sujet.

    En restant dans le monde juif, à l’origine de la Pentecôte (encore que la tradition juive recyclait là, une vieille fête agricole des moissons) voici une des « histoires de baignade » rapportées par la tradition pour illustrer l’hydrophobie du Juif galicien :

    Deux juifs se rencontrent au voisinage d’un établissement de bains : « As-tu pris un bain ? » demande l’un d’eux - « Comment ? dit l’autre, en manquerait-il donc un ?

    Fin de la digression du jour : variations sur Des chiffres et des lettres et sur L’esprit et la lettre.

    oOo


  • A.G. | 8 juin 2014 - 23:16 2

    Diplomatie de la fraternité dans les jardins du Vatican

    Avec le patriarche de Constantinople, le pape François a réuni, dimanche 8 juin en début de soirée, les présidents israélien et palestinien pour une rencontre inédite placée sous le signe d’une même fraternité.

    Les jardins du Vatican : le lieu choisi se voulait neutre, à l’égard de toute religion. Mais il étalait le vert de l’espérance, dont a été empreinte l’« invocation pour la paix », titre officiel de l’initiative originale du pape François qui s’est déroulée ce dimanche 8 juin en début de soirée.

    Elle répondait à l’invitation lancée par le pape le 25 mai, depuis Bethléem au coeur de son pèlerinage en Terre sainte, aux présidents palestinien et israélien pour qu’ils le retrouvent dans « (sa) maison » afin de prier pour la paix dans leur région toujours en conflit. Deux semaines plus tard, les deux chefs d’Etat ennemis ont pris part à ce rendez-vous inédit. La Croix.


  • A.G. | 24 mai 2013 - 14:53 3

    Pentecôte

    Pour sa bénédiction de la Pentecôte, à Rome, le pape François a réuni 200 000 personnes (10 000 selon la Préfecture de police de Paris). On a un peu oublié que cet événement, ancien et fondateur, s’est présenté comme une sorte de tornade spirituelle. Après l’Ascension de Jésus au mont des Oliviers, la troisième personne de la Trinité, l’Esprit saint, doit se manifester, mais sous quelle forme ? Voici ce que disent Les Actes des apôtres, la scène se passant à Jérusalem : "Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit saint et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait à s’exprimer."

    Langues

    On voit que l’Esprit saint, très surréaliste, se faufile à travers toutes les langues, et n’a pas besoin d’apprendre l’anglais à l’université pour s’exprimer. Malgré la folie qu’ils prêchent, et qui scandalise la Synagogue, ces douze militants juifs vont beaucoup faire parler d’eux. Le langage est donc du feu, il brûle sans brûler, il inspire, il s’adresse à tous et à personne de façon intime. Il s’ensuit des histoires, toutes plus passionnantes les unes que les autres, qui convergent vers Rome, où, visiblement, on célèbre encore cette mystérieuse affaire. Comme quoi, il suffit parfois d’être douze pour que le temps bascule dans un calendrier universel, celui du pape Grégoire XIII, qui vous indique, pour signer vos transactions financières, que vous êtes bien en 2013.

    Philippe Sollers, Lepoint.fr, 24 mai 2013


  • A.G. | 5 mars 2011 - 13:17 4

    Merci de vos précisions et de vos suggestions. Le souffle du saint Esprit avait fait voler quelques pages.

    De nombreux textes de Sollers ont été publiés dans des volumes différents — 1ère édition, journal, revue, folio — et il n’est pas toujours évident de signaler la toute dernière édition pour "les jeunes lecteurs" aussi riches que soient mes archives. En ce qui concerne les pages de Paradis reproduites ci-dessus, elles sont en italiques, d’où la référence à l’édition originale.

    La reproduction du Jardinier Vallier qu’on voit sur le site est bien une "huile sur toile". C’est celle-là même qui figure dans Le Paradis de Cézanne, Gallimard, p. 122. L’aquarelle figure p. 121 du même livre. Les moyens et compétences techniques — que je ne possédais pas lors de la rédaction de cet article — me permettent maintenant de reproduire les deux et, notamment, cette magnifique aquarelle que Sollers commente.

    Encore merci de votre collaboration.


  • Tom C. | 5 mars 2011 - 09:54 5

    Quelques corrections qui n’enlèvent rien à ce bel article sur Le Don des Langues. La citation de Paradis est donnée comme s’étendant de la page 150 à 152. Il commence en fait à la page 149, et se termine à la page 150. Dans l’édition de poche de Paradis, c’est aux pages 203-204. (Puis-je suggérer que les indications de pages puissent inclure toutes les générations de lecteurs, ceux qui ont acheté et gardé les éditions dès leur première sortie et ceux qui, au fur et à mesure du temps qui passe, achètent les livres en édition de poche ?)

    La reproduction du jardinier Vallier qu’on voit sur le site n’est pas une huile sur toile, mais une aquarelle. A la National Gallery, il y a ces deux portraits de Vallier, mais seule l’aquarelle correspond à la description de Sollers. Deux versions différentes du monumental en peinture.


  • D. | 12 mai 2008 - 08:32 6

    Très bien vu, très bien entendu.