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Étrange Jünger

Jünger et Heidegger

D 12 mars 2008     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Débarrassons-nous d’abord des clichés et des préjugés habituels : Ernst Jünger portait l’uniforme allemand pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle, il a occupé Paris, n’a pas déserté, n’a été ni inquiété, ni pendu, ni fusillé, il est donc forcément criminel, et sa mort tranquille, à 103 ans, couvert d’estime et d’honneurs, est un scandale incompréhensible.

Oui, mais voilà, on ouvre ces deux volumes de ses « Journaux », impeccablement présentés et annotés par Julien Hervier, et l’étonnement grandit : ce sont de grands livres.

« Orages d’acier » ? Le meilleur récit de guerre, selon Gide, est un précis de bruit et de fureur mécanique, annonciateur des catastrophes futures soulevées par la dictature de la technique. Un autre écrivain en a été bouleversé, et c’est Borges. Pas d’idéologie, dans ces « Orages », la description pure, force de l’écriture du jeune Jünger, plongé, à 19 ans, dans cet enfer. C’est un petit soldat aux quatorze blessures, un héros national modeste qui, par la suite, aurait pu faire carrière dans le nouveau régime totalitaire. Pourtant, il refuse tout : il ne sera ni député ni académicien, et ses livres suivants, « le Coeur aventureux » et surtout « Sur les falaises de marbre », seront considérés, à juste titre, comme très suspects par la Gestapo. Goebbels voulait frapper, mais Hitler lui-même aurait dit : « On ne touche pas à Jünger. » Ce dernier, et c’est un des aspects les plus étonnants de son existence romanesque, passe son temps à brûler des notes, des lettres, des documents, après des perquisitions chez lui. En réalité, il méprise le nouveau régime et sa clique, sa posture est résolument aristocratique, il identifie aussitôt le côté démoniaque des bourreaux plébéiens et de son chef, de plus en plus fou, qu’il surnomme « Kniebolo » dans son Journal. « Ils sont répugnants. J’ai déjà supprimé le mot "allemand" de tous mes ouvrages pour ne pas avoir à le partager avec eux. »

Il faut ici écouter Hannah Arendt, en 1950 : « Le "Journal de guerre" d’Ernst Jünger apporte sans doute le témoignage le plus probant et le plus honnête de l’extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde où vérité et moralité n’ont plus aucune expression visible. Malgré l’influence indéniable des écrits antérieurs de Jünger sur certains membres de l’intelligentsia nazie, lui-même fut du début jusqu’à la fin un antinazi actif et sa conduite prouve que la notion d’honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle. » [1]

Comment conserver son intégrité sous la Terreur ? Question d’honneur, question de goût. On a reproché à Jünger son dandysme et son esthétisme, sans comprendre son aventure métaphysique intérieure. Dès 1927, alors qu’on lui propose d’être député national-socialiste au Reichstag, il déclare qu’il lui semble préférable d’écrire un seul bon vers plutôt que de représenter 60.000 crétins. Sa stratégie défensive personnelle : la botanique, l’entomologie, la lecture intensive, les rêves. Ses descriptions de fleurs ou d’insectes sont détaillées et voluptueuses, il passe beaucoup de temps dans le parc de Bagatelle ou au jardin d’Acclimatation. C’est par ailleurs un rêveur passionné, familier de l’invention fantastique, proche en cela du grand Novalis. « Nous rêvons le monde, et il nous faut rêver plus intensément lorsque cela devient nécessaire. »

Que lit-il, en 1942, dans sa chambre de l’hôtel Raphaël, à Paris ? La Bible, et encore la Bible, et toujours la Bible (il se convertira discrètement, à la fin de sa vie, au catholicisme). On le voit marcher dans Paris, il voit Paris comme un enchantement permanent, il achète des livres rares, et tout à coup, le 25 juillet 1942 : « L’après-midi au quartier Latin, où j’ai admiré une édition de Saint-Simon en vingt-deux tomes, monument de passion pour l’histoire. Cette oeuvre est l’un des points de cristallisation de la modernité. » Après tout, on doit aussi à Jünger, dans l’ombre, que Paris n’ait pas été incendié et détruit selon les ordres finaux de Hitler. Le rêve, la profondeur vivante et inlassable du monde : on sait que, par la suite, Jünger a beaucoup expérimenté les drogues, et pas les plus banales, mescaline et psylocibine (comme Michaux).

En même temps, il a sur place une charmante maîtresse, Sophie Ravoux, médecin, qu’il appelle tantôt « la Doctoresse », tantôt « Charmille ». Les tortures, les exécutions de masse ? C’est immédiatement le dégoût (il refuse d’y assister sur le front russe, au Caucase). « L’infamie est célébrée comme une messe, parce qu’elle recèle en son tréfonds le mystère du pouvoir de la populace. » L’infamie c’est, par exemple, l’apparition des étoiles jaunes sur la poitrine des juifs à Paris, que Jünger salue au garde-à-vous (« J’ai toujours salué l’étoile ») tout en notant aussitôt qu’il a honte de porter son uniforme. C’est lui toujours qui met en sécurité pour l’avenir des lettres d’otages fusillés, lecture qui l’a « fortifié », dit-il, puisqu’on y vérifie que « l’amour est le plus profond de tous les liens ».

Et puis, bien entendu, il y a les portraits, tous incisifs et révélateurs. Morand, Jouhandeau, Léautaud, Céline (qu’il déteste), Picasso (qui lui propose de signer immédiatement la paix pour que les hommes puissent faire la fête le soir même). « Gaston Gallimard donne une impression d’énergie éclairée, aussi intelligente que pratique — celle-là même qui doit caractériser le bon éditeur. Il doit y avoir aussi en lui quelque chose du jardinier. » Quant à « Kniebolo » (Hitler), « son passage à Satan est de plus en plus manifeste ».

Comment se comporter dans ces conditions ? « Il faut agir en cachant complètement son jeu. Il importe avant tout d’éviter toute apparence d’humanité. » Phrase terrible. Le fils de Jünger, 17 ans, a été imprudent : il est arrêté, difficilement libéré par son père portant toutes ses décorations, mais aussitôt envoyé sur le front, en Italie, où il se fait tuer dans les carrières de marbre de Carrare. Les falaises de marbre... Jünger note sèchement que son livre se prolonge dans les événements mêmes. C’est une lutte ouverte entre le démoniaque et l’art. Les portraits des démons (Himmler, Goebbels) sont aussi décapants. « Le retour de l’absolutisme, toutefois sans aristocratie — je veux dire sans distance intérieure —, rend possibles des catastrophes dont l’ampleur échappe encore à notre imagination. » Cette nostalgie date de novembre 1941. Qui dira qu’elle n’est plus actuelle ? Mais aussi : « La vie divine est un présent éternel. Et il n’y a de vie que là où le divin est présent. »

Jünger, après la guerre, voyagera beaucoup sur la planète. Il sera constamment attaqué par la presse plus ou moins communiste, visité par Gracq et Borges, et deviendra même un symbole du rapprochement franco-allemand. On va le voir en pèlerinage, Mitterrand et Kohl forcent la note, le pape le bénit en 1990. Il aura donc assisté à la chute du mur de Berlin et à la dissolution d’un siècle de sang et de larmes. La « distance intérieure » aura tenu bon. En 1995, il a 100 ans, et il meurt trois ans après, ou plutôt, comme il le pensait, il franchit la ligne. Goebbels, pendant la guerre, avait demandé au général Speidel de faire supprimer par Jünger une citation qu’il faisait d’un psaume (« Dieu est bon pour Israël, pour les hommes au coeur pur »). Réponse de Speidel : « Je ne commande pas à l’esprit de mes officiers. »

Philippe Sollers, le Nouvel Observateur du 6 mars 2008
(sous le titre : « Jünger était-il antinazi ? »).

« Journaux de guerre », par Ernst Jünger, tome 1 : 1914-1918, 944 p., tome 2 : 1939-1948, 1 452 p., édition établie par Julien Hervier, avec Pascal Mercier et François Poncet, Gallimard, la Pléiade, 100 euros le coffret des deux volumes.

Ernst Jünger (1895-1998) s’engagea à 17 ans dans la Légion étrangère française avant de participer, dans l’armée allemande, à la Première Guerre mondiale. Il fut ensuite officier de la Wehrmacht, en poste à Paris, pendant la Seconde Guerre. On lui doit notamment « Orages d’acier » (1920), « Feu et sang » (1926), « Sur les falaises de marbre » (1939) et « Approches, drogues et ivresse » (1970).

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Ernst Jünger à Apostrophes en 1981

Au cours d’une émission d’Apostrophes sur le thème “Occupants occupés” (le 13 novembre 1981), Bernard Pivot fait l’interview d’Ernst Jünger, de passage à Paris pour recevoir le Prix Del Duca. La rencontre évoque le “Journal Parisien” paru chez Christian Bourgois.


ERNST JÜNGER - Apostrophes 1981 par ESTETTE

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 Entretien avec Julien Hervieu (35’30) 

Lors de l’émission Tout arrive du 22 avril 2008, Julien Hervieu présente l’oeuvre d’Ernst Jünger. L’entretien commence par un bref interview de Julien Gracq. Bref extrait d’interview d’Ernst Jünger (14ème minute). Avec la participation de Pascal Ory.

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« J’ai appris la langue de l’ennemi » 

Rencontre avec Julien Hervier, passeur de l’écrivain en France et responsable de son édition en Pléiade.

Il y a deux photos en noir et blanc sur la cheminée. Le beau visage du vieil Ernst Jünger blanchit la première. « L’âme se crée à soi-même les degrés par où entrer dans la mort »,écrivait-il le 3 décembre 1941 : il semble avoir échappé au temps. Sur la seconde, un normalien de 27 ans sourit à Martin Heidegger. La photo a été prise en 1962 en Allemagne lors d’un colloque. Le jeune homme en joie est Julien Hervier. « J’étais dans mes petits souliers, se souvient-il. Il y avait là de nombreux professeurs : devant Heidegger, ils avaient l’air de petits enfants. » Julien Hervier est aujourd’hui responsable de l’édition des Journaux de guerre d’Ernst Jünger dans la Pléiade. Avec François Poncet, un germaniste, et Pascal Mercier, un historien de la littérature, il y travaille depuis 1999. On remarque dans son bureau les 22 tomes des ?uvres complètes en allemand, le dernier ayant été publié après la mort de l’écrivain, à 102 ans, en 1998. Julien Hervier fut professeur de littérature comparée. C’est l’un des grands passeurs de Jünger en France. En 1986, il publia des Entretiens avec l’écrivain (éd. Arcades/Gallimard), compte rendu d’interviews effectuées pour la radio-télévision allemande, à l’occasion des 90 ans de Jünger. Celui-ci était agacé par les attaques dont il faisait l’objet en Allemagne : il choisit de parler à l’universitaire français. L’âge semble l’avoir oublié, lui aussi. Un sourire chinois, de fines attaches, beaucoup de courtoisie : comme si la langue pouvait, en passant les frontières, repasser la vie.

Comment êtes-vous entré dans l’allemand ?

Je fais partie des familles françaises traumatisées par la Première Guerre mondiale. Mon père était un engagé volontaire, comme Jünger. Au début, comme lui et comme beaucoup, il tenait un journal. En 1915, à 20 ans, il perd un bras. Les deux frères de ma mère ont été tués en pantalon rouge dès 1914. Mon père pensait qu’il fallait tout faire pour éviter une nouvelle boucherie. Pour ça, on devait apprendre la langue de l’ennemi. Il est mort en 1939. J’avais 3 ans. Ma mère m’a fait choisir l’allemand.

Par quels textes avez-vous aimé cette langue ?

Un jour, à 11 ans, j’ai trouvé une anthologie de textes allemands à la bibliothèque. J’y ai lu des morceaux d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. Je n’ai rien compris, mais j’ai trouvé ça d’une beauté sublime. J’ai ensuite été fasciné par le romantisme allemand. J’ai toujours détesté le réalisme plat. L’allemand est aussi lié à la musique que j’écoute : Bach, Beethoven, Mahler, Schubert.

Comment êtes-vous devenu professeur, puis traducteur ?

Dans mon enfance, nous étions presque dans la misère. L’élitisme républicain nous a aidés, mon frère et moi. Lui a fait de la médecine militaire, et moi, après une khâgne au lycée Condorcet, l’Ecole normale supérieure. Deux hommes m’ont marqué : en khâgne, Jean Beaufret [2], et à Normale, Paul Celan, qui donnait des cours de traduction allemande.

Quels souvenirs en avez-vous ?

J’aimais beaucoup Nietzsche, dont la vie représente un investissement personnel dans la pensée. Beaufret parlait de la philosophie comme ça : on comprenait que les problèmes qu’elle posait étaient les nôtres. Et puis il était très drôle et racontait bien les anecdotes. Il pouvait arriver un quart d’heure en retard, mais, après le cours, passer deux heures au bistrot avec ses meilleurs élèves. Tomber sur Jean Beaufret a rendu heureux un jeune homme qui aspirait à beaucoup de choses, et je suis resté son ami jusqu’à la fin. Paul Celan était merveilleux, mais c’était une plante sensitive. On sentait que chaque mot qu’on disait pouvait le heurter, et alors il se rétractait. Il nous a fait traduire une description de l’immeuble ouvrier dans l’Assommoir de Zola, et un poème du Parti pris des choses de Francis Ponge : « Le restaurant Lemeunier, rue de la Chaussée-d’Antin ». Il partait de l’idée qu’il fallait se replacer à la racine de ce que voulait dire l’écrivain. Pas question de « belles infidèles » comme au XVIIe siècle ! C’était comme s’il y avait eu une matrice non écrite qui, en allemand, donnait telle phrase, et en français, telle autre.

Quand avez-vous découvert Ernst Jünger ?

J’ai d’abord lu en khâgne Sur les falaises de marbre et éprouvé une grande fascination. Puis j’ai lu les Journaux de guerre. Je me souvenais d’avoir vu les Allemands s’installer en 1940 dans le lycée de Saint-Brieuc, où nous étions réfugiés, et de les avoir détestés. Et là, je découvrais un Allemand francophile qui, tout en véhiculant des valeurs militaristes prussiennes dangereuses, pouvait se montrer humaniste.

Jünger était-il humaniste ?

C’est une question piège. Si l’on considère que, pour lui, l’aventure humaine est une toute petite aventure à l’échelle du cosmos, il ne l’est pas ; mais si l’on considère que dans cette aventure certaines références morales sont au-dessus de la bestialité et de la barbarie, il l’est. Dans le nihilisme triomphant de son époque, il essaie de retrouver des valeurs humaines.

Mais il y a des textes de lui que je n’aime pas du tout. Par exemple, le Combat comme expérience intérieure (écrit en 1921, figurant dans le premier tome). Dès que je sens un enthousiasme pour la guerre et la volonté d’en faire un trépied idéologique, je suis gêné.

Comment l’avez-vous rencontré ?

En 1978, j’ai publié ma thèse : Deux individus contre l’Histoire, Ernst Jünger et Drieu la Rochelle. J’avais mis en exergue une phrase de Kafka : « Il n’y a de décisif que l’individu qui se bat à contre-courant. » J’ai envoyé le texte à Jünger. Il m’a proposé de venir le voir. C’était en janvier 1979. Tout était sous la neige. Il m’a invité dans un bon restaurant. Il était généreux avec les jeunes universitaires fauchés ! Nous parlions en allemand. Je l’appelais Herr Jünger, il m’appelait Herr Professor.

Que pensez-vous des attaques contre son cryptofascisme et son esthétisme déplacé ?

Il faut d’abord dire que, contrairement à l’idée reçue, il est cent fois plus lu en Allemagne qu’en France. Mais, comme il a longtemps été beaucoup plus attaqué là-bas qu’ici, il aimait dire qu’il était lu davantage ici que là-bas, et on l’a cru. Depuis dix ans, c’est en France qu’on l’attaque davantage, alors même qu’en Allemagne, où deux biographies viennent de paraître, il est mieux jugé. Certains lui reprochent sa prudence ou son quant-à-soi pendant la guerre. Ils ne semblent pas imaginer ce que pouvait être un régime totalitaire comme le nazisme.

Comment qualifier la langue de Jünger ?

Ce n’est pas un inventeur verbal comme Günter Grass. Mais il a une netteté, une élégance. Et, parfois, quand il décrit, c’est ce que Joyce appelait une épiphanie : le monde est tout à coup parlant. Difficile de rendre ça. L’autre difficulté, c’est son vocabulaire naturaliste. Il arrive qu’on ne trouve de traduction dans aucun dictionnaire. Il faut alors remonter au latin ou faire des recherches au Muséum d’histoire naturelle.

Vous avez assisté, le 7 avril 1993, à la rencontre entre Jünger et Mitterrand. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Un grand vieillard rencontrait un vieil homme malade. Ils ont parlé de Fontenelle, qui a vécu jusqu’à 99 ans, et de la mort, évidemment. A cette époque, Jünger était intéressé par les récits de survivants, de gens revenus du coma, par exemple, ceux qui ont fait des chutes en montagne. Tous disent qu’ils ont connu un tunnel de lumière, s’y sentaient bien, et que, au réveil, ils ont été terriblement tristes. C’est aussi de cela que Jünger a parlé.

Propos recueillis par Philippe Lançon, Libération du 28 février 2008.

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Julien Hervier, Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle

Julien Hervier présente son ouvrage "Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle" aux éditions Fayard (janvier 2014).

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Ernst Jünger peu après la première guerre.

Ernst Jünger et les « mœurs du Far West »

Après avoir dirigé l’édition des Journaux de guerre de l’Allemand Ernst Jünger (1895-1998) dans « La Pléiade », Julien Hervier, professeur de littérature comparée, traducteur de Nietzsche, publie coup sur coup une biographie, Jünger. Dans les tempêtes du siècle (Fayard, 540 p., 26 €) et une traduction des Carnets de guerre. 1914 à 1918, que l’écrivain a tenu tout au long du conflit.

Pourquoi ces « Carnets » ont-il été publiés si tardivement ?

Ernst Jünger ne considérait pas que la quinzaine de carnets (plus un, consacré à sa passion pour les coléoptères), qu’il a rédigés pendant les quatre années où il a combattu comme officier, étaient publiables. Il les considérait comme illisibles et indignes de figurer dans son magnum opus, son grand œuvre. C’est seulement douze ans après sa mort qu’est parue une édition critique en allemand, en 2010. Les carnets ont été exhumés grâce à la thèse d’un chercheur britannique qui les avait consultés aux Archives littéraires allemandes de Marbach. On parle souvent du livre de Jean Norton Cru (1879-1949), Du Témoignage (Gallimard, 1930), qui hiérarchise les écrit sur la guerre de 1914-18 selon le critère de l’authenticité. Pour Norton Cru, un témoignage est d’autant plus authentique qu’il est pris sur le vif. Or, avec ces Carnets, nous avons en main un document brut, venu tout droit du champ de bataille.

Dans ces notes, Ernst Jünger a puisé la matière de ses récits de guerre, notamment d’ « Orages d’acier » (1920). Qu’apportent-elles de nouveau par rapport à son œuvre littéraire ?

Lors de la parution de ces Carnets, certains critiques sont allés jusqu’à soutenir qu’ils étaient infiniment supérieurs à Orages d’acier. On y voit non seulement le rapport ludique que Jünger entretient avec la guerre, mais aussi à quel point les malheureux qui sont pris dans les affrontements n’ont aucune vision d’ensemble du conflit. On revit avec lui ces combats dans lesquels les soldats, tapis dans des trous boueux, peuvent être blessés sans avoir vu un seul ennemi. La seule question est de tenir. Les nerfs craquent, certains sombrent dans la folie... La haute politique est loin, y compris le déroulement général de la lutte.

Après la guerre et la défaite, Ernst Jünger devient un publiciste nationaliste, proche des cercles de la « révolution conservatrice » qui discréditent la république de Weimar (même s’il se tient à l’écart du régime nazi). Pourtant, on ne trouve guère de manifestation de patriotisme dans ces écrits de guerre. Comment l’expliquez-vous ?

Son nationalisme naît surtout de la défaite, de la rancœur des anciens combattants, mal accueillis à leur retour. L’Allemagne eût-elle gagné, il ne serait pas devenu nationaliste. A lire les Carnets, on ne peut que constater cependant la brutalisation qui résulte de cette longue exposition au combat. Il parle de « mœurs du Far West » et ces textes confirment, à leur manière, l’idée que développe Freud à la même époque dans Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), à savoir que la guerre réveille en l’homme la bête sauvage et que la culture n’est qu’une sorte de vernis. Toutefois, dans ce naufrage, Jünger s’attache à sauvegarder une morale chevaleresque. Il épargne dans l’action un « Tommy » (soldat anglais), qui lui tend la photo de sa famille et de ses innombrables enfants. En 1949, constatant cet attachement aux valeurs chevaleresques, qu’elle juge pourtant dépassées, Hannah Arendt en fera crédit à Jünger. Les Carnets montrent aussi à quel point, même si c’est justifié dans son cas, Jünger a le goût de la gloriole personnelle, ce qu’il gommera dans Orage d’aciers.

Quoique blessé sept fois, et décoré de la croix « Pour le mérite », la plus haute distinction allemande, Jünger ne manifeste ni mépris ni haine pour ses adversaires français ou britanniques. Comment cela s’explique-t-il ?

Il était francophile. Et on surprend même une scène de fraternisation avec les Anglais en décembre 1915. Tout en donnant raison à l’officier qui y met fin en menaçant de tirer dans le tas, il comprend les hommes qui ont pris cette initiative.

Vous avez personnellement connu Ernst Jünger à partir de 1979. Quel mémoire conservait-il de la Grande Guerre ?

Il avait changé, disait-il. Il parlait même de son « ancien et nouveau testament ». Mais sans se renier. Certes, son parcours n’est pas sans ombre. Héros militaire, incarnation de l’officier d’élite, il n’avait peut-être pas l’étoffe d’un héros civique (notamment pendant le régime hitlérien). Pourtant, c’est bien avec ce genre de personnalité que devait se faire la réconciliation franco-allemande.

Carnets de guerre. 1914-1918, d’Ernst Jünger, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Christian Bourgois, 570 p., 24 €.

Propos recueillis par Nicolas Weill , Le Monde des livres, 20-02-14.

Plusieurs extraits des Carnets de guerre de Jünger dans bibliobs.

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Ernst Jünger während seiner ersten Rhodos-Reise 1938.
Sein Bruder, Friedrich Georg dahinter in der Mitte. Im 1948 veröffentlicht
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Annäherungen, Deutsches Literaturarchiv Marbach, Ernst Jünger © © DLA Marbach
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L’oiseau-tempête

Approche d’Ernst Jünger - rencontre avec Julien Hervier.

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Ernst Jünger (1895 - 1998)

France Culture, Une vie une oeuvre, 15 février 2014.

Invité(s) :
François Sureau, avocat
Julien Hervier, professeur de littérature comparée
Gilbert Merlio
Georges-Arthur Goldschmidt, professeur d’allemand, écrivain, essayiste et traducteur.
Danièle Beltran-Vidal, ancien professeur de littérature à l’université Louis Lumière, Lyon 2.

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Ernst Jünger et Martin Heidegger 

Ernst Jünger et Martin Heidegger marchant sur un chemin de campagne. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

L’analyse de Towarnicki

Heidegger avait fait une lecture attentive des livres de Ernst Jünger, La mobilisation totale et Le travailleur, publiés respectivement en 1931 et 1932. Il y reviendra fréquemment dans ses cours notamment dans son approche de la Technique et du Nihilisme.

Frédéric de Towarnicki témoigne des rapports entre Heidegger et Jünger dans la Lecture de Heidegger qu’a publié L’Infini n°98 [3] :

« En 1955, dans une lettre écrite à Ernst Jünger se référant à son livre Le travailleur, publié en 1932, Heidegger revient sur le thème du nihilisme à propos du problème de son « dépassement ». Selon le philosophe, Jünger avait tenté de décrire, dans la figure du nihilisme et dans la perspective de Nietzsche, le processus planétaire de dévalorisation des plus hautes valeurs qui entraînait notre civilisation vers une rotation dans le vide. Il s’agit, dans cette lettre, du « franchissement » de la Ligne qui est appelée aussi par Jünger le « méridien zéro ». Le zéro indiquant le néant vide. C’est là que règne le nihilisme qui trace la frontière entre deux âges du monde, et que se décide, selon Heidegger, si le moment du nihilisme se termine dans le nihil negativum ou bien s’il s’agit d’un passage dans le domaine d’un « nouvel atour de l’être ".
Heidegger souscrit à la justesse du constat de Jünger qui dit que « c’est le tout qui est en jeu », qu’« il y va de la planète » et qu’« il faut demeurer debout dans le tourbillon du nihilisme ». Selon le philosophe, ce livre de Jünger a pour patrie la métaphysique et correspond au « projet " du Zarathoustra de Nietzsche par sa forme qui devient poésie à l’intérieur de la métaphysique de la volonté de puissance.
Heidegger s’interroge sur le « franchissement de la ligne ». Pour y parvenir, ne faut-il pas au prélable abandonner la langue de la métaphysique de la volonté de puissance, celle de la Forme et de la Valeur (que ce soit celle du Dieu vivant ou du Dieu mort) qui interdit le passage de la Ligne ? Le « franchissement de la Ligne » n’exige-t-il pas, au contraire, une mutation du Dire, de notre relation à l’essence de la Parole ? Mais, peut-on faire plus aujourd’hui que de méditer sans relâche ces questions-là ?
Et Heidegger nous invite, pour comprendre l’essence du nihilisme, à emprunter le chemin qui conduit à situer la demeure de l’Être, ajoutant que ce n’est que sur ce chemin que la question du néant se laisse approcher. Et il insiste : « La question de la demeure, du site de l’Être dépérit si on n’abandonne pas la langue habituelle de la métaphysique parce que la langue de la métaphysique interdit toute représentation de cette contrée. »
A l’ère de la technique, nous mésestimons la lenteur propre à la pensée parce que nous la jugeons d’après le rythme du Calcul et de la Planification, sans compter qu’elle est aussi éreinté par des critères qui lui sont étrangers. Heidegger remarque aussi qu’il appartient au nihilisme de masquer sa propre essence et de se dérober par là à un débat décisif.
Et il cite Léonard de Vinci : « Le Néant n’a pas de milieu, et ses frontières sont le néant... Parmi les grandes choses qu’il y a à trouver autour de nous, c’est l’Être du Néant qui est la plus grande. » [4]
Heidegger estimait que « dresser le bilan » du nihilisme ne suffisait pas. Mais on devine, par-delà ses réticences critiques à l’égard du Travailleur de Jünger, son admiration pour l’auteur des Falaises de marbre qui, le premier, avait vu les symptômes du processus et avait ouvert le champ de sa « question de la technique ».
Le philosophe reviendra souvent sur le nihilisme vu par Nietzsche dans l’horizon de la volonté de puissance qui s’accomplissait, selon Heidegger, dans ce qu’il appellera volonté de puissance qui s’accomplissait, selon Heidegger, dans ce qu’il appellera volonté de volonté, locution qui évoquait la rotation perpétuelle du même, des recommencements sans fin. »

Vous pouvez également écouter ou réécouter l’entretien que Jean Beaufret donnait à Frédéric de Towarnicki au début des années 80 sur Heidegger et la question de la technique dans notre dossier Voir-Entendre Heidegger.

Lire également :
A propos d’Ernst Jünger par Philippe Arjakovski, dans Heidegger à plus forte raison, Fayard, 2007 (l’auteur y critique toutes les falsifications contenues dans le livre d’E. Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme en philosophie, et y restitue la lecture que faisait Heidegger de la pensée de Jünger).
Massimo Cacciari, Dialogue sur le Terme
Jünger et Heidegger
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Le témoignage d’Ernst Jünger

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Martin Heidegger et Ernst Jünger.

Pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il occupait un poste militaire à Paris, Ernst Jünger a rencontré de jeunes français qui se penchaient sur Heidegger. « J’y ai vu, dit-il, un bon signe de la force d’attraction d’un penseur. En dépit des graves bouleversements et conflits qui nous divisaient, subsistaient quand même des ponts spirituels, qui tenaient bon. »

Jünger devait prolonger sa réflexion sur la force d’attraction de Heidegger dans le cadre du texte qu’il écrivit à l’occasion du 80e anniversaire du philosophe.

« Comment se fait-il que le magnétisme de ce penseur puisse triompher d’aussi fortes résistances ? Au cours de ces rencontres, j’ai pris conscience que ce n’est pas la langue seulement qui pouvait avoir produit un tel effet. Peut-être vaudrait-il d’ailleurs mieux parler d’influence que d’effet — parler du passage à un niveau supérieur, fort mais anonyme. Ainsi, dans les écluses, les bateaux s’élèvent insensiblement selon l’étiage. On entre dans le champ de force d’un esprit et l’on s’en trouve modifié. Ici, il fallait présupposer encore autre chose que la persuasion au moyen des vocables, des idées, voire peut-être de l’originalité de la pensée même. Des éléments informulés devaient, en outre, entrer en jeu, une force d’attraction sous-jacente aux mots et aux pensées.

Cette supposition se trouva confirmée dès ma première rencontre personnelle avec le philosophe, là-haut dans la Forêt-Noire, à Todtnauberg. Dès l’abord, il y eut là quelque chose — non seulement de plus fort que le mot et la pensée, mais plus fort que la personne même. Simple comme un paysan, mais un paysan de conte qui peut à son gré se métamorphoser en « gardien du trésor, dans la profonde forêt de sapins », il avait aussi quelque chose d’un trappeur.

C’était celui qui sait, celui que le savoir ne se borne pas à enrichir, mais égaye comme Nietzsche l’exigeait de la science. Il était, dans sa richesse, inattaquable — voire insaisissable, et l’eût été même si les huissiers étaient venus saisir ses vêtements — un regard madré, en coulisse, le révélait. Il aurait plu à un Aristophane.

Il ne m’a été donné de ressentir une impression de force aussi directe qu’une seule fois encore, bien que j’aie rencontré de nombreux contemporains qui portaient, à bon droit ou non, un nom illustre. Dans ce second cas, je pense à Picasso. En ce qui concerne sa création aussi, je suis moins connaisseur qu’amateur. Dans les deux cas, j’ai senti la force spirituelle indéterminée qui produit l’objet particulier, que ce soit dans les pensées, les actes ou les images — bref, l’oeuvre.

Un mot simple comme l’« être » (le Sein) a des profondeurs plus grandes qu’on ne saurait l’exprimer, ni même le penser. Par un mot comme « sésame », l’un entend une poignée de graines oléagineuses, alors que l’autre, en le prononçant, ouvre d’un coup la porte d’une caverne aux trésors. Celui-là possède la clef. Il a dérobé au pivert le secret de faire s’ouvrir la balsamine.

La patrie de Martin Heidegger est l’Allemagne avec sa langue. Le pays familier de Heidegger est la forêt. Il y est chez lui, là où on n’est jamais passé et sur les chemins sylvestres. L’arbre est son frère.
Lorsque Heidegger approfondit le langage, se plonge clans l’enchevêtrement de ses racines, il fait plus que ce qui, selon l’expression de Nietzsche, est « exigé de nous autres philologues ».

L’exégèse de Heidegger est plus que philologique, plus qu’étymologique. Il saisit le mot là où, encore frais, celui-ci somnole dans le silence, en pleine force germinative, et il le sort de l’humus sylvestre.
Non pas que, dans le vocable, Heidegger découvre le sens nouveau et inconnu. Bien plutôt, à la manière d’un mineur, il projette sur lui une intention nouvelle. Le mot, tout proche de l’informulé, devient ductile, il commence à répondre, du fond de la matière silencieuse. Et pas seulement le mot, les pensées, les idées, les images aussi. La surprise sur le plan philologique n’est qu’une de nos nombreuses surprises. Elle confirme qu’il a saisi le mot au bon endroit, qu’il a eu la main heureuse. »

Ernst Jünger, Rivarol et autres essais, Grasset, Paris 1974 p.129-131.

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Ernst Jünger sur wikipedia
L’encyclopédie de l’Agora

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[1Hannah Arendt, Penser l’événement, recueil d’articles traduits sous la direction de Claude Habib, Paris, Belin, 1989, p. 66. NDLR.

[2Philosophe et principal introducteur de Heidegger en France, ndlr

[3Lire le fragment consacré au Nihilisme dans Frédéric de Towarnicki.

[4Journal et notation.

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4 Messages

  • A.G. | 14 mai 2016 - 22:57 1

    Monsieur Jean,
    Vous nous donnez là un bel exemple de faute de lecture ! Faut-il y voir un symptôme de la psycho-pathologie de l’époque ?
    Bien à vous.


  • Jean | 14 mai 2016 - 21:27 2

    "Débarrassons-nous d’abord des clichés et des préjugés habituels : Ernst Jünger portait l’uniforme allemand pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle, il a occupé Paris, n’a pas déserté, n’a été ni inquiété, ni pendu, ni fusillé, il est donc forcément criminel, et sa mort tranquille, à 103 ans, couvert d’estime et d’honneurs, est un scandale incompréhensible."

    Philippe Sollers a simulé une psycho-pathologie pour éviter l’ Algérie, qu’il n’aille pas donner des leçons stupides sur la guerre. Une fois celle de 39-45 terminée, il n’avait pas lieu de pendre ou de fusiller les soldats de l’autre camp. "Il est donc forcément criminel" : rapport de causalité tout à fait bidon.
    L’oeuvre de Sollers est une miette à côté de celle de Jünger


  • A.G. | 21 avril 2014 - 11:46 3

    Jünger, la France et deux guerres mondiales

    Pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, Bourgois publie les Carnets de guerre 1914-1918 d’Ernst Jünger dans la traduction de Julien Hervier, qui a traduit une grande partie de son œuvre en français en particulier les deux tomes des Journaux de guerre dans la Bibliothèque de la Pléiade et sa Correspondance avec Martin Heidegger — pour être son incomparable connaisseur.

    Mais Julien Hervier publie aussi ou surtout sa biographie attendue avec comme sous-titre : Dans les tempêtes du siècle (Fayard, 540 pages, 26 €).

    Entre Hervier et Jünger (1895-1998) ce fut une longue amitié de près de quarante ans. Lauréat du prix Sévigné en 2011, germaniste et professeur émérite, sa page Wikipédia ne vous dira rien sur lui mais tout sur ses traductions et ses ouvrages autant que ses éditions (consacrées à Pierre Drieu la Rochelle et Jünger).

    Comment ne pas dire un mot sur les Carnets de guerre ? Jünger est sur le front français ou belge durant la guerre avec le grade de lieutenant, il fut ainsi officier commandant de Sturmtruppen, ou commandos d’assaut dans l’armée impériale allemande au cours de la Première Guerre mondiale.

    Voici ces courts passages des Carnets pour en sentir de loin l’odeur qui nous imprègne longtemps par le souffle de la guerre, de la blessure, de la mort. Prenons la page 307, où nous trouvons ces lignes :

    "Tous les villages que l’on traversait ressemblaient à d’immenses maisons de fous. Les hommes poussaient les murs pour les renverser."

    Sa description de la bataille du 2 août 1917 est fracassante.

    "Les pertes en hommes étaient horrifiantes. En gros, l’expérience de cette journée, c’est que la vie est quand même plus belle que l’on pensait, et qu’on est bien content d’avoir réussi à la sauver. Ou bien est-ce le danger surmonté qui rend la vie digne d’être vécue ? Il faudrait alors rechercher le danger"(404).

    Il ne fait aucun doute qu’avant guerre Jünger fut fasciste. Hervier le redit. Qui pourrait d’ailleurs l’occulter ? Mais une chose est sûre : après l’avènement du nazisme et le début du second conflit mondial, Jünger devient hostile au régime, lui qui n’a jamais adhéré au parti. Mais il fit en sorte de ne commettre aucune faute, de ne laisser aucune trace de son opposition. Julien Hervier définit bien sa position que l’on peut juger ambiguë, lâche, tout ce que l’on veut :

    "Son comportement sous le nazisme a été d’une dignité parfaite, et il a clairement rejeté toute compromission avec le régime [...] Il a toujours refusé de revendiquer une quelconque appartenance à un mouvement de résistance ( J. Hervier, op. cit., p. 8) [...]"

    S’il approuva la tentative d’attentat contre Hitler des conjurés du 20 juillet 1944, il s’en tint éloigné... Mais le destin le rattrapa, si l’on ose dire, à travers son fils Ernstel. Quand celui-ci — âgé de dix-sept ans — fut arrêté pour dénonciation sans doute calomnieuse, de propos visant ouvertement la pendaison du Führer, son père usa de tout son pouvoir, encore plus ou moins intact, pour le faire libérer. Lorsqu’il se fit tuer au combat, Jünger pensa qu’il fut de facto assassiné. Dans un texte écrit à la mémoire de son fils, il dit : "Cher petit. Depuis l’enfance, il s’appliquait à suivre son père. Et voici que, du premier coup, il fait mieux que lui, le dépasse infiniment."(Pléiade II, 13 janvier 1945, 792 sq. Cité par J. Hervier, p. 330 de sa biographie)

    En 1930 — neuf ans avant la publication de son grand livre Sur les falaises de marbre — il publia une anthologie Krieg und Krieger (Guerre et guerriers) comprenant son essai La Mobilisation totale, qui lui valut une vive réaction de la part de Walter Benjamin. Dans sa réponse "Théorie du fascisme allemand" (Theorien des deutschen Faschismus), Benjamin écrit :

    "Nous n’admettrons pas que vienne nous parler de la guerre celui qui ne connaît que la guerre.[...] D’où venez-vous ? Et que savez-vous de la paix ? Vous êtes-vous jamais heurtés à la paix — dans un enfant, un arbre, un animal - comme vous vous êtes heurtés sur le champ de bataille à un avant-poste ennemi (Œuvres II, "Folio essais", p. 209) ?"

    Parmi ses grands contemporains, Jünger eut un dialogue approfondi avec Heidegger. Au lendemain de la guerre, Thomas Mann écrivit à une amie ce jugement sans concession : "Il a ouvert la voie à la barbarie et il s’en délecte avec une froideur glaciale." (Cité par Julien Hervier p. 342) Le plus surprenant est qu’en 1951 Paul Celan (1920-1970) adressa à Jünger, faisant fi de l’opinion toujours critique qui entourait l’écrivain dans ces années d’après-guerre, son livre Der Sand aus des Urnen (Le sable des urnes) — publié à Vienne en 1948 encore sous son nom de naissance Paul Antschel — où se trouve le si puissant poème "Todesfugue - Fugue de la mort", avec ce vers "La mort est un maître d’Allemagne". Hervier date de 1955 la sortie du purgatoire pour l’écrivain, dont l’importance n’avait pas échappé quatre ans auparavant au critique Paul Parisot dans un numéro de Preuves (oct. 1951), saluant le Journal comme pouvant "être la plus sérieuse contribution à une compréhension franco-allemande" (p. 378).

    Au fur et à mesure qu’il vieillit, Jünger paraît en France comme l’une des figures d’écrivain allemand les plus saluées, les plus respectées après Thomas Mann.

    Si son intérêt pour la religion est profond à l’intérieur de son agnosticisme, il n’a en revanche aucun souci du patrimoine ni du monde des musées, que J. Hervier définit comme "le passage du créatif au culturel"... Notons qu’à la place du "Dieu est mort" de Nietzsche, il opta pour le "Dieu se retire" de Bloy. Quand il voyageait, il allait en priorité à la rencontre des vivants, au marché, puis des morts, au cimetière." (p. 426).

    Saluons la somme de Julien Hervier nous qui nous partageons sa dénonciation de l’aveuglement où tomba Jünger, pour avoir combattu dans les deux Guerres Mondiales et ayant une vision supérieure de l’Allemagne, lorsque dans La cabane dans la vigne — Journal 1945-1948 (Traduction de l’allemand par Maurice Betz revue par Julien Hervier, Christian Bourgois éditeur, 2014, "Titres"), il osa comparer la situation des millions de victimes du nazisme, exterminées par millions dans les camps, avec celle des Allemands anonymes de l’automne et de l’hiver 1945-46. Si seulement il parlait des victimes d’Allemagne de l’est déportées au Goulag ! Mais comment comparer ? Outre le fait qu’il utilisa Isaïe pour étayer sa thèse insensée, il osa écrire à la date du 13 novembre 1945, que les victimes assassinées dans les "sinistre cachots où s’éteignait leur vie, n’en étaient pas moins, de l’autre côté du globe, objets de pitié et d’amour. Ils avaient leurs défenseurs. Les anonymes sans nombre qui subissent aujourd’hui le même destin sont privés d’intercesseurs. Leurs râles d’agonie se perdent dans une affreuse solitude."

    Jünger, mort à 104 ans, emporta dans la tombe sa vision démentielle de l’histoire et de la défaite allemandes, quand bien même il avait été antinazi.

    Un siècle après le début de la Première Guerre mondiale, soixante-dix ans après le débarquement de Normandie et la libération de Paris — Paris où il arriva au jeune officier de la Wehrmacht de saluer l’étoile juive quand il la vit pour la première fois portée par trois jeunes filles et qu’il saluera à nouveau (cf. p. 326) — la figure souvent contestable de Jünger, n’en demeure pas moins celle d’un écrivain allemand, qui laissa plus souvent encore sa noble empreinte dans notre mémoire de ce passé si présent.

    Michaël de Saint-Cheron, huffingtonpost.fr, 25 mars 2014.

    VOIR AUSSI : l’émission « Répliques » du 19 avril 2014, avec Julien Hervier et Gilbert Merlio La vie et l’œuvre d’Ernst Jünger


  • V.K. | 13 mars 2008 - 10:30 4

    Découvre votre article sur Ernst Jünger, en même temps que la radio annonce la mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli. Deux contemporains de la première guerre mondiale. Boucherie ! Non sens ?

    Découvre la relation de sa rencontre avec François Mitterrand en 1993.
    De quoi parlent-ils ? Julien Hervier, le traducteur de Jünger en français nous le dit : de littérature, de mort, de lumière blanche vue par les rescapés du coma.
    _ Sensibilité partagée par François Mitterrand qui déclarera dans son dernier message aux Français qu ?il croyait aux forces de l ?esprit. Celui-là même qui trois ans plus tard et sept jours avant sa mort, rassemblera toutes ses forces physiques et celles de sa volonté ? c ?est bien aussi une force de l ?esprit - en invitant ses fidèles à partager avec lui un étonnant dîner d ?adieu, un festin d ?ortolans relaté avec truculence par
    Georges-Marc Benamou ici.

    Tant Ernst Jünger que François Mitterrand, ils ont connu les cataclysmes de la guerre, les turpitudes de l’homme dans ses plus grandes dimensions. Il ne devraient plus croire en rien !
    _ Jünger a combattu dans les tranchées pendant quatre ans. Somme, Flandre, Cambrai, Bapaume : à la tête d’une section, puis d’une compagnie de choc. Quatorze blessures. Décoré de l’ ordre prestigieux « Pour le mérite », comme le futur maréchal Rommel.

    « Que lit-il, Jünger, en 1942, dans sa chambre de l’hôtel Raphaël, à Paris ? La Bible ».

    La guerre ? Aussi une expérience spirituelle métaphysique, une confrontation de l’homme avec lui-même, pense t-il.

    Il pratique l’entomologie, à laquelle l’écrivain emprunte son vocabulaire, ces mots si difficiles à traduire apprend-t-on de Julien Fervier. Le rapport entre l’écrivain et l’entomologiste est une des clés de sa pensée : "Doubler la pratique littéraire par la chasse aux insectes [...] c’est faire l’apprentissage d’un moyen de déchiffrement", conclut l’essai que lui consacre Claude Gaudin, Jünger pour un Abécédaire du Monde, ici.
    _ Un homme à l ?image de la complexité et de l ?unité du monde vivant qu ?il observait.