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Manuel de contre-folie

Médium

D 9 juin 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Vous venez de commencer une bonne cure de désintoxication post-confinement en écoutant Bernard-Henri Lévy parler de son essai Ce virus qui rend fou, mais avez-vous pensé à vous prescrire, dès les premiers signes de la maladie, sans attendre un essai randomisé et les commentaires hasardeux des journalistes, un remède peu coûteux qui a fait ses preuves (folio 5993, 6,90 €) ?

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Véronèse, Vénus et Adonis (détail)
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MANUEL DE CONTRE-FOLIE
extrait
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Lecture d’un extrait du « Manuel de contre-folie »
(Nuits de France Culture, 25 mai 2014)

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Vous êtes fou, c’est entendu, mais vous n’avez aucune raison de préférer la folie des autres à la vôtre. Celle des autres, vous la connaissez depuis l’enfance, elle est lourde, elle vous suit partout, elle essaye, par tous les moyens, de briser la vôtre, que vous avez la folie (c’est le mot) de trouver enchantée, légère.

Vous avez l’intention d’être clair, précis. Il faut que ce Manuel puisse vous servir en toutes circonstances, dans les situations les plus imprévues. La folie est un tourbillon continu, la contre-folie doit être un contre-tourbillon constant. Poison ? Contre-poison. Blessures ? Cicatrices, Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d’argent ? Augmentez les dépenses.

La folie vous guette ? Vous la devinez. Elle s’exprime ? Vous faites le mort. Elle augmente son bruit ? Montez la musique. Elle rentre chez vous comme si elle était chez elle ? Sortez, disparaissez, revenez. Inutile d’opposer à la folie la raison, le bon sens, la décence, la compassion, le respect, le souci de l’humanité ou de l’autre. Par définition, même avec des discours « humains », la folie est furieuse. Elle n’en a pas l’air, mais ça va venir. Cet orage vous surprend ? Cette agression vous gêne ? Vous avez des progrès à faire, c’est urgent.

Plus vous vous sentez à l’aise avec votre folie, plus la folie générale est désorientée par votre existence. À l’aide de votre contre-folie, vous lisez dans les pensées des fous qui se croient normaux. Ils se répètent, vous divaguez. Ils insistent, vous changez de sujet. Ils vous accablent de clichés, vous leur récitez des poèmes.

Le silence réprobateur des fous vous fatigue. Vous en rajoutez donc dans la gratuité, la désinvolture, le narcissisme épanoui. Vous blasphémez allègrement les poncifs moraux, vous dites du mal de toutes les religions et des plus grands philosophes. Avec les folles, pas d’efforts à faire : elles parlent tout le temps, c’est commode. Vous ponctuez de temps en temps, tout en pensant intensément à tel détail de tableau ou de paysage. Vous faites semblant d’être là, vous êtes dehors, et vous oubliez instantanément ce qu’elles viennent de dire. Supposons que vous soyez écrivain : vous avez une phrase à finir, c’est le moment, en plongée, d’écouter mieux sa cadence. Malgré le bruit, ça s’écrit. Comme elles ne lisent rien, vous êtes tranquille.

La folie fait du cinéma, votre contre-folie est astrophysique. La matière noire vous émeut, la découverte du boson vous comble, le néant marche avec vous dans la rue. Vous aimez les enfants, dont la contre-folie est évidente. On tente sans arrêt de les rendre fous, mais ils multiplient les incartades, les jeux de mots idiots, les maladies, les chagrins rentables. Ils sont là pour aggraver la folie de leurs parents, des éducateurs, des maniaques sociaux. Ces emmerdeurs-nés enfantins sont coriaces. Vous êtes comme eux, mais, vous, vous allez le rester contre vents et marées. Ils grandissent, vous rapetissez, ça y est, vous êtes maintenant un atome invisible. Pas besoin de dissimuler, vous êtes caché.

Vous êtes récusé, gardez-vous d’accuser. Vous savourez ce rejet, cet hommage. Plus la folie vous oublie, plus elle s’inquiète de son oubli. Elle sent que son temps est compté, pesé, divisé, alors que vous avez atteint la durée. La folie a besoin de se renouveler pour se répéter, la contre-folie, au contraire, est immuable, comme les mathématiques ou les pyramides sur lesquelles passe soudain un vent frais. Vous êtes dans le désert, servi par des anges. Votre retraite est introuvable, les oiseaux et les papillons vous aiment. La lune, toutes les nuits, vous sourit.

Encore des factures, des rappels à l’ordre, des chèques à remplir, des prélèvements en tous genres ? Vous payez selon votre contrat avec la folie. Après tout, c’est votre employée. Ne soyez pas grossier ni méprisant avec elle, le mépris est un mauvais placement, une faiblesse qu’il faut éviter. Vous ne méprisez personne, vous comprenez. Vous payez vos impôts, vos dettes, vous êtes un citoyen irréprochable, un virtuose de duplicité. Vous ne mentez pas, vous omettez. La vérité est un manteau sombre, une déesse que vous avez rencontrée. Dans votre vie, au fond très simple, les calculs se font d’eux-mêmes, les chiffres se débrouillent seuls, l’ordre règne sans avoir à se prononcer. Vous avez faim ? Vous mangez. Soif ? Vous buvez. Sommeil ? Vous dormez.

Votre livre de chevet, depuis longtemps, est un dictionnaire illustré. La splendeur des mots, les renseignements qu’ils donnent vous enivrent dès que vous l’ouvrez. De A à Z, quelle forêt ! C’est pour vous, pour vous seul, que ce travail a été accompli, en un ou plusieurs volumes. Vous voudriez apprendre par cœur les biographies des hommes et des femmes illustres, dans tous les domaines (il y en a 27 000 au moins), et vivre, de temps en temps, dans leur intimité. Des rois, des reines, des saints, des saintes, des artistes, des inventeurs, des savants, des stratèges, des révolutionnaires, des criminels, impossible de s’ennuyer. À partir du dictionnaire vous allez à une contre-folie gigantesque, celle des Mémoires de Saint-Simon, en lisant aussi toutes les notes. Vous pouvez aussi changer de langue quand ça vous chante, et ouvrir alors le grand dictionnaire franco-chinois, le Ricci, pour lequel, si vous vous y mettez, il vous faudra au moins dix vies.

La folie n’aime pas l’Histoire et les dictionnaires, c’est-à-dire tout ce qui pourrait gêner sa monomanie. Vous lui faites le coup des morts, par milliers, ça la fait tourner comme une toupie sur elle-même. Elle a une haine infinie des mots, des noms, des dates, des portraits, avec des arguments parfois péremptoires comme l’ignorance elle-même. Testez, vérifiez. La folie se prend pour Dieu, elle sait tout, elle connaît tout, d’emblée. Elle n’a aucune curiosité, sauf sexuelle ou malsaine. Elle pense avoir la clé des songes, des comportements, des désirs, des existences. Elle ne pense pas, elle juge, elle préjuge, elle a réponse à tout. Elle réécrit d’un trait l’archive humaine. Elle est en famille et en familiarité avec tout ce qui dépasse du lot, elle était là dans tous les conflits, les chambres, les cabinets, les guerres, les voyages, les partitions, les ateliers. Les civilisations sont à ses pieds. Pour elle, il n’y a qu’une seule réalité : la sienne.

La folie contrôle tous les moyens de communication, où sa puissance devient de plus en plus manifeste. Passons sur les médias ou Internet, où elle fait régner la plus grande confusion possible, l’essentiel, le cœur du pouvoir n’est pas là. Agitation et transvasement numérique, recyclage technologique, ordinateurs et téléphones toujours nouveaux, tablettes remplaçant les tablettes, ça fonctionne, et les satellites s’en chargent. Le noyau dur, c’est l’archive, l’ency­clopédie, le savoir au bout des doigts, autrement dit la Mémoire. La mainmise sur la Mémoire est devenue une priorité absolue.

C’est ce déferlement que seul Saint-Simon pressent, devine, anticipe. Il a tout sous les yeux, il vérifie, il se construit un corps musical qui résonne sur le moindre indice, son squelette rapide se faufile chez les morts-vivants. Son expérience est génétique et chimique. Il pour­rait l’appeler Manuel de contre-folie.

Philippe Sollers, Médium, Gallimard, 2014, p. 45-50. Folio, p. 50-56.

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Portrait de Louis de Rouvroy, duc de Saint Simon,
par Hyacinthe Rigaud, 1695 (détail).

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