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Le libertin métaphysique

mise à jour le 13-05-12

D 23 janvier 2007     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Gabriel Matzneff au Jardin des Plantes, devant sa statue favorite (été 2011)
(photo par Véronique Bruez) Site
Gabriel Matzneff
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Gabriel Matzneff est un écrivain à part, inclassable. Ses goûts, sa vie, ses références littéraires, ses convictions brouillent les repères. Il passe pour un écrivain "sulfureux" mais pourquoi et de quoi s’agit-il ?

Philippe Sollers : « Ce qui irrite le conformisme ambiant chez Matzneff, je sais bien ce que c’est : sa sérénité, son honnêteté, son refus de tricher en exposant ses contradictions. Mêler, comme il le fait, le sexe à la prière, par exemple, provoque immédiatement le comble du malaise. C’est un bon test, je crois, pour discerner les esprits vraiment libres, libres de tous côtés. »

En 1981, Matzneff publie ce qui est peut-être son plus beau roman Ivre du vin perdu. Sollers le défend dans Le Monde.

Le libertin métaphysique

Où en est le libertin aujourd’hui ? Existe-t-il encore, ce héros douteux dont la vie agitée est fondée sur le renversement des valeurs, la critique permanente, au nom de la vérité sexuelle, de l’hypocrisie des temps ? Mais oui, le revoilà bizarrement parmi nous, plus aigu et corrosif que jamais, transformé à la mesure des changements récents. La loi ayant déplacé son réseau de contraintes et de surveillances, le libertin, celui qui veut faire un avec la liberté, suit la loi à la trace, devient sans cesse comme son ombre, quelqu’un d’autre. Casanova, Don Juan, sont bien obligés de s’adapter. Leur adepte le plus souple, le plus déterminé, le plus complexe s’appelle maintenant, à la russe, Nil Kolytcheff. Une figure endiablée qui mérite de passer à la postérité comme le jeu brillant et mortel encore possible au dessus de nos jours soucieux et moroses. C’est là, il me semble, la grande réussite du dernier livre de Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu : être personnellement à la hauteur du mythe, le ranimer, le renouveler.

L’hypothèse dissimulée du diable

C’est un être à part. Tour à tour sublime, comique, enfiévré, froid, pathétique, étroit, sentencieux, avide, désintéressé, drôle, lyrique, mystique, lucide, mais voué à une action fixe, enchaînante, qui occupe tout son temps, toute son énergie. Rien de plus disciplinaire, en un sens, que le libertinage. "J’ai peu d’argent et beaucoup de temps libre." Mais ses caractéristiques sont désormais retournées. Que faire quand la loi est athée ? Réintroduire Dieu, ou du moins son trouble. Quand le sexe est décrété fadement naturel, objet de science et de théorie, catégorie de l’épanouissement gérable ? S’appuyer sur l’hypothèse dissimulée du diable. Quand les corps se prétendent libérés, libérables ? Défendre la passion, la possession, la jalousie en même temps que la dépense, la prodigalité, la répétition étourdissante, l’excès. Quand l’adulte moderne des sociétés développées (comme on dit) est devenu pratiquement maître des échanges physiques qu’ils soient d’ailleurs hétéro ou homosexuels ? Réinventer la transgression, le scandale, en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la Loi : la chasse aux mineurs. Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. Je vois que cela a lieu. J’essaye de comprendre cette fantaisie obstinée, peinte par ses illustrateurs comme un paradis.

Etrange recherche qui consiste à introduire la sexualité précisément là où elle est censée ne pas exister (la pureté de l’enfance !). Par tout un pan de son roman, Matzneff nous décrit ce qu’il appelle lui-même la "secte philopédique" dont il étudie sans complaisance les obsessions, les manies, les joies baroques, les terrains privilégiés (autrefois l’Afrique du Nord, maintenant Ceylan et les Philippines, Manille). Rodin, porte-parole des amateurs exclusifs de jeunes garçons, développe à travers le livre sa vision prostitutionnelle misérable et grandiose. Comptabilité frénétique dans la ligne méticuleuse (le crime en moins). Du Sade des Cent vingt journées. La pédérastie allusive de Gide, les "vivantes racines heureuses" des Nourritures terrestres sont ici dépliées, déployées, industriellement décrites. On dit tout de la façon la plus crue et en même temps avec une innocence ravie. Rodin constitue un "type" documentaire de premier ordre et c’est vrai qu’il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril.

L’immense théâtre pervers

Mais le roman va beaucoup plus loin que ce qui pourrait rester, somme toute, un reportage amélioré sur une particularité, une marge. En effet, le libertin principal et "sentimental", Nil Kolytcheff, Gabriel Matzneff par lui-même, a une prédilection pour la "jeune débutante" (entre ici la voix de Leporello chez Mozart). La voici. Quinze ou seize ans, dix-sept au plus, lycéenne, entrant dans la circulation de l’immense théatre pervers qu’est la société. Je crois que c’est la première fois, en littérature, qu’une telle somme d’observations, de sensations, de notations nouvelles sont accumulées sur un sujet, c’est pour une fois le cas de le dire vraiment, vierge. Matzneff est le premier chroniqueur précis de cette situation. C’est étonnant, détonnant, superbe. Mères de tous bords, mère féministes, surtout, tremblez désormais pour vos filles !

Il y a là un portrait étourdissant, Angiolina, grand premier rôle d’une distribution étincelante (on ne les compte plus, le catalogue s’enflamme). La performance devient simultanément une prouesse de langage, la débutante en question ayant un don épistolaire particulier, sur qui nous vaut des échantillons dignes de La Religieuse portugaise en plus frais. Elles défilent, elles s’emballent, elles deviennent des femmes en cours de route (c’est-à-dire, assez vite, des "drogues dures", des calculatrices de ressentiments). La courbe par laquelle Angiolina, par exemple, passe du lyrisme érotique le plus échevelé, confondant les tu et les vous, à la froideur agressive est magistralement dessinée. Et d’une vérité glaçante. C’est la même bouche qui gémit ou qui hurle (excellent éclairage sur la crise paranoïaque féminine) et qui, plus tard, laisse calmement tomber au séducteur transi : " Quand vous vous suiciderez, prévenez-moi, ça fera un scoop super ".

Matzneff s’étonne qu’une toute jeune fille puisse ainsi évoluer rapidement d’un pôle à l’autre. Il semble stupéfait que la haine succède à l’amour. Moi, c’est son étonnement qui m’étonne. C’est évidemment fatal. Il faut l’accepter jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la parution de la Commandeuse. L’embarquement pour Cythère se transforme immanquablement en bal des vampires. Sauf bond dans la transcendance à deux, numéro de voltige fort difficile, mais qui obsède notre héros, lequel ne manque pas de hanter les églises orthodoxes, d’allumer quelques cierges en passant, de regretter sa femme, qui s’appelle ici Véronique (elle l’a quitté, elle a disparu, elle est devenue infirmière ou lesbienne, variante gauchiste de l’opéra). Je parlais des Mères. Elles sont là, en effet, elles et non pas les Pères, comme nouvelles gardiennes de la Loi. Il est bien clair que nous sommes, désormais, en pleine réglementation matriarcale. Les jeunes filles, les toutes jeunes filles de Matzneff, en parlent souvent, de leurs mères, à leur amant-Faust intrépidement décidé à défier leur pouvoir. Matzneff a beau jeu de vitupérer contre la "cage familiale" (ce petit camp de concentration plus que jamais barbelé). Contre "la jalousie, la bêtise, la méchanceté des parents". Indirectement, ses aventures nous laissent entrevoir un grand enfer mécanique, pas celui de "Familles, je vous hais", un nouvel enfer, un cercle plus bas (les choses se sont donc aggravées ? La misère des couples est plus grande encore ?). Les filles s’échappent un moment, pas longtemps...

La dernière société secrète

"Il faisait de la philo avec l’une, du français avec l’autre, du latin avec une troisième, l’amour avec toutes." L’art libertin consiste à ne pas se perdre dans cet emploi du temps libre super-occupé. A éviter que les actrices ne se croisent dans les escaliers. Le grenier du séducteur est une sorte de temple païen (mi bouddhiste, mi orthodoxe), mais c’est aussi, à chaque instant, le risque du vaudeville. Quand la situation est inextricable, au monastère ! C’est-à-dire, aujourd’hui en cure de désintoxication en Suisse (le libertin doit rester en forme, c’est là son principal souci, pathétique là encore, et un peu ridicule). Cache-cache, chassés-croisés, raids aux Philippines (ah ! Le parc de Rizal à Manille !), retour à la Piscine Deligny, au jardin du Luxembourg... et de nouveau les lycéennes : Anne-Geneviève, Karin, Sarah... Menaces des familles. " Nous allons assister au retour du puritanisme et à son triomphe. Aussi aurons-nous plus que jamais besoin de nos masques, qu’ils soient de velours ou de fer. » Ou encore : " Nous formons la dernière société secrète, nous sommes les carbonari de l’amour. Persistons dans cet état, le paradis est une chasse réservée ". Trahison des filles (pas toutes), une de perdue, dix de retrouvées, étrange nostalgie du héros pour un bonheur stable...

Le sexe et la prière

Ce qui irrite le conformisme ambiant chez Matzneff, je sais bien ce que c’est : sa sérénité, son honnêteté, son refus de tricher en exposant ses contradictions. Mêler, comme il le fait, le sexe à la prière, par exemple, provoque immédiatement le comble du malaise. C’est un bon test, je crois, pour discerner les esprits vraiment libres, libres de tous côtés.

La question finale que pose le libertin métaphysique est en effet celle-ci : existe-t-il des athées qui le soient autrement que par puritanisme inconscient, par effroi de voir s’agrandir les limites de leur jouissance ? Et d’autre part : y a-t-il des consciences religieuses qui le soient autrement que par peur et refoulement de la sexualité ? Tout le problème du sens et non-sens de la vie, de la mort, est là, et personne n’y échappe. Voici donc le nouveau journal du séducteur. Un Danois, un Espagnol, un Italien, un Autrichien (Mozart), un Franco-Russe... Allons, Français, encore un effort.

Philippe Sollers, Le Monde, 25 septembre 1981

Gabrile Matzneff a publié dans la collection L’Infini :
Calamity Gab,
Les Soleils révolus (Journal 1979-1982),
La passion Francesca (Journal 1974-1976),
La prunelle de mes yeux,
Mes amours décomposés (Journal 1983-1984),
Les demoiselles du Taranne (Journal 1988).

*

Ivre du vin perdu :
Ce que Gabriel Matzneff disait de son livre

"Un créateur est le dernier à savoir ce qu’exprime sa création", écrivais-je en 1974 dans la préface des Moins de seize ans. Du moins peut-il tenter de définir ce qu’il désirait qu’elle exprimât.
Avec Ivre du vin perdu, j’ai voulu écrire un roman sur le temps ; sur la passion et la mémoire de la passion ; sur l’obsession du nevermore ; sur la nostalgie paradiasiaque. Le personnage cardinal, autour duquel tout le roman s’organise, est Angiolina. Quand l’histoire débute, elle a vingt-trois ans, c’est déjà une femme, une adulte, mais c’est telle qu’elle était entre quinze et dix-huit ans, durant les trois années d’amour-passion qu’elle a vécues, adolescente, avec Nil, qu’elle surgit sans cesse dans le cours du roman, fantôme tendre et cruel, spectre tenace, souvenir obsédant, visage inexorcisable.
Plus jeune, j’eusse été incapable d’une architecture romanesque aussi complexe, et élaborée. J’aurais, de façon linéaire, raconté la rencontre de Nil et d’Angiolina, leurs amours, leur séparation. Comparées à celles de mes trois premier romans, la construction et l’écriture de Ivre du vin perdu marquent un progrès considérable. Certes, un auteur nourrit toujours une tendresse particulière pour son dernier enfant, mais - tout parti pris paternel mis à part - il me semble évident que Ivre du vin perdu est le plus accompli de mes romans, et ceux d’entre les critiques qui ne le voient pas, ou affectent de ne pas le voir, sont des gens bien légers, ou d’une divertissante mauvaise foi.
On a dit - je l’ai lu dans plusieurs journaux - que j’écris toujours le même livre, et qu’il n’y a rien dans Ivre du vin perdu qui ne se trouve déjà dans mes douze ouvrages précédemment publiés. Ce grief mérite qu’on s’y attarde. Il est en effet exact qu’un artiste, c’est un univers soutenu par un style, et que les thèmes, les obsessions, les idées fixes, les passions qui composent cet univers intime sont nécessairement limités. Cézanne peint toujours la même pomme, Fellini tourne toujours le même film, on pourrait allonger cette liste à l’infini, et, à la suite de ces maîtres éminents, j’accepte volontiers ce reproche qui m’est fait de raconter des histoires où se mêlent l’amour de la vie et la tentation de la mort, la religiosité et l’érotisme, l’Orient lointain et le jardin du Luxembourg, Vénus et le Christ, l’orthodoxie et la macrobiotique, la passion de l’extrême jeunesse, le donjuanisme...
Cela est sans doute vrai, mais dans un roman les thèmes ne sont pas tout : il y a aussi, je dirai même surtout - car nos idées et nos goûts sont partagés par beaucoup, mais notre écriture est notre trésor singulier -, la manière de les traiter, de les orchestrer, de les explorer, et, au cours des années, l’écrivain acquiert une plus grande maîtrise de son art, une connaissance plus profonde et subtile du coeur humain. Toujours le même livre ? Soit, mais il existe un abîme entre l’Archimandrite (1966), premier roman schématique et maladroit, et la vaste symphonie sur le temps que constitue Ivre du vin perdu (1981) ; il existe quinze années d’expérience du monde et des êtres, quinze années de joies étincelantes et de douleurs irrémédiables.
Encore un mot. Parce que le souvenir et la nostalgie d’Angiolina visitent Nil dans son existence actuelle, qui est celle d’un libertin et d’un roué, certains se sont plaints du caractère immoral de Ivre du vin perdu. Cela m’a amusé, car j’ignorais que la moralité fût l’aune à laquelle se mesurent l’importance et la beauté d’un livre. N’importe ! Quand on n’est, comme moi, qu’un pauvre pécheur, il est réconfortant d’apprendre que les jurys littéraires sont composés de parangons de vertu. Ce qui intéresse ces messieurs, c’est le salut de mon âme. Pour me rendre justice, pour me couronner enfin, ils attendent que je sois mort.

La Revue des deux Mondes, Décembre 1981.

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Gabriel Matzneff était l’invité de Frédéric Taddéi le 29 janvier 2012

matzneff.com.

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Voir en ligne : Site Gabriel Matzneff

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3 Messages

  • A.G. | 11 janvier 2014 - 21:25 1

    Frédéric Taddeï recevait Philippe Sollers et Gabriel Matzneff sur Europe 1 le jeudi 9 janvier à 21h. Dialogue enjoué, cultivé, très drôle. Témoignage d’une vieille complicité entre deux écrivains du même âge, mais plus alertes que jamais, et de leurs différends théologico-littéraires qu’ils règlent à coups de passe d’armes humoristiques. Une occasion de relire l’article de Sollers ci-dessus, Le libertin métaphysique, daté de 1981, consacré à Matzneff et à meilleur roman qu’il a sans doute écrit, Ivre du vin perdu.
    Signalons que, depuis quelques mois, c’est Matzneff qui « remplace » Sollers dans Le point.fr avec une chronique intitulé Le diable dans le béntier.
    L’émission du 9 janvier dans son intégralité est ici (1h07).


  • Thelonious | 9 juillet 2010 - 11:05 2

    Le site consacré à l’écrivain Gabriel Matzneff annonce une conférence de ce dernier demain samedi 10 juillet sur Giacomo Casanova (salle Pétrarque à Montpellier, à 17H30).


  • D.B. | 28 janvier 2007 - 08:31 3

    Actualité G MATZNEFF... Nouveau volume du Journal publié le 15 mars prochain...

    Gabriel Matzneff

    Les demoiselles du Taranne

    Editions Gallimard
    « L’Infini »
    En librairie
    le 15/03/2007

    Samedi 3 septembre, 20 heures, au Taranne. Hier, obsèques de Guy Hocquenghem. À l’église Notre-Dame-des-Champs j’ai lu l’épître de saint Jean (à la demande de Jean-Pierre Mignard et du curé - curieux curé qui, devant une assemblée composée aux trois quarts de pédés, s’est cru obligé, dans son prône, de rompre des lances contre l’homosexualité). Après l’absoute, incinération au Père-Lachaise. Tendre présence d’Hélène. Durant l’horrible attente crématoire, sa main pressant doucement la mienne. [...]
    Dimanche 4 septembre. À 17 heures, Annah viendra au Taranne, mais auparavant je vois Marie-Élisabeth qui, hier, m’a déposé une très belle lettre d’amour, de tendresse complice, où elle évoque une exposition où nous avions été, jadis, avec Guy Hocquenghem :
    « ... il y avait une espèce de légèreté dans l’air qui venait de vous deux ensemble... »
    En sortant de cette expo (sur Vienne), Guy avait dit : « Bon, maintenant, on est cultivé pour un mois au moins ! »

    G. M.