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Cioran aurait cent ans

D 8 avril 2011     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Emil Cioran, né le 8 avril 1911 à Răşinari en Roumanie, mort le 20 juin 1995 à Paris.

Noir Cioran

par Philippe Sollers

La scène se passe en Roumanie dans les années 1930 du XXe siècle, c’est-à-dire nulle part. Il y a là un fils de pope particulièrement brillant et agité : Cioran. Il souffre, il déteste son pays, il suffoque, il n en peut plus, il rêve d’un grand chambardement révolutionnaire, il est mordu de métaphysique mais son corps le gêne, il désire de toutes ses forces un violent orage. Le voici : c’est Hitler. A partir de là, crise radicale : Cioran appelle son pays à une totale transfiguration. Il a 22 ans à Berlin, la fascination a lieu, il s’engage : « Celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas en fanatique, à la fureur et à la démesure, est un imbécile. On n’est libéral que par fatigue. »

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Cioran (à droite) pendant son service militaire en Roumanie (Editions de l’Herne)

Le ton est donné, et l’embêtant est que cet enragé très cultivé est plein de talent. Il a besoin de folie, dit-il, et d’une folie agissante. Il fait donc l’éloge de l’irrationnel et de l’insensé, il a envie de faire sauter les cimetières, il nie, en oedipe furieux, le christianisme mou de son curé de père, il prend le parti de sa mère, pas croyante, mais qui fait semblant.

On se frotte les yeux en lisant aujourd’hui les articles de Cioran dans « Vremea », journal roumain de l’époque : « Aucun homme politique dans le monde actuel ne m’inspire autant de sympathie et d’admiration que Hitler. » La transposition locale s’appelle la Garde de Fer, sa brutalité, son antisémitisme rabique, ses assassinats crapuleux. Comment cet admirateur futur de Beckett, bourré de lectures théologiques et mystiques, a-t-il pu avaler la pire propagande fasciste (la terre, l’effort, la communauté de sang, etc.) ? En 1940 encore, Cioran fait l’éloge du sinistre Codreanu, dit « le Capitaine » (qui vient d’être liquidé), en parlant de son héroïsme de « paysan écartelé dans l’absolu » et se laisse aller à cette énormité : « A l’exception de Jésus, aucun mort n’a été plus vivant parmi les vivants. » On comprend que longtemps après sa fugue magistrale en France, ayant rompu avec ce passé délirant, il ait été surveillé par la grotesque police secrète communiste roumaine, la Securitate, avec des comptes rendus dignes du Père Ubu.

Aucun doute, Cioran a été messianique, et il va d’ailleurs le rester, de façon inversée, dans le désespoir. Sa conversion éblouissante à la langue française va lui permettre cette métamorphose. Dès le « Précis de décomposition » (1949), ne voulant plus être le complice de qui que ce soit, il devient un intégriste du scepticisme, un terroriste du doute, un dévot de l’amertume, un fanatique du néant. En grand styliste de la négation, et avec une intelligence d’acier, il sait où frapper. Son « De la France » annonce parfaitement son projet. La France, écrit-il, s’enfonce dans une décadence inexorable, elle est exténuée, elle agonise, et je vous le prouve, moi, Cioran, en écrivant mieux qu’aucun Français, et en procédant à la dissection d’un cadavre. « Les temps qui viennent seront ceux d’un vaste désert ; le temps français sera lui-même le déploiement du vide. La France est atteinte par le cafard de l’agonie. » Ou encore : « Lorsque l’Europe sera drapée d’ombre, la France demeurera son tombeau le plus vivant. » Etrangement, les Français vont beaucoup aimer ces oraisons funèbres, alors que si un Français leur dit, pour les ranimer, qu’ils sont moisis, ils le prennent très mal. Cioran est extrêmement conscient de son rôle de vampire intellectuel, mais comme il souffre comme un martyr du simple fait d’être né (alors que, dans la vie, c’était le plus gai des convives), on le plaint, on l’adore. C’est entendu, tout est foutu, l’homme devrait disparaître, et je me souviens de sa charmante dédicace à mon sujet, qui valait condamnation définitive : « Vivant ! Trop vivant ! »

Dans un passionnant entretien de 1987 avec Laurence Tacou (Cahier de l’Herne), Cioran multiplie les prophéties : « Dans cinquante ans, dit-il, Notre-Dame sera une mosquée. » Un seul espoir : la relève de l’Amérique latine. Il va même jusqu’à cette considération gnostique, ou plus exactement manichéenne : « Je crois que l’histoire universelle, l’histoire de l’homme, est inimaginable sans la pensée diabolique, sans un dessein démoniaque... » En somme, il ne croit pas en Dieu, mais au diable, ce qui l’empêche d’adhérer au bouddhisme, on a eu chaud. Ne pas oublier quand même que tout cela est interrompu par de nombreux rires, la seule solution de calme pour lui, après des nuits blanches torturantes, étant le bricolage et la réparation de robinets.

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Cioran par Foley

Ce misanthrope absolu a réussi à vivre pauvrement, refusant les honneurs et les prix, éternel étudiant, saint sans religion, parasite inspiré, parfois ascète au beurre, et, de plus, aimé jusqu’à sa fin terrible (maladie d’Alzheimer) par une compagne lumineuse, Simone Boué (il faut lire ici le témoignage émouvant de Fernando Savater). Ce nihiliste ultra-lucide ne rend les armes que devant la musique de Bach qui lui ferait presque croire en Dieu. Mais enfin, qui aura célébré comme lui la langue française ? « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela, et rien d’autre » En réalité, il a poussé le français au noir, mais sans pathos, dans des fragments dont beaucoup sont inoubliables. Le catastrophisme roumain est toujours là, mais surmonté par l’impeccable clarté française. Cioran a raconté sa conversion au français, après avoir sué sang et eau sur une traduction de Mallarmé. Il s’est réveillé du côté de Pascal et de La Rochefoucauld, et il est parmi les très rares auteurs (avec Baudelaire) à avoir compris le génie de Joseph de Maistre. Pas de Sade, chez lui, aucune dérive sexuelle (ce qui, par les temps qui courent, produit un effet d’air frais). On peut ouvrir ses livres au hasard, et méditer sur deux ou trois pensées, ce que je viens de faire avec « Aveux et Anathèmes » : le spectacle social vole aussitôt en éclats, un acide guérisseur agit.

Cioran, on le voit sur des photos, a été un très beau bébé. Son père, en habits ecclésiastiques, n’a pas l’air à la fête. Sa mère, Elvira, est énergique et belle. « J’ai hérité de ses maux, de sa mélancolie, de ses contradictions, de tout. Tout ce qu’elle était s’est aggravé et exaspéré en moi. Je suis sa réussite et sa défaite. » Humain, trop humain... Exemple : « Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? »

La consommation de Cioran doit se faire à petites doses. Deux ou trois fragments sont régénérants, davantage est vite lassant, on entend tourner le disque. Rien de plus tonique que dix minutes de désespoir et de poison nihiliste. Personnellement, les milliards de soleils m’excitent, et la musique de Bach, comme Cioran le reconnaissait lui-même, est une réfutation de tous ses anathèmes. Quel type extraordinaire, tout de même, qui voulait écrire sur sa porte les avertissements suivants : « Toute visite est une agression », ou « J’en veux à qui veut me voir », ou « N’entrez pas, soyez charitable » ou « Tout visage me dérange », ou « Je n’y suis jamais », ou « Maudit soit qui sonne », ou « Je ne connais personne », ou « Fou dangereux ».

Philippe Sollers, publié sous le titre Quand Cioran admirait Hitler
dans Le Nouvel Observateur du 14-05-09.
L’Infini n° 108, automne 2009.

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Emil Cioran (1911-1995)

un film de Patrice Bollon et Bernard Jourdain

Un siècle d’écrivains, France 3, 14 avril 1999.

Proposer un film sur Cioran qui traite avant tout d’idées, soulevait d’emblée un certain nombre de problèmes spécifiques ardus : on ne saurait, en effet, aborder de la même façon un essayiste qui traite avant tout d’idée (comme l’auteur du Précis de Décomposition), qu’un romancier, dont le domaine est la sensation. Il fallait donc, du moins en partie, tenter de retrouver un traitement par l’image similaire, parallèle ou équivalent à celui, en écriture, de l’essai. Voilà pourquoi le film que nous avons écrit et réalisé, après une première partie biographique linéaire, s’attache à restituer, par l’image, le son et le commentaire, la pensée de Cioran. A cela s’ajoutait aussi la nécessité de rendre compte des engagements politiques roumains de Cioran, si tant est que ces « erreurs de jeunesse » expliquent et éclairent les grandes options du Cioran français, du Cioran philosophe. Après une première partie biographique concernant la Roumanie, nous avons donc pris le parti de restituer, par de longs extraits de l’ ?uvre et une série d’images abstraites, ce que nous appelons le « mouvement » de la pensée chez Cioran. Car il nous semblait impossible ou déplacé qu’un film sur l’auteur d’ Histoire et Utopie se contente de présenter le styliste et le maître de l’écriture aphoristique : nous avons voulu montrer au contraire quelle était la pensée de Cioran, quelles en étaient les bases aussi bien que les perspectives. Bref, notre objectif constant a été d’écrire et de réaliser un film proprement philosophique, tout en conservant à celui-ci le rythme et la dramaturgie d’une biographie.

Patrice Bollon et Bernard Jourdain
crédit : web.archive.org

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Emil Cioran, "plaisantin" à la pensée dévastatrice

La trajectoire intellectuelle et humaine d’Emil Cioran continue de faire débat, 100 ans après sa naissance.
Voici donc quelques éléments biographiques enrichis par les regards respectifs de Gina Puică et Vincent Piednoir. Jeunes traducteurs du Bréviaire des vaincus II (L’Herne), tous deux sont récemment intervenus lors d’une table ronde consacrée au penseur nihiliste à l’ambassade de Roumanie.

France Culture

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Voir en ligne : Site non officiel

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