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T comme tennis

Philippe Sollers, Serge Daney, Gilles Deleuze, Thomas A. Ravier.

D 4 juin 2016     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Garbiñe Muguruza en finale de Roland-Garros

Vous aimez beaucoup Serena Williams (moi aussi, même si j’ai toujours eu un petit faible pour sa soeur Venus) ; comme tous les commentateurs, vous aviez envie qu’elle égale le record de Steffi Graf et son célèbre jeu de jambes (22 tournois du Grand Chelem), alors je ne vais pas vous dire, même si c’est vrai, que je rêvais de la victoire de Garbiñe Muguruza, cette splendide et énergique Espagnole de vingt-deux ans, qui vient de remporter Roland Garros et son premier tournoi du Grand Chelem... et qui, j’en fais le pari, en remportera beaucoup d’autres. Garbiñe, diminutif de Garbikunde (son père est Basque), qui signifie "purificación" (Purificación de Nuestra Señora), apprend vite et semble avoir des nerfs d’acier : elle tranche. Il lui reste à inventer son style, proche, pour l’instant, de celui de Sharapova (mais elle crie moins fort). Peu d’essais sur la beauté du tennis féminin, hélas ! Il n’inspire pas les intellectuels. Avant de voir demain, qui sait, Djokovic, ce grand humoriste, gagner, enfin, le tournoi qui manque à son palmarès contre le redoutable, mais un peu triste, Murray (look de prolo) qui rêve, lui, de succéder à Fred Perry (vainqueur en 1935), lisez et regardez quand même les extraits ci-dessous. Borg-McEnroe, Connors-McEnroe... Oui, le tennis, sport duel et dialectique par excellence, fait aussi penser (comme le tennis de table, hélas trop méconnu [1]).

Le champion que vous aimez haïr...

McEnroe-Borg dans Femmes

Flushing meadows, septembre 1979

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McEnroe (1979).
1er titre d’un tournoi du grand chelem.

« Flushing meadows... Prés coulants... Mac Enroe est encore en train de gagner virevoltant, bondissant, tenant toute l’étendue du filet... Il vient de réussir un premier service imparable... Un ace... Il faudrait écrire comme ça... La balle fulgurant sur le côté droit... Juste dans l’angle... Sur le point fuyant de l’angle... On dirait un ange du Caravage, agressif, rapide, venant renverser les cartes de la pesanteur... Le public américain le déteste... Ou fait semblant... "The champ you love to hate", titre le Post... Le champion que vous aimez haïr... C’est-à-dire que vous aimez vraiment... Toute une devise pour l’espèce humaine... L’antifascisme réalisé... Le héros négatif dont on applaudit les fautes... Qu’on souhaite viscéralement voir perdre... Et qui gagne quand même... Il boude ; il lève les yeux au ciel ; il jette sa raquette par terre, interpelle l’arbitre, se met à genoux, grommelle, se tord de colère... Quel mime... Les grands artistes sont d’abord des mimes... Innés... Le mimétisme est la base nerveuse de tout... Au commencement est l’absorption... L’originalité radicale, contrairement à ce que pense les étriqués de tous bords, est dans le muscle impalpable du mime, sa plasticité, sa roue, son innervation, son aération... Il n’y a que lui qui comprenne le fond vide des phénomènes, la soufflure inutile de tout, l’humour fatal de toute manifestation extérieure, son erreur méritant la mort, sa qualité quand même, en excès... Enfant gâté ? Jamais trop à condition qu’il soit génial... Insupportable... "The champ you love to hate"... Un formule pour le public, c’est-à-dire tout particulièrement destiné aux femmes, aux hommes en train de devenir femmes... Au monde entier, finalement... A la vésicule biliaire universelle... A la Bile... A l’Envie... Mac Enroe a un truc glandulaire à lui : la colère déclenche un afflux d’adrénaline, ça permet de survoler la partie, de la téléviser intérieurement, de planer sur le terrain comme si c’était une rediffusion de l’espace en jeu... Les grimaces, les moues de la bouche servent simplement à faire venir le dessous sécrétif... Pauvre Borg en face... Le champion qu’on aime... Grand, droit, scrupuleux, concentré, honnête, éminemment moral... Le mari parfait... Et, justement, l’image se déplaçant vers les gradins, donne la réponse... Pourquoi Borg est en train de perdre... Depuis son mariage... Elle est là, Mariana, une Roumaine (attention aux Roumaines !), à côté de l’entraîneur de Borg visiblement excédé d’avoir à la supporter... Elle est tendue, pincée, rentrée, laide... Elle émet dix millions de kilowatts de mauvaises vibrations... Elle veut que son homme gagne, mais surtout, et c’est plus fort qu’elle, qu’il perde... Et lui, là, on sent très bien qu’il ne peut pas ne pas sentir ce train d’ondes d’inhibition... Il se se secoue un peu comme un cheval noble... Peine perdue, le flux est trop fort... Encore une balle dans le filet... L’argent... Le placement de l’argent... L’enfant à faire... Les enfants... Les maisons... Les beaux-parents... Tout... Il va finir dans la restauration de luxe, ou quelque chose comme ça... Il y est déjà... ça lui casse les pattes... Soumis... Suédois... Le champion qu’on aime... Puisqu’il n’est qu’un homme, enfin... Comme les autres... Vous voyez bien... Attendrissement des foyers, regards un peu humides des dames... Quand il battait tout le monde, le commentaire général était : "machine inhumaine", "mécanique froide"... Va-t-il sourire ? Éprouve-t-il au moins un sentiment ? ça y est, il est humain... Il perd... On l’aime, c’est-à-dire qu’on va pouvoir l’oublier... On l’aime dans la mesure où son corps accepte de se faire oublier... Mac Enroe, lui, l’enfant gâté, l’adolescent prolongé, n’en est pas encore à la castration officielle... Pas de femme... Ou plusieurs... Ou rien... Tout pour lui seul... Vie désordonnée, rien pour les autres ; rien pour la sécurité de l’ensemble... Se montrant sur scène, dans des boîtes, avec des rockers... Et, en plus, son père qui est là, un peu tassé et féminisé, comme une mère, et qui le regarde... Père et fils... Tout le monde comprend que Mme Mac Enroe a été mangée par son fils après avoir mangé son mari... Il gagne... C’est une fable pour tous les temps... »

Philippe Sollers, Femmes, 1983.

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Borg-McEnroe ou les beautés de la raison pures

par Serge Daney

Wimbledon 1980. Avant de lire l’article de Serge Daney, il faut voir ou revoir, sans commentaire, l’incroyable tie-break du quatrième set, trente-quatre points en vingt-cinq minutes...

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Le champion suédois a remporté samedi après-midi son cinquième titre consécutif à Wimbledon en triomphant en 3h53 du n° 1 américain John McEnroe. Finale idéale qui s’est construite sous les yeux des spectateurs et des téléspectateurs, les joueurs s’obligeant au fur et à mesure du match à toujours plus d’intelligence dans les coups et dans les placements.

Finale épique, inoubliable. Match important. Pendant trois heures cinquante-trois minutes, Borg et McEnroe, dont c’était la première rencontre dans un finale du grand chelem, ont procuré à peu près toutes les émotions du tennis. De l’ennui à l’enthousiasme, de l’angoisse à l’admiration. On n’est pas près d’oublier le plan de McEnroe plié en deux, pleurant silencieusement après sa défaite, ni le regard égaré de Borg après sa victoire. Pendant près de quatre heures, le téléspectateur, lui aussi, a été promené d’un bout à l’autre du court mental de ses certitudes, sans cesse lobé, pris à contre-pied, surpris. Il lui est arrivé, chose rare, surtout en finale, d’assister à un match où les moments de plus grande tension ont été aussi ceux du plus beau tennis. Coïncidence miraculeuse. Les deux hommes n’ont jamais aussi bien joué que lorsqu’ils se sont retrouvés le dos au mur, comme si leur vie en dépendait, marque, on le sait, des grands champions.
Contrairement au football ou au rugby, le tennis est fondé sur un compte à rebours relatif. La durée d’un match dépend de la capacité des joueurs à créer ce temps en plus dont ils ont besoin pour gagner, à le faire surgir au détour d’une phase de jeu. C’est ce qui s’est passé à la fin du quatrième set qui a opposé Borg à McEnroe.
Le plus paradoxal c’est qu’on revenait de loin. On revenait d’un premier set sans éclat où McEnroe domina en se contentant de bien servir face à un Borg hésitant, crispé, jouant curieusement contre sa nature, montant au filet pour y manquer complètement de réussite. On revenait d’un second set équilibré mais terne où Borg donna le sentiment, chose rare, de ne bien jouer que les points décisifs pour « empocher » le set presque par surprise. On revenait d’un troisième set où McEnroe subit un passage à vide, changea de raquette et poussa son premier cri de la partie (or, de cris, il n’avait pas été avare la veille contre Connors), perdit un jeu décisif ( le septième, qui ne dura pas moins de dix minutes) et le set avec. Jusque-là Borg avait joué avec plus de sang-froid que de souveraineté et on se disait que, face à un McEnroe découragé ou fatigué, il allait « logiquement » gagner, sans plus. Erreur ! Erreur totale. Car c’est alors, après deux heures de match, que tout commença. Le jeu s’améliore, se resserre : au quatrième set, les deux hommes gagnent leur services à tour de rôle puis Borg fait le break et menace de l’emporter. McEnroe sauve deux balles de match, aligne huit coups gagnants : cris dans les gradins de Wimbledon et cri de moi-même devant mon poste (un petit sony en couleurs, très bien). On arrive ainsi au tie-break que McEnroe va gagner par le score ahurissant de 18 à 16, après avoir sauvé cinq balles de match !

Ce tie-break est, je crois, l’un des grand moments du tennis depuis très longtemps [2]. Les deux hommes s’y engagèrent résolument, sans frime aucune, sans un regard pour le public. On découvrit chez McEnroe une capacité de concentration tout à fait inconnue.
Surpris peut-être par la réussite de leurs coups, ils donnent le sentiment, dans ce duel au sommet, de succomber eux aussi aux vertiges de la symétrie, de vouloir et de ne pas vouloir se départager.

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La volée de revers

Etymologiquement, « tie-break » signifie « couper les liens, dénouer ». Le tie-break permet d’en finir avec un set qui menace de s’éterniser, empêche la crocodilisation du jeu et facilite la retransmission des matchs devenus plus courts. Pour toutes ces raisons, le tie-break joue sur la solidité des nerfs, donne parfois lieu à du cirque (on se souvient de la défaite de McEnroe devant McNamee à Roland Garros en quatre sets et quatre tie-breaks !), mais rarement à du très bon tennis. C’est du moins ce que je pensais avant ce tie-break là. Car ce qui fut admirable tout au long des trente-quatre points qui y furent disputés, c’est qu’on était arrivé à un moment de la rencontre où tout calcul, toute tactique étaient oubliés, passaient derrière l’émotion des joueurs et qui eux-mêmes pratiquent sans arrière-pensée et malgré la gravité du moment le plus beau tennis qui soit. On oubliait d’autant les ternes trois premiers sets où on les avait vus se neutraliser réciproquement (Borg gêné dans ses passing-shots, McEnroe dans son service-volées).
Le cinquième set les verra jouer, si j’ose dire « sans filet », sur leur seul talent, alignant à tour de rôle les aces et les jeux blancs. Chaque échange se gravant aussitôt dans la mémoire du spectateur comme un hiéroglyphe ou une figure parfaite qu’on a aussitôt envie de mimer, de dessiner, de raconter. Si Borg gagna, ce fut de justesse, grâce à quelques retours de services fulgurants, mais rarement on a eu autant envie d’applaudir les deux joueurs à la fois. Cruel, le tennis ignore le match nul.

Ce match est aussi un match important. Pas parce que McEnroe, comme Tanner l’année dernière, aurait pu gagner, ni parce que cette finale confirme qu’il est bien le numéro deux mondial et le seul capable de faire jeu égal avec Borg. C’est ce que beaucoup de gens, excédés par la supériorité de Borg, souhaitent. C’est compréhensible, bien qu’assez bas. On fait de McEnroe le représentant d’une jeune génération et de Borg un vieux. On a tort : il n’y a que trois ans d’écart entre les deux hommes et il serait plus juste de penser qu’ils appartiennent à la même génération et de se réjouir à l’idée que McEnroe c’est, autant que la possibilité de battre Borg, un autre tennis.
Et c’est ce que la finale a mis en évidence. Qu’il y a une autre conception du tennis, un autre rapport à ce qui bouge (l’autre, la balle) et à ce qui ne bouge pas (les lignes, l’espace, le filet). Par exemple, le point fort de Borg, c’est le passing-shot qui consiste à envoyer la balle exactement là où l’autre n’est plus (mais où il aurait dû rester). L’infortuné qui s’est aventuré au filet est croisé en sens inverse par la balle qui vient indiquer sèchement, derrière lui et souvent en plein milieu du court, le lieu qu’il a déserté. C’est pourquoi ce coup est non seulement redoutable mais humiliant, il donne aux victoires de Borg les allures d’un constant rappel à l’ordre ou d’un leçon de tennis. Borg envoie la balle là où l’autre n’est plus. McEnroe, lui aurait plutôt tendance à l’envoyer là où il ne sera jamais. Ses coups les plus beaux consistent à trouver le long des lignes des angles ahurissants, improbables. Au jeu lifté de Borg qui dessine au-dessus du court un volume idéal où les balles ont des trajectoires de satellites répond un jeu plus plat entièrement fondé sur cette notion d’angle. Différence de technique, différence d’éducation (Borg avantagé par les surfaces lentes, McEnroe par les rapides), mais aussi différence de vision du jeu, je dirai même de philosophie. Le tennis de McEnroe, plus généreux, plus kamikaze, plus artiste, nous revient de loin. Grâce à lui, il va y avoir de nouveau un peu de dialogue au sommet.

Libération, 7 juillet 1980 (repris dans : Serge Daney, L’amateur de tennis, P.O.L., 1994).

Note : Après cette 5ème victoire, Borg ne gagnera plus le tournoi de Wimbledon. Dès 1981, Mc Enroe le bat en finale et, raconte Laurent Rigoulet, « quand il sert la main du Suédois, il le sent "bizarrement soulagé". A la fin du même été, il le bat encore à l’US Open, et Borg disparaît avant la remise des prix. On ne le reverra plus. Il annonce sa retraite à 25 ans, laissant son rival esseulé. McEnroe n’a pas dominé le tennis comme son rival avant lui. Quand on lui demande pourquoi, il répond que Borg lui a toujours manqué. » McEnroe gagnera également le tournoi de Wimbledon en 1983 et 1984, mais il ne gagnera jamais Roland Garros, son jeu aérien s’empêtrant dans la terre battue.

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John McEnroe et Jimmy Connors, lors d’un match des seniors,
au Tournoi de Newport, le 21 juin 1998. Crédits photo : Ken Toy/AP

Zoom : cliquez l’image.

L’affaire Connors-McEnroe, ou quand le tennis fit boum !

Étoiles et étincelles. Tout opposait Jimmy Connors et John McEnroe. Les racines (banlieue de Saint-Louis dans l’Illinois pour Connors, New York pour McEnroe), le look (une coupe au bol ; un bandeau domptant une tignasse bouclée), le jeu (un cœur de lion se dressant face à des fulgurances de génie). Ils n’ont jamais voulu (même en Coupe Davis) et ne peuvent toujours pas (à respectivement 63 et 57 ans) partager la scène, obsédés par la furieuse envie d’accaparer toute la lumière.
... France 5 restitue, dans le cadre de la saison 3 de sa série Duels, un riche documentaire signé Bérengère Bonte sur l’intensité de cette rivalité à haute tension qui a propulsé le tennis dans une autre dimension médiatique et économique.
Connors-McEnroe, la bourrasque a, à la fin des années 1970, violemment dépoussiéré un sport bourgeois pour l’arracher au charme suranné et au confort des country clubs, le populariser grâce à l’éclairage nouveau des chaînes sportives et lui ouvrir les portes du sport business avec la manne accrochée aux contrats de sponsoring.
Le court devient une cage pour « deux bouledogues redoutables » , se souvient Ray Fitzmartin, ancien juge de ligne de l’US Open. Jimmy Connors et John McEnroe, tels des pugilistes enragés, ne laissaient jamais infuser leur furie. Brutalité, vulgarité, obscénité, leur arsenal était sans limite. Loin des échanges courtois entre Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic et Andy Murray, les têtes d’affiche de ces dernières années. Et pour cause, les joutes notamment entre Connors et McEnroe ont, à l’époque, conduit les instances à imposer un code de bonne conduite, carcan rigide toujours en vigueur, camisole pour les réactions volcaniques.

Bras de fer, à New York

Le tennis et ses acteurs, ligotés, peuvent depuis paraître plus lisses, et la moindre raquette cassée, tourner en boucle sur les réseaux sociaux. L’histoire du tennis pourtant se nourrit de duel. Romantique et tactique avec Björn Borg et McEnroe, la fameuse finale de Wimbledon 1980 sera le cadre d’un prochain biopic avec Shia LaBeouf dans le rôle de l’Américain. Oppositions de styles parfaites entre Sampras et Agassi ou Federer et Nadal. Mais aucune n’a atteint l’intensité, les excès gestuels et sonores ayant entre 1977 et 1991 opposé les Américains Jimmy Connors et John McEnroe. Toujours prêts à franchir les limites de la régularité (en impressionnant les arbitres ou les juges de ligne, les photographes ou les spectateurs) et de la bienséance.
L’apogée de leur bras de fer se jouant en nocturne dans le cadre familier de l’US Open, soucoupe violente posée à New York l’électrique prompte à sublimer les gladiateurs. Ils auront connu les mêmes sommets (n° 1 mondial), collectionné les titres, partagé de semblables frustrations (à Roland-Garros, notamment) et auront pris toute leur dimension à New York. Où leurs bras de fer divisaient les États-Unis qui, bannière étiolée, ne comptent plus aujourd’hui un seul joueur dans le top 10 mondial.
Les nombreux témoignages (Jacques Dorfmann, ancien juge arbitre de Roland-Garros, Philippe Bouin, ancienne grande plume de L’Équipe, ou Richard Evans, biographe de McEnroe et observateur du tennis depuis les années 1960, notamment) restituent avec justesse ce match qui s’étira sur près de quinze ans. Et dont l’âpreté des échanges sur et hors du court vaut toujours le détour.

Jean-Julien Ezvan, Le Figaro.

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Gilles Deleuze, T comme Tennis

L’Abécédaire de Gilles Deleuze par Pierre-André Boutang (1988)

Deleuze ne voulait pas d’un film sur lui, mais il avait accepté l’idée d’un film avec lui, et avec Claire Parnet qui fut son élève. Dans cet abécédaire, chaque lettre renvoie à un mot, de A comme animal à Z comme zigzag.
La lettre T renvoie au Tennis. Deleuze analyse les jeux de Borg, de Mc Enroe, de Connors, etc. Il distingue les créateurs, les stylistes, ceux qui inventent un coup, une tactique et les suiveurs, parle sport de masse et aristocratie du jeu...



Thomas A. Ravier : Le scandale McEnroe

Résumé
«  Le 9 septembre 1979, à New York, McEnroe, vingt ans, remporte sur un ange blond échevelé son premier titre : le cavalier cavale de façon peu cavalière pour le malheureux roman en cours. L’Europe, en effet, depuis quelque temps, se traîne. La France, par exemple, a perdu sa vieille part de gaieté physique. Une province. Le mousquetaire ne peut pas être français, pas cette fois-ci, plus français, plus jamais français (pense-t-on).
"New York est surchargé d’électricité", écrivait Paul Morand.
Vous êtes face à un accident cardiaque heureux de l’espace. John McEnroe est un mousquetaire new-yorkais qui emballe la narration. Jusque dans un jardin anglais, à Wimbledon, dans les floraisons grasses, sur son tendre territoire végétal où il passe comme une sorte de punk mélodieux suscitant par ses sorcelleries votre exaspération amoureuse. Et c’est par cette accélération historique du récit, soyons clair, qu’il renverse Borg sur l’échiquier du temps.
Le meilleur coup de McEnroe ? Le coup de théâtre. Scandale.
 » — Thomas A. Ravier.

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Le rebelle McEnroe

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Thomas A. Ravier

Un récit qui commence par « sentimentaux s’abstenir », comme Le Scandale McEnroe , de Thomas A. Ravier ne peut être que réjouissant. A recommander pour combattre les automnes délétères, et comme cadeau de Noël à moins de 15 euros. Il ne s’agit pas de nostalgie, ni de se remémorer un certain 9 septembre 1979 - Ravier avait 9 ans - où « à New York, McEnroe, vingt ans, remporte sur un ange blond échevelé son premier titre ». Il n’est question ici que de présent, et de présence, celle d’un « amateur supérieur » inspiré, « portant pour quelques illuminés le souvenir mobile de ces jours heureux où le corps n’était pas une équation à résoudre au plus vite, un foyer numérique, une ténébreuse affaire, un calcul savant dispendieux, mais, au contraire, ce rappel de toutes nos facultés ».

[...] Et la poursuite, avec Thomas A. Ravier, de la figure solaire de John McEnroe, « un mousquetaire endiablé qui emballe la narration », est un excellent antidote [au lugubre, au mortifère]. Ravier lui aussi convoque ses écrivains de prédilection, dont Rimbaud, Artaud, Nabokov, Céline, Sollers - avec notamment l’apparition de McEnroe dans Femmes - et le Morand de New York.

Car il faut aimer New York - « la violence de la ville est dans son rythme », dit Morand - pour aimer McEnroe : « Il a croqué dans la pomme. La police des moeurs, prude ou provinciale, ne l’aimera jamais vraiment. » Il faut être fou de jazz - Ravier dédie son livre à Max Roach - sans doute plus encore que de rock, dont McEnroe se dit fan. Il faut enfin rechercher, toujours, ce qui contredit la lourdeur, l’hypocrisie, le « roman officiel ». Quoi de mieux alors que ce « miraculé de la verticalité émotive », que son « excentricité accentuée » pour « s’immuniser contre le travail d’uniformisation romanesque » ?

Pourquoi un certain public a-t-il détesté ce « poupon délinquant exaspérant », ce gaucher volant sur le court ? Parce qu’il n’était pas, physiquement, un très bel athlète ? A cause de ses colères, de ses invectives, des insultes au public, à l’arbitre, de son doigt levé - « fuck you ! » -, de sa tête de sale gosse sorti d’une BD à la Peanuts ? Pas du tout. La vraie et seule réponse a été donnée depuis longtemps par Flaubert, en une phrase qu’on devrait passer en boucle, à la télévision, sur Internet, comme un perpétuel sous-titre vengeur : « Plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style ».

Josyane Savigneau, Extrait de Le rebelle McEnroe contre Bambi Jackson, Le Monde du 01.12.06.

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Tempête sur le court

Tout le monde se souvient de ses colères, de ses combats homériques face à Björn Borg ou à Jimmy Connors. John McEnroe a marqué à jamais le monde du tennis avec son service volée, sa tignasse, son bandeau rouge vif. Thomas A. Ravier lui consacre aujourd’hui un petit livre, dédié au batteur de jazz Max Roach, où il brosse avec brio son air de « d’Artagnan dépenaillé et préhistorique », de « mousquetaire endiablé qui emballe la narration ». Sous sa plume, ce natif du Queens, à New York, se cabre, hurle, s’agenouille. Ravier rappelle que John McEnroe, qui ne triompha jamais sur la terre battue de Roland Garros - personne n’a oublié la fameuse finale perdue face à Ivan Lendl -, avait explosé sur le gazon de Wimbledon en 1977, en pleine vague punk.

Jeune tennisman qui préférait réfléchir au jeu plutôt que de s’entraîner, le gaucher allait rapidement imposer sa rage, sa vitesse, sa force de frappe. « McEnroe est un paresseux, un paresseux inspiré, ardent, convaincu, tout ce qu’on veut : il ne se complique pas, il ne participe pas. Il ne se laisse convaincre que si cela l’enchante », écrit judicieusement Ravier. Doué pour la formule qui claque comme un smash, ce dernier étaye son propos en citant Nabokov, Nietzsche, ou le critique de cinéma Serge Daney, mais aussi, à tout bout de champ, son maître et éditeur Philippe Sollers.

Le scandale McEnroe tient à la fois de l’essai, de l’ode ou de l’éloge. Qu’il est bon d’entendre à nouveau parler de cette éternelle victime d’une injustice, le doigt tendu vers un juge fautif, dont le leitmotiv était d’aller vers l’avant, toujours vers l’avant !

Alexandre Fillon, Lire, décembre 2006.

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Colères

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Humour

A consulter

McEnroe sur wikipedia
McEnroe dans tous ses états
McEnroe : photos

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Autres livres de Thomas A. Ravier

Les aubes sont navrantes

Résumé
« Je sais que d’habitude ceux qui ont fait ces choses ne le disent pas, ou que ceux qui les racontent ne les ont pas faites. Je les ai faites. Il aura suffi d’une nuit à verser mon poison dans les rues pour fixer en moi cette idée. J’importerai de mon adolescence des rêves de chaos inachevés. Je serai personnellement ce désordre plastique.
Je voulais entraîner le monde visible dans sa chute. Je voulais dévorer Paris. J’étais devenu comme ce poulpe, c’était ma nature, tout sauf de la colère : je crachais. Mon corps était à lui seul un luxe considérable. Nous bondissions. Et c’était suffisant.
J’achève ainsi l’ère de ma jeunesse : en rythme, dans le secret heureux de ma main. Oui, je fus ce monstre-là. J’aurai fait de Paris mon festin.
 »
Thomas A. Ravier.



C’est un roman d’apprentissage très singulier, ce quatrième livre de Thomas A. Ravier, Les aubes sont navrantes. Dans un style qui sait mêler élégance et violence, qui a la rapidité des déambulations nocturnes du jeune narrateur dans Paris, Thomas Ravier entraîne un lecteur conquis aux côtés de porteurs de bombes d’un genre particulier, les tagueurs. Ceux qui ont lu, voilà deux ans, dans la NRF (n° 567, Gallimard), un texte de Ravier sur le rap, « Booba ou le démon des images », connaissent son goût pour les « rapprochements qui n’ont pas lieu d’être et, immédiatement, une apparition, vénéneuse, rétinienne, brusque, brutale, impossible à se retirer de la tête : quelque chose a été vu ».

Il ne s’agit pas ici de parler cette « langue du bitume », mais de l’inscrire. Et avant tout de signer, d’apposer son nom, sa marque, sur les murs, les rames de métro, les monuments même. Pas vraiment pour saccager, détruire, comme le croient ceux qui voient dans les tagueurs des « monstres ». Mais pour dévorer la ville. « Il s’agit d’un duel », dit l’auteur dans un « avertissement ». « Un duel avec Paris. Dans l’allégresse. » Tous les amoureux de cette ville ne peuvent que se sentir complices du narrateur, même si ses virées nocturnes ne sont pour eux qu’un rêve, à jamais inaccompli : «  C’est la nuit, vous ne faites pas tellement d’efforts, vos membres ne réclament rien, n’exigent rien ; et c’est comme ça que, à la manière d’un nageur emporté par le courant, on se retrouve à l’autre bout de la ville, sans avoir seulement le sentiment de la marche, la notion claire de son propre déplacement. »

On suit le jeune héros de ces Aubes... avec passion. Ces cagoulés porteurs de bombes, d’aérosols aux mille couleurs, forment une société secrète, avec ses intrépides, ses inconscients, ses timides. Un peu d’amitié, de sexe. Beaucoup de rivalités. Leurs étranges nuits finissent parfois au poste de police. Voire en prison. Mais, au fond, le narrateur n’est pas vraiment des leurs. Son activité de tagueur n’est qu’un passage, et la métaphore de son vrai destin : « Lorsqu’on est devenu cette étrangeté (j’écris tagueur mais je pense écrivain), les surprises sont permanentes, les brasiers multiples, les exagérations naturelles. » [...]

Josyane Savigneau, extrait de Des destinées étranges, très peu sentimentales, Le Monde du 21.10.05.

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Résumé
« Pourquoi Proust ayant livré et remporté une guerre française impitoyable contre sa mère doit-il être plus que jamais imposé comme l’auteur désespéré d’une oeuvre qui célèbre un culte maternel inguérissable ? » — Thomas A. Ravier

L’analyse de Marc Pautrel, 2007

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Portfolio

  • McEnroe (1979)
  • Borg et McEnroe (1980)
  • Thomas A. Ravier
  • Portrait du joueur (dessin de Martin Veyron)
  • Jacques Secrétin

[2C’est moi qui souligne. A.G.

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5 Messages

  • D. | 10 novembre 2007 - 15:47 1

    En fait, cette analyse du match Borg-McEnroe - ou plutôt, cette mise en roman magistrale, comme une mise en boite, parce que c’est là, sous la main (hier soir, dans Carnet de nuit, la phrase de Proust notée par Sollers :

    Il arrive souvent qu’à partir d’un certain âge, l’oeil d’un grand chercheur trouve partout les éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l’intéressent. Comme ces ouvriers ou ces joueurs qui ne font pas d’embarras et se contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de n’importe quoi : cela fera l’affaire.

    cette mise en roman, donc, la vision du Borg perdant, embourbé par les ondes de sa femme qui veut qu’il gagne mais surtout qu’il perde est l’exact contraire du concert de Bach à Venise, où Louise s’envole, p. 651 :


    "Magie noire... Contre la magie blanche du clavier... Je sens que Louise faiblit un peu, devient mécanique... Alors, j’y vais, moi aussi... Je m’en mêle... Avec le fantôme de Cyd... Je lui envoie un paquet d’ondes de bénédictions... Corde raide... (...) Elle replonge, elle est dans sa nuque... Elle a gagné..."


  • D. | 10 novembre 2007 - 10:47 2

    Merci pour le compliment, au fait. Mais j’avoue que votre revers déborde toujours plus vite dans les angles...


  • D. | 10 novembre 2007 - 00:05 3

    On pourrait ensuite, pour continuer de dériver, relever tous les extraits, plus nombreux encore, où Sollers a affaire à son propre crâne - à commencer par ce très bel extrait de Portrait du Joueur... C’est sur ton crâne que tu tapes ! Surplombe-toi !

    La comparaison de Secrétin avec les échecs est belle, oui, et bien dans le sujet.


  • A.G. | 9 novembre 2007 - 23:27 4

    Avec vous pas besoin de tie-break l’échange peut durer sans qu’on tranche (ni vainqueur, ni vaincu). Merci pour la qualité de la« relance ».
    Vous avez, en lecteur averti, eu raison de rappeler que le tennis occupe, physiquement et métaphoriquement, une place importante dans de nombreux livres de Sollers (et même dans des souvenirs en apparence anecdotiques : Sollers n’évoque-t-il pas, peu après sa mort, « Derrida, alors tout à fait inconnu, roulant en 2CV, raquette de tennis sur la banquette arrière. Pas du tout l’air d’un philosophe : beau, subtil, dissimulé, extraordinairement minutieux. » JDD, 31 octobre 2004.).
    Comme l’écriture dont il est la métaphore, le tennis suppose la technique et l’oubli de la technique : c’est un art, un art de la guerre, et d’abord de soi contre soi.

    1.Portrait du joueur.

    Extraits : .
    « Allez, allez, on rattrape ! .
    Je cours, fin du rebond, j’y arrive, juste un petit coup, balle amortie dans le coin gauche, revers le long de la ligne...
    — Pas mal ! .
    Ca fait une heure et demie que je me démène sur le court... Deux heures de leçon sévère tous les deux jours. Respiration et transpiration. Pour me faire battre. Pour bien sentir les bords, les erreurs. « Tournez-vous ! » - « jambe gauche ! » - « Jambe droite ! » - « Plus souple »-« Reculez ! » - « Attendez ! » - « Maintenant ! » - « Cassez bien le bras droit pour servir, raquette derrière la tête ! » - « Vous lancez la balle trop devant ! » - « Pas assez haut. » - « C’est mieux. » - « Faute de pied. » - « Attention au poignet. » - « Modifiez la prise. » - « Ne frappez pas ! » - « Prenez la tout de suite ! » - « Maintenant ! » - « Le bras en arrière ! » - « De profil ! »-« Dégagez ! » - « La raquette plus bas ! » - « Maintenant ! Maintenant ! »....

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    Portrait du joueur (dessin de Martin Veyron)

    - Votre revers est meilleur. .
    Normal, le coup droit doit être ralenti par trois heures passées à écrire. Ankylose et torsion. Il faut courber dans l’autre sens. Décontracter. Décroiser. On entend ou on n’entend pas le bruit qui convient, claquement sec, justesse et volonté du retour, de l’attaque. Plein des cordes tendues, jambes fléchies, poitrine en avant, regard baissé prémonitoire... On se traite comme une sculpture en mouvement, on se perçoit du dehors, on est juste à côté de so, sommeil hyper-éveillé, forêt des réflexes... ». [...]
    « — Allez, on rattrape ! .
    C’est ça... Rattraper, renvoyer, attaquer, frapper... Le temps manqué, gaspillé, avec des balles aux quatre coins de l’espace, rose des vents de l’espace, raquette des pages avec ses cordes bien serrées de paragraphes et de lignes. Coupes rasantes, tangentes, interventions dans les angles. Lobs, volées, conscience des couloirs, du filet, des hésitations ou lenteurs de l’adversaire, et cet adversaire, pauvre con, c’est bien entendu toi-même, comme toujours et partout, selon le vieux stéréotype toujours neuf, terrible, sans cesse à redécouvrir dans les dérapages, les ratages, les creux, la fatigue et les poussées successives de la mort qui vient vers toi, de l’autre côté de toi, bélier rouge-noir invisible, obstiné, vengeur, sourd dans ses coups sourds, cherchant à travers toi à réaliser sa jonction avec l’air que tu détournes encore mécaniquement à ton profit, ton îlot usurpateur de souffle. Il te rejoindra, le bélier, le pont , il se rejoindra. Aussi vrai que tu n’aurais pas dû être là. Pas plus que quiconque. Personne. Pas un seul. Et tu as intérêt à t’agiter un peu, gros cul, avant d’aller t’évanouir, comme tous les figurants, dans le vestiaire des ombres, de prendre ta douche de néant dans la moisissure et l’oubli. Tu as intérêt à courir sec et à viser juste, à te surplomber de toutes les façons possibles et dans tous les sens, avant la raideur qui t’attend, bouche ouverte et dents bien visibles. Tape dans la balle comme si c’était ton crâne, à présent. Ton minuscule crâne en train de s’éloigner comme un satellite en dehors du champ magnétique où tu as un corps. Vertèbres, moelle épinière, fémurs et tibias... Eh bien , dansez maintenant... « Allez, on rattrape ! » Impossible de tricher, là, sur le ciment vert... ».

    2. Les samouraïs.

    Guerre contre soi-même, le tennis suppose quand même un adversaire (sinon c’est le mur, vite lassant !). Il peut se pratiquer à deux, voire à quatre. Beauté du double ! .
    Dans Les samouraïs, Julia Kristeva décrit un double un peu particulier : Hermine et Hervé (Sinteuil-Sollers) sont opposés à Aurélia et Olga (Kristeva). Un homme, trois femmes.
    « Hervé : jeu de jambes super-rapide et un revers bombardé qui n’épargne personne. Mais il est irrégulier et parfois son coup droit lui échappe : une fusée s’arrachant à la gravitation. » [...]
    Olga, l’Ecureuil (qu’on ne confondra pas avec ce « Castor » de Simone de Beauvoir) « a envie de prendre l’initiative. Courir, frapper, esquiver, les désarçonner tous, bloquer leurs gestes, réduire leurs raquettes à des cuillères à yaourt. Allons, du souffle ! »
    Pour Olga, « le tennis est un art martial. La presse le dit à sa façon en s’émerveillant devant le « réflexe du tueur » chez tel champion de Wimbledon ou de Flushing Meadow [Connors ?]. Olga l’a compris en prenant quelques leçons de karaté avec Pierre-Louis - ami et fervent collaborateur de Maintenant [càd. Tel Quel], poète à ses heures et champion de France », « elle s’amuse de la ressemblance entre le « rebond-frappe » et l’attaque à main nue dans le combat de budo. Même alternance de concentration et de relâchement mesuré, même timing entre la saisie de soi et de l’adversaire, et cette échappée inconsciente mais décisive du geste physique - le coup de raquette : à gauche ? à droite ? plus haut ? plus bas ? - qui va toucher et défaire le jeu de l’autre. Des autres. Pierre-Louis était d’ailleurs formel : les meilleurs tennismen américains et suédois s’entraînaient aux arts martiaux.
    — Pour moi, il y a un moment essentiel du jeu, expliquait-il. Vous devez vous glisser dans l’instant précis où l’attaque de l’adversaire n’est pas encore clairement formulée mais reste dans son esprit à l’état d’intention. Tout est là : saisir l’instant où la conscience de l’ennemi décolle de ses mouvements. En termes techniques : saisir le maai temporel. Cela vous permettra de mesurer en pensée et en geste la véritable distance entre votre adversaire et vous, ce qu’on appelle maai spatial. Sachez-le, car pour un joueur âgé comme pour une femme, qui a moins de force, cette évaluation est primordiale. Elle compense le manque d’énergie. La violence se transforme en calcul impensé, autrement dit en rythme, et décide de la victoire.
    Ces raffinements paraissaient à Olga tout à fait « structuralistes ». Quel art de couper les cheveux en quatre, y compris dans la guerre ! »
    « Olga ne pense évidemment à rien. Il lui semble simplement vivre un temps démesuré : des fractions d’instants soufflés, chargées de rage et de retenue. L’énergie devenue temps infinitésimal. Le tempps incarné en violences ponctuelles et reliées. Ses muscles la portent au filet et au fond du court, revers ou coup droit, non, elle laisse filer la balle à Aurélia, voici un instant vide en face, côté Hervé : rebond - frappe ; côté Hermine : rebond - smash. Aurélia se tient en arrière. Olga monte au filet : intervalle, volée, smash. »
    « Le jeu à quatre quadruple l’énergie de l’Ecureuil. Tout ce que son corps compte de n ?uds, d’articulations et de cartilages, où s’amassent des flux comprimés, s’éveille maintenant et vibre. Rage hypnotique, Olga ne ressent aucune haine. Simplement, elle ne supporte pas d’être mise hors jeu, et si quelqu’un a pensé (ne serait-ce qu’une seconde) l’écarter du quadrille, ce quelqu’un réalisera immédiatement qu’il a eu tort.
    Une énergie n’est disponible que lorsqu’on réussit à l’orienter. La raquette se transforme alors en arme de combat, la balle jaune devient cartouche, le bras de l’adversaire s’aplatit. Qui est l’ennemi ? Ceux de l’autre côté du filet : Hermine, Hervé. Aurélia aussi, car Aurélia aime bien ravaler l’Ecureuil, en faire une ramasseuse de balles. Protège-moi, mon Dieu, de ma partenaire, je me protègerai de mes ennemis ! Aurélia, Hermine, Hervé. Trois contre une. Si elle n’est pas mise hors jeu, elle va les écraser. Seule une colère blanche est à la mesure de la haine qui n’explose ni n’implose, mais frappe juste. Il n’y a que la colère neutre qui sache mesurer ses coups.
    — Tu n’as jamais aussi bien joué.
    Hervé ne la reconnaissait pas, Olga n’avait jamais su être une partenaire intéressante, ils se contentaient d’habitude de renvoyer sa balle, le moindre passing-shot d’Hervé arrachant sa raquette de pauvre femme.
    — Quarante-trente. Une fois de plus, jeu pour nous ! triomphe Aurélia. On vous a eus. » (Les samouraïs, Fayard, 1990, p.155-159).

    3. Digression (en apparence). Du tennis au tennis de table.

    La Chine n’a pas beaucoup de joueurs de tennis de premier plan (pas encore !), mais les Chinois excellent au tennis de table. Toute personne qui veut connaître la Chine devrait y être attentive. J’ai eu la chance de pouvoir faire venir en France, il y a quatre ans, une jeune joueuse chinoise qui est parmi les meilleures évoluant dans l’hexagone (en plus, elle m’a éclairé sur le roman de Sollers Nombres en m’en traduisant les caractères chinois) et j’ai eu la joie de la voir battre, assez aisément, pas plus tard que mardi dernier, notre triple championne de France, Carole Grundisch.
    Pas de doute : la Chine est bien la première puissance mondiale !

    Un peu d’histoire. On sait que quand la Chine décida en 1971 de rompre son isolement international et d’inviter Nixon à Pékin, cela commença par la « diplomatie ping-pong ». On sait moins par quels détails cette subtile diplomatie se mit en place.
    Lors des championnats du monde de tennis de table qui se tiennent au Japon en 1971 (un Français y bat tous les meilleurs joueurs mondiaux), l’atmosphère est lourde - en raison du contentieux sino-américain - entre les délégations des deux pays. Elle manque même de tourner au drame lorsque, un matin, le capitaine de l’équipe américaine se trompe de bus et monte dans celui de l’équipe chinoise. Les chinois se demandent s’il s’agit d’une provocation. Finalement c’est Zhuang Zedong, le triple champion du monde chinois qui décrispe la situation en venant s’asseoir à côté de l’Américain. Les deux hommes engagent la conversation et, à la descente du bus, Zhuang offre à l’Américain une peinture sur soie représentant un paysage de Huangshan, devant des photographes incrédules. Le lendemain, la photo fait le tour de la planète.
    Aussitôt après, l’un des responsables de la délégation américaine, mandaté par Nixon, vient remercier le capitaine chinois et formule le v ?u que l’équipe américaine soit invitée à faire une tournée en Chine.
    C’est chose faite en avril 1971. L’équipe des Etats-Unis rencontre à Pékin son homologue chinoise (sous le signe de l’ « Amitié ») et, malgré la volonté des Chinois de ne pas humilier leurs adversaires, perd par 13-0. Ce match de tennis de table a été le premier pas vers l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays. En octobre, la Chine entre à l’ONU. En février 1972, Nixon est à Pékin.
    Evidemment, il ne s’agissait là ni d’« amitié » ni de « manipulation des sportifs par les politiques » comme l’ont dit des esprits angéliques, mais de la mise en application subtile de L’art de la guerre  !


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    Jacques Secrétin

    Jacques Secrétin, champion français de tennis de table (gaucher, 235 médailles, 65 fois champion de France en simple, double et par équipes !), raconte cela à merveille dans son livre Je suis un enfant de la balle (février 2007, éditions Jacob-Duvernet).
    Je lui ai récemment consacré un article que j’ai appelé « Jacques Secrétin, stratège chinois ? » J’en cite la fin, c’est-à-dire que, pour l’essentiel, je le cite :

    « Deux pages cependant me semblent magnifiquement résumer la personnalité de Jacques Secrétin et - n’ayons pas peur des mots - sa "philosophie en acte".
    Leur titre : « Le plaisir du jeu ».
    A lire ces pages, pour qui connaît un peu les stratèges chinois et leur « art de la guerre » (Sun Zi, Ve siècle avant J-C), on ne peut qu’être admiratif.
    Les voici (c’est moi qui souligne) :
    « J’aime les paris. Je suis joueur dans l’âme. Entre 15 et 20 ans, je ne vis que pour le plaisir du jeu. Gagner des médailles d’or, d’argent ou de bronze ne m’intéresse pas tant que cela : j’en ai déjà accumulé quelques dizaines depuis mon plus jeune âge.
    Loin d’être obsédé par la médaille que me rapportera une victoire, j’envisage plutôt chaque match comme une étape d’un grand jeu de stratégie. Durant toute cette période, je m’attache ainsi à transposer au niveau européen, puis au plan mondial, la tactique que j’ai élaborée pour me défaire des vieux briscards du championnat de France. Quand je rencontre un joueur pour la première fois, mon objectif est de lui prendre un set. J’essaie ensuite de lui en prendre deux. Et je finis par le battre. Une fois que j’ai battu quelqu’un, je ne perds quasiment plus contre lui. J’ai mémorisé ses spécificités, j’ai enregistré sa façon de jouer, sa façon d’être, son comportement... Et quand je le rencontre à nouveau, cette belle machine qu’est le cerveau humain va rechercher les données dans le casier correspondant.
    C’est comme une partie d’échecs : pour prendre position sur le plateau, il faut prendre possession du cerveau de l’adversaire, tenter d’avoir une emprise mentale sur lui. Tout cela dépend de divers paramètres : il faut deviner si le joueur adverse est en forme ou non, estimer son taux d’agressivité, évaluer son intelligence de jeu, cerner sa tactique... Une fois qu’on a compris tout cela, sans se dévoiler totalement, on peut porter l’estocade. Ce jeu du chat et de la souris peut alors devenir très jouissif. C’est une forme de manipulation purement intellectuelle et plus du tout physique.
    A partir du moment où un adversaire ne pose plus de problème, je passe à un autre système de jeu. Je veille cependant à ne pas devenir hautain ou irrespectueux, même si je sais que je le battrai facilement à l’avenir. Le respect de l’individu est très important pour moi : ce sont mes parents qui m’ont enseigné cette valeur. Ils ont toujours été très humanistes, très ouverts et ils m’ont transmis ce respect des gens qui est devenu le moteur de ma vie. Cette forme de tolérance est malheureusement parfois à l’opposé de la compétition de haut niveau.
    J’essaie aussi de prendre plaisir aux entraînements. Ce n’est pas toujours facile. Recommencer sans cesse le même exercice est aussi rébarbatif que d’enfoncer des clous au marteau : on a l’impression de répéter un geste sans en voir la finalité. Or, pour moi, le tennis de table est un jeu davantage basé sur la finesse psychologique que sur la prouesse physique.
    Quand on donne un exercice à faire, je n’hésite pas à l’adapter à mon jeu, comme mon père me l’a appris. Je n’applique pas littéralement les consignes. J’interprète tout en fonction de mon propre jeu, qu’il s’agisse du placement de balle, de la hauteur, ou des différences de niveaux... Je tâche d’intégrer en même temps la tactique et la psychologie - ce que n’apprécie pas l’entraîneur - et je me motive toujours en essayant de garder la balle en jeu le plus longtemps possible.
    A un haut niveau, tout le monde s’entraîne de la même façon, selon les mêmes plans d’entraînement... C’est la maîtrise psychique qui fait la différence. Cette idée me guidera tout au long de la carrière. Quels que soient les schémas qu’on voudra m’imposer. Quelles que soient les rébellions que je devrais mener. » (p.39-41). »

    Le tennis de table n’a pas été inventé en Chine mais en Angleterre à la fin du XIXe siècle. En Europe donc. Saura-t-on s’en souvenir ?

    Suis-je vraiment sorti du sujet ? A chacun ses dérives.


  • D. | 9 novembre 2007 - 10:14 5

    Sollers, mine de rien, aura parlé de tennis au moins dans Femmes, Portrait du Joueur (sauf erreur), Le coeur absolu, et, je redécouvre ce petit livre fabuleux trop vite lu, Carnet de nuit. - C’est toujours très beau et très juste (si vous jouez au tennis, vous le sentez), voilà encore un des thèmes secondaires inattendus de cette gigantesque oeuvre secrète, au noir en plein jour. Secondaire, mais essentiel, puisque c’est toujours d’une leçon de style et de vie qu’il s’agit ("Il faudrait écrire comme ça...")

    Sur le tennis, il y a évidemment Grozdanovitch, mais c’est une tonalité plus camusienne (renaudcamusienne) je dirais - nostalgie douce, autre style, moins électrique - et le Deleuze de l’Abécédaire, plus inspiré sur Borg que sur le Baroque...

    Voir en ligne : Grozdanovitch