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Médium - La ronde des critiques

D 4 janvier 2014     A par Viktor Kirtov - C 12 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Sollers fidèle à la Sérénissime (Le Magazine Littéraire)
Les prescriptions littéraires du professeur Sollers (Le Temps.ch)
Eloge de la contre-folie (Sud-Ouest)
DES STARS en grande forme (Le Parisien)
Un Sollers en hiver (Livres Hebdo)
J’ai inventé le verbe "poublier"... (Ph. Sollers sur France Inter)
La résistance allègre (La Règle du Jeu)
Bonne année M. Sollers (Le Figaro)
La révolution selon et avec Philippe Sollers (La Règle du Jeu)
Entrée Libre (France 5)
Social Club (Europe1)
Les voix de la salute (Transfuge)
Ph. Sollers (Les incontournables d’Europe 1)
Sollers : le "contre-fou" par Alexis Lacroix (La Règle du Jeu)
La chronique de Nathalie Cron (Télérama)
Sollers amer à Venise (Le Monde)
Quand Sollers l’écrivain parle de Gagosian le marchand d’art
(Les Echos)

J’aimerais que C. Taubira me serre dans ses bras (Grazia)
Sollers, le contre-fou allume les fous (Libération)
Entretien avec la Revue Lexnews
Séminaire La Règle du Jeu du 19 janvier (Entretien)
Médium par Jacques Henric Artpress
Sollers : "Ma drogue me rend asocial" par Ph. Vandel (France Info)
À Bord d’une Navette Spatio-temporelle avec Ph. S.(Huffington Post)
Invité de Radio RCJ (Radio de la Communauté Juive)
Plaisirs d’amour de Philippe Sollers (Le Figaro)
Entretien à la Librairie Mollat
Voltaire, prescription contre la déprime
Lamentations de Venise par E. Naulleau (Paris Match)
Médium saignant par Bruno Lalonde, libraire à Montréal
Un film de G.K. Galabov et Sophie Zhang
Luxembourg. Le grand entretien de la Warte

Aliocha Wald Lasowski, un familier de l’oeuvre de Sollers et des lecteurs de pileface, ouvre la ronde des critiques du nouveau roman de l’écrivain : Médium, à paraître en janvier. Et c’est dans l’édition du Magazine littéraire de janvier 2014 que vous pouvez la lire, un numéro qui fait sa couverture sur Kafka :

Passager clandestin et visiteur incognito, Philippe Sollers continue d’explorer Venise, de livre en livre, de femme en femme, depuis son premier voyage dans la Cité des Doges, en 1963, à l’âge de 27 ans. Si l’archipel vénitien provoque chez l’écrivain une véritable conversion physique, il participe aussi à la construction narrative de ses romans, renouvelle autant l’intensité de la perception que l’acte d’écrire. De Femmes (1983) à La Fête à Venise (1991), du Lys d’or (1989) au Dictionnaire amoureux de Venise (2004), les lagunes de la Sérénissime maintiennent les sens en éveil. Et c’est dans ce lieu du secret et du goût démultiplié que se déroule Médium, qui s’ouvre par ses mots : « La magie continue. » L’écrivain vient d’arriver à La Riviera, petit restaurant avec terrasse où il a ses habitudes, sur les quais de Venise, du côté de la gare maritime : « Quand j’arrive ici, dans le retrait, la lenteur, l’obscur, tout va très vite. Je n’ai pas à m’occuper de ce qui va surgir, ma plume glisse, elle trace les mots. » Sollers prend la plume, prend le bateau embarque le lecteur avec lui. Le respectueux professore plonge dans l’aventure romanesque où se mêlent désirs, pensées, rêveries, rencontres, échappées libres. La Piémontaise Ada, brune aux yeux bleus, experte en massage, ou Loretta, la petite-fille du patron de La Riviera, qui fait penser à Lotte Zimmer, qui accompagne Hölderlin dans sa dernière nuit d’agonie, le juin 1843. Vaudou ou déesse, Ada ou Loretta, la femme est le médium. Étoile filante en plein jour. Le plaisir circule : peinture, sculpture, musique. Médium est un roman enrobé de temps invisible et envoûtant.

Mais qu’est-ce que le médium ? C’est le transport amoureux, la vibration interne. Quand il est à Venise, Sollers est aussi à Pompéi, en Égypte dans le Caucase ou à Versailles. Les noms de l’histoire surgissent dans l’enchantement. On meurt beaucoup par ici, à travers les fêtes, les messes, les complots, le poison qui circule. Et que serait un poison s’il ne circulait pas ? Accompagné du duc de Saint-Simon. « 7000 pages, 854 personnages, nuits à la bougie dans son château nécropole », Sollers construit son « Manuel de contre-folie », un art de désagrégation, explique-t-il. Expérimentateur de mots et de visions, le romancier écoute sa cadence, multiplie les fugues et les escapades bordées brodées par l’air, le vent, le soleil, les bateaux, la lagune et le velours du soir. Oui, il y a une magie médiumnique de Venise : « On la voit sans la voir, on l’entend sans l’entendre, elle disparaît et soudain, dans une clarté imprévue, elle est là.  » Médias, milieu, médiane ou médiation, il n’y a au final qu’un seul médium, l’écrivain. Avec lui, les couleurs parlent, les images se laissent caresser, la nature devient peinture : « Émulsion de l’espace, convulsion du temps, force des couleurs, netteté des sons, toucher de soie. La vraie révolution aujourd’hui, c’est de ne pas désespérer, mais d’aimer, de croire et de s’évader. »

Aliocha Wald Lasowski
Le Magazine littéraire de janvier 2014

Aliocha Wald Lasowski sur pileface

Sur Médium, voir aussi, ici.

Le livre sur amazon.fr

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Deuxième danse avec le quotidien Genevois Le Temps , le samedi 04 Janvier 2014 :

par Eléonore Sulser

Une bonne dose de Saint-Simon - l’abus ne peut pas faire de mal, au contraire -, une pincée de classiques chinois, du Lautréamont intensif, une posologie signée Pascal, un séjour à Venise, tels sont les ingrédients de son nouveau roman

Genre : Roman

Qui ? Philippe Sollers

Titre : Médium

Chez qui ? Gallimard, 176 p.

La trame du roman est simple. Un homme, Il professore pour les Vénitiens, loue un appartement à Venise, « bien caché » dans un quartier populaire - forcément loin des touristes et de Saint-Marc. Il a ses habitudes au restaurant La Riviera où travaille Loretta, qui fait aussi le ménage chez lui. Il reçoit d’agréables massages érotiques d’Ada. Plusieurs femmes gravitent autour de lui : « Loretta, Ada, Lydia, petit opéra sensible. J’aime leurs chemisiers, leurs blouses, leurs jupes, leurs pantalons, leurs peignes d’écaille dans les cheveux, leurs rires, leurs voix. »

Evidemment, le professeur est aux autres une énigme qu’il entretient savamment, cela fait partie de la séduction qu’il entend opérer. Mais qui est ce professeur ? « Une curiosité dans son genre », dit-il de lui-même. Le professeur lit beaucoup, prend des notes à la main - avec un « stylo à pompe. [...] Une rareté préhistorique, et remplir le mien est toujours pour moi une sorte de transfusion. Mieux qu’à la coke (et pourtant), je me shoote au sang et à l’encre. » Car il prend des notes mais aussi des substances douteuses, le professeur : un « produit », parfois surdosé, qui, dit-il, arrive « facilement par bateau » et le rend un peu « médium ».

Mais ça, c’est le week-end. Car la semaine, à une heure et demie d’avion seulement, il vit à Paris, lit des manuscrits - il est éditeur -, prend l’autobus et salue sa femme de ménage. A moins qu’il ne soit dans les couloirs de Versailles en train d’observer des courtisans ? Ou dans la peau d’un marchand d’art chinois - « Voilà, aucun problème, je suis maintenant Chinois » ? Ou à New York ? Car « Versailles est devenu, comme Venise, une navette spatio-temporelle qui peut se poser partout, en plein Paris, à New York, à Shanghai ».

Très vite, villes, livres, substances, philosophes, poètes, mémorialistes, tout devient « médium » dans ce roman-là. Autrement dit occasion de passer du coq à l’âne, du coq à l’âme surtout, du duc à Ducasse, de Lady Gaga ou Lord Gago (pour Gagosian) à Tchouang-tseu, de la folie ambiante à la contre-folie.

Une contre-folie où il convient de s’installer le plus durablement possible, conseille l’auteur. Et le livre se transforme, comme de juste chez Sollers, en manuel de savoir-vivre à usage des « contre-fous » : érudits, curieux, éventuels résistants. L’auteur prescrit de très jolis « exercices pratiques de contre-folie » : « Laisser passer trois autobus sans les prendre » ; « lire les classiques chinois de 3 à 5 heures du matin » ; « brancher la télé ou des DVD sans le son »,etc.

Le « roman » se mue aussi en chroniques, où Sollers reprend ses « guerres du goût ». Dégoût des clichés, d’une modernité fébrile et bête qui fait commerce de tout, des cadavres comme du sexe ; une société folle à laquelle il oppose son goût pour la lecture : « Ils vous accablent de clichés, vous récitez des poèmes. »

Dans Médium, on retrouve Philippe Sollers tel qu’en lui-même, passager clandestin d’une vie sociale « petite-bourgeoise » qu’il conspue tout en y participant (tactiquement, jure-t-il), en espion planqué à Venise, en agent secret littéraire posant ses bombes de mots un peu partout, en trafiquant de citations multiples, merveilleuses, graves, libres.

Et c’est là, d’ailleurs, son talent principal, son vrai talent de « médium », celui d’un passeur de textes. Son roman est décousu, il rappelle tous ceux qu’il a écrits auparavant, et ne va pas sans un soupçon de snobisme et d’aigreur. Il est plein d’inconséquences : comme par exemple quand il se gausse de Montaigne prosterné devant un jésuite allemand, quand sur son site à lui (www.philippesollers.net) on voit Philippe Sollers, en photo, recevant l’accolade d’un pape polonais.

Mais Philippe Sollers a du talent : un vrai talent de lecteur. C’est de ses emprunts et de ses citations qu’on se réjouit le plus. Autant d’invitations au voyage littéraire. Parfois, elles remplissent des chapitres presque entiers comme celles de Saint-Simon, - saint patron de ce roman-là -, celles de Lautréamont ou de sages taoïstes. Parfois elles sont cachées, dissimulées dans le texte sans guillemets, comme la « rose sans pourquoi » de Silesius, ou « L’Invitation au voyage » de Baudelaire. A vous de vous débrouiller pour les références, semble dire, malicieux, Il professore à son lecteur en lui prodiguant ses conseils chinois : « Il n’est rien qui ne lui soit joie ; tout lui étant joie, il parvient à la joie suprême. »

Crédit : www.letemps.ch




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Philippe Sollers à la terrasse de La Riviera, ristorante de Venise - Photo (c) Sophie ZHANG.

ZOOM... : Cliquez l’image.

par JEAN-MARIE PLANES

« Cet ouragan a été l’époque du grand dérangement des saisons et de la fréquence des grands vents en toutes, le froid de tout temps, la pluie, etc., ont été bien plus ordinaires depuis, et ces mauvais temps n’ont fait qu’augmenter jusqu’à présent, de sorte qu’il y a longtemps qu’il n’y a plus du tout de printemps, peu d’automnes, et, pour l’été, quelques jours par-ci par-là. » Qui parle ? Quel est ce météorologue accablé ? C’est un petit duc et un grand mémorialiste, c’est Saint-Simon. Le constat date de 1701.
Alors ? Rien de nouveau ? Mais si. Voulez-vous, pour commencer l’année, du tonique, de l’air vif, de la lumière, une lucidité souriante ? Voulez-vous une écriture au mieux de sa forme ? « L’avantage du français, c’est sa concision et sa commotion. » Voici donc Saint-Simon. Et Philippe Sollers, et Venise.

Venise, l’insubmersible, Venise, Venise, toujours recommencée : « Femmes », « La Fête à Venise », « Le Lys d’or ». Pour elle, le romancier s’est fait naguère lexicographe amoureux. À Paris, il s’acquitte de son métier d’éditeur (trop sévèrement, selon son assistante), apparaît à la télévision, prend l’autobus, boit des bloody mary à La Closerie des Lilas, joue volontiers, mais distraitement, un rôle. Il lui arrive d’en rajouter « dans la gratuité, la désinvolture, le narcissisme épanoui ». Mais chaque week-end, depuis dix ans, à Venise, dans un petit appartement près de la gare maritime, loin des touristes, en lisant, en écrivant, Sollers vit pleinement, vit librement. Il est. « Quand j’arrive ici, dans le retrait, la lenteur, l’obscur, tout va très vite, je n’ai pas à m’occuper de ce qui va surgir, ma plume glisse, elle trace les mots. »

Tourbillons

Ici l’on habite « sous de vastes portiques » et, dans « le velours du soir », passent ou dorment les vaisseaux. À Venise, l’âme est aérienne et le corps, « vaporisé », la mémoire est liquide, l’existence, alerte. Moyennant le secours, bien sûr, de quelques figures féminines, dont Ada, savante masseuse. Avec elle, « l’amour à l’ancienne devient lourd ». Munie de son huile, « elle vous fait venir de plus loin, de là où vous étiez sourd ». Quant à Loretta, la serveuse du restaurant La Riviera, elle se moque bien du voyage de Montaigne à Notre-Dame-de-Lorette, mais use gentiment de coquetterie avec ce « professore » étrange, toujours solitaire, toujours concentré, le nez au vent de la lagune ou les yeux dans son livre.

Quel livre ? Eh bien Saint-Simon ! Saint-Simon, sa fraîcheur, « sa jeunesse et sa légitimité indestructible, l’érotisme de son intraitable vertu ». Ce tourbillon (ce trublion) dans le tourbillon de Versailles, dont il observe à la loupe et consigne somptueusement la folie.

La folie de la cour (« bâtardises, fortunes, vols, usurpations, trafics, agonies, ruines », on s’empoisonne beaucoup, on meurt en mettant ses gants) n’a d’égale que la folie contemporaine. Isidore Ducasse est appelé en renfort : « Mettez une plume d’oie dans la main d’un moraliste qui soit écrivain de premier ordre. Il sera supérieur aux poètes. » Devinez qui est ce moraliste en 2014 ! Allègrement, il vitupère la folie « douce et féroce » des philosophes, la folie « courante » des « artistes tarés », celles des écrivains dont « les livres sont devenus des drôles de machins visqueux ». Ne sont pas épargnés les banquiers, ni les fonctionnaires, ni la République des professeurs (Oh ! « Professore » !), ni évidemment les petits-bourgeois (mention spéciale pour les petites bourgeoises), ni, cible préférée, les journalistes.

Commercialisation des cadavres, sexualité en ligne, grossier marché de l’art, partout, c’est la « folie instituée ». Un remède existe : la « contre-folie », avec pour héraut Philippe Sollers. Vous pensiez lire quelque chose comme « Le Bonheur à San Trovaso », vous avez un « Manuel de contre-folie ». Plein d’esprit, d’humour, ironique au second degré, rapide, réjouissant et lesté d’espoir en la vie, comme un début d’année.

Les célébrités de la littérature adorent la rentrée d’hiver. C’est un peu leur thalasso, propice au recul, à la confidence, au bonheur de soigner son ouvrage.
[...]
D’ores et déjà, trois auteurs emportent notre enthousiasme : Grainville, Makine et Sollers. A bien y réfléchir, ces trois romans, différents les uns des autres, possèdent un dénominateur commun. Ils battent pavillon de la singularité. Patrick Grainville est sans doute le plus étonnant. Dans « Bison » (Grasset), le Prix Goncourt 1976 pour « les Flamboyants » fait, au présent et comme si on y était, le portrait du peintre américain George Catlin, qui sacrifia une prometteuse carrière d’avocat pour sa fascination des Peaux-Rouges. Etonnant, envoûtant. Une téléportation en direct dans un autre monde. Quelle plume !

Triple lauréat 1995 pour « le Testament français » (Goncourt, Goncourt des lycéens, Médicis...), Andreï Makine emboîte également le pas au réel. « Le Pays du lieutenant Schreiber » s’appuie sur le personnage de Jean-Claude Servan-Schreiber, lieutenant, lors de la Seconde Guerre mondiale, renvoyé de l’armée en avril 1941 « en tant que juif », mais au final libérateur de la France. De quel pays était donc Schreiber ? Et pourquoi sa vie n’intéressait-elle « plus personne » ? Alors voilà le travail de mémoire, de reconstruction, de résurrection.

Parce qu’il a plongé la tête la première dans son art, Philippe Sollers s’est fabriqué plus d’ennemis que d’amis. L’auteur revient ici à son meilleur dans « Médium » (Gallimard), qui mélange la fuite à Venise, l’admiration intacte pour les femmes et l’observation consternée devant ce tsunami d’alluvions que constitue notre monde. Spéciale dédicace à ses maîtres, de Saint-Simon à Isidore Ducasse, alias Lautréamont. Un livre ? Mieux, un bréviaire de résistance.

Par Jean-Claude Perrier, le 06.12.2013

Une trame romanesque ténue, prétexte à considérations sur l’époque et à relectures des classiques.

Né à Bordeaux, ville qui demeure l’une de ses passions, le narrateur parisien - qui écrit tantôt « je », tantôt « il » quand, surnommé « il Professore », il est vu par les yeux des autochtones, tantôt encore « vous » lorsqu’il prend de la distance avec lui-même - se plaît à vivre à mi-temps à Venise. Locataire d’un petit appartement dans un quartier populaire, histoire de rester au contact des « vrais gens » de la Sérénissime, et de ne pas coudoyer les hordes de Chinois qui débarquent par paquebots entiers. Qu’on ne s’alarme pas, ils repartent aussi sec !

Ecrivain vieillissant, solitaire et atrabilaire, il a ses habitudes à La Riviera, pizzeria authentique bientôt tenue par la belle Loretta, aux charmes de qui il ne demeure pas insensible. On n’est pas de bois, quoi. Mais en tout bien tout honneur : la nouvelle patronne épouse son Gianni, et « il Professore » est même invité à la noce. De toute façon, pour la bagatelle, il dispose des services d’Ada, une masseuse et plus si affinités, qu’elle lui dispense généreusement chaque jour.

Ceci fait, il passe son temps à écrire, à lire et relire sans cesse ses classiques : son compatriote Montaigne, grand esprit mais homme superstitieux, dévoué à Notre-Dame-de-Lorette, Voltaire et Heidegger assaisonnés à la sauce « light » par Wikipédia, Sade et Lautréamont, ses chouchous, Proust, autre Vénitien de cœur, ou encore Saint-Simon. Surtout Saint-Simon, son maître à penser, son collègue en misanthropie, qu’il cite abondamment. Il visite aussi pas mal les églises - mais pas celles des touristes -, comme San Sebastiano, près de chez lui, la dernière demeure de Véronèse.

La trame romanesque de Médium est, on l’aura compris, ténue, et pas vraiment révolutionnaire par rapport au reste de l’opus sollersien. On y retrouve beaucoup de ses fondamentaux. Mais le cœur du livre est constitué d’un chapelet de considérations sur l’époque, le monde actuel. Pas vraiment amènes, of course.

Le double de Philippe Sollers a tendance à se considérer comme le seul esprit sain, un « contre-fou » dans un monde en folie, dont certaines pratiques semblent l’obséder : les greffes d’organes, le trafic des tissus humains, par exemple, ou l’homosexualité. On relève même certains passages bien réacs sur la drague via smartphone, la techno, la « Gaytto Pride », ou le mariage pour tous. Parmi ses autres bêtes noires, en vrac : les profs, les galeristes, les philosophes, les faits-divers... Sans oublier les éditeurs : « on publie de plus en plus, ou plutôt on poublie ». Et les journalistes : « Dans la presse imprimée, bourrée d’erreurs non sanctionnées, vous êtes obligé de réécrire vos interviews, qu’on vous livre en bouillie illisible. » On atteste que ce ne fut pas le cas dans Livres Hebdo...

Philippe Sollers
Médium
Gallimard
Tirage : 20 000 ex.
Prix : 17,50 euros ; 176 p.
ISBN : 978-2-07-013760-2
Sortie : 2 janvier

Tempus fugit, y compris pour Philippe Joyaux, alias Sollers, romancier-prodige dès 1958 avec Une curieuse solitude (paru au Seuil). Depuis, il a fait son œuvre considérable et, forcément, inégale.
J.-C. P.

CHRISTINE BINI

« Eh bien, la magie continue ». Ainsi commence le Médium de Philippe Sollers, que Gallimard nous propose sous l’appellation « roman ». Oui, un roman, avec une dramaturgie et quelques péripéties, un avant et un après, des personnages et des décors, un narrateur et un point de vue. Prenons Médium comme un roman. Comme le roman de Loretta, la « vive jeune fille qui aide son grand-père veuf à ranger les chaises et les tables » du restaurant La Riviera, à Venise. À La Riviera, on donne au narrateur du professore, ils sont comme ça les Italiens, ironiquement révérencieux mais sincères dans la déférence. Professore, dottore, le titre dont on vous affuble est une vérité cachée sous le masque. Après tout, nous sommes à Venise. Sous le masque du professore se cache le narrateur qui dévoile l’écrivain.

Cet écrivain-là rédige à l’encre bleue et à la plume d’or. Dans l’appartement qu’il loue à Venise dans un quartier que les touristes ne hantent pas, et qu’il rejoint en fin de semaine après avoir fait ses devoirs parisiens, il écrit la nuit, dort tout l’après-midi, se fait masser par Ada. Ada, la quarantaine flamboyante, nue sous sa jupe les jours de plaisir donné, murmurant des « je t’aime » au client écrivain, le parsemant de baisers pointus après avoir malaxé plantes de pieds et colonne vertébrale. Ada l’ardente. Deux femmes dans le roman, inconciliables et complémentaires, Loretta et Ada. Loretta, qui suit une trajectoire romanesque à peine effleurée - libre, fiancée, mariée, mère - et Ada, immuablement dispensatrice de plaisir monnayé. La magie continue du désir. La fête. La seule façon d’envisager la vie.

Car la vie est folle. À cette folie du temps - rendue sur le mode grinçant et railleur, il y en a pour tout le monde : ouvriers, modestes, petits-bourgeois ; enseignants, universitaires, psychanalystes ; journalistes, confrères écrivains - le professore oppose et propose une contre-folie. La contre-folie est une manière de lucidité allègre, de joie noire et scintillante. Qui passe par la drogue, son acmé et sa redescente. Qui passe par l’écriture du monde, celui que l’on observe et que l’on fréquente, celui que l’on rêve, qui est enfui ou à venir. Et par quelques exercices « spirituels », comme lire Saint-Simon en pleine nuit. Le monde contemporain manque d’un Saint-Simon à sa (dé)mesure. La Venise du narrateur est une ville de liberté libertine, cernée par les paquebots déversant leurs flots de touristes et leurs pourvoyeurs de paradis artificiels. Saint-Simon, dont nous entendons la voix en citations aiguës, presque en divagation mais prestement recentrées sur l’essentiel du professore - la magie, celle de la langue française, que l’on savoure et cisèle à Venise - rythme un temps qui n’est pas le quotidien ambiant, mais qui le dénonce.

Dans Médium, on n’entend pas que Saint-Simon. On y croise Proust, aussi, bien sûr. Mais on revient au duc, toujours, et à son descendant affirmé. Sollers, brillantissime en la sérénissime, met à jour le sillon manquant entre le XVIIe et le XXe/XXIe, entre le duc et lui : Lautréamont. Duc, Ducasse. Balancement de la phrase et glissement ordonné du « fond ». Regardons et lisons : « Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, les remords, les hypocrisies, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages...” Le médium Lautréamont, ayant repris son identité d’Isidore Ducasse, trace des mots que Saint-Simon lui dicte ». Le médium. Pas le voyant rimbaldien, non. Le médium. Le voyant anticipe et crée à partir de rien, ou presque. Le médium s’appuie sur l’existant, comme Ducasse, selon Sollers, continue l’œuvre saint-simonienne. Le médium a à voir avec la mort, donne à voir à partir des morts. Ce mot, « médium », est singulièrement présent en cette rentrée de janvier, sur deux plans littéraires radicalement différents [1]. Chez Sollers, le « médium est massage » - allusion aux prestations d’Ada la masseuse sensuelle - et aussi passation. De pouvoirs, celui des mots et celui de l’observation, celui du détachement et de l’implication. Le professore, client du restaurant La Riviera penche vers le détachement impliqué. L’âge est une donnée qui force à l’ironie et Venise une ville qui pousse à l’engagement léger. Le jeu de mots extirpé de la sentence-titre de McLuhan renvoie à une erreur typographique, paraît-il (« message », « massage », erreur que McLuhan aurait approuvée pour son allusion à « mass age »). Sans doute Sollers s’amuse-t-il de tout cela, de la théorie des médias comme de la marche du monde. Car le « médium », c’est aussi - surtout ? - ce liant indispensable à toute bonne peinture à l’huile. Ce qui lie et dilue, ce qui modifie la consistance de la pâte...

La pâte, c’est la vie même : l’individuelle - l’égoïste - et la globale. À Venise, la notion même de « globalité » semble inepte. Pas de théorie fermée à la terrasse de La Riviera. Simplement un homme prônant une contre-folie malicieuse. À opposer à une folie collective et aveugle. Mais, peut-être que la contre-folie se contrefout de tout cela, au fond. Le vieux grand-père de Loretta est mort, ses obsèques sont tout juste évoquées. Ne reste du vieil homme que son leitmotiv « c’est la vie ». Pour Sollers, la vie est vénitienne, l’écriture salubre, le salut taoïste : « il est 5 heures du matin, et j’écoute Radio-Shanghai, à Venise, sur ondes ultra-courtes. L’émission, en français, est hyperclassique, et s’appelle Médium ». Il s’agit, sans doute, de trouver la Voie, de différencier le vide du néant ; d’entendre la voix de Saint-Simon sous celle d’Isidore. De combler les vides - les lacunes - de la transmission et du rendu du monde aux rives de la lagune.

Que Loretta, la figure vive du livre - du roman - soit qualifiée parfois de « squelette » est un pied-de-nez de plus à la mort ambiante. Morts le Grand Siècle et son train, mort sans doute ce qui nous cerne et que l’on côtoie. Restent nos restes mortels que l’on entretient par la lecture, la drogue et la jouissance. Nous durons, semble nous dire Sollers. Nous sommes là vivants, malgré tout. Et nous aimons. La chair, les livres, l’amour et l’idée de l’amour. Que l’on se souvienne de - ou se reporte à - la délicieuseconversation sur quatre vers des Deux Pigeons de La Fontaine entre Philippe Sollers et Dominique Rolin : « Voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines ». La rive est celle de la lagune, et de la vie. Voyageons. Et posons-nous, en pigeons vénitiens. Annotons Saint-Simon, citons-le. Et jouissons. Tant que faire se peut.

Le Médium de Sollers est une manière d’invitation sauvage et cultivée à la résistance allègre. La contre-folie prônée nous sauvera - peut-être - du « sac de chaos ». On nous le souhaite.

La révolution selon et avec Philippe Sollers


par Bernard Henri-Lévy

La Règle du Jeu 08/01/2014, Le Point du 09/01/2014
Une critique inspirée, une grande volée de mots, de bois vert !

« Un jeune Sollers est là - dont ce sont les débuts et qui, avec une insolence devenue bien rare, annonce la couleur des combats à venir » conclut l’article de Bernard-Henri Lévy qu’il reprend dans son Bloc-Notes du Point du 9 janvier.

A lire ici

Entrée Libre, France 5

Philippe Sollers sur son roman "Médium" -
8 janvier 2014

http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/entree-libre/philippe-sollers-188857


Les voix de La Salute

Par Vincent Roy

Médium fait dériver le lecteur dans la lagune de Venise, à l’écoute des voix de Pascal, Saint-Simon et autres spectres... Un roman plus sollersien que jamais.
Qu’est-ce qu’un grand romancier, au fond ? Un magicien qui voyage sans corps dans le temps, autrement dit un médium. Dans certaines circonstances particulières (un lieu et une formule), il est susceptible d’entrer en contact avec les esprits.

Bon, le lieu pour la « magie médiumnique », selon l’auteur deTrésor d’amour ?Venise. La formule ? On la doit à Pascal :« Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. »Ce point, en effet, est magique. Et cette formule, en soi, est un programme !

Sollers est un grand romancier donc son narrateur, c’est-à-dire son double, est médium. Le voici d’ailleurs, pour ses expériences, dans la Sérénissime, à La Riviera, un restaurant des zattere dans lequel il a « invité », un soir, Saint-Simon et Lautréamont, « deux disparus sans âge » :« Ils me parlent à voix basse, et leurs voix sont les plus vivantes qui soient. Je poursuis leur lecture chez moi, et, parfois, j’allume une bougie pour mieux les entendre. L’avenir révolutionnaire nous appartient : je leur dis ça. »Oui, mais pourquoi à eux ? Parce qu’ils sont aussi des « médiums » (quels médiums !), et qu’ils ont compris (leurs livres le prouvent), que « l’humanité est entrée dans une grande marée de magie noire » et que « seule une nouvelle contre-magie peut faire le poids face à elle ».

Le monde est fou, ce n’est pas neuf - Pascal l’a bien vu -, mais le mouvement perpétuel de la folie s’accélère, sa vulgarité aussi, « l’usine des cadavres » fonctionne à plein. Voici qu’on nous parle sans cesse de PMA (« Parfaite Mort Assistée »), et de GPA (« Gestation Posthume Assurée »). Le médium résume :« Naissez, faites naître, occupez-vous de ce qui naît, soyez utile, taisez vous, mourez. »C’est sec mais c’est net, la folie n’a pas le temps, elle n’a pas de mémoire non plus, time is money.« L’argent dit la vérité de la liberté, celle de la démocratie, sans laquelle le monde, dit à juste titre la folie, ne serait que folie. »

Revenons à Pascal. Il s’agit, en effet, de « trouver le point ». C’est la formule secrète du bonheur. Ce point, c’est celui de l’identité heureuse. Mais comment, dans un monde de fou ? Juste une question d’organisation, de discipline militaire. C’est une guerre.

Le nouveau roman politique de Philippe Sollers est un magistral manuel de contre-folie. Le « professore » -c’est ainsi qu’on appelle, à La Riviera, le héros deMédium- est un révolutionnaire. Un agent double de la folie qui nous renseigne sur ses exercices spirituels (il prend des « produits », se fait prodiguer des massages médiumniques par une jeune italienne), un agent très secret qui aurait trouvé le « point ».

La contre-folie est un art. Et Sollers, un grand artiste.

Sollers, le « contre-fou »


ALEXIS LACROIX


Dimanche 19 janvier à 11h, La Règle du jeu vous invite à un séminaire exceptionnel autour de Philippe Sollers, à l’occasion de la parution de son dernier roman, Médium (Gallimard).

Philippe Sollers est-il, à son tour, saisi par la « tentation de Venise » ? C’est ce qu’on se demande, anxieusement, quand on ouvre son roman,Médium.

Qu’on se rassure ! Pérégrination de notre Casanova national dans la Sérénissime, parfois au bras d’une adorable masseuse, son livre est un roman guetté par l’escapisme, bien sûr, frôlé par le fantasme de tout plaquer, adssurément, mais il n’est pas que cela.

Médium, qui est du grand, du très grand Sollers est aussi, surtout ?, le débat d’un franc-tireur des lettres avec une France plus « moisie » que jamais.

Une France asphyxiée, où triompheraient toutes les variantes d’une bizarre espèce sociale : le petit bourgeois moralisateur ; une France, suggère l’auteur deMédium, où la générosité pour le monde - un « invariant » de Chateaubriand à Mendès France... - cède chaque jour la place à cette passion triste : la traque aux idées libres et neuves.

Face à cette patrie rabougrie, enkystée dans le ressentiment et les tempêtes dans un verre d’eau stagnante, le grand vivant qu’est l’écrivain demande de l’air. Il veut rouvrir d’urgence les soupentes de notre imaginaire. Et il oppose au déprimisme tâtillon un programme esthétique, la « contre-folie » : croire, aimer, s’évader. Chiche !

Polémiques en perspective, en tout cas, autour de l’écrivain et du visionnaire, qui seral’invité exceptionnel des séminaires, le dimanche 19 décembre.
Venez nombreux !

ENTRÉE LIBRE ET GRATUITE
Les séminaires de La Règle du jeu

Tous les dimanche à 11h,
au cinéma Saint-Germain
22 rue Guillaume Apollinaire
Paris 6ème.
Métro : Saint-Germain-des-Prés
Renseignements ou inscription à la newsletter :
redaction@laregledujeu.org

Avec le soutien de Pierre Bergé et de la fondation André Levy

La critique de Nathalie CROM, Télérama

Méditation à la lueur de Saint-Simon et de la magie de Venise... Contre la perversion du monde, Sollers offre un manuel de contre-folie.

Venise, évidemment. Pourquoi changer de décor, de lumière, d’air ambiant, quand ici tout est parfait. Venise, et sa « magie médiumnique », impalpable et évidente comme le sacré  : « On la voit sans la voir, on l’entend sans l’entendre, elle disparaît parfois pendant des semaines ou des mois, et soudain, dans une clarté imprévue, elle est là. On la respire, elle fait signe, elle fait flamber les toits et les mâts, l’espérance pour rien recommence. » Il y a longtemps que le narrateur des romans de Philippe Sollers y a ses habitudes, son emploi du temps réglé, entre lectures, promenades, méditation. La compagne de ces instants parfaits, elle, n’est plus là - plus de ce monde. Alors, « après tout, pourquoi ne pas disparaître ici, tranquillement, dans l’ombre ? J’ai ce qu’il faut comme produit, crise cardiaque, petite buée dans les médias, et basta. Plus d’informations désinformantes, plus de bavardages, plus de mécanique des gestes ». Mais le ciel peut aussi attendre...

Donc, Venise. Nous y sommes, aux côtés du narrateur, « Il Professore ». Alentour, deux figures de femme  : Ada, « mon ardeur », masseuse professionnelle, chamane ou presque, dont les mains expertes savent ressusciter « ce corps qui pèse et qui s’use », et la jeune Loretta. Posés sur le bureau, dans le petit appartement aux volets presque clos, quelques livres, très peu, puisque « à part Saint-Simon et les classiques chinois, je ne lis plus que les journaux et des dictionnaires ». Dans les journaux, ce sont les symptômes de la folie collective planétaire qui s’étalent, et que le narrateur relève et commente - folie mortifère, proliférante, protéiforme, hydre à mille têtes, mille visages hideux parmi lesquels la vulgarité, le conformisme, l’ignorance, la lourdeur, l’obsession pour le mal, le refus de l’Histoire... La liste est longue - vraiment trop longue -, à laquelle il entreprend d’opposer une sorte de bréviaire de survie, son Art de la guerre à lui  : un Manuel de contre-folie.

Pour interlocuteur privilégié, en cet exercice, il choisit Saint-Simon, le scribe insolent de la Cour, c’est-à-dire de l’enfer, donc l’ennemi du diable - « Dieu est mort, mais, depuis cet angle vide, son secrétaire observe tout à la loupe, mariages, naissances, bâtardises, fortunes, vols, usurpations, trafics, agonies, ruines. Rien ne lui échappe, et ça va vite. Cet homme est un tourbillon dans un tourbillon... » C’est aussi pour cela qu’on lit les romans de Sollers  : parce qu’ils nous ramènent toujours vers la grande Bibliothèque et les grands textes pour toujours vivants. Parce qu’ils relient et intercèdent, tracent des liens, tirent des fils. Parce que, à travers eux, Sollers aussi est un médium.

Nathalie Crom - Telerama n° 3340

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Philippe Sollers amer à Venise

LE MONDE DES LIVRES | 15.01.2014 |

Raphaëlle Leyris

Bien sûr, il y a les paquebots de Chinois qui débarquent sur la lagune, les touristes qui enlaidissent tout et l’art contemporain qui « souille » la cité. Mais il suffit de s’écarter un peu de la place San Marco pour trouver une Venise oubliée du temps. Une cité inscrite dans un présent éternel, comme préservé de l’époque, et qui permettrait d’échapper à celle-ci. C’est là que le narrateur du nouveau livre de Philippe Sollers, surnommé « Professore » par les locaux, vient passer chaque fin de semaine et se mettre à l’écart, donnant toute latitude à son goût du secret.

Il attribue à cette ville une « magie médiumnique » : elle offre la possibilité de ne pas se mêler d’un siècle jugé barbare, d’être contemporain du (ou des) temps qu’il veut. Là, le Professore n’a pas à justifier son refus de l’ordinateur et peut écrire au stylo sans s’attirer d’opprobre ; là, son corps « qui pèse et qui s’use » se revivifie sous les doigts de l’ardente Ada.

MOUVEMENT PERPÉTUEL

Là, enfin, il peut être tout entier dans l’instant grâce à sa « dose » : « Le paysage gagne en profondeur, les couleurs en fraîcheur, les fleurs en attraction pour les papillons blancs ou jaunes. C’est une belle journée, quoi, c’est-à-dire du temps suspendu et multiplié. » A Venise, accompagné de ses lectures, Saint-Simon et Lautréamont en tête (qui, pouvoir « médiumnique » des lieux oblige, le rejoignent à sa table du restaurant La Riviera), il peut fourbir ses armes contre cette époque qui lui déplaît si fort.

Et élaborer, en réponse à la « folie » de celle-ci, son propre « manuel de contre-folie » - titre d’un chapitre et définition possible de Médium. Le roman, si « sollersien » dans ses lieux et son allègre exécution - entre autres -, se place sous l’égide de Pascal : « Qui aurait trouvé le secret du bien sans se fâcher du mal contraire aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. »

« LE DUC VOUS ATTEND AU TOURNANT »

Le « secret du bien » selon Sollers ? Le désengagement, à Venise comme ailleurs, le soin jaloux de sa singularité et des masques derrière lesquels l’abriter. La résistance par la littérature est l’objet de pages superbes, où l’on dirait bien le temps « suspendu et multiplié ». Les « exercices de contre-folie » qu’il préconise donnent lieu à des passages savoureux : « envoyer, pendant un mois, toujours le même tweet : “le duc vous attend au tournant”, je répète “le duc vous attend au tournant” », « lire des classiques chinois de trois à cinq heures du matin »...

Mais pour ce qui est de ne pas « se fâcher du mal contraire », le Professore n’y est pas tout à fait. Il y a plus d’amertume que de légèreté dans sa manière de vilipender tous azimuts l’époque et ses débats sur l’éthique médicale (la PMA, procréation médicalement assistée, se trouvant préfigurer selon le narrateur une « parfaite mort assistée »), les « clichés humanistes » d’un politiquement correct qui ne verrait plus dans Voltaire qu’un « misogyne, homophobe et antisémite » ; le monde de l’édition (« On publie de plus en plus, ou plutôt on poublie »), certains sites de rencontre homosexuels sur lesquels les transactions seraient si expéditives qu’on pourrait parle de « boucherie »...

Sans parler des portraits d’archétypes (« le journaliste », « le philosophe »), enlevés et drôles, mais qui sont aussi l’occasion de règlements de comptes où Sollers perd de sa nonchalante grâce. Sous le masque de l’homme éternellement gai, l’auteur de La Fête à Venise et d’Eloge de l’infini (Gallimard, 1991 et 2001) laisse deviner un visage presque inquiet, mélancolique. A moins qu’il s’agisse là d’un « loup » supplémentaire.

Médium, de Philippe Sollers, Gallimard, 176 p., 17,50 euros.

Raphaëlle Leyris
Journaliste au Monde

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23 janvier 2014

L’article en format pdf

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Jacques Henric a lu Médium


Par :

A.Gauvin,

- 28/01/2014 -
Sollers et le roman -

Les historiens de la littérature, dans les années à venir, auront un cas passionnant à examiner, un mystère à éclairer, une énigme singulière à résoudre : comment un être-là peut être puissamment là de n’y être pas ? Dit autrement : comment, et pourquoi, un (...)

Le Huffington Post, 04/02/2014

Son plus récent ouvrage, le roman Médium, est l’éloge des rares écrivains, emblématiques du génie français, capables de se connecter en prise directe sur le monde sans autres adjuvants que les outils traditionnels de l’écrivain : des cahiers et des plumes. Ces auteurs, dont Sollers dresse une liste très restrictive, se distinguent par des capacités sursensibles, placées au service de l’écriture.

Ils se nomment Saint-Simon, Voltaire, Sade, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Proust, Aragon, Bataille ; ce sont des phares, et avec eux "les enjeux décisifs sont sur la table".

Dévoiler l’envers du réel, révéler les dysfonctionnements du monde et son absurdité, prôner la révolution sont leurs principaux objectifs. Seul le génie autorise à concevoir un programme aussi ambitieux. Rimbaud est le premier des illuminés, Breton est le chef de file des visionnaires et Saint-Simon (1675-1755) est l’archétype des écrivains médiums.

La critique complète


Plaisirs d’amour de Philippe Sollers

Par Sebastien Lapaque Le Figaro/Livres, 06/02/2014

AvecMédium, l’auteur poursuit désormais le bonheur par fragments.

Savourant le reste de son âge comme un épanouissement infini, Philippe Sollers a peu de chose nouvelles à raconter, mais il a le bonheur et l’avantage de bien raconter les anciennes : Venise, la Chine, l’île de Ré, Mozart, Retz, la Fronde, Montaigne, les Jésuites, Picasso[...]

La critique complète (pdf)

Philippe Sollers : « Voltaire serait la prescription du docteur Sollers contre la déprime »

Le plaisir de marcher pieds nus à Venise ou de réciter par cœur des poèmes... Voici quelques-uns des enseignements de l’écrivain de 77 ans.

Propos recueillis par Lucas Bretonnier
Publié le 13 févr. 2014

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Photo au smartphone de Philippe Sollers, le 3 février 2014 dans son bureau chez Gallimard, à Paris

Saint-Simon (1675-1755) est le plus grand écrivain français. Tous les autres, y compris Proust, s’en sont inspirés. Il maîtrise comme personne l’art du portrait : rapide, incisif. Sa description de la cour de Versailles au temps de Louis XIV est magnifique.

Il y a au moins deux points communs entre la Chine et l’Italie : les pâtes - nouilles chinoises, spaghettis italiens -, et Marco Polo ! Ce marchand vénitien qui se rendit en Chine au XIIIe siècle a donné son nom à l’aéroport de Venise.
suite...

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© Saubi Jean Jacques/Maxppp

par Eric Naulleau
Le 17 février 2014

Le temps où Eric Naulleau éreintait Philippe Sollers dans son pamphlet, n’est plus (cf. « Le Jourde & Naulleau : Précis de littérature du XXIe siècle »). Le critique acerbe a depuis changé de camp : de critique, il s’est essayé à l’écriture et s’est lui-même fait éreinter. L’arroseur arrosé : la critique est un art plus facile que l’écriture semble t-il et les années passant, le critique a mis de l’eau dans son picrate à perforer les intestins. Lisez la métamorphose et comparez avec un extrait vidéo de 2008  :

Réfugié dans la Sérénissime, l’écrivain fustige l’inanité de notre époque. Réjouissant.

Tout vient à point à qui sait attendre - même un bon livre de Sollers, omet de préciser le dicton. (suite...)

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Médium...saignant

Sombre Sollers. Un viatique pour temps de ténèbres.
par Bruno Lalonde, libraire à Montréal

par un fou, contre-fou, allumé incandescent.
Sa fréquentation de Sollers depuis plus de trente ans lui permet d’entendre mieux que d’autres, l’inoui.
Mérite d’être écouté. Plus ici.

Rendre à César ce qui appartient à César :

« Poublier » ? J’ai inventé le verbe « poublier » nous dit Sollers. Il semble bien que ce soit Lacan qui ait introduit l’idée du mot « poublier » sinon exactement le mot, en parlant de poubellication. C’était lors de sa Conférence à l’université de Milan, le 12 mai 1972 :

« [...] Puis, la seconde partie de ces Ecrits consiste dans une série d’articles où je me suis trouvé, [...] trouvé chaque année donner une sorte de repère, qui permettait à ceux qui m’avaient entendu au séminaire de trouver là enfin, condensé, en somme concentré, ce que j’avais pu apporter ou ce que je croyais moi-même pouvoir repérer comme étant axial dans ce que j’avais énoncé.
Ça n’empêche pas que c’est une très mauvaise façon, en somme, de rassembler un public.
C’est très difficile d’abord, la notion depublic. Je vais me risquer à rappeler que lors de cette publication, je me suis livré au jeu de mots de l’appeler poubellication - je vois qu’il y a des gens qui savent ce que c’est le mot poubelle. Il y a une trop grande confusion en effet, de nos jours, entre ce qui fait public et ce qui fait poubelle ! C’est même pour ça que je refuse les interviews, parce que malgré tout, la publication des confidences, c’est ça qui fait l’interview.
Ça consiste alors tout-à-fait à attaquer le public au niveau de la poubelle.
Il ne faut pas confondre la poubelle avec le pubis - ce n’est pas du tout pareil.
Le pubis a beaucoup de rapports avec la naissance du mot public.
C’est vrai, hein ?
Ça ne se discute pas, enfin ... je pense. »

Crédit : Espaces Lacan

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Et « oublire » ? Lacan disait aussi « J’écris non pour me souvenir mais pour oublier »

... Le souvenir, aux fins thérapeutiques, on le poublie/publie/oublie/poubelle pour s’en libérer ;
une notion au cœur de la psychanalyse qui a marqué le XXe siècle.

Europe 1 - Social Club

Frédéric Taddeï reçoit Philippe Sollers et Gabriel Matzneff à l’occasion de la sortie de leurs livres respectifs :
Philippe Sollers : "Médium" chez Gallimard
Gabriel Matzneff : "Les nouveaux émiles de Gab la Rafale" chez Léo Scheer.

Conversation du soir - l’émission se déroule de 21h à 22h30 - comme à bâtons rompus au coin du feu, ...non au coin du micro.
La marge de liberté accordée aux invités et la durée de l’émission créent les conditions pour une interview non convenue d’avance, où le feu de la conversation se consume sans hâte, et libère parfois des étincelles pétillantes. Ainsi lorsque Matzneff évoque le poème de Lucrèce « De rerum natura » et que Sollers poursuit la citation commencée par Matzneff... Ces deux-là n’ont pas perdu leur latin. C’est à écouter dans la partie 5.

(Découpage et titrage pileface).

1. Introduction

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2. Les Français mal à l’aise avec leur Histoire

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3. La contre-folie pour s’opposer à la folie de notre temps

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4. C’est une époque réactionnaire

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5. Le héros sollersien n’a pas de problème d’argent.
Et de quoi parlent Matzneff et Sollers quand ils déjeunent ensemble ? De théologie !

... et aussi de « De rerum natura » de Lucrèce...

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6. Femmes, je vous aime

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Philippe Sollers : Les incontournables d’Europe 1

Sollers parle de son livre Médium avec Nikos Aliagas(10’). Pas la densité et la richesse de l’émission de Taddéi (1h10). Néanmoins, l’auteur y précise sa position par rapport à la mort. A-t-il peur de la mort ? « Le néant me rassure » dit-il. Et la « désagrégation » actuelle le rassure-t-elle ?

Lien

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Edition Semaine 04 Janvier 2014

par Philippe-Emmanuel KRAUTTER

Il ne vous aura pas échappé que le mot médium ne figure qu’à quelques mots de Médoc, célèbre région du Bordelais qui vous est cher... Les lieux — dans le cas présent Venise — semblent avoir une importance déterminante dans cette évocation de la médiumnité, thème de votre dernier roman.

Philippe Sollers : "Il y a des lieux plus ou moins inspirés, inspirés négativement, inspirés de façon grisâtre, inspirés par la personne qui se trouve là. Si vous allez à Guernesey par exemple, vous tombez irrémédiablement sur Hugo. Nous avons fait en médiumnité beaucoup de progrès par rapport aux tables tournantes et aux esprits qui étaient censés répondre. C’est dans la vie de Hugo quelque chose de particulièrement éclairant. Il y a également des lieux qui sont privilégiés et qui appellent de tous côtés un médium éventuel, ils peuvent d’ailleurs attendre très longtemps que cela se produise. Puis, parfois, il y a de telles concentrations qu’on n’imagine pas qu’il puisse en y avoir encore plus. En ce qui me concerne, vous voyez très bien où cela se passe, à Bordeaux et dans la région - Médoc - à travers quelque chose qui est là comme un savoir-vivre très ancien, qui s’est développé dans la culture du vin. C’est d’ailleurs pour cela que je me moque de Calvin qui a cru pouvoir se présenter dans la région du vin, ce qui fait aussitôt penser à Montaigne qui se plaignait que l’on s’égorgeait sous ses fenêtres lors des guerres de religion et qui n’appréciait pas les innovations calviniennes. Cela déterminera d’ailleurs son voyage à Rome, et son pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette que j’évoque dans mon roman. C’est en effet une démarche médiumnique qu’il entreprend, attiré par sa curiosité qui consistait à savoir si le pape de l’époque conservait bien les livres dont il redoutait l’autodafé par les protestants, à savoir les textes grecs et latins de l’antiquité qu’il chérissait tant et qui remplissaient non seulement sa riche bibliothèque, mais également en ornaient les poutres avec ses belles inscriptions que j’ai eu la chance de découvrir lors d’une visite à l’âge de 12 ans... Les questions religieuses sont d’ailleurs importantes en ce qui concerne la médiumnité même si mon livre n’est absolument pas religieux, mais tient à enregistrer tout de même cette possibilité d’avoir un contact avec le transcendantal, l’au-delà sans pour autant être dans le foutoir spirite de Hugo ! Mon enfance à Bordeaux est pour moi très importante dans la mesure où, dans l’Histoire, c’est un lieu qui est très en avance sur l’Hexagone. Lorsque la République en 39-40 s’effondre, on se rend alors à Bordeaux, c’est-à-dire le lieu le plus éloigné de Paris. C’est en effet l’endroit le moins cerné par l’identité française, c’est la raison pour laquelle cette médiumnité implique un rapport très particulier avec Londres et l’Angleterre. Pendant deux siècles, toute cette région a été anglaise. Et comme je suis né dans une famille très anglophile, cela m’a évité ce pénible sentiment de culpabilité qui mine la mémoire française, à savoir Vichy et Moscou. C’est quelque chose que je répète volontiers d’autant plus que personne n’écoute lorsque j’évoque cela (rires) !
Puis, vient bien sûr Venise, et là il n’est pas besoin d’insister. Vous faites immédiatement la liste et vous observez qu’il y a en ces lieux une concentration extraordinaire dans tous les domaines : musique, peinture, littérature... Il y a donc des lieux, et c’est ce que Rimbaud appelle dans une formule fameuse sa quête pour trouver le lieu et la formule. Vous pouvez très bien avoir un lieu sans la formule, et vice versa, mais si vous réunissez les deux, vous avez alors la percussion juste."

Le mot latin mĕdĭus, dont médium est issu, évoque cette idée de milieu et de centre, intermédiaire entre deux extrêmes. Vous avez d’ailleurs placé en exergue de votre livre cette belle phrase de Pascal : qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel.

Philippe Sollers : "C’est une des phrases les plus fulgurantes de Pascal qui s’intéressait beaucoup au point, au sens mathématique et divin du mot. La formule est très étrange parce que se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, cela voudrait dire tenir les deux bouts à la fois, on est par-delà le bien et le mal, donc dans une position très particulière. C’est pour indiquer que tout cela a un sens métaphysique très précis. Et puis, « l’Empire du milieu », c’est quand même la Chine !"


Ce secret de se réjouir du bien est facilement à la portée d’un grand nombre d’individus, mais sans se fâcher du mal contraire est une chose beaucoup plus délicate si vous y réfléchissez


Il ne s’agit donc pas de prôner un juste milieu.

Philippe Sollers : « Absolument pas, puisqu’en effet vous avez trouvé un secret, et cela n’est donc pas évident. Ce secret de se réjouir du bien est facilement à la portée d’un grand nombre d’individus, mais sans se fâcher du mal contraire est une chose beaucoup plus délicate si vous y réfléchissez. Le mal ne me fâchera pas, ce qui est très étonnant. En effet, tout vous appelle à vous fâcher contre le mal des marchés financiers, de la mondialisation, etc. la critique sociale évoquée dans ce dernier livre ne doit pas être prise comme une protestation, ni comme une indignation, mais de façon bien pire, comme si c’était une dégradation aussi inévitable que sans importance. Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’un point d’équilibre, sinon nous serions dans cette idée de juste milieu, la sagesse, et cela deviendrait du politiquement correct... Ce cas de figure correspondrait à une position statique, alors que ce qui m’intéresse, c’est justement le mouvement. Pascal n’y va pas de main morte d’ailleurs, puisqu’il évoque cette idée de mouvement perpétuel avec cette idée de quelque chose que l’on n’atteint pas. Alors que dans Médium, je dis que c’est quelque chose qui est accessible à travers cette formule. Je trouve alors tout de suite mon héros préféré, après Pascal, en la personne de Saint-Simon qui est là, au cœur de cette affaire, au temps de Louis XIV, au centre du monde. C’est en effet de là que va partir une vague qui va ensuite exploser sur la planète entière, c’est-à-dire la Révolution française, puisqu’il n’y en a pas eu d’autre... Saint-Simon est une personne qui se réjouit du bien et qui décrit le mal avec une froideur tout à fait impressionnante."


La lucidité sur la folie peut avoir lieu à n’importe quel moment de l’Histoire, mais il y a des époques entières où nous n’en savons rien, sauf avec des personnalités comme celles de Saint-Simon qui la décrit de manière admirable ou encore Pascal


Pouvez-vous évoquer pour nous cette folie qui semble gagner nos contemporains dans les lignes pleines d’humour que vous écrivez à l’encre de Venise ?

Philippe Sollers : "Je vais vous citer pour cela un portrait de Monseigneur, c’est-à-dire aujourd’hui, le Français courant :

« Il était sans vice ni vertu, sans lumières ni connaissances quelconques radicalement incapable d’en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l’ennui qu’il communiquait aux autres, et pour être une boule roulante au hasard par l’impulsion d’autrui, opiniâtre et petit en tout à l’excès, une incroyable facilité à se prévenir et à tout croire, livré aux plus pernicieuses mains, incapable de s’en sortir et de s’en apercevoir, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et, sans avoir aucune volonté de mal faire, il eût été un roi pernicieux. » (Mémoires, Tome 9, chapitre VII).

Lorsque vous savez que Saint-Simon a écrit ces lignes en 1711, c’est tout à fait étonnant. La brièveté, le choix des mots démontrent la touche de Saint-Simon. Il va même jusqu’à vous dire qu’il s’excuse de son style qui peut apparaître négligé, alors qu’il en a une maîtrise totale. Il souligne encore qu’il n’a jamais été un être académique et qu’il écrit à la diable pour l’éternité ! C’est la concision du français qui est ramené dans son rythme même, avec des mots contradictoires, Saint-Simon atteint de cette manière, selon moi, la vérité. La folie a eu ses heures de gloire. N’oubliez pas que c’est un titre dont je prends le contre-pied, celui de l’Éloge de la folie d’Érasme, c’est-à-dire un grand événement dans l’humanisme. Mais cela n’est venu à l’idée de personne jusqu’à aujourd’hui, sauf Pascal qui souligne combien ses contemporains ont choisi de ne pas penser à la mort, qu’ils sont somnambules. Nous vivons dans un grand hôpital de fous et ce serait encore être fou d’une autre façon de ne se croire pas fou. La lucidité sur la folie peut avoir lieu à n’importe quel moment de l’Histoire, mais il y a des époques entières où nous n’en savons rien, sauf avec des personnalités comme celles de Saint-Simon qui la décrit de manière admirable ou encore Pascal. Aujourd’hui, vous avez pour la première fois - d’où mon manuel de contre-folie - une folie qui est établie partout, à chaque instant, subjectivement ou objectivement. L’argent fou, le corps... C’est une situation à mon avis tout à fait nouvelle, une mutation qui correspond à celle que l’Histoire peut connaître à certaines époques. Il est vrai que Montaigne en son temps s’inquiétait et se demandait s’il ne devenait pas fou avec ces guerres de religion qui ravageaient son pays comme nous l’évoquions tout à l’heure. Mais, à la différence d’aujourd’hui, il ne consentait pas du tout à être fou ! Les mutations techniques impliquent que le taux de folie est endémique, sauf que, XXe siècle aidant avec sa gigantesque folie meurtrière, on atteint aujourd’hui quelque chose qui embarrasse tout le monde, surtout les Français. Le phénomène est observable déjà dans la langue c’est-à-dire dans le français lui-même. Vous avez un diagnostic qui n’appartient à mon avis qu’au français dans sa rapidité. Vous savez, les grands écrivains français ont toujours été des moralistes, mais qui peut encore dire aujourd’hui la folie de ces temps-ci ? Où faut-il être ? Dans quel lieu et avec quelle formule pour l’évoquer ? C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce dernier livre."

L’intégrale à lire sur le site de la revue Lexnews

(archive pileface - pdf)

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Séminaire La Règle du Jeu du 19 janvier

Rencontre avec Philippe Sollers : moments choisis en vidéo

La Règle du jeu a reçu Philippe Sollers à l’occasion la parution de son dernier livre, Médium, roman à plusieurs strates qui entremêle les soucis philosophiques et métaphysiques à une sorte d’autoportrait déguisé.
Alexis Lacroix développe la construction du roman, dans lequel il s’agit de « regarder la réalité à l’envers pour la voir à l’endroit, c’est-à-dire regarder la folie comme une contre-folie et la contre-folie comme une folie, aboutissant à ce remède que [Philippe Sollers] appele de [ses] voeux, un remède existentiel ».
Pour son auteur, ce livre représente « un manuel pour résister à la folie de l’époque ».
« Le problème est de démontrer que le monde est fou [...] Je ne suis pas le premier à m’en préoccuper. Ce serait être fou d’une autre manière, que de n’être pas fou ».


Sollers, le « contre-fou » - Séminaire RDJ par la règle du jeu

Alors qu’Alexis Lacroix, avec une pointe de provocation, tente d’amener Philippe Sollers vers des sujets d’actualité tels que l’affaire Dieudonné, l’auteur n’hésite pas à se démarquer avec sarcasme.

Selon Philippe Sollers, citant Bernard-Henri Lévy, Médium est un livre « révolutionnaire ».

Parmi les exemples concrets de la folie du monde cités dans Médium, Philippe Sollers revient sur le cas des « usines de cadavres ».

Alexis Lacroix rappelle que l’oeuvre de Philippe Sollers compte non moins de deux cents héroïnes féminines. Cependant, une manque à l’appel : la ministre Christiane Taubira. L’écrivain déclare ainsi son amour pour la Garde des Sceaux : « Taubira, c’est l’amour. C’est la femme politique, de loin, qui compte le plus aujourd’hui. Une femme qui peut vous citer, à l’Assembler nationale, et faire se lever tous les socialistes, qui applaudissent sans rien comprendre à ce qu’elle vient de dire... C’est une merveille de femme ».

Philippe Sollers a présenté, lors du séminaire, un film réalisé par G. K. Galabov et Sophie Zhang, dans lequel il « fait passer Versailles à Venise et Venise à Versailles ». « C’est le contraire de la France moisie. C’est la France révolutionnaire qui vous parle ».

Pour l’écrivain, finalement, « la vraie Révolution porte sur la perception du temps ».

Crédit : laregledujeu.org

Philippe Sollers : "Ma drogue me rend asocial"

Entretien avec Philippe Vandel dans l’émission "TOUT ET SON CONTRAIRE" (France Info), le 4 février 2014.

Ecouter l’entretien

Philippe Sollers invité de la rédaction avec Josyane Savigneau et Alexis Lacroix, le 30 janvier 2014 sur Radio RCJ.

Crédit : RCJ

Entretien à la Librairie Mollat à Bordeaux

Le 13 février 2014

Crédit : Librairie Mollat

*

Passage de Philippe Sollers à la librairie Mollat
pour présenter son nouveau roman

Par Marc Pautrel

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Photo © Marc Pautrel

Grande affluence dans deux salles, le salon Albert Mollat à l’étage, et la salle du 91 au rez-de-chaussée où un écran vidéo projetait la conférence, conférence également retransmise en direct sur Internet. Philippe Sollers était en grande forme, ironique, combatif, drôle, dénonçant la politique "en scooter", ou l’argent fou des marchés financiers qui l’espace d’un claquement de doigts font disparaître des milliards. Parlant de la situation actuelle, il a précisé : "Après la ’France moisie’, je propose maintenant la ’France gâteuse’."

Au cours de la rencontre, le beau film de G.K. Galabov et Sophie Zhang a également été projeté dans sa version intégrale de 30 minutes ; il s’ouvre sur un discours de la Reine d’Angleterre, précédé du God Save The Queen qui a donc de nouveau résonné très logiquement à Bordeaux, ville anglaise (anglaise et espagnole) s’il en est.

J’ai noté à la volée sur mon calepin quelques remarques de l’auteur deFemmes. Par exemple : "L’Angleterre, c’est mon drapeau", "Ce livre est un manuel de contre-folie avec des preuves et la façon de se comporter", "Il faut se décaler par rapport à un monde qui rend fou", "C’est un roman métaphysique", "Le corps humain est en cours d’expropriation". Deux remèdes à la folie : "massages et prise de substances".

Philippe Sollers a encore expliqué : "Je parle au nom d’une intimité qui ne se laisse pas faire", "La politique est morte, il faut donc faire autrement", "La question est celle de la durée : qu’est-ce qui dure ? Les gens hélas ne croient plus à la durée". Sur la technique du roman, enfin : "Les portraits, tout est là. Il faut portraiturer. Un peintre qui sait faire des portraits, c’est très rare. C’est là où Manet est grandiose, et Bacon, et Picasso", "Les portraits ça vient du français, avec la bibliothèque française : Saint-Simon, La Rochefoucauld, Retz, Proust."

Marc Pautrel

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ECHO DE L’ENTRETIEN PAR Isabelle Castéra

Publié le 14/02/2014

Venu présenter son livre, « Médium », paru chez Gallimard, Philippe Sollers a assuré le spectacle hier soir, sous le regard de Julia Kristeva. (suite...)

*

Un film de G.K. Galabov et Sophie Zhang

Philippe Sollers, MÉDIUM

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Luxembourg. Le grand entretien de la Warte

Philippe Sollers était de passage au Luxembourg samedi dernier à l’invitation de l’Institut Pierre Werner.
L’écrivain français se livre dans un discours de la méthode décomplexé
Interview par Marie-Laure Rolland


Philippe Sollers, Medium, Insitut Werner Luxembourg, Partie 1.


Philippe Sollers, Medium, Insitut Werner Luxembourg, Partie 2.

L’intégrale sur le site de Sollers

en archive pileface (pdf)

Entretien avec Philippe Sollers sur Radio 100,7 Luxembourg,
par Frederic Braun

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[1Hubert Haddad publie chez Zulma, le 2 janvier 2014, un roman intitulé Théorie de la vilaine petite fille, qui retrace - à sa manière, somnambulique et révélatrice - l’histoire des sœurs Fox, les deux Américaines qui les premières ont affirmé être entrées en contact avec les esprits. C’est dans l’Amérique de la deuxième moitié du XIXe qu’apparaît le terme « médium » lié à la communication avec les morts.

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10 Messages

  • V.K. | 24 janvier 2014 - 17:04 1

    Deux nouvelles entrées :

    1. L’excellente REVUE LEXNEWS, un webmag culturel animé par Philippe-Emmanuel KRAUTTER, publie dans son édition Semaine 04, Janvier 2014, un entretien en profondeur avec Philippe Sollers, à l’occasion de la sortie de son livre Médium. C’est ICI.

    2. La critique de Libération par Mathieu Lindon : « Sollers le contre-fou allume les fous »


  • V.K. | 16 janvier 2014 - 10:00 2

    La critique de Nathalie CRON (Télérama), ici


  • V.K. | 9 janvier 2014 - 18:19 3

    A VENIR :

    PHILIPPE SOLLERS SUR EUROPE 1
    Le 9 janvier - "Europe 1 Social Club" à 21h

    PHILIPPE SOLLERS SUR FRANCE INTER
    Le 17 janvier - "On va tous y passer" de 11h à 12h30

    PHILIPPE SOLLERS SUR PARIS PREMIÈRE
    Le 18 janvier - "Ca balance à Paris" à 17h30

    Crédit : http://www.gallimard.fr/Agenda


  • V.K. | 8 janvier 2014 - 09:14 4

    Ajout critique de La Règle du Jeu par Christine BINI : « Médium de Sollers : la résistance allègre »

    suivie de « Bonne année M. Sollers » par Anthony Palou du Figaro.


  • V.K. | 7 janvier 2014 - 15:42 5

    Les yeux dans les yeux de Claire Dupont Monod sur France Inter.

    Philippe Sollers : J’ai inventé le verbe "poublier" et le verbe "oublire".

    Rendre à César, ce qui appartient à César. C’est ici.


    • Sollers aurait-il « oublié » l’origine du mot « poubellication » ?

      « ... il y a des jeux de mots de Lacan : "les petits souliers" pour parler des analystes, enfin des choses comme ça. Ce sont des choses drôles. Le Panthéon qu’il désignait : il levait le bras et il disait : "Le vide-poches d’en face." C’est assez joli, c’est drôle. Les cercueils qui sont là, "c’est un vide-poches"... Ou alors, le fait de publier, avec un jeu de mots sur la "poubellication". Voilà, c’est assez beau... » (Jacques Lacan, récit d’une relation " épisodique et intense ")

      ou encore :

      «  Ecrire est un vrai bonheur d’indépendance, publier un sport de combat. Mon vieil ami Lacan parlait de "poubellication", terme très exagéré, mais il y a de ça. » (JDD, octobre 2007)

      ou encore :

      « Le mot "poubellication" a été inventé par Lacan qui pensait que seule la transmission orale avait un sens véritable, et que les livres ni faits ni à faire couraient les rues en empêchant les plus pensés d’être lus. Pour moi, écrire est une joie, publier me fatigue, mais on a, de temps en temps, l’occasion de rire. » (Le JDD du 25 janvier 2009)

      Catherine Millot, écrivain et psychanalyste, a écrit un article intitulé Poubellication dans « Je & Moi » (nrf, octobre 2013, pages 167-172) :

      « On dit, par exemple, "je me jette à l’eau" : tout acte décisif de la vie comporte cette dimension. Se jeter peut aussi prendre la forme de ce passage au public de l’écrit que Lacan appelait la "poubellication". Il évoque, à propos de Joyce, dans un texte intitulé « Litturaterre », le glissement en anglais de letter à litter : de la lettre à l’ordure. "Faire litière de la lettre" était, disait-il, ce qu’il y avait de mieux à attendre d’une psychanalyse à sa fin. Il disait aussi, qu’en tant qu’analyste, il avait "rivé son sort à la poubelle". Ainsi, moi-même, analysant et publiant, ai-je placé la poubelle au cœur de ma pratique de tous les jours. »

      Catherine Millot a cependant publié quelques bons livres dans la collection L’Infini.

      Qu’est-ce qu’un bon livre ? Un vrai roman (folio, p. 265-266) :

      «  Le livre se vend ? Un peu ? Pas mal ? Pas assez ? Du haut de ces questions pyramidales, l’œil froid de la poubellication francfortienne vous regarde ("j’adore Francfort, me dit cet agent extasié, ça c’est du business !"). Du calme : un livre qui n’est pas déjà du cinéma, et qui doit rester, restera, même recouvert par des tonnes de papier bavard. À vrai dire, tenez-vous bien, il se lit de lui-même , il continue à émettre et à irradier depuis sa constitution atomique interne. Le lecteur es superflu, même s’il est bienvenu. »

      En effet, «  il convient d’être sceptique quant aux effets de la "poubellication", comme disait Lacan. De même, le fait qu’aucun exemplaire du livre de Lautréamont n’ait été vendu de son vivant n’a-t-il pas l’importance que lui prête la police journalistique qui s’extasie grotesquement sur ses ventes actuelles. De telles coordonnées n’ont aucun sens pour cette œuvre. Les humanoïdes s’épuisent à l’évaluer selon des critères qu’elle ridiculise. On parle ainsi de la folie de Lautréamont, et d’autres calembredaines psychologisantes.
      Ce qui est enjeu, c’est le lecteur lui-même. Y en a-t-il un ? Plût au ciel, comme dit l’autre. Vivants, je n’en connais que quatre ou cinq, pas plus. Je veux dire nous compris. Cela ne fait pas foule. Y en aura-t-il d’autres dans le futur ? C’est probable. « Plût au ciel que le lecteur » — le lecteur : cette possibilité majeure n’est acquise qu’en 1967.
       » (« Lautréamont au laser », in Fugues, p. 43)

      1967 : Pleynet, Lautréamont par lui-même, Sollers, La science de Lautréamont, Programme. Depuis cette date, l’oublire a fait de grands progrès chez le lecteur potentiel. Il est vrai que «  l’écrivain ou l’artiste taré » l’y aide désormais par ce qu’il «  poublie » (un pas de plus est franchi) :

      « On publie de plus en plus, ou plutôt on poublie . Aussitôt imprimé, aussitôt oublié. Les tweets, les blogs donnent à chacun et chacune la possibilité d’exhiber, en quelques mots, la folie normalisée. Les livres sont devenus de drôles de machins visqueux, enfances malheureuses, enfers familiaux, délires sentimentaux, demandes essoufflées d’amour. Ça ne se vend pas, mais peu importe. Une telle surproduction prouve la bonne volonté démocratique générale, la dépense tarée dans l’égalité. » (Médium, p. 109)

      « Le phénomène passe. Je cherche les lois. » CQFD.

  • V.K. | 6 janvier 2014 - 19:00 6

    « Médium » - lu par Jean-Claude Perrier (Livres Hebdo). Persiflage avec zeste de vinaigre. C’est ici.


  • A.G. | 6 janvier 2014 - 16:11 7

    Le Nouvel Observateur du 2 janvier 2014. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


  • V.K. | 6 janvier 2014 - 14:46 8

    Rentrée littéraire de Janvier. Ajout critique du Parisien :
    DES STARS en grande forme


  • V.K. | 5 janvier 2014 - 13:52 9

    Ajout critique de Sud-Ouest par Jean-Marie Planes :
    "Eloge de la contre-folie"


    • Voilà un bon article. La légende de la photo est cependant erronée. Il ne s’agit pas de la terrasse du Riviera, mais de celle du Linea d’Ombra. Le Riviera est beaucoup plus près de la gare maritime, à l’autre extrémité des Zattere, à mi-chemin de l’église San Trovaso, si présente dans Médium, et de l’église San Sebastiano, où se trouve le tombeau de Véronèse. Et, comme il arrive souvent à Venise, on peut boire du bon pinot blanc, en bonne compagnie. Au Riviera ou non loin de là.

      JPEG - 31.7 ko
      Venise, juin 2011.
  • V.K. | 4 janvier 2014 - 00:31 10

    Deuxième danse de la critique avec le quotidien Genevois Le Temps , le samedi 04 Janvier 2014, par Eléonore Sulser :
    « Les prescriptions littéraires du professeur Sollers »