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La Divine Comédie

Dante LU par Jacqueline Risset et Philippe Sollers et VU par Botticelli. Archives sonores

D 14 février 2009     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ouverture

En octobre 2000 Philippe Sollers publie chez Plon La Divine Comédie, un long entretien avec Benoît Chantre. Le 20 janvier 2001 il est l’invité de l’émission de Michel Cazenave Les vivants et les dieux sur France Culture (35’).

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Dossier du 21-03-08 complété le 08-12-11.

« Ce poème, composé de cent chants — trente-quatre pour L’Enfer et trente-trois pour Le Purgatoire et Le Paradis — rédigés en tercets hendécasyllabiques de cinq pieds, raconte le voyage qu’effectue Dante au cours de la semaine pascale de l’année sainte 1300 à travers les trois royaumes de l’au-delà : l’Enfer, la montagne de la Purification ou Purgatoire, et le Paradis. »

Peter Dreyer, La Divine Comédie, éditions Diane de Selliers, 2008

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Sandro Botticelli. Dante Alighieri (1495)
Huile sur toile 54,7 x 47,5 cm. Coll. Part.
Genève.
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Un peu d’histoire : Dante et Sollers de Tel Quel à L’Infini


Tel Quel 23 Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Ma io er
già per me stesso tal qual ei volea. » (Par. 33)

« Mais j’étais déjà
par moi-même tel qu’il me voulait. » (Dante, Paradis, 33)

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Tel est l’exergue (prémonitoire ?) du numéro 23 de Tel Quel. C’est à l’automne de l’année 1965 [Je souligne les dates] que Philippe Sollers y publie son premier essai sur La Divine Comédie,  Dante et la traversée de l’écriture . Ce numéro de Tel Quel — dont le bandeau est « Connaissez-vous Dante ? » — contient quatre autres textes : de Schelling, contemporain et ami de Hölderlin, sur lequel Heidegger écrivit un essai en 1936 [1], de Vico, dont on sait l’importance pour Joyce, d’Edoardo Sanguinetti, alors membre du Groupe 63 en Italie [2] et de Bernard Stambler. Deux Français, un Allemand, deux Italiens.

Cette même année 1965, le 26 septembre, François Wahl consacre une émission sur France Culture à "Dante en notre temps". Y participent Umberto Eco, Edoardo Sanguinetti et Philippe Sollers.
Comment ce dernier lit-il Dante ? De quel livre s’agit-il ? Peut-on considérer le livre comme objet ou comme sujet.

Ci-dessous l’intervention de Sollers (8’10).

Quarante ans plus tard, L’Infini n°94 (printemps 2006) publie la  Lettre encyclique sur Dante du pape Benoît XV qui date de 1921. La couverture du numéro de la revue porte, bien visibles (mais qui l’a vu ?), les chiffres romains CXVIII. Traduisons (c’est sans doute nécessaire) : 118. Quelques mois plus tôt Sollers a publié Une vie divine. Les derniers mots du roman sont : « Paris, le 30 septembre 118 ». CXVIII ou 118 : telle est l’année dans le nouveau calendrier que Nietzsche inaugure « au jour du Salut, premier jour de l’An I (le 30 septembre 1888 du faux calendrier) », dans sa « Loi contre le christianisme » qui conclut L’Antéchrist (Folio, p.89). A la fin de Une vie divine, le narrateur évoque un autre pape, Benoît XVI, en vacances au Val d’Aoste, jouant au piano une sonate de Mozart. A côté de lui, Ingrid Stampa, « bonne joueuse de viole de gambe ».

« Un pape, Mozart, une violiste, que vouloir de plus ? Assis dans un coin, M.N., pensif, les écoute. On se croirait au début du 21e siècle, dans un roman de Sollers. » (UVD, Folio, p.502)

Dante, Nietzsche, des papes, deux calendriers, les dates : je mélange tout ?

Dans le roman de Sollers, je lis :

« [...] devant le désastre européen annonciateur d’un désastre pire (qu’il a prophétisé avec la plus grande lucidité), on peut penser qu’il [Nietzsche] se serait forcément et discrètement rapproché du Saint-Siège, au point de proposer ses services au pape Benoît XV, le pape pacifiste de cette époque, injurié à la fois par les Allemands et par les Français. Qui sait, d’ailleurs, s’il n’est pas à l’origine de cette encyclique de 1921 rendant hommage à Dante pour le 600e anniversaire de sa mort ? Puisqu’on est en pleine régression mortifère, pas de Zarathoustra tout de suite, Dante d’abord. »(UVD, Folio, p.372)

L’Infini 2 Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dante d’abord ? Ouvrons L’Infini n°2 (printemps 1983). Dix huit ans après Tel Quel, ce numéro porte en sous-titre : DANTE. Trois textes : Jacqueline Risset, Vitesse de la comédie (elle vient de traduire L’Enfer), Dante, Sept chants de l’Enfer, Philippe Sollers, L’analyse infinie, un entretien avec Frans de Haes.
Dans cet entretien, Sollers déclare :

« N’entre pas dans l’infini qui veut ! L’infini est catégorique ! Son bon côté c’est qu’il ne vous lâche pas l’incarnation comme ça. Rien de plus pathétique et, encore une fois, de comique — d’où ces deux dimensions constantes dans Paradis — que ça raconte ou que ça scande ! — que ces tergiversations [il s’agit de celles de Michaux dans L’infini turbulent et de Blanchot dans L’entretien infini. A.G.]...
[...] Déjà Dante le précise dans un moment tout à fait clé du Paradis, n’est-ce pas, il ne peut pas aller plus loin dans ce fameux voyage qui a commencé par la porte infernale, il ne peut aller plus loin dans le "Paradis" qu’à condition, dit-il, de s’offrir lui-même (lui qui parle, lui voyageur qui parle au moment même où il nous dit ce qu’il nous dit) de s’offrir donc en holocauste. Ce qui veut dire qu’il doit décider de l’abandon de toutes ses facultés physiques dans un anéantissement sans reste. Holocauste, ça veut dire sacrifice sans reste. Du grec holos, tout entier, d’où vient d’ailleurs le mot latin Sollers... Un hologramme, c’est bien ce que je fais ! C’est la raison pour laquelle l’ombre portée du Paradis qu’on lit n’est que la représentation en trois dimensions visuelles de la voix qui traverse cette sculpture... » (L’Infini n°2, p.19)

"Holocauste" : Sollers soulignera à nouveau le terme en 1990 dans Dante au paradis. Non sans insister sur la valeur de "démonstration" et de "raison" de l’"opération" — « pour éviter toute dérive étroitement mystique » dira-t-il, plus tard, commentant le Rimbaud de A une Raison [3] — :

«  Le paradis impose qu’on abandonne toute possession, et l’une des expressions les plus fortes se trouve sans doute au chant 14 : " De tout mon coeur, je m’offris en holocauste " (la récompense de grâce illuminante ne se fait pas attendre). Une seule erreur d’appréciation, et ce serait le masochisme mystique. Mais non, le paradis est démonstration et raison. »

Dante d’abord ? Dans un roman de Sollers, cela nous conduit à la fin du 20e siècle : en l’an 2000 précisément (112 du nouveau calendrier). Cette année-là Sollers publie des entretiens avec Benoît Chantre. Le livre s’appelle clairement : La Divine Comédie.

Sous le titre « Rouvrir Dante aujourd’hui », on lit :

« Benoît Chantre : Je voudrais maintenant évoquer de façon plus précise votre rapport à Dante, dont vous avez toujours été un lecteur particulièrement attentif. Votre premier texte sur lui, « Dante et la traversée de l’écriture », date de 1965. Vous dites en 1978, dans Vision à New York, que le temps est venu de « recreuser Dante en profondeur » ; vous évoquez en 1987, dans Le Coeur absolu, le projet fictif d’un film sur Dante (que des commanditaires japonais essaient d’obtenir du narrateur, un certain Ph. S...) ; ce projet devient réalité en 1991, à l’occasion de la fonte de la sixième Porte de l’Enfer de Rodin, commandée par la préfecture de Shizuoka au Japon : vous réalisez alors un vrai film, cette fois, entièrement consacré à la Porte de Rodin. Tout se passe comme s’il était pour vous de plus en plus urgent de rouvrir La Divine Comédie A quoi cela tient-il ?

Ph. Sollers : « Rouvrir » est le mot qui convient, non pas en curieux, en érudit, en touriste, mais bel et bien pour montrer que, sept siècles après, cela pourrait se lire de façon présente. Comme si cela n’avait jamais cessé d’être réellement actuel. Il y a donc un double mouvement : La Divine Comédie se referme avec les représentations qu’elle contient et en même temps qu’elle se referme, elle s’ouvre à un questionnement multiple. On ferme une porte - encore faut-il le prouver - et on en ouvre une autre, ou bien c’est la même porte qui tourne pour s’ouvrir une deuxième fois, au moins. Pour cela, donc, il aura fallu tout ce temps.
J’ai choisi, pour préparer le récit de cette sensation très forte de réouverture, de parler d’abord de parler directement de La Divine Comédie. 1965 est l’année où j’écris parallèlement un livre auquel je tiens beaucoup, Drame. Ce livre est la mise en situation d’un narrateur par rapport à ce que son corps lui dit au moment même où il écrit. Il s’agit d’un travail particulier qui montre ce qu’est un corps dévoué au langage. La situation historique est très différente de celle qu’on trouve chez Dante, mais le projet est le même. De temps en temps, Dante rappelle qu’il est là pour porter au jour des humains futurs le récit fabuleux de quelqu’un qui se serait introduit dans le fond des choses. Cela a donné lieu à ce texte sur Dante dont, je dois le dire, je n’ai eu aucun retour, excepté quelques répercussions italiennes. Je crois être le seul écrivain d’aujourd’hui qui se soit intéressé de près à Dante. Cela s’est imposé. L’une de mes amies, Jacqueline Risset, qui a d’ailleurs participé au comité de rédaction de Tel Quel, a fait la traduction de La Divine Comédie, celle qui s’est imposée désormais. Quand on entend dire que nous avons pratiqué un terrorisme littéraire, on devrait voir là ce que nous avons apporté au milieu de l’ignorance confondante de notre temps. Ensuite j’ai su que le chemin serait très long, qu’il n’y avait rien à faire frontalement. Il y a donc un décalage. Décalage d’une comédie. Par conséquent, je montre que l’oubli ou la muséification de Dante peut être interrogée en situation par un projet télévisuel asiatique, en l’occurrence japonais...

B.C. : La fiction, avec Rodin, est devenue réalité...

Ph. S. : C’est ce que j’appelle l’expansion de la fiction dans la vie réelle, pour reprendre la formule de Nerval [...]

B.C. : Qu’est-ce qui, précisément, vous a amené à rouvrir Dante ? Est-ce sa muséification ? Ce choix est-il lié à des évènements précis ?

Ph. S : Encore une fois, c’était essayer de trouver des issues. Vous voyez que je précède le mezzo [4], puisque j’ai vingt-sept ou vingt-huit ans quand j’écris ce texte, j’ai un peu d’avance (rires). C’est simplement le sortir d’en sortir qui m’anime constamment. De sortir du fini. Il n’y a pas que Dante mais il est une des veines fondamentales. [...]

Aurais-je été le premier — j’en serais surpris — à insister sur le paradis ? Ce n’est pas exclu. Vous vous rendez compte de la mise ? » (La Divine Comédie, Plon, 2000, p.53 et suivantes)

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 Dante au paradis

par Philippe Sollers

Il peut exister plusieurs paradis, y compris ceux qui sont désormais les nôtres, les artificiels. Paradis réel veut dire : victoire sur le temps et la mort, perpétuité vivante, connaissance ultime. Tout le monde connaît l’enfer, sa lourdeur, sa répétition, la damnation d’être coincé dans un corps, l’absence d’issue, le mensonge. Mais le paradis ? Qui en parle encore ? Qui oserait y croire ? A quel prix ? Mieux vaut ne pas interroger sur ce sujet un théologien. Le pape lui-même ? On ne peut pas dire qu’il soit très prolixe sur ce sujet. Restent les universitaires qui nous parlent de Dante, comme s’il s’agissait d’une question de cours. Cependant, il n’est pas interdit d’aller droit au texte, de l’écouter, de le voir se déployer devant nous comme une construction grandiose. Le voici en français, simple, direct, sans manières. Pour quelle raison une jeune femme d’aujourd’hui a-t-elle passé tant d’années à vouloir nous le faire relire ? Mystère.

Le premier mot du Paradis de Dante est gloire. Le premier mot du dernier vers : l’amour. Entre les deux se déroule par séries d’accélérations fulgurantes le plus fabuleux voyage de tous les siècles, impliquant la transformation progressive de l’expérimentation. Nous sommes à Pâques, en 1300, mais aussi bien aujourd’hui si nous le voulons, tout est printemps, la prétention du cosmonaute intérieur est de donner le fin mot de Dieu, du désir, de l’univers, de l’histoire et de la jouissance malgré l’enfer permanent (notre faute) et le purgatoire lent (notre chance de salut).

Il s’agit d’atteindre le sommo piacer, la pointe extrême du plaisir et du savoir (l’un prouvant l’autre). Vous qui n’avez pas envie de comprendre parce que vous ne jouissez pas, n’entrez pas. Les mots qui — avec celui de mouvement — reviennent ici sans cesse sont : joie, délectation, bonheur, bien, fête, allégresse, rire. Une orgie sans fin, qui semble n’avoir rien d’humain. Dante appelle cet état : trasumanar. Il n’est pas question cependant d’" outrepasser l’humain " (comme nous le dit la traductrice), et encore moins d’arriver à une quelconque surhumanité, mais bien de passer à travers lui, sans cesse et de nouveau, pour vérifier à quel point il ne fait qu’un avec le divin.

Bien entendu, cela n’a de sens que dans la dimension de l’Incarnation et de tout ce qui s’ensuit. On n’est pas obligé d’accepter ces coordonnées. Mais si on les admet, alors la logique de l’ensemble se démontre dans ses plus profondes conséquences, là où (autre expression forgée par Dante) " gioir s’insempra ". Là où la joie s’éternise ? Sans doute, mais " s’éterniser " a pris malheureusement pour nous la couleur de l’ennui. Dante dit : quand la joie se fait toujours, se transforme en toujours. L’adverbe devient verbe, comme si j’inventais le mot toujouriser. Joie d’amour dure toujours. On devrait chaque fois écouter Monteverdi en lisant Dante, l’insistance de sa musique sur semper (nunc et semper).

Détail du Chant XIV du Paradis {JPEG}

Le Paradis est avant tout une expérience musicale intérieure sous ses masques amoureux, cosmologiques, historiques, religieux. Le spectacle que voit Dante, les vérités qu’il comprend, sont chaque fois, il insiste, des métaphores d’une autre réalité incommensurable avec laquelle, pour finir, il doit se confondre par-delà les images.

C’est aussi, très curieusement, une vendetta contre la " compagnie mauvaise, stupide, ingrate et toute folle " qui se sera dressée contre lui, ce qui nous vaut le vers célèbre, dernier aveu politique : " Il sera beau pour toi, alors, d’avoir fait un parti à toi seul. "

Plus il monte, avec Béatrice, vers le Premier Mobile et l’Empyrée ; plus il approche du but et plus il est sûr de sa vengeance. Contre quoi ? Leitmotiv de la Divine Comédie : " La cupidité, qui noie les mortels sous elle. " Marx, qui n’a jamais été marxiste, aimait Dante, et on espère ne pas trop compromettre ce chef-d’oeuvre en le rappelant.

Le paradis impose qu’on abandonne toute possession, et l’une des expressions les plus fortes se trouve sans doute au chant 14 : " De tout mon coeur, je m’offris en holocauste " (la récompense de grâce illuminante ne se fait pas attendre). Une seule erreur d’appréciation, et ce serait le masochisme mystique. Mais non, le paradis est démonstration et raison.

Raison perdue de la poésie ? Il reste à s’enchanter de ce grand texte du ciel, de son art des transmutations et des métamorphoses : les braises sont de la musique ; les lumières vivantes, des personnes et des chants ; un murmure de fleuve, une voix multiple et argumentée ; le feu et l’eau, les rayons et les étincelles, se changent en fleurs ou en pierres précieuses, topazes, saphirs, rubis. Tout converge vers la rose immense constellée de figures, vers l’énigme de la " Vierge, fille de son fils " (a-t-on jamais donné une définition aussi parfaite de l’inceste, " terme fixe d’un éternel dessein " ?

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Les vers sont comme des cercles décrivant une roue, une horloge, dont le thème constant et varié est : encore, encore. Encore, toujours plus, jusqu’à la nervure intime de la Trinité (" O lumière éternelle qui seule en toi réside,/seule te pense, et par toi entendue,/et t’entendant, rit à toi-même, et t’aime. ") Enfin tutoyée dans son fonctionnement intelligent et incompréhensible. La substance et les accidents se confondent dans un seul livre, un noeud (nodo), dont le récitant jouit (godo) du seul fait de le dire (dicendo questo). Nous sommes chez les anges, de façon ivre et distincte. Sacrée quadrature du cercle et " bien sans fin, qui n’a que soi pour mesure ".

Philippe Sollers, Le Monde du 20.04.90.

Le Paradis de Dante. Troisième volet de la Divine Comédie,
édition bilingue, traduction, introduction
et notes de Jacqueline Risset, Flammarion, 366 p.

*

Claudio Martino lit et commente l’article de Sollers.

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 La Divine Comédie

Tous les chants de La Divine Comédie de Dante — l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis — illustrés par 92 dessins de Botticelli, reproduits dans leurs couleurs et format d’origine.

Mot de l’éditeur sur La divine comédie de Dante Alighieri

« Cet ouvrage monumental réunit les trois livres de La Divine Comédie de Dante écrits au début du XVIe siècle : L’Enfer, Le Purgatoire, Le Paradis.
Pour la première fois, les quatre-vingt- douze dessins de Botticelli, chacun en regard d’un chant, sont présentés dans leur format original.

Commandés par Lorenzo di Medici au XVe siècle, les dessins de Botticelli réalisés à la pointe de métal sur parchemin, repris à l’encre et partiellement mis en couleurs, permettent de partager la fascination de l’artiste florentin pour ce chef-d’oeuvre de poésie de d’humanisme imaginé par Dante. Inconnues du public, ces oeuvres sont aujourd’hui conservées, d’une part, dans la bibliothèque du Vatican, la plus ancienne et la plus inaccessible du monde, et, d’autre part, au prestigieux Cabinet des estampes et dessins de Berlin qui a pu retrouver, après la chute du Mur, le fragment acquis en 1882 et conservé à l’Est.
_ Chaque dessin est accompagné d’un commentaire éclairé de Peter Dreyer, spécialiste allemand de la renaissance italienne qui fut conservateur à la Pierpont Morgan Library de New York.
Son introduction, illustrée, situe l’oeuvre dans son contexte politique, historique et culturel. La traduction de Jacqueline Risset en français moderne est reconnue comme la meilleure et la plus proche du texte de Dante. Sa transparence ainsi que les notes explicatives et sa brillante préface permettent une lecture aisée et agréable [5]. »

Dossier détaillé
Site des éditions Diane de Selliers

Site avec les Illustrations de La Divine Comédie de Dante par Sandro Botticelli

En 1965, déjà, Sollers concluait Dante et le traversée de l’écriture par une analyse des dessins de Botticelli :

Dans sa traduction sérielle de la Comédie, Botticelli a compris que le texte était un seul corps en état de transformation continue, de telle sorte qu’un passage n’était jamais que l’annonce, la réplique, l’annulation ou l’achèvement d’un autre, par une loi de réversibilité sans cesse vérifiée dans laquelle le livre avait été composé et vécu. Partant de cet espace des nombres, il ne peut qu’y revenir. Paysages, personnages sont les mots d’un langage impersonnel où Dante s’est vu et écrit comme un mot parmi d’autres accomplissant ce que ce langage accomplissait en lui : le trajet de la totalité vers "l’amour" qui la brise et d’où renaît une nouvelle expérience d’ensemble. Botticelli, multipliant et variant les traits, dégageant la géométrie du texte, ses condensations, ses déplacements, allant d’une multiplication intense à un équilibre qui se raréfie et finit par disparaître, Botticelli a montré que d’une page blanche à une autre page blanche, de l’endroit d’une page à son envers, la distance pouvait être celle du monde exploré dans sa plus grande dimension. On pense aussi, pour finir, à cette phrase d’un contemporain de Dante, à ce dominicain disparu après avoir été condamné par l’Eglise — tandis que Dante était exilé puis condamné à mort par les Florentins —, à cet Eckart dont les sermons redécouverts au début du XIXe siècle surprenaient Hegel : " Là je suis ce que j’étais, je ne crois ni ne décrois, car je suis là, une cause immobile qui fait mouvoir toutes choses. "
oOo

[1Heidegger, « Schelling. Le traité de 1809 sur l’essence de la liberté humaine », trad. J.-F. Courtine, Gallimard, 1993.

[2Voir plus bas la conférence de J. Risset sur « Les avant-gardes en Italie et en France ».

[3Illuminations, Folio, 2003, p.26.

[4Début du Chant I de L’Enfer :

« Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva obscura
che la diritta via era smarrita
 »

« Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue » (traduction Jacqueline Risset)

« Selon Dante, suivant Isaïe, la vie humaine dessine un arc dont le centre, et le point le plus haut, est l’âge de 35 ans. Né en 1265, Dante a 35 ans en l’an 1300, date de son voyage à Rome, au moment du jubilé organisé par le pape Boniface VIII. La « forêt obscure », au sens allégorique, représente les vices et l’erreur (« la forêt d’erreurs de cette vie », Convivio, IV, XXIV, 12) ; elle correspond, pour Dante, à une période d’égarement moral et intellectuel. » (Note de J. Risset, La Divine Comédie, 2008)

Sollers a eu 35 ans en 1971. Commencent alors les trois ans de ce qu’il appellera, dans Un vrai roman, « la folie Mao ». Égarement ? « La voie droite », alors, était-elle perdue ? Sollers ne le dit pas.

A la même époque, j’ai fait un rêve. Dans ce rêve, je disais (à haute voix) : « La ligne droite mène au fascisme. »

Il y a voie droite et voie droite.
Il est vrai aussi que « la voie vraiment voie est autre qu’une voie constante ».

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Marc Devade, Nel mezzo (tryptique, 1981)

[5Note à propos d’un étrange oubli :
La première édition de ce magnifique ouvrage a été publiée en octobre 1996. L’éditrice nous précise que cette nouvelle édition (mars 2008) reprend « l’édition de 1996 avec mise à jour de l’avant-propos et de la bibliographie ». De la bibliographie ? On veut bien le croire mais, alors, comment expliquer que cette "mise à jour" ignore la publication par Philippe Sollers de ses entretiens avec Benoit Chantre, intitulés précisément La Divine Comédie, chez Plon, en 2000 ? Jacqueline Risset, membre de Tel Quel de 1967 à 1982, qui, pour cette édition de 2008, a revu sa traduction, n’a-t-elle pas relu la bibliographie ? Etrange... D’autant plus étrange qu’on peut lire le nom de Jacqueline Risset dans la liste des personnes faisant l’objet de "remerciements" à la dernière page de l’édition Plon et qu’elle a consacré un article au livre de Sollers dans Le Monde du 13 octobre 2000 (Au paradis de la « Divine Comédie »).
Ou alors, le livre de Sollers sur Dante, comme son Paradis — que Sollers appelle, ne l’oublions pas,  Comédie  dans Femmes (ce qui est la traduction littérale du titre la  Comoedia  de Dante et dit bien ce qui est en jeu dans Paradis) —, n’aurait-il pas été lu ? Lettre volée ?
Laissons-là nos hypothèses et contentons-nous de constater qu’aucun ouvrage mentionné dans la bibliographie n’est postérieure à la date de la première édition, 1996.

J’ai parlé de « lettre volée », j’ouvre La Divine Comédie (le livre de Sollers) et je lis :

« La Lettre volée d’Edgar Poe pourrait là nous servir un bref instant de référence, pour signifier que tout est fait en quelque sorte par et pour la police, de façon à ce qu’elle fouille partout pour ne pas trouver ce qui est là, retourné sous ses yeux. Je pense que c’est une fable qui nous interpelle maintenant, pour la bonne raison que les livres seraient là, partout, y compris, là sous nos yeux, comme La Divine Comédie de Dante, mais qu’il n’y aurait plus personne pour les lire. On les classerait, on les rangerait, on les lirait même, sans les lire, comme si, dans une dimension invisible du cerveau, quelque chose comme des mots retransmetteurs ne fonctionnait plus. L’être humain lirait des phrases, croirait en avoir perçu le sens et, bizarrement, les oublierait aussitôt après, comme si elles ne s’imprimaient pas dans sa mémoire, au point qu’on ne se rendrait même pas compte que quelque chose est en train de se dire. » (Ed. Plon, p.31. Je souligne.) CQFD.

A.G.

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