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La mort de Roland Barthes

La relation de Ph. Sollers dans « Femmes »

D 23 décembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nous avons pu lire « La mort de Roland Barthes » par Julia Kristeva dans Les Samouraïs, c’est ici la version de Philippe Sollers, dans Femmes, publié en 1983, trois ans après la mort de Barthes, que nous vous présentons.
Jean Werth est Roland Barthes,
Deborah, Deb : Julia Kristeva,
Bernadette : Antoinette Fouque, fondatrice du MLF,
S. : Philippe Sollers.

Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident... Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour... Le seul... Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c’était sa pente, elle s’était brusquement accélérée... Il ne pensait plus qu’à ça, tout en rêvant de rupture, d’ascèse, de vie nouvelle, de livres à écrire, de recommencement... Savait-il que son surnom, désormais, prononcé en douce au cours des soirées un peu particulières organisées par ses amis pour lui fournir des occasions de drague, était « Mamie » ? Mamie ! Tout un programme... On dînait régulièrement seuls ensemble, une fois par mois... Autrefois, la conversation roulait sur la littérature, sur tel ou tel auteur, sur des finesses de construction ou de narration... Proust... La décision dramatique de s’isoler, d’écrire la Recherche... Mais de plus en plus, maintenant, c’était les intrigues de X et Z, les petites cloques psychologiques liées à l’énervement physique... Rien de plus psychologisant que la perversion... C’est la raison pour laquelle, tout en m’y prêtant avec les femmes autant qu’on voudra, je suis la vertu même puisque je peux m’en dégager d’un moment à l’autre. Quand je veux réellement ? Oui. Je vérifie... Comme pour une drogue... Pourquoi ? Pas de psychologie... Werth était assez intelligent et lucide pour s’apercevoir de l’inévitable bêtise de l’engrenage... Mais le goût du plaisir facile, découvert trop tard, était le plus fort... Il souffrait de cette contradiction... J’ai maintenant devant moi, dans la nuit, accroché à la vitre qui me sépare de l’autre côté de la vie, son visage réduit, rabougri, vissé dans son cercueil... Pli amer de la bouche, pauvre tête d’oiseau empaillé, soudain, pris dans les serres du néant crocheteur... Beaucoup d’homosexuels m’ont donné, à un moment ou à un autre, la même impression étrange, celle d’être comme mangés de l’intérieur, comme si une improbable force corticale, vertébrale, les amenait peu à peu à l’état de fantômes prématurés... D’apparitions contorsionnées, obliques... D’assèchement pétrificateur... Statues de sel en cours... C’était sensible, chez Werth, dans les derniers temps... Quelque chose de plus en plus friable, diaphane, gris-blanc... D’exsangue... Une sorte de fureur rentrée, sourde ; de fausse gaieté... Envie, jalousie... Feu lourd, hépatique... Etre l’autre, le même que l’autre, faire enfin, par absorption et involution, qu’il n’y ait pas d’autre... Susceptibilité sans cesse en éveil... Succion, prise de foie... Très maîtrisé, chez Werth, le processus n’en était pas moins à chaque instant visible, audible... Exacerbation narcissique, remplissage de plus en plus tendu de toutes les coutures imaginaires de l’identité... Et c’est là, précisément, que la dictature féminine plus ou moins cachée les attend... Ils n’arriveront jamais à se voir eux-mêmes, à saisir leur propre reflet, au point où elles ne se voient pas, indéfiniment, tout en se regardant sans cesse dans la glace... Les jeux du stade... Du stade du miroir... L’aura, volume, la matière maternelle évanescente en creux de volume... Le contentement angoissé du volume en soi... L’homosexuel est aux femmes ce que le chignon est à la chevelure, le genou à la cuisse, la volute ou la torsade au support de toile ou de bois... Reflet d’un reflet de reflet reflétant l’envers du reflet. La mère en ses moignons épars. Ses mignons. Ses lumignons, ses rognons. Kate m’a raconté l’autre versant, côté femmes, des séances homos de Bernadette. La Reine se laissant adorer par ses servantes, la ruche bourdonnante et la termitière trépidante des images d’images se gonflant vers l’autel. Les alanguissements, bombements ; les enveloppements, courbements... « Je me suis tirée quand j’ai vu Bernadette commencer à farfouiller dans le soutien-gorge d’une petite... Je ne pouvais pas supporter... » Deb aussi, lorsqu’elle a été draguée par l’Organisation m’a fait le récit d’un week-end du même ordre à Deauville... Lenteur, passivité des femmes entre elles ; lenteur du temps et des gestes, dépression des corps lourds enlacés dans les coins... Hommes entre elles... Femmes entre eux... Mais sur les deux assemblées, le regard caché, fixe, d’une divinité androgyne finalement femelle par réintégration de l’appendice au fourreau... Quelque chose de très ancien dans tout ça, malgré la misère des cités modernes ; quelque chose de babylonien, d’égyptien... Culte immémorial du Sommeil... Et c’est bien l’impression que vous pouvez avoir, non, furtivement, en marchant ; en étant parmi eux ; en vous déplaçant parmi eux ; en vivant avec eux ; en essayant d’être quand même comme eux ; en vous frottant à eux dans les longs couloirs bondés, mornes, sans cesse remplis de nouveaux corps, jambes, mains, visages ; nouvelles fatigues disparaissant dans l’usure d’un temps si rapide, maintenant, que plus personne ne le compte, dirait-on ; ni passé, ni avenir, ni présent - rien, le sommeil éveillé ou non éveillé, rien...

Werth ne saisissait pas bien ma position, je l’intriguais... Il sentait que je comprenais très bien la religion en question (qui, d’ailleurs, pour lui, restait d’une signification confuse), mais qu’en même temps je demeurais en dehors... Pas par refoulement... Par conviction... Je crois même qu’en dehors de l’exhibitionnisme privé de ses récits, il cherchait moins à observer si je me troublais qu’à s’assurer d’une extériorité possible... Au moins quelqu’un qui voit et que ça n’intéresse pas plus que ça... Dans ces moments-là je devenais presque un prêtre en mission, au fond... Et pour cause... Tout cet encens, cet empire d’encens, monte vers le Père inconnu, impossible, inaccessible, comme pour l’obliger à exister, à se révéler, à se dévoiler... Inconsciemment et obstinément... Et rien ne vient... Et les transgressions redoublent... Et puis un jour, en effet, le tremblement de terre est là, le soufre survient, c’est-à-dire pas seulement la guerre mais aussi la maladie des uns, la mort des autres... Les communautés sont dispersées, détruites... Elles se reforment ailleurs... Tout près...

Rien de hiérarchisé comme l’espace pervers... C’est un clergé, une contre-Eglise. Avec ses cardinaux, ses évêques, ses simples curés. Ses pauvres sacristains sans lendemains... Ça se fait tout seul... C’est dans la logique non écrite du sexe... A chaque instant, au sommet, des luttes farouches ont lieu pour occuper la première place... Reine des termites ; roi des rats... Rien ne transparaît, à peine quelques soubresauts dans le rideau du secret, tout se passe dans l’épaisse ténèbres phallique... Le roi est celui qui porte sur lui l’expérience de la castration la plus vive... La reine celle qui est le réceptacle le plus conscient de cet arrachage foncier... Tout cela immatériel, encore une fois, les exercices physiologiques sont d’ordre inférieur... En haut, ils revêtent le caractère de simples sacrements de l’ombre... Sceaux posés sur des états intérieurs... Comme si le tissu tout entier était hypnotique ... L’hypnose est d’ailleurs, avec la drogue, une des passes de cette mer... Regardez bien leurs regards... Elles dorment et ils dorment... A poings fermés... Les yeux brillants et ouverts...

[...]

Werth n’en pouvait plus... Tout l’ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait... Les demandes des uns, les supplications des autres ; l’atmosphère de malveillance implacable qui entoure la prostitution douce ; la niaiserie dépendante des garçons exigeant sans cesse d’être assistés, maternés, poussés, pistonnés... Pour quelques instants agréables (et encore), quel prix à payer... Téléphones, lettres, démarches, arbitrages... Conseils, indulgence à n’en plus finir, tutelle, pourboires déguisés... A ce jeu de la résignation, Werth était devenu une sorte de saint malgré lui, gardant quand même sa réserve ponctuée de soubresauts rageurs... Il ne vivait pas du tout son homosexualité comme le font la plupart, désormais, de façon triomphante, agressive, militante, dure, prononcée... L’obscénité en vitrine... Boîtes sado-maso, valse du cuir... Torses, poils, muscles, piscines d’argile, mer gluante... Floc-floc des râles et des grognements... La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c’est que sa mère apprenne ses goûts par la presse... Qu’il y ait comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d’ailleurs péniblement acquise, de grand professeur... Déjà, l’hostilité des collègues, l’inlassable calomnie des ratés universitaires... Rien à voir avec le gauchisme viril de Pasolini... Les sous-prolétaires dans le cambouis, sur la plage... Avec le risque d’assassinat au bout, c’est d’ailleurs ce qui a fini par arriver... Non, les Français sont plus réservés, que voulez-vous, ils souffrent de plus en plus, en demi-teintes... Proust dans une boîte de New York ? Charlus et Jupien dans les bains-douches directs de la 72e Rue ? Werth se battait, sans illusions, pour une sorte de sensualité atténuée, une variante d’épicurisme... Bouddhiste, japonisant, légèrement affaissé...

Son livre, Le Fantasme sentimental [1], eut le même retentissement qu’une résurrection de Stendhal... Il tombait bien, dans une phase de langueur unisexe... Les garçons étaient plutôt très filles, les filles essayaient de composer ça comme elles pouvaient... Vases communicants, signe égal... Les femmes étaient contentes... Werth fut surpris de ce brusque succès très public... Flatté, puis agacé... Il voulait se faire aimer, c’est sûr, quelle idée, mais sans la contrepartie de haine qui accompagne fatalement l’effusion... La haine restait pour lui une énigme. Il la sentait ; il préférait ne pas la voir ; il était pourtant bien obligé de la constater partout. C’était un humaniste, Jean Werth, et l’époque n’était pas à l’humanisme, mais finalement, avec des paliers idéalisants, au déchaînement sulfureux... Alors tout ça, l’amour, le plaisir, le sensualisme, l’agrément pervers, le sexe tempéré, la bonne image de soi, ouvrait fatalement, comme une trappe fleurie et trompeuse, sur un abîme de violence et de chiottes, sur la mort voulue pour la mort ? Philosophiquement, une telle conclusion lui paraissait absurde. Inconcevable. Déclin du miracle grec, subversion des formes, barbarie... Il se voulait « gibelin », lui, c’est-à-dire dans la tradition, disait-il, de la « dévotion de l’homme pour l’homme ». Il me trouvait « guelfe », et en effet, je le suis... « Guelfe blanc » ?. C’est-à-dire pessimiste, casuistique, baroque, ayant appris à mes dépens qu’on peut seulement traiter le mal par le mal... Jésuite... Protestant, au contraire, Werth, jusqu’au bout des ongles... Et moi, catholique... Les protestants nous sont moralement supérieurs, pas de doute... Ils sont plus naturellement chrétiens, alors que nous le sommes si peu... Nous n’estimons pas nos sorcières de mères comme eux... La Vierge, elle, est une autre affaire... Une autre dimension du jeu... En revanche, nous comprenons mieux la ruse païenne... Ce qu’il y a derrière... Dionysos... La destruction, le chaos... Et mieux, peut-être aussi, maintenant, la Thora juive... Sa récusation tranchante de tous les démons de pacotille tournant dans les tourbillons du pubis...

« Voilà, il va retrouver sa mère », m’a dit Deb quand nous sommes sortis de la salle d’urgence de l’hôpital où Werth agonisait sur sa table de perfusion... Il était là, presque nu, des tuyaux partout, comme un gros poisson encore respirant à la dérive... Il faisait un geste lent, mécanique, comme pour demander d’être débranché et qu’on en finisse... Tout le monde, là encore, avait menti. Il n’allait pas si mal, l’accident n’était pas si grave... En réalité, il était perdu tout de suite... Ses yeux, brûlant de fièvre et de mort, se sont levés sur moi, sa bouche a murmuré « merci, merci », quand je lui ai balbutié quelques mots... Quoi ? Je ne sais plus... Qu’il fallait tenir, que j’étais avec lui... Absolument avec lui... C’était un jour de printemps chaud, nauséeux, fermé sur lui-même... Je voyais Werth s’éloigner lentement, à la verticale, comme un noyé ; je repensais rapidement à toutes ces soirées d’autrefois quand il sortait le soir, à ma rencontre, automne, hiver, printemps, été, avec son cigare préparé pour l’après-dîner, élégant, sobre, heureux de voir quelqu’un qui l’aimait bien et qu’il aimait bien... Dans le bon temps, on parlait, l’un après l’autre, de ce qu’on était en train d’écrire, on faisait le point d’un mois de travail... Goût commun pour la voix, le chant, les abréviations de la poésie chinoise, les carnets, les cahiers, les stylos, la calligraphie, le piano... Werth me demandait des précisions sur la littérature américaine, me laissait parler de Melville, de Pound... Il trouvait étrange que je sois américain et catholique. J’essayais de lui expliquer l’aventure de cette minorité, ses défauts, ses qualités... On s’écrivait de temps en temps de petites lettres pour se remonter le moral... Chacun avait ses aventures, ses voyages - c’est lui qui racontait, jamais moi. Je ne dis jamais rien de ma vie aux autres, par principe. Par esthétique personnelle. Par superstition. Transpositions...

Dans la cour de l’hôpital, j’ai dû faire effort, plusieurs fois, pour ne pas m’évanouir. Puis je suis remonté près de lui. Salle de réanimation. Son coeur battait là, de haut en bas, sur l’écran noir. Dernière cabine de cosmonaute. Fin du voyage, cette fois. Il était reparti très loin, tout près, à des milliers d’années-lumière de son propre corps jeté là comme un sac, tache grise, avec le sang coagulé autour du nez, de la bouche. Les fils enchevêtrés. Les tubes. Les boutons. Les clignotements rouges, jaunes... Les agonisants sont devenus ses sous-marins flottant jour et nuit dans on ne sait quelle substance de transition dure, bleutée... Je me suis tout à coup rendu compte que je m’étais mis là, debout, à prier... Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit... ln nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti... Ça me revenait d’un trait en pleine situation de désespoir, de désastre... Devant l’idiotie atroce de cette fin abandonnée, celle d’un pauvre, au fond, d’un clochard... Or maintenant, dans la pièce fonctionnelle et mate, ce qui éclatait pour lui c’était la supplication ardente, la magnificence solennelle de la messe des morts. Requiem aeternam... Rex tremendae majestatis... L’ultime et cendreuse et limoneuse et clamante demande de pardon, à bout de tout, au-delà de tout... J’ai chanté ça, silencieusement, bien sûr, pour ne pas le troubler, le choquer... Il n’entendait plus rien, de toute façon, mais on ne sait pas... C’était bien ce que je pouvais faire de plus absurde ; de plus éloigné des habitudes du milieu où Werth et moi avions vécu... Seul acte, pourtant, à mes yeux, mélodiquement accordé au grand bruit vaseux de sa mort.


Philippe Sollers

Femmes, Gallimard, 1981, Folio p. 145-154.

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Roland Barthes : Leçon inaugurale au Collège de France, le 7 janvier 1977

Suggestion de lecture : Barthes, tel quel, sur pileface.

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[1Fragments d’un discours amoureux

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