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Le triomphe d’Ubu

D 9 juin 2011     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’affaire DSK risque de nous occuper fort longtemps (voir ici (Sollers)), le feuilleton Liliane Bettencourt n’en finit pas de rebondir (voir là (Kristeva)). Bref : « Le Sur-mâle » et « la Phynance ». Mais il y a surtout, en plus sanglants, plus virils, Khadafi (ici), Bachar El-Assad (), etc...
Ce petit dossier méritait d’être réactualisé.
(première mise en ligne le 28-05-09)

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Crédit photo : AFP - Brigitte Enguerand

Il y a dix ans, Philippe Sollers célébrait, dans Le Monde, le triomphe d’Ubu. Il écrivait :

«  Procès de Moscou, règlements de comptes, pourriture totalitaire, bêtise brutale, mafia endémique, marionnettisme généralisé, la liste est longue, et elle n’est pas près d’être close. »

et : «  Quant à Ubu, personne, au XXe siècle, n’aura été plus inconsciemment imité. On le trouve à Moscou, à Berlin, à Madrid, à Rome, à Pékin, à Cuba, à Belgrade, à Bagdad, à Tripoli, en Afrique. En Amérique, il est en bonne voie. En France ? Restons discret... » [1]


Ubu parle français

Depuis le 23 mai jusqu’au 21 juillet 2009, la Comédie française programme Ubu roi, dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent et une dramaturgie de Bernard Chartreux. Une première pour cette honorable insititution.

" Merdre ! ", aurait sans doute éructé l’auteur : le subversif Alfred Jarry (1873-1907), inspirateur de quelques avant-gardes culturelles du XXe siècle, et son " Ubu roi " vont entrer samedi soir au répertoire de la vénérable Comédie-Française.

Symbole de l’événement, cette "anti-pièce" sera donnée salle Richelieu jusqu’au 21 juillet, plus d’un siècle après sa création, dans une mise en scène signée par un grand nom du théâtre français depuis quatre décennies, Jean-Pierre Vincent, ancien patron de la Maison de Molière.

Une reprise du spectacle a déjà été programmée la saison prochaine (juin à juillet 2010) par l’actuel administrateur général du Français, Muriel Mayette, qui a voulu réparer une anomalie.

" Lors de la grande tournée en Europe de l’Est que nous venons d’effectuer, j’ai été sidérée de voir qu’Ubu roi était joué partout, a-t-elle expliqué récemment à la presse. Or, à la Comédie-Française, ce sera une entrée au répertoire : c’est assez sidérant ".

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Jarry, Véritable portrait de M. Ubu

Ubuesque, même, tant son excentrique auteur, malgré la brièveté de sa carrière — ce grand buveur d’absinthe est mort à 34 ans — aura annoncé divers mouvements modernes : le surréalisme, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, celui de l’absurde d’Eugène Ionesco, l’invention lexicale d’un Boris Vian...

Qui est Père Ubu ? Il doit beaucoup à M. Hébert, professeur de physique au lycée de Rennes quand Jarry, natif de Laval, y est élève, entre 1888 et 1891. Les frères Morin, ses condisciples, se rient de l’enseignant dans " Les Polonais ". Inventeur de la "pataphysique", Jarry tirera de cette blague de potaches une première version d’"Ubu" sous forme de comédie de marionnettes, et situera l’action de sa future pièce en Pologne, " c’est-à-dire nulle part ".

"Ubu roi" est créé le 10 décembre 1896 à Paris, au théâtre de l’Oeuvre. Firmin Gémier, futur fondateur du Théâtre national populaire, incarne Père Ubu. Le titre de la pièce est un clin d’oeil à l’" Oedipe roi " de Sophocle, mais c’est Shakespeare que Jarry parodie. Comme dans " Macbeth ", Ubu est un aspirant souverain minable poussé par sa femme vers le pouvoir : il l’exercera avec une tyrannie risible...

C’est peu de dire que la pièce est mal accueillie : dès le " Merdre " inaugural lancé par Père Ubu — et répété ensuite à l’envi —, le texte fait scandale. Jules Renard écrit : " Si Jarry n’écrit pas demain qu’il s’est moqué de nous, il ne s’en relèvera pas ". Jarry n’écrit rien de tel et répond au contraire par un article fameux, " De l’inutilité du théâtre au théâtre ", où il affiche son rejet des conventions dramaturgiques de son temps.

"Ubu roi" ouvrira un cycle fécond ("Ubu cocu", "Ubu enchaîné", "Ubu sur la butte"...) mais ne sera porté à la scène que cinq fois jusqu’en 1950. Après Jean Vilar (1958) et Peter Brook (1977), Jean-Pierre Vincent aborde à son tour cette pièce réputée impossible à monter. " Un Ubu roi pour aujourd’hui ", annonce-t-il en guise de note d’intention, en précisant : " Ce ne sont, hélas, pas les référents qui nous manquent ".

AFP - le 23 mai 2009, 17h08.

Le texte en ligne à la BNF

Le texte en ligne à La Bibliothèque électronique du Québec

Alfred Jarry / Ubu Roi (théâtre sonore) avec Michel Aumont, Judith Magre.

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Tout arrive (c’est le cas de le dire) : Jean-Pierre Vincent et Bernard Chartreux [2] s’expliquent sur leur vieille collaboration et leur mise en scène d’Ubu roi (35’38).

Avec des extraits d’Ubu roi : ça commence par le début de la pièce (qui n’est pas le début de l’adaptation) : « Merdre ! Merdre ! Merdre ! De par ma chandelle verte ! ».

sur France Culture le 28 mai 2009.


Jarry Ubu Roi par arc3

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Première d’Ubu roi, 1896

par Philippe Sollers

« Merdre ». 1896. Scandale. Un énergumène vient proférer la vérité nue du pouvoir. Jarry, prophète blasphémateur, crée Ubu, monstre-mythe à la descendance féconde.


Lors de la première représentation d’ Ubu roi, en 1896, Jarry a vingt-trois ans. C’est un scandale. Un coup de génie adolescent révèle soudain un monstre qui va se transformer en mythe.

« Le public a été stupéfait à la vue de son double ignoble qui ne lui avait pas été présenté. »

Et aussi :

« C’est parce que la foule est une masse inerte et incompréhensive et passive qu’il la faut frapper de temps en temps, pour qu’on connaisse à ses grognements d’ours où elle est — et ce qu’elle est. »

La foule fin-de-siècle, en effet, est furieuse. Elle ne reconnaît ici aucune de ses valeurs habituelles, c’est-à-dire la bien-pensance tassée, la frivolité sur commande, l’humanisme hypocrite, le cléricalisme patriotique ou républicain, les petits soucis et les grosses affaires, la misère et la manie sociale, la comédie de boulevard et les romans fleur bleue. C’est l’époque où les faux-semblants et les clichés pullulent (Proust va venir radiographier tout ça), et voilà qu’un énergumène vient proférer la vérité nue du pouvoir. Dès le fameux merdre inaugural, la lumière jaillit des coulisses.

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Alfred Jarry par Félix Vallotton

Le grand Apollinaire, lui, ne s’y trompe pas, ni les dadaïstes, ni les surréalistes. Il s’agit d’un acte révolutionnaire, et Ubu est « un personnage en passe de devenir proverbial comme Gargantua, Gulliver et Robinson Crusoé ». Mais, de tous ces héros, Ubu est sans doute celui qui a le moins vieilli, et qui s’impose, jour après jour, comme prophète. Guignol ? Oui, mais bien davantage, puisque la guignolade, au fond, reste sentimentalement attendrie. Le rire pataphysique d’Ubu utilise le guignol pour dire autre chose, une catastrophe métaphysique, une énormité verte (de langue, de crudité physique et de peur) [3]. Dans le même tournant historique, le surhomme nietzschéen et le sous-homme buté paraissent sur la scène mondiale. Comme le dit Daniel Accursi dans un brillant essai récent :

« Ubu prophétise la mondialisation de la Phynance, qui elle-même déclenche l’apocalypse encéphalique. La phynance se substitue à la pensée. » [4]

Écrire phynance, merdre, éthernité ou oneilles ne relève donc pas de la plaisanterie ou du canular, mais d’une sorte de science nouvelle, science des « exceptions » qui enregistre froidement la fin de la philosophie et son remplacement par la pure bestialité du calcul. L’idéalisation du genre humain en prend un coup ? La suite des événements va montrer de quoi il retourne.

André Breton, dans un texte magnifique de 1953, insiste, lui aussi, sur la mystérieuse capacité d’anticipation de Jarry qui

« prophétise et stigmatise dans Ubu roi et Ubu enchaîné les propositions aberrantes et meurtrières auxquelles nous allons avoir affaire après lui. » [5].

Il s’agirait d’ailleurs, dit-il encore, de savoir lire Jarry en entier, de ne pas se contenter d’une image convenue (l’adjectif « ubuesque »), de comprendre de quelle virtuosité imaginaire Jarry jouait en secret (voir, par exemple, Le Surmâle). Même insistance chez Guy Debord :

« On admet facilement, depuis plus de soixante ans, et même sans l’avoir lu, que Kafka annonçait une grande part sinistre de l’esprit de ce siècle. De même que l’on s’est depuis longtemps refusé à admettre que Jarry en annonçait une part beaucoup plus énorme. Ce sont ceux qui savent ce qui se passe dans le monde qui goûtent ceux qui savent en parler. » [6]

Procès de Moscou, règlements de comptes, pourriture totalitaire, bêtise brutale, mafia endémique, marionnettisme généralisé, la liste est longue, et elle n’est pas près d’être close. N’oublions pas qu’Ubu roi est d’abord, et par définition, régicide, suivant en cela les conseils de sa Mère Ubu. Le roi de Pologne ?

« Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai merdre, et à ce signal vous vous jetterez sur lui. »

La scène se passe polonaisement « Nulle Part » ? Jarry précise :

« Nulle Part est partout, et le pays où l’on se trouve, d’abord. C’est pour cette raison qu’Ubu parle français. »

Ubu, roi par le bas, règne sur la servitude volontaire humaine. Il vient aussi bien du Père Duchesne de Hébert (nom, aussi, du professeur dont l’élève Jarry se moquait avec ses camarades) que de Fouquier-Tinville, lequel trouvait que les accusés du Tribunal terroriste « complotaient contre son ventre » lorsqu’il était temps d’aller dîner. La Gidouille est née. Ubu :

« J’ai l’honneur de vous annoncer que, pour enrichir le royaume, je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. »

L’argent, la bouffe, voilà l’essentiel. La pensée n’est plus qu’un mince appendice de la panse. Tout est ruse et prédation, tout est anal. Finalement, le mot le plus répété est celui de trappe. Ubu est un gros bébé vantard, asexué, cocu et couard qui avoue sans fard son désir de vengeance et de domination par accumulation et exécutions. Ubu-bébé est le grossier père des familles. Mais il ne serait pas aussi probant sans Mère Ubu, vieille sorcière avide, qui n’a rien à envier à la stupidité vorace de son époux.

C’est le couple parfait et, en un sens, moderne. Avarice et cruauté sur fond de lâcheté : la Phynance, le Ventre, la Trappe. La démonstration d’Ubu porte sur la rente et le désir d’esclavage. On crie à la liberté pour mieux s’écraser. On feint de désobéir pour mieux obéir. Les Palotins, qui forment l’armée d’Ubu (ou plutôt son armerdre), procèdent à un décervelage permanent. Ce sont des commissaires du peuple. Quant à Ubu, personne, au XXe siècle, n’aura été plus inconsciemment imité. On le trouve à Moscou, à Berlin, à Madrid, à Rome, à Pékin, à Cuba, à Belgrade, à Bagdad, à Tripoli, en Afrique. En Amérique, il est en bonne voie. En France ? Restons discret, nous risquerions le supplice :

« Torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière, sans oublier l’ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très Saintes Écritures, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigé et perfectionné par l’ici présent Maître des Finances. »

Sans parler du pal, pratique courante, qui pourrait être décrétée, après les lendemains qui chantent au Goulag et la fabrication nazie de la race élue, par le Conseil planétaire de l’Éthique caricaturée et des Droits de l’homme médiatiques.

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Jarry en 1897

Frémissements d’horreur dans la salle. Cet Ubu n’est ni un éducateur ni un réformateur. Il n’attend aucun Godot et ne croit même pas que le monde est absurde. Il signale le déchaînement de l’arbitraire le plus éhonté. Toute honte bue, c’est Ubu. Pas de conscience, pas de remords, pas de culpabilité, aucune lamentation, aucune imprécation, l’action. L’imposture est énorme ? Il faut être énorme. On doit jouer Ubu avec des masques, dit Jarry, comme dans le théâtre grec antique. Tendre à l’impersonnel de la tragédie bouffonne, comme dans Shakespeare. Un conseil :

« Si l’on veut que l’oeuvre d’art soit éternelle un jour, autant la faire éternelle tout de suite. »

Personne n’y comprend rien dans un premier temps ? C’est fatal.

« Si l’on tient absolument à ce que la foule entrevoie quelque chose, il faut préalablement le lui expliquer. »

En ces temps d’éclipse (qui donnent envie de relire La Lettre sur les aveugles de Diderot), méditons, avec Ubu, sur la beauté cachée de son être :

« La sphère est la forme parfaite, le soleil est l’astre parfait, en nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme, sinon l’oeil et semblable à lui. La sphère est la forme des anges. A l’homme n’est donné que d’être ange incomplet. Plus parfait que le cylindre, moins parfait que la sphère, du tonneau radie le corps hyperphysique. Nous, son isomorphe, sommes beau. »

Ses camarades de lycée trouvaient que Jarry, à seize ans, avait un goût prononcé pour les antithèses violentes et le rapprochement des extrêmes. Il n’avait rien non plus à apprendre, semble-t-il, en matière sexuelle. L’un d’eux, réprobateur, trouve que,

« malgré sa belle intelligence, il fut un érotomane un peu crapuleux »

et que

« le respect de la femme était un sentiment qui lui était inconnu ».

On voit que tout se tient chez ce blasphémateur précoce, qui a raté trois fois son concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. Quand il meurt, en 1907, à trente-quatre ans, il vient pourtant d’écrire :

« Le père Ubu croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au-delà de la mort, et que ce sont les rêves qui sont le Paradis. »

Et ceci, beaucoup plus étrange :

« Il voit l’autre monde, et il lui parle, par courtoisie et par prudence, dans la langue de l’Église. Il n’y a qu’un très vieux moine, très versé dans la théologie, qui puisse apprécier le cas. »

Philippe Sollers, Le Monde du 06.08.99 (Éloge de l’infini, Folio, p. 484).

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Voyelles

Les dessins de Pierre Bonnard pour l’"Alphabet du Père Ubu" son tirés de l’"Almanach illustré du Père Ubu — XXe siècle", 1er janvier 1901, publié par Ambroise Vollard. Ils illustraient l’article de Ph. Sollers.

ZOOM : cliquer sur la première image

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Jarry à vélo à Alfortville
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[1Nous sommes, rappelons le, en 1999.

[3« La pataphysique, dont l’étymologie doit s’écrire ἒπι (μετὰ τὰ ϕυσιϰὰ) et l’orthographe réelle ’pataphysique, précédé d’une apostrophe, afin d’éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique. (...) DÉFINITION : La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité. »
Oeuvres complètes, t. I, Alfred Jarry, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1972, chap. VIII (« Définition »), p. 668-9.

[4

Sollers fait allusion à La Philosophie d’Ubu de Daniel Accursi (PUF coll. Perspectives critiques, 1999).

Qui est Ubu ? D’où vient son nom ? Pourquoi l’apostrophe Merdre, Phynance, Gidouille et bien d’autres ? Voici la mise au net de la complexité conceptuelle Jarryque. Les métaphores filées de Daniel Accursi autour de ces mots neufs d’un Logos Inouï, soulignent les relations intellectuelles du siècle finissant entre ces bouillonnantes constructions qui alimentaient la cornue artistique et leurs développements futurs, héritiers de ce cogito ubuesque : Ego sum Petrus.

Daniel Accursi, pataphysicien, a par ailleurs publié plusieurs livres dans la collection L’infini : La nouvelle guerre des dieux, La pensée molle, Le néogatisme gélatineux.

[5André Breton, La clé des champs :  Alfred Jarry, initiateur et éclaireur , Pauvert, p. 255. A.G.

[6Guy Debord, Cette mauvaise réputation, Folio, p. 24.

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