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Un tout jeune écrivain

par Pauline Réage

D 9 octobre 2006     A par D. Brouttelande - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Voici ce qu’écrivait, en janvier 1959, Dominique Aury, sur le premier roman "Une curieuse solitude" d’un jeune écrivain, qui faisait son entrée sur la scène littéraire.
Avec le recul, quelle pertinence dans le propos. Quelle préscience de ce qu’allait devenir Philippe Sollers. Mais d’où tenait-elle cette science ? De Dominique Aury ou de Pauline Réage, son pseudo plus célèbre ? Celle qui cinq ans plutôt, en 1954, avait publié un livre érotique qui fera date : Histoire d’O.

« Le comble de la misère : ne pouvoir être seul. »
Philippe Sollers
Bien des années, plus tard, dans une réponse à un "questionnaire de Proust"

Louis Aragon dans Les Lettres françaises du 20 novembre 1958, François Mauriac dans son « Bloc Notes » du 22 novembre 1958, rendaient compte de la parution du roman d’un jeune écrivain, Une curieuse solitude, mais faisaient plus encore en saluant l’arrivée d’un jeune homme talentueux, prometteur... L’histoire est connue.

Comment la NRF, de son « côté » appréhendait-elle le phénomène ? Dans son numéro 73 de janvier 1959, dans un article intitulé Filles et Garçons, Dominique Aury s’arrête sur cinq romans dont les auteurs sont Françoise de Ligneris, Christiane Rochefort, Michel Déon, Bertrand Poirot-Delpech et Philippe Sollers... Et après avoir notamment constaté à leur lecture que « la réticence et la pudeur sont du côté des hommes, la provocation du côté des femmes », voilà ce qu’elle écrivait du roman de Philippe Sollers :

VOIR AUSSI

« Une curieuse solitude est le premier livre d’un tout jeune écrivain, Philippe Sollers. C’est un singulier récit à la première personne, fluide et ferme, d’une « écriture sans faille, sinon sans complaisance. Au départ, le sujet semble banal. Quoi de plus ordinaire, en effet, que les amours d’un garçon de seize ans avec la belle Espagnole de trente ans qui tient la maison de ses parents ? Chez le garçon la sensualité prime la tendresse, et personne n’est plus surpris que lui lorsqu’il s’aperçoit, deux ans plus tard, en retrouvant Concha, que sans doute elle l’aimait, et l’aime encore. Il s’enfuit, bien entendu. Comme il s’est délecté pourtant à la trouver belle et douce et fraîche et brûlante ! Si l’on poussait dans ses retraites cet ombrageux adolescent, on lui ferait peut-être avouer qu’il aime moins Concha, et le plaisir, qu’il n’aime se préparer des souvenirs, pour avoir trop lu Proust, et trop bien compris que le bonheur n’est pas dans l’instant où l’on vit, mais dans ce même instant une fois, dix fois involontairement revécu. Aussi fait-il la fourmi : il entasse. Il sait aussi que ce même bonheur est en lui, dans son attention, dans l’acuité de sa conscience : il se regarde entasser. Et comme la somme des instants vécus n’est pas encore assez grande pour que les moments de bonheur se recoupent et s’illuminent, il attend et écrit dans sa curieuse solitude, sauvé par son attente et son attention même. Ici l’amour est une idée, et l’oeuvre un exercice spirituel. »

NRF N° 73 -Janvier 1959, in Filles et Garçons, repris dans Lecture pour tous II, p 200-201, Gallimard 1999
Sur Dominique Aury :

Exergue :
« Le plus beau des courages est celui d’être heureux. »
Joubert
Déjà l’éloge du bonheur. Plus de 45 ans après, cette affirmation apparaît comme le fil rouge qui nous permet de comprendre bien des aspects d’une ?uvre riche, iconoclaste, et finalement d’une très grande cohérence, bien, qu’un temps, Sollers ait retiré ce premier roman de sa bibliographie. Considéré, alors, comme trop influencé par Proust. Pas dans la ligne avant-gardiste qu’il expérimenta immédiatement après.

4ème de couverture : ici

L’extrait : Une réalité merveilleusement absurde

chapeau & notes de pileface.

Un jeune français, Le film tiré du livre Marie France Pisier interprète la mère de Philippe Sollers



Les coulisses d’Histoire d’O

Depuis des années, le bruit courait que Dominique Aury secrétaire de la Nouvelle Revue française, intellectuelle de haut-vol, ayant tutoyé Borges ou traduit et fait découvrir Fitzgerald, était l’auteur d’Histoire d’O. Peu à peu ça n’a plus été qu’un secret de polichinelle et en 1994, Dominique Aury, âgée de quatre-vingt-six ans, s’est entretenue à ce sujet avec le New Yorker et a expliqué la genèse du récit : amoureuse de Jean Paulhan, elle voulait lui écrire une lettre d’amour en forme de roman : « Je n’étais pas jeune, je n’étais pas jolie. Il me fallait trouver d’autres armes. Le physique n’était pas tout. Les armes étaient aussi dans l’esprit. « Je suis sûr que tu ne peux pas faire ce genre de livres », m’avait-il dit. Eh bien, je peux essayer, ai-je répondu. ». Pauline Réage expliquera aussi s’être avant tout inspirée de fantasmes (non sexuels) qu’elle avait eus enfant.

Commentant le comportement de son héroïne dans Histoire d’O, Pauline Réage dira simplement : « C’est une destruction dans la joie ».

L’ouvrage paraîtra avec une préface de Paulhan, visiblement émerveillé du cadeau : « Enfin une femme qui avoue ! Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps défendues (mais jamais plus qu’aujourd’hui). Ce que les hommes de tout temps leur reprochaient : qu’elles ne cessent pas d’obéir à leur sang ; que tout est sexe en elles, et jusqu’à l’esprit. Qu’il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. Qu’elles ont simplement besoin d’un bon maître, et qui se défie de sa bonté... »

C’est d’ailleurs Paulhan qui avait insisté pour que ce roman, écrit pour lui seul à l’origine, soit publié.

Source : Wikipedia

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2 Messages

  • Albert Gauvin | 1er février 2015 - 15:06 1

    La publication du Défi est salué par un article élogieux de François Mauriac intitulé Une goutte de la vague (L’Express du 12 décembre 1957). Après que Sollers a obtenu le prix Fénéon, Roger Kempf écrit : « Je suis heureux de saluer un début presque vertigineux ; et si l’on veut inquiétant » (L’Express du 4 décembre 1958), suivi par Mauriac : « J’ai promis la gloire à ce Philippe et je ne m’en dédis pas » (L’Express du 18 décembre 1958). L’éloge se poursuit avec la publication d’Une curieuse solitude par la plume de Louis Aragon et, une nouvelle fois, de François Mauriac, le premier dans Les Lettres françaises du 20 novembre 1958, le second dans son « Bloc Notes » de L’Express du 22 novembre 1958. Ces deux écrivains illustres sont toutefois précédés (ou accompagnés) par un autre écrivain, moins prestigieux, mais alors très influent, Émile Henriot, qui, en 1957, à propos de Robbe-Grillet et Nathalie Sarraute, a lancé le terme de "nouveau roman" (qui sera source de confusion jusqu’à aujourd’hui). Dès le 5 novembre 1958, Émile Henriot — de l’Académie française — écrit dans Le Monde, avec une perspicacité certaine en plusieurs points, l’article qui suit. À lire pour le fun, comme dirait mon ami Fargier.

    *

    Le Défi et Une curieuse solitude, de Philippe Sollers

    par Émile Henriot, de l’Académie française

    Un très bon livre, un grand talent, et un écrivain : voilà l’heureuse révélation que nous apporte cette semaine, avec Une curieuse solitude [1], un jeune romancier de vingt-deux ans, M. Philippe Sollers, déjà l’auteur d’une nouvelle remarquable, le Défi, où François Mauriac, un des premiers, dans un article retentissant, a flairé et pu annoncer un bel avenir littéraire. Il n’y avait pas à s’y tromper : Une curieuse solitude confirme en la tenant la promesse de la nouvelle, qui contenait en germe le roman.
    Pour moi, simplement, je vais dire tout de suite pourquoi j’aime ce livre : c’est qu’au contraire de tant d’autres où se peignent des âmes sordides, de monstres, de voyous, de jeunes arrivistes arrogants, de négateurs méchants ou mufles, ou de loques et de désespérés sans retour — auxquels je ne puis absolument pas m’intéresser, même s’ils sont peints avec vigueur — ce jeune Sollers tout à coup m’accroche en me parlant de moi, c’est-à-dire de vous, directement, avec "une justesse merveilleuse". Je mets ces derniers mots entre guillemets ; ils sont de Philippe Sollers lui-même, pour définir ce qu’il souhaite de trouver dans son art d’écrire. On peut bien lui dire qu’il y a réussi. Rien de plus net que sa diction, son élocution, son choix des mots, son don de la formule, son goût et son entente de la forme. En voilà un qui se fiche pas mal de faire participer le lecteur à ses travaux de laboratoire et à ses préoccupations techniques sur le renouvellement du roman ! Il a, comme d’emblée, trouvé sa méthode, sa forme, son langage : ce sont ceux de bons écrivains de toujours, les amateurs de vérité, Laclos, Stendhal, les mémorialistes du XVIIIe, Joubert, et le premier Barrès, celui de l’Homme libre et du Culte du moi  ; car on m’étonnerait beaucoup si l’on m’apprenait que M. Sollers ne l’a pas lu et voluptueusement pratiqué. Voilà une raison de son avance, obtenue dans un si jeune âge et dès son premier essai publié : il a pris tout de suite le départ, comme un bon yearling bien en main, sachant ce qu’il avait à dire, et le disant sans hésitation, sans vague ni bavure ; et fort intelligemment, ce qui ne gâte rien, si tant de lucidité n’épouvante un peu, dans un cœur si tendre et si adroit à se regarder et à s’ausculter.
    Une curieuse solitude, c’est une nouvelle Education sentimentale, de celles que tant de jeunes romanciers veulent écrire, et écrivent avec plus ou moins de succès. Le thème est tentant : c’est parler de soi, mettre en style son expérience, et peindre la vie autour d’elle. Philippe Sollers, avec un regard clairvoyant, a limité son champ de tir, réduit son décor et restreint son personnel à un seul personnage : lui-même, entre deux femmes — prétexte à ses analyses : l’anecdote sentimentale tournée en exercice de psychologie littéraire et en composition de lieu pour plan de vie intellectuelle. C’est là sans doute cette rigueur, cette cérébralité glacée, ce caractère intentionnel et cet égotisme résolument organisé ("Je travaillais à moi-même") qui ont fait dire à Mauriac, dans un récent article, qu’il avait lu ce roman avec "une délectation un peu irritée". J’entends, plus que l’irritation, l’inquiétude. Tout intéressé par lui-même, Philippe Sollers ne semble prêt à s’engager pour rien. Il n’est question ni de Dieu, ni de la patrie, ni de la guerre, ni de l’humanité souffrante dans son livre. Il n’y raconte qu’un jeune homme sans difficultés matérielles, à son commencement de vie, entre les premiers émois de l’amour, le plaisir, la tendresse qui naît du plaisir, et les exigences d’un esprit supérieur, pressé de se manifester. Mais si je suis bien sûr, plus que Mauriac, d’un élargissement possible de M. Sollers, c’est qu’il me semble apercevoir chez celui-ci une grande faculté de libération, même de lui-même, et que je le vois trop épris, avec intelligence, de la vie pour le croire à jamais fixé dans une attitude et une immobilité de fakir occupé à se regarder le nombril devant une glace.
    L’anecdote d’Une curieuse solitude ? Un jeune fils de bonne famille bordelaise voit arriver dans sa maison, pendant les vacances, une belle "demoiselle" espagnole, Concha, qui servira d’institutrice et peu à peu, intelligente, fine et propre à tous emplois, deviendra une sorte de "housekeeper" déléguée à tout lorsque les maitres, souvent absents, ne sont pas là. Philippe — en espagnol Felipe, pour Concha — s’éprend naturellement bientôt de cette servante au grand coeur et aux petits seins, qui a trente ans, connut certainement des aventures, et qu’une parfaite retenue espagnole, mêlée de vivacité et de gaieté, rend mystérieuse à ce Chérubin de seize ans. Voilà de quoi faire un joli pendant à la Femme et le Pantin de Pierre Louïs, dont l’héroïne (hasard ou préméditation possible chez M. Sollers. qui me parait avoir beaucoup lu et cite même, a la cantonade, des vers de Toulet) s’appelait elle aussi Concha. Mais la brune et pâle amie de Felipe ne porte pas de caleçon de cuir, comme la Sévillane diablesse de Louïs ; et, à la réflexion, le roman de M. Sollers, ce sera un peu la Femme et le Pantin retourné ; la nouvelle Concha bernée et abandonnée d’Une curieuse solitude y tenant le rôle dévolu à l’homme dans le sensuel roman de Louïs.
    Felipe et Concha sont vite devenus des amants, mais sans que la bonne volonté et la gentillesse de son amie entraînent beaucoup de gratitude chez son petit vainqueur, qui devrait être si content d’un tel flatteur commencement. Felipe Philippe est un peu snob, et son excuse est qu’il le reconnaît : il n’a pas envie que ses camarades de collège (ce Valmont, ce Don Juan en herbe en est encore à la préparation de son bacho sachent qu’il couche avec la bonne. Et elle, fine comme l’ambre dont elle a la couleur, le lui dira un jour en souriant : " Je te connais, tu n’as pas envie qu’on te voie avec moi. " Rapporté par Philippe lui-même, ce jugement montre qu’il se connaît lui-même assez bien. Sa liaison momentanée, d’ailleurs, avec cette belle fille fière et secrète, capable de se lever et de quitter sa place, aux arènes, par dégoût, un jour de médiocre corrida, loin de l’attendrir le durcit : il ne veut pas être, ou paraître l’être, un petit sentimental que sa première maîtresse aurait subjugué, et il s’applique volontairement à décevoir, pour assurer sa liberté et faire preuve d’indépendance à ses propres yeux. Il me semble que ces petits jeunes gens d’aujourd’hui sont bien gâtés par le beau sexe ; ils n’ont qu’à prendre, sans avoir même à demander. Ou les filles étaient mieux gardées, ou se gardaient mieux, autant qu’il peut m’en souvenir, quand nous avions leur âge, avec les mêmes appétits ; en béant d’angoisse tant qu’ils n’étaient pas satisfaits ou tardaient à l’être. M. Philippe Sollers est de son temps, où le garçon fait prime. Mais il me parait différer aussi de beaucoup de ses contemporains, ayant plus de lecture qu’eux, et un grand souci d’analyse, joint à une dialectique peu commune. Peut-être trouvera-t-on aussi qu’il en abuse quelque peu, par des complications sans nécessité, en fait de théories et de tarabiscotages, au reste fort intelligents, sur le bonheur. C’en est la recherche par un très jeune homme, qui constitue l’intérêt de ce livre à la fois humain, inhumain, et malgré tout des plus vivants, sous le cérébralisme de son jeune héros. Ce garçon n’a pas le bonheur facile. Il doit penser avec Barrès que lui ferait horreur "un bonheur qui gît au fond de la sérénité". Il aime la douleur autant que le plaisir. L’un mêlé à l’autre, quel délice ! Et le bonheur au moment même, ce n’est rien. Il faut l’avoir perdu pour en jouir. Cela me rappelle des vers vus imprimés en 1906, qui témoignaient déjà d’une même disposition sentimentale, avec un même goût de l’analyse prémonitoire assez curieux chez de jeunes êtres qui ne savaient rien encore de la vie, mais qui en pressentaient au moins les émotions : " Et nous nous préparons des vieillesses pensives — Pour ne savoir aimer que quand l’amour n’est plus. " Malgré cinquante ans d’intervalle, y a-t-il très loin de ce thème à rêveries sur des souvenirs à venir à la brillante formule de M. Sollers sur le souvenir des bonheurs : " Cette illusion, cette exaltation de revivre la même intensité qui me transporta jadis me donnent enfin la clé de ce monde où je tends... " Que le souvenir est la clef du monde (de l’esprit), ce n’est pas mal, à vingt ans, d’avoir trouvé ça.
    Felipe-Philippe sera naturellement un écrivain, comme M. Philippe Sollers l’est déjà, qui écrit pour lui. à la première personne, son roman. L’inquiétant de sa part serait cette sécheresse d’âme qu’il laisse apparaître dans ses passages d’études auto-sentimentales et de connaissance de soi à d’autres sujets. Son livre, au lieu de "roman", pourrait bien porter en sous-titre, emprunté à Jean de Tinan : Essai sur l’impuissance d’aimer. Felipe a très vite pris son parti que ses amours avec Concha finiront avec ses vacances ; et de les remplacer, rentré à Paris, par de nouveaux plaisirs goûtés avec une autre, d’aussi peu d’avenir et de durée clans ce coeur changeant. Jusqu’à tant qu’il rencontre à nouveau Concha, la reprenne, s’en déprenne encore, et l’abandonne, une fois que cette fille lui aura pleuré dans les bras en lui avouant qu’elle l’aimait : elle, l’orgueilleuse, la fermée et la silencieuse ; Concha ainsi sacrifiée par notre tueur d’héroïnes, comme dans le Défi il avait déjà montré une fille d’aujourd’hui capable de se tuer par amour, pour étonner qui ne croyait pas cela possible d’elle. Les héros de M. Sollers ne tiennent pas tellement a ce qu’on les aime, et pour se décider à la quitter Philippe-Felipe acceptera aussi comme une certitude cette autre vue de sa belle amie espagnole, concernant leur différence d’âge : " Cela était sans espérance. " Cependant Philippe saura gré à Concha de lui avoir été merveilleuse au temps de son adolescence et de son premier appel au bonheur dans des bras de femme. Mais maintenant il n’a plus besoin d’elle ; il ne veut être lié par aucune habitude ; il n’aspire qu’à la liberté, qui n’existe, il le sait déjà, que dans la solitude. C’est un garçon de vingt-deux ans qui a appris cela, qui le sait, qui le dit avec cette étrange fermeté d’accent qu’on entend retentir dans son livre en tournant une page après l’autre, comme des feuillets de métal. Toutefois, parce qu’il appartient à la jeunesse de se tromper sur l’imprévisible, sur ce qu’elle deviendra, Philippe Sollers achève glorieusement Une curieuse solitude sur une complète erreur d’optique, quand, délivré de sa maîtresse, il dit se sentir " sauvé ", étant devenu inaccessible, détaché de toute tromperie ; et allant alors " pouvoir travailler ", la vie lui apparaissant " inappréciable " qui lui permettait d’observer ses réactions — " où je n’entrais plus moi-même, comme si je me fusse retiré du jeu pour en voir les derniers effets ".
    Voilà bien de l’outrecuidance que de tenir la vie inappréciable, à la regarder sans en être. La vie n’est réellement inappréciable que si l’on est mêlé à elle. Assurant le contraire, Philippe Sollers aura dit une contre-vérité, le type de ces contre-vérités littéraires qui font de l’effet à première vue et ne résistent pas à l’examen. On pensait pouvoir donner vingt à sa juvénile copie ; il n’aura que dix-neuf et demi.
    Il méritait vingt tout de même, par l’accent, la bonne langue, le tour ferme ; la franchise, la sincérité, l’intelligence à se connaître ; les formules parfaites : l’ivresse de la rue où l’on est seul, entre les désirs, les regards, l’aventure ; cette découverte vraie à tout âge qu’"une fois le désir satisfait rien n’est résolu" ; ce constat du prix conféré par le temps à la négligeable mort : le domaine clos et trop parfait de la confiance ; la douleur d’apprendre qu’un être aimé peut vivre en dehors de notre pouvoir ; la certitude, dite par Stendhal dans Henry Brulard, que " la grandeur seule remplit l’âme et non pas les femmes quelles qu’elles soient " : et ces conseils de direction à soi-même : doubler le plaisir en lui donnant son langage, trouver sa musique, user de soi-même comme d’un instrument, méditer aux sources, batailler pour aboutir à la simplicité ; apprendre à savoir " gouverner cette masse confuse de sentiments et d’émotions " ; ces mots honorés, remis en honneur, la conscience, le choix, la volonté ; trouver à travers eux sa méthode pour se rendre heureux... Oui, Barrès, comme Mauriac, eût aimé cela ; le Barrès d’Un homme libre, et du conseil que Sollers, au fond, n’aura fait que développer : " S’analyser le plus possible afin de sentir le plus possible " — en attendant de faire mieux — ou " en attendant le pire ", dit assez gaillardement M. Sollers.
    Et il n’y a pas seulement que lui dans ce livre ; il y a la rue, un paysage d’arbres, les promenades dans Paris, un coin de corrida dans des arènes bordelaises, d’intrigants et tendres propos espagnols, dont on aimerait avoir la traduction, et jusqu’à un souvenir peut-être inconscient de Lucrèce sur " l’envie de manger sa partenaire " dans l’amour, si bien spécifié par un passage du De natura rerum, à la prosopopée fameuse de Vénus. Et il y a Concha, ce ravissant portait de femme, rêvée, possédée, perdue, retrouvée, reperdue ; Concha secrète, discrète, sérieuse, sensuelle, amusée, calme, maîtresse d’elle-même, ou pleurant. L’ayant moralement si bien peinte, Philippe Sollers a eu la coquetterie (et c’est d’un grand art) de nous permettre de la voir en nous la montrant dans une toile de Greco qui figure à l’Escurial, le Martyre de saint Maurice, où il dit l’avoir positivement reconnue au milieu du groupe, à gauche du tableau, en haut, comme semblant avoir posé pour le maître tolédan sous les traits d’un ange, en effet charmant, qui lit un livre large ouvert sur ses genoux. Pour nous faire aimer son héroïne l’artifice est d’une très jolie invention.

    Émile Henriot, de l’Académie française, Le Monde du 5 novembre 1958.

    Le Greco, Le Martyre de saint Maurice. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    [1Philippe Sollers, Une curieuse solitude, un vol., éditions du Seuil, et le Défi, un vol., id.


  • A.G. | 9 octobre 2006 - 20:09 2

    Quelle pertinence dans le propos, effectivement !

    A noter que Ph. S a publié, en 1999, dans la collection L’Infini, un entretien inédit que Dominique Aury avait donné pour la télévision française en 1988, "Vocation : clandestine". On y apprend beaucoup de choses sur la vie littéraire, Paulhan et..."Histoire d’O". C’est très intéressant. On pardonnera même à D. Aury cette étrange réponse :

    - L’érotisme a suscité peu de chefs-d’oeuvre.
    - A part Mandiargues, effectivement, je ne vois pas.

    Rappelons que "Femmes" est de 1983 et "Portrait du joueur" de 1984.