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Subversion de La Fontaine

suivi de " Philosophie de La Fontaine "

D 21 avril 2007     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


On a déjà parlé ici du très beau documentaire de Franck Dhelens, passé sur France 5 le 19 avril, Jean de La Fontaine, fidèle et rebelle. Un portrait du poète et conteur émaillé de scènes du film " Jean de La Fontaine, le défi, réalisé par Daniel Vigne et interprété par Lorent Deutsch (dans le rôle de La Fontaine) et Philippe Torreton (Colbert).
Philippe Sollers y intervient en compagnie de Marc Fumaroli et Erik Orsenna Extraits video .

Sollers lecteur de La Fontaine ? Eh oui.
A l’occasion de la sortie du volume de La Pléiade en 1991, Sollers avait écrit un article Subversion de La Fontaine publié (avec d’autres textes sur Proust, Titien, Dante, Bataille, etc.) dans L’Infini n°35 (automne 1991) sous le titre Les aventures du roman. Cet article a été repris dans La guerre du goût en 1994.
Un autre texte a été publié dans Eloge de l’infini (2001) : Philosophie de La Fontaine (voir plus bas).


Subversion de La Fontaine

Il y a des jours où l’on aimerait écrire, en parodiant un titre célèbre, le pamphlet suivant : littérature de la misère, misère de la littérature. On y décrirait la curieuse promotion, partout présente, de la lassitude et du désespoir, de la pauvreté d’imagination et de style, ou encore de l’irrationnel au service des managers (la dernière trouvaille consistant à vous demander d’appeler Divinitel pour trouver, grâce à votre horoscope, l’emploi convenable à votre apparition sous les astres). On essaierait d’analyser les causes de ce désarroi menant à l’amnésie ou à l’exotisme, au populisme précieux, à la perte de vocabulaire sur fond de fascination pour la douleur.
On y ferait à l’inverse, et quitte à provoquer le scandale, l’apologie du détachement et du goût. On citerait en exergue ce mot d’un écrivain français s’étant présenté autrefois sous un masque grec ("un homme subtil et qui ne laisse rien passer") : " Hâte-toi mon ami, tu n’as pas tant à vivre. Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre. Jouis. " On oserait même écrire son nom pour le dénoncer au mépris public : La Fontaine.

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Joconde. Illustration de Fragonard (1770)

Voici le livre enchanté d’une subversion masquée permanente. On pense ce qu’on veut de "la Pléiade", mais la voici à son vrai niveau incomparable : papier et vignettes, gravures et texte, présentation et notes nécessaires, trésor complet. C’est d’autant plus important, pour les Fables et les Contes, que trois siècles sont venus se mesurer ici en images. Observez les changements d’interprétations au cours du temps.

Les contemporains voient tout de suite la simplicité bouleversante de la leçon de La Fontaine (Chauveau, Oudry et Cochin). Cette leçon peut se résumer ainsi : je change les dimensions du discours et de la pensée, je parle à partir du bas dénié, je multiplie calmement mes identités, cigale, fourmi, éléphant, grenouille, rat, chat, loup, agneau, renard, lion, cigogne, hirondelle, pigeon, serpent, poule.

Autant de voix contradictoires, de notes, de tours, de tromperies, de ruses, d’équations. Je m’oppose à l’expropriation cartésienne des animaux : non, ce ne sont pas des machines, l’animal vit en moi, je le reconnais, il parle mon langage, et d’ailleurs il n’est rien dans l’univers qui n’ait le sien comparable au mien. Je suis chêne, je suis roseau, de la même façon qu’aigle ou singe. Quand ce lien multiple et animé est brisé, alors, en effet, la régression commence. Chassé du paradis cruel et lucide de La Fontaine (qui éclate encore dans les merveilleuses fantaisies de Fragonard pour les Contes), je vais rentrer dans le fantastique (Grandville, Gustave Doré), c’est-à-dire, de plus en plus, dans le ténébreux, le phobique, l’halluciné, le toujours-déjà surréaliste.

Sollers chez Fragonard

Les arts, 7 décembre 1992

Des dessins de Fragonard, illustrant les contes érotiques de La Fontaine (beaucoup moins connus que ses fables), sont montrés pour la première fois au public dans une exposition au Petit Palais : "Fragonard et le dessin français au XVIIIème siècle". — Philippe Sollers évoque la rencontre inespérée entre les deux hommes, décrit Fragonard comme le peintre de l’instant désiré, parle de la philosophie française de l’époque et de la disparition de la mythologie au XVIIIème siècle qui reviendra au XIXème siècle.

Ce n’est pas un hasard si deux des grandes psychanalyses de Freud s’intitulent " L’homme aux rats " et " L’homme aux loups " : on y voit faire retour, en rêve, l’animal refoulé, le désir chassé de son corps. La Fontaine " nous sommes l’abrégé de ce qu’il y a de bon ou de mauvais dans les créatures irraisonnables " sait, lui, qu’il faut commencer par les commencements, c’est-à-dire les mathématiques : " Comme par la définition du point, de la ligne et de la surface, et par d’autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et conséquences que l’on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les moeurs, on se rend capable des grandes choses. "

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Les animaux malades de la peste. Gustave Doré
"je vais rentrer dans le fantastique (Grandville, Gustave Doré), c’est-à-dire, de plus en plus, dans le ténébreux, le phobique, l’halluciné, le toujours-déjà surréaliste."



Ne jouez pas au grand, puisque vous serez trahi par ce que vous avez de petit. N’espérez pas nous abuser ni vous abuser vous-même en faisant du bruit pour cacher votre bestiaire intime. Dites-nous plutôt comment vous vous sentez être corbeau à fromage, âne chargé de reliques, geai paré des plumes d’un paon, poule aux oeufs d’or ou pigeon amoureux. Cela s’appelle : ne pas mettre de " faux milieux " entre la chose et vous. La vérité, en somme.

Il n’y a pas de bonne création ni de bonne Société, et ceux qui disent le contraire sont les éternels charlatans des siècles. Le bon sens est la chose du monde la moins partagée. Des montagnes d’argent accouchent de souris polluées qui, d’ailleurs, ne sont que du vent. Le bon n’est pas souvent camarade du beau, raison pour laquelle si peu d’amours durent. " Tout est prévention, cabale, entêtement, point ou peu de justice : c’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours. Cela fut et sera toujours. " Inlassablement, sous mille angles divers, les Fables, comme de nouveaux Evangiles, répètent la même philosophie musicale (celle de Molière, et aussi la seule qui vaille). On s’amusera, en passant, d’apprendre que Napoléon, à Sainte-Hélène, anticipant par là sur Paul Eluard, trouvait la fable le Loup et l’Agneau " immorale " et " de trop d’ironie pour être à la portée des enfants ". Quant aux contemporains, que leur conseiller ? Les animaux malades de la peste ? Sans doute.

Le pouvoir des Fables est souverain. Si personne n’écoute plus personne, commencez-en une : les oreilles se tendront peu à peu. C’est pourquoi " on ne saurait trop égayer les narrations ", ce qui n’est pas donné à tout le monde. La ronde des péchés capitaux s’équilibre alors sous le charme d’une logique harmonique, le génie des sons s’empare du reste : " Tout est mystère dans l’Amour, / Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance. " Ou encore : " Bien purs, présents du Ciel qui naissent sous les pas. " Le raisonnement de la " langue des dieux " est dans ce balancement du rythme. La mémoire humaine est obligée de le retenir et d’en faire des lois. Tout le monde répète du La Fontaine : il suffirait de le comprendre, mais rien de plus difficile qu’une évidence portée à ce point. " J’ouvre l’esprit et rend le sexe habile. " Ou, plus carrément, et c’est Apollon qui parle : " Je vois de loin, j’atteins de même. "

Philippe Sollers, La guerre du goût (Gallimard, 1994, p. 353)


Voir en ligne : La Fontaine


Philosophie de La Fontaine

Paul Valéry, sans aller beaucoup plus loin que le plaidoyer formel et académique, l’a quand même noté : «  Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie, un murmure ordinaire d’absence et de distraction perpétuelle. » Oui, c’est ça. On croit à une facilité naturelle de l’auteur des Fables et des Contes ; à une aisance enjouée qui nous permet de prendre, par rapport à lui, un ton condescendant ou paternaliste. Au fond, il aurait mis en vers un certain nombre de lieux communs : on a souvent besoin d’un plus petit que soi ; la raison du plus fort est toujours la meilleure ; petit poisson deviendra grand pourvu que Dieu lui prête vie ; rien ne sert de courir, il faut partir à point ; patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ; la discorde a toujours habité l’univers, notre monde en fournit mille exemples divers ; tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. La musique de La Fontaine enveloppe et dissimule sa pensée, qui a l’air simple, enfantine, évidente, alors qu’elle est probablement une des plus étranges et des plus libres de tous les temps. Si je dis, par exemple, qu’il y a plus de rapports entre La Fontaine et Rimbaud, Mallarmé ou Apollinaire qu’entre La Fontaine et Valéry, je peux donner l’impression d’énoncer un paradoxe.

Et pourtant, c’est ainsi : rien de moins néoclassique qu’un classique ; rien de plus classique qu’un moderne non moderniste. Donner à une langue, en son temps, sa base et sa dimension de proverbe est une des choses les plus difficiles qui soient.

Rimbaud ? « Oisive jeunesse à tout asservie ; par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Mallarmé ? « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change. » Apollinaire ; « Incertitude, ô mes délices ; vous et moi nous nous en allons ; comme s’en vont les écrevisses ; à reculons, à reculons. » La Fontaine ? « Les Sages quelquefois, ainsi que l’Ecrevisse, marchant à reculons, tournent le dos au port. C’est l’art des matelots. C’est aussi l’artifice de ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort, envisagent un point directement contraire, et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. » L’art des matelots : bien dit.

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Illustration de Fragonard

La pensée de La Fontaine, donc, philosophique et politique, voilà ce qui devrait nous retenir : « Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être. » Quelle ruse de se déguiser en auteur licencieux, léger, animalier ; quelle stratégie maritime cachant un « puissant effort ». Or, pour deviner cette pensée, il faudrait arrêter de commémorer un La Fontaine restreint, accepter de savoir qu’il est un auteur d’une quantité prodigieuse. Qui lit encore Adonis, Le Poème du quinquina, Le Songe de Vaux, Les Amours de Psyché et de Cupidon ? Où vais-je trouver ces chefs-d’oeuvre sinon dans le deuxième tome non disponible de la « Pléiade » (édition de 1958) ? Y aurait-il, ici ou là, une volonté de ne plus rien connaître de la grande affaire de pouvoir du XVII siècle, l’affrontement Louis XIV-Fouquet ? Comment apprécier (rien de plus actuel) la guerre sourde, implacable, qui se mène alors entre individus affranchis et collectivistes d’Etat, entre épicurisme et christianisme dévot, entre perception ouverte et obsession morale, entre refoulement et invention des corps, entre centralisme manipulateur des consciences et liberté esthétique annonçant les Lumières ?

Eternel débat que la misère contemporaine nous fait oublier, mais que la langue porte, ramène, approfondit, protège pour qui veut l’entendre. Pour cela, il suffit d’écouter, de lire entre les lignes, de desserrer la mâchoire romantique et nihiliste qui est devenue notre loi. Laissons donc aller le concert permanent des sens, vue, toucher, oreille, parfums, goût, divination dans les fibres. Cela ne fait pas l’affaire de tout le monde ? Bien sûr. Furetière, déjà, sur La Fontaine : « La force de son génie ne s’étend que sur les saletés et les ordures sur lesquelles il a médité toute sa vie... Toute sa littérature consiste en la lecture de Rabelais, de Pétrone, de l’Arioste, de Boccace et de quelques auteurs semblables. »

Voilà un jugement lucide. La Fontaine, c’est vrai, s’intéresse d’abord au fonctionnement, à la circulation des substances, à la fièvre, au sang, aux coulisses de la sensation. Il défend un atomisme résolu, enchanté, fluide ; et voilà comment l’esprit vient aux filles ; et voilà pourquoi les femmes ne sont pas en bons termes, en général, avec le secret ; et voilà comment la vanité et l’hypocrisie mènent le monde ainsi que l’esprit de contradiction. La nature est plus fine que l’homme : ce dernier s’en aperçoit rarement. Même le savant, rentré chez lui, n’est pas à l’abri de la grossièreté qui le guette.

La nature ? Ecoutez ce que La Fontaine dit de l’eau dans Le Songe de Vaux : « L’eau se croise, se joint, s’écarte, se rencontre ; se rompt, se précipite au travers des rochers. » S’agit-il d’évoquer le temps du bonheur ? Ceci : « Jours devenus moments, moments filés de soie. » Il nous parle à mi-voix, il sinue, il insinue, il suggère, il insiste ; pas de déclamation, pas de déclaration : autant dire qu’il ne ment pas. D’ailleurs, c’est clair : il « hait les pensers du vulgaire ».

La voix du peuple serait la voix de Dieu ? Allons donc : « Le peuple est juge récusable », et la preuve en est que ses compatriotes tenaient Démocrite pour fou. « Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ? Aucun n’est prophète chez soi. » Démocrite (ou Epicure) s’occupe des « labyrinthes du cerveau » au même titre que du mouvement des astres. En réalité, c’est la poésie, plus que la science, qui pénètre la nature : expérience oubliée. Du même geste, les charlatans sont condamnés et la joie de la connaissance prouvée. « Pour nous, fils du savoir, ou, pour en parler mieux ; esclaves de ce don que nous ont fait les dieux ; nous nous sommes prescrit une étude infinie. » Ou encore : « Si j’excellais dans l’art où je m’applique, et que l’on pût tout réduire à nos sons ; j’expliquerais par raison mécanique ; le mouvement convulsif des frissons. » Quoi ? Qu’avez-vous dit ? Il s’agit d’un don ? Eh oui. « Peu de gens que le Ciel chérit et gratifie ont le don d’agréer infus avec la vie. » Il s’ensuit, logiquement, une apologie constante de l’amour : amants, heureux amants, et le reste. « Soyez amant, vous serez inventif. » Chut, pas trop fort, en douce, prudence, vigilance, cadence.

Les plus beaux vers et la plus profonde pensée de La Fontaine ? Je crois qu’on les trouve à la fin des Amours de Psyché, quand l’auteur invite la Volupté à venir habiter chez lui pour au moins un siècle :

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un coeur mélancolique.

Lisez bien : le jeu et la musique, l’amour et les livres. La musique à la campagne et les livres à la ville, ou le contraire. Pas d’amour sans jeu, et ainsi de suite. Mais la proposition la plus fabuleuse est là : tout tourne à mon avantage, je vis, quoi qu’il arrive, dans le souverain bien. Même la maladie des siècles, la Mélancolie, peut devenir alors un plaisir ? Sombre ? Mais oui, c’est sa couleur.

Ph. Sollers, Eloge de l’infini (Gallimard, 2001, p. 423.)

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2 Messages

  • A.G. | 4 janvier 2014 - 20:48 1

    Jean de La Fontaine (1621-1695)

    Une vie, une oeuvre, France Culture, 4 janvier 2014.

    Le 5 septembre 1661, Nicolas Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV, est arrêté. Il est accusé de prévarication et, au terme de trois années de procès, emprisonné à vie. La chute de Fouquet est un coup de tonnerre et le coup d’envoi d’une révolution monarchique, car Louis XIV montre ainsi sa toute-puissance. Mazarin est mort au printemps, le roi entend désormais régner seul. Pour La Fontaine, cette arrestation est un choc. Le poète, déjà âgé de 40 ans, eût été poète royal si Fouquet avait continué sur sa lancée. Pourtant, il va lui rester fidèle.

    « Diversité, c’est ma devise » écrit La Fontaine, qui fréquente en même temps les jésuites, Port-Royal et les libertins érudits. Nous verrons dans ce portrait comment la chute de Fouquet, conjuguée à la sensibilité littéraire et psychologique de La Fontaine, pousse ce poète esthétiquement vers la souplesse, la vélocité, les nuances, la légèreté, la gaité : des valeurs qui le séparent du rationalisme et de la rigueur de l’absolutisme. La Fontaine joue à cache-cache avec le goût et la politique de son temps.

    Écoutez l’émission


  • D.B. | 12 septembre 2007 - 22:25 2

    Du 16 octobre 1992 au 14 fevrier 1993, au Musée du Petit Palais, s’était tenue une exposition dont une large part était consacrée à La Fontaine, et spécialement à ses "Contes" , à travers les 57 dessins d’illustration de Fragonard... (Fragonard et le dessin français au XVIII ème siècle dans les collections du Petit Palais).

    A l’occasion du bicentenaire de la mort de Fragonard, (et vingt ans après l’exposition au Grand Palais) sera présentée à compter du 3 octobre prochain au Musée Jacquemart-André, 158 bd Haussmann 75008 Paris, une nouvelle exposition rassemblant une centaine d’oeuvres (Fragonard, Les plaisirs d’un siècle).

    Le texte de Philippe Sollers, Les Surprises de Fragonard, paru également il y a tout juste vingt ans, pourra alors avec profit être relu, ou découvert... "sur le motif".


    La bande annonce de l’expo