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Dictionnaire amoureux de Venise

Véronèse et Venise

D 27 février 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En complément de l’article "Aviaire" où Philippe Sollers commente l’actualité dans son Journal du mois du
JDD [1]. Le mythe de Léna et le cygne peint par Véronèse, revisité par Sollers. De l’art de regarder l’actualité en oblique et les mots pour le dire...

Mais Véronèse est aussi longuement traité dans son Dictionnaire amoureux de Venise

...Véronèse est le joyau de Venise. Le "Sérénissime", c’est lui. nous dit-il.

Un commentateur : « ... une joyeuse sérénité, comme suspendue, dans un calme assouvi. »

Cette idée d’assouvissement est importante. Elle a droit à toute la réprobation moderne, sauf exception.
Par exemple Cézanne :

« Celui-là, il était heureux. Et tous ceux qui le comprennent, il les rend heureux. C’est un phénomène unique. Il peignait comme nous regardons, sans plus d’efforts. En dansant. Des torrents de nuances lui coulaient du cerveau. Il parlait en couleurs. Il me semble que je l’ai toujours connu. Je le vois marcher, aller, venir, aimer, dans Venise, devant ses toiles, avec ses amis ... Tout lui rentrait dans l’âme avec le soleil, sans rien qui le sépare de la lumière. Sans dessin, sans abstractions, tout en couleurs ... On a perdu cette vigueur fluide que donnent les dessous ... Regardez cette robe, cette femme contre cette nappe, où commence l’ombre sur son sourire, où la lumière caresse-t-elle, imbibe-t-elle cette ombre, on ne sait pas. Tous les tons se pénètrent, tous les volumes tournent en s’emboîtant. Il y a continuité ... Le magnifique, c’est de baigner toute une composition infinie de la même clarté atténuée et chaude et de donner à l’oeil l’impression vivante que toutes ces poitrines respirent véritablement, mais là, comme vous et moi, l’air doré qui les inonde. Au fond, j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme secrète des dessous qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette légèreté à l’ensemble ... L’audacieux de tous les ramages, les étoffes qui se répondent, les arabesques qui s’enlacent, les gestes qui se continuent. .. Vous pouvez détailler : tout le reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là, présent, vous sentirez la rumeur autour de la tête, autour du morceau que vous étudierez. Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble. »

Ces propos sont, de loin, les plus beaux et les plus exacts qu’on ait tenus sur Véronèse. À première vue, rien ne semble rapprocher Cézanne du grand Vénitien. Erreur : il s’agit de « la vigueur fluide des dessous ». On a perdu cette vigueur, dit Cézanne, cette « âme secrète des dessous », bref le liant, la continuité, la sensualité permanente. « Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble. » Autrement dit : rien n’a été vécu et pensé comme séparé.

Véronèse peint une Cène explosive. On est chez Palladio, arcades et colonnes, trois parties somptueuses,

détail : deux des trois parties


tout cela pour le réfectoire de San Giovanni e Paolo (l’idée de peindre une Cène de faste pour surplomber les repas plutôt maigres des moines est aussi extraordinaire que juste : vous mangerez mieux dans l’au-delà, c’est-à-dire avec moi, Véronèse, maintenant, ici).

détail - personnage à l’extrémité droite ci-dessus


L’Inquisition feint de s’inquiéter (à Venise, il faut vraiment insister pour qu’elle vous poursuive). Que fait ce Christ dans une telle atmosphère de luxe, de dépense, de richesse étalée ? N’y a-t-il pas là, pêle-mêle, des nains, des Noirs, des singes, des perroquets ? La Palestine connaissait-elle Palladio ? Que veut Véronèse avec ces pitreries blasphématoires ? Réponse de l’artiste : « Nous autres peintres, nous prenons les licences que prennent les poètes et les fous. »

L’affaire est vite réglée : il suffit de changer de titre. Et voilà pourquoi nous admirons cette énormité voluptueuse et agitée qui s’appelle Le Repas chez Lévi.
[...]

Et, à propos de l’église San Sebastiano, tout entière consacrée à son autoglorification :

Tintoret a son temple : San Rocco. Véronèse a son église (où il est enterré) : San Sebastiano. Il s’est occupé de son monument de 1555 à 1581, ce qui correspond à la quasi-totalité de son activité vénitienne. Il a veillé à tout, et a souligné l’importance de la musique en peignant l’orgue. Une fois son chefd’oeuvre fini, il est allé s’allonger, et on peut voir sa dalle funéraire.

Il est dans les plafonds, Véronèse, avec les quatre évangélistes, Jean, Matthieu, Marc, Luc et leurs attributs (aigle, taureau, lion, livre ouvert par un ange). Il passe ensuite au récit qu’on lui a commandé : l’histoire d’Esther qui, bien entendu, doit préfigurer celle
de la Vierge (trois grandes toiles, deux ovales une carrée). On est surtout dans le rouge, c’est dramatique et parfait.

Il continue par les murs (une Annonciation, deux épisodes de la vie de saint Sébastien, dont son martyre). Et voici l’orgue. Volets fermés : Présentation de Jésus au Temple. Volets ouverts : La Piscine probatique (sur ce sujet, voir Rimbaud, Proses évangéliques, la piscine de Beth-Saida). Garde-fou : Nativité, Deux vertus féminines. Côtés : Saint Jérôme, Saint François.

Des prophètes, des apôtres, des sibylles, une Vierge à l’enfant de toute beauté, une Crucifixion avec Marie et saint Jean.

Et ça continue : Véronèse dessine lui-même l’autel de l’église. Il en place le retable. Deux grandes toiles pour le presbytère sur la vie de saint Sébastien (beauté du martyre).

On peut difficilement aller plus loin dans l’autocélébration glissée dans une religion : mais c’est précisément (d’où sa mauvaise réputation) ce que permet le catholicisme.

L’entrée complète du Dictionnaire amoureux de Venise, sur Véronèse  :


LE REPAS CHEZ LEVI, 1573 (oeuvre datée)
par VERONESE, Paolo Caliari dit Paul (1528-1588)
 :
Peinture sur toile
Dimensions : Hauteur 5,55 m x Largeur 13,10 m
Lieu d’exposition : Venise, Galerie de l’Académie

Note : Lévi est le nom que Marc et Luc donnent à Mathieu : Jésus vient juste de recruter celui qui deviendra l’un des quatre évangélistes. Les Pharisiens critiquèrent le repas chez Lévi, dit aussi le repas avec les pécheurs : « Quoi ? il mange avec les publicains et les pécheurs ? Jésus qui avait entendu leur dit : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecins, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les Justes, mais les pécheurs. »


[1Journal Du Dimanche

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