vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et son temps » La révolution selon et avec Philippe Sollers
  • > Sollers et son temps
La révolution selon et avec Philippe Sollers

par Bernard-Henri Lévy

D 8 janvier 2014     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le contre-fou

Entrée libre, France 5, 8 janvier 2014


(durée : 4’32")
*

La révolution selon et avec Philippe Sollers

par Bernard-Henri Lévy

Depuis le temps que je lis Philippe Sollers, je vois se succéder, dans son oeuvre, quatre grandes « périodes ».

Les romans de jeunesse : curieuse solitude, apprentissage mêlé du désir et de la langue, art du roman déjà conçu comme art du secret et de la coulisse.

Son époque dite avant-gardiste : longs romans non ponctués, les pages comme une lave, le monde comme un déferlement d’images et de mots inutiles, de la prosodie avant toute chose, des performances avant la lettre.

L’époque « Femmes » [1] et son prétendu retour au récit traditionnel quand ce qui s’y joue s’apparente à la naissance, sur fond de « guerre du goût », d’une des pensées les plus construites, les plus systématiquement élaborées qui soient.

Une longue, très longue, période qui va, en gros, de « Studio » à « L’éclaircie » — normal, il fallait bien ce temps, tout ce temps, pour mener, sur ces bases, en s’adossant à la double histoire d’une métaphysique revisitée et d’une littérature réappropriée, la guerre de longue durée de l’Infini contre le Nihilisme.

Eh bien, j’ai le sentiment qu’avec le texte qu’il publie aujourd’hui, avec ce vingt-cinquième roman qui s’intitule « Médium » et qui est l’un des plus enlevés, et des plus allègres, de ce mozartien des lettres qu’il est aussi, s’ouvre une cinquième période dont on verra bien ce qu’elle donnera mais qui s’annonce déjà comme la plus combative, la plus offensive et, au fond, la plus politique de l’auteur de « Guerres secrètes ».

Plus que jamais, la voix contre la langue.

Plus que jamais, le romancier contre les momies.

Plus que jamais le goût du secret, de la clandestinité, de la double vie, comme propédeutiques de la liberté.

Mais, aussi, la résistance organisée, méthodique, à l’esprit d’un temps où tous les hommes sont remplaçables.

Le refus, chez ce Girondin définitif, d’une religion nationale dont les roulements de tambour se font ces jours-ci assourdissants.

Cette autre religion, celle de « la vie », dont il énonce l’envers morbide et criminel : ventes d’organes ; cellules souches mises en culture et laissant, pour de bon, le mort s’emparer du vif ; « procréation médicalement assistée » qui peut se lire « parfaite mort assistée » ; non plus l’école des cadavres, mais leur trafic, leur recyclage monstrueux, leur usinage radieux.

L’identification d’une « folie » à laquelle, dans un retournement qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain Antonin Artaud établissant que, s’il n’y avait pas eu de médecins, il n’y aurait pas de malades [2], il oppose une « contre-folie » paradoxale, mélange de grande sagesse et de fantaisie, de lenteur bien tempérée et d’affolement calculé des humeurs et des affects, de petits gestes simples (laisser passer trois bus sans les prendre, lire des classiques chinois cinq heures par jour) et d’écart fondamental (le refus, sans appel, de la collaboration communautaire et de ses camisoles sociales).

Des exercices de mémoire pour temps d’amnésie ou, ce qui revient au même, banques de données aidant, d’hypermnésie généralisée.

Un stylo à pompe, ou une encre rapportée d’Italie, qui, à l’âge du « traitement de texte », suffisent à recréer la « circulation sanguine » des phrases.

Le réapprentissage du temps, le vrai, celui où les minutes durent parfois des heures, où les heures paraissent tour à tour trop denses ou trop poudreuses, passant en rafales ou, au contraire, s’éternisant, et où le narrateur, c’est-à-dire aussi bien vous, ou moi, a tous les âges à la fois.

Et puis — substances aidant : Sollers ne nous dira pas lesquelles, mais j’ai mon idée sur la question... — un affolement des perceptions ; le corps qui s’allège comme celui des cosmonautes ; le paysage qui gagne en précision ; l’espace soudain sans limites ; et la beauté d’une femme aimée qui semble, tout à coup, « une apparition de l’au-delà ».

Rimbaud appelait cela le dérèglement raisonné de tous les sens.

Ou Lautréamont la réinvention de la Poésie comme alternative à la fatale bassesse de l’homme, cette « bête fauve ».

Sollers en est là.

C’est-à-dire qu’il est évidemment très en avance sur tous les clergés philosophiques qui n’ont fait que régresser, pense-t-il, par rapport à cette deuxième révolution française fomentée, en pleine Commune de Paris, par une paire de « voyants », ou de « veilleurs », dont il reprend le fil.

Quand, en écho à la mort de Lautréamont dont le corps, enveloppé dans son linceul de mots et aussi, nous apprend-il, dans ceux de l’étrange absoute dite par un abbé Sabattier massacré quelques jours plus tard par les communards, ne fut jamais retrouvé, il imagine son propre cadavre jeté dans le Grand Canal par un mari jaloux mais remontant, lui, un beau matin, recouvert d’une carapace portant les signes d’une écriture indéchiffrable, puis quand il s’amuse, ensuite, des « experts » requis par la direction des musées de Venise pour se pencher sur le mystère de ce nouveau linéaire B et s’exclamant « du chinois ? non, du français ! », il donne la clé du programme.

Reste à le réaliser, bien sûr : mais un jeune Sollers est là — dont ce sont les débuts et qui, avec une insolence devenue bien rare, annonce la couleur des combats à venir.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy pour Le Point.
La Règle du Jeu, 8 janvier 2014.

*
Rencontre avec Philippe Sollers
à l’occasion de la publication de son nouveau roman Médium
avec un film de
G.K. Galabov et Sophie Zhang
19 janvier 2014, 11h00-13h00
La Règle du jeu, Cinéma Saint-Germain
22 rue Guillaume Apollinaire, Paris 6ème

Plus d’informations ici.

*

Le jeune peintre

JPEG - 41.7 ko
Pablo Picasso,
Le jeune peintre, 14 avril 1972.
Huile sur toile, 91 x 72,5 cm. Dation, 1979, MP228.
© Succession Picasso 2013.
Cliché : RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi.

Cette peinture de Picasso figure sur la couverture du livre de Sollers Carnet de nuit, publié en 1989, date du bicentenaire de la Révolution française. N’est-elle pas aujourd’hui encore celle qui dit le mieux la « révolution » du « jeune Sollers » qu’évoque Bernard-Henri Lévy ?

Picasso, le héros :

« Le 14 avril 1971, à quatre-vingt dix ans, donc, Picasso peint ce chef-d’oeuvre d’éveil, rieur et délicat : le jeune peintre. Le peintre a désormais tous les âges, il le dit. Le jeune artiste, lui, est gaucher, il a traversé le miroir. Voilà donc dans un ton pastel dix-huitièmiste, une nouvelle naissance, grise, blanche, bleue. L’expression du visage est aigüe, un peu intimidée, curieuse. Il y a de quoi être surpris, après avoir fait le tour de l’univers, de se retrouver de nouveau ici. Enfin, il va falloir s’y remettre en regardant bien ?

Picasso n’a accepté ni dieu ni maître, et aucune des cyclaisons admises. Pas de pause, pas de négociations avec le syndicat des ménopauses et des andropauses, vieilles petites filles énervées rancies, vieillards pubertaires aigris, exploitation de l’éternelle jeunesse ahurie, échanges ragoteurs, police des moeurs, torpeurs, terreurs et rancoeurs. Son caballerro, là, le pinceau à la main (ce pinceau vaut mieux que tout sexe), a en lui, on le sent, une confiance aussi innocente qu’irréductible. Le chapeau qu’il porte montre que sa tête, car il n’en fera jamais qu’à sa tête, est mise une fois de plus sous la protection discrète d’un signe mathématique grec : l’infini.
Qu’on l’admette ou non, la peinture vit de poésie. »
(Éloge de l’infini, folio, p. 181)

*

[2Cf. la séquence 9. « Les Malades et les Médecins » (1946) de Van Gogh le suicidé de la société.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


2 Messages

  • V.K. | 9 janvier 2014 - 17:22 1

    Une critique inspirée, une grande volée de mots, de bois vert !
    « Un jeune Sollers est là - dont ce sont les débuts et qui, avec une insolence devenue bien rare, annonce la couleur des combats à venir » conclut Bernard-Henri Lévy.

    Grand morceau d’anthologie que B-H.L. reprend dans son Bloc-Notes du Point du 9 janvier.


  • A.G. | 9 janvier 2014 - 00:07 2

    Sollers répond à quelques questions sur France 5 le 8 janvier 2014. Voir au début de cet article.