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Le Philosophe Inconnu

L’Infini N° 145. Parution le 17 octobre

D 10 octobre 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’Infini 145, automne 2019 [1].
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L’Infini 145, automne 2019, page 3.
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LE PHILOSOPHE INCONNU

TRACES

La confiance est la clé. Sans elle, rien ne serait possible, le geste que je tente n’aurait pas lieu, mon bras se perdrait loin de moi, je ne trouverais pas les mots que je cherche. Heureusement, les voici.

La confiance est le chemin sûr. Elle ouvre la voie, elle fleurit, elle parle. L’être humain a le choix entre trois chemins. Le premier est vide, obscur et impraticable. Il conduit vers le troisième, celui de la foule qui vit dans le va-et-vient de l’erreur. Seul le deuxième, pour celui qui maintient un violent désir de liberté, conduit à la vérité. Combien d’aventuriers inspirés sont passés par là ? On l’ignore. Ils ont mis toute leur confiance dans cette direction qui les appelait. Elle n’est répertoriée sur aucune carte. Seul un désir très spécial la crée.

En 1790, à Paris (notez bien le lieu et la date), Louis-Claude de Saint-Martin, plus connu sous le nom de « Philosophe Inconnu », publie L’Homme de désir, claire déclaration révolutionnaire de l’illuminisme :
« Sois bénie, lumière brillante, splendeur visible de la lumière éternelle, d’où ma pensée a reçu l’existence.
Si ma pensée n’était pas une de tes étincelles, je n’aurais pas le pouvoir de te contempler. »

Il commence très fort, en disant que les merveilles du Seigneur semblent jetées sans ordre et sans dessein dans le champ de l’immensité, et qu’elles brillent, éparses, comme ces fleurs innombrables dont le printemps émaille les prairies. « Tous les êtres tiennent à toi. C’est leur liaison secrète avec toi qui fait leur valeur, quels que soient la place et le rang qu’ils occupent. » Tout ce qu’il faut, donc, pour passer à la guillotine quatre ans plus tard. Justement, non. L’Histoire est plus mystérieuse qu’on croit.

Saint-Martin est né en 1743 à Amboise, et mort à Aulnay-sous-Bois en 1803 (retenez ces dates). Lorsqu’il était en garnison militaire à Bordeaux, dans sa jeunesse, il a subi l’influence d’un juif kabbaliste pas assez connu, Martinez Pasqualis. Un an avant sa mort, en 1802, il publie son grand livre, Le Ministère de l’Homme-Esprit, très proche du Mysterium Magnum de Jakob Böhme (1575-1624). L’Esprit souffle où il veut, quand il veut. Il vient de se faire entendre contre ma fenêtre.

Je vais demander à Laurence, mon amie avocate de Bordeaux, de faire des recherches sur la présence spirituelle du Philosophe Inconnu dans cette ville. Elle a sûrement les relations qu’il faut.

CONTRE-DÉSIR

Laurence, en tant qu’avocate, récolte beaucoup de renseignements sur le chemin de la foule menant au contre-désir. Là règnent la défiance, les passions négatives, les opinions changeantes, l’erreur. Le désir doit être contredit sans cesse, rien de sa vérité ne doit arriver. Les réseaux de Laurence sont ceux du Barreau, redoublés par son appartenance maçonnique. Bien entendu, elle ne parle jamais de sa société secrète, juste un signal, de temps en temps.

Elle est gaie, très intelligente, déjeuner avec elle est une fête du vocabulaire. La méchanceté humaine est son élément. Divorces, héritages, fraudes, diffamations, dénonciations calomnieuses affluent vers son étude, rue Esprit-des-Lois, à Bordeaux. En deux heures de TGV, elle est à Paris, au Palais de justice. Je la rejoins là, et elle est très chic dans sa robe d’avocate qui fait ressortir sa désinvolture. Je la laisse parler, elle croule sous des dossiers et des anecdotes. Sa vie est un roman permanent.

Le grand sujet, désormais, est la violence sexuelle, les agressions multiples et les viols, révélés par la libération de la parole des femmes. Ça a commencé aux États-Unis dans le cinéma, mais l’explosion est vite devenue générale, avec les slogans sur Internet, « balance ton porc » et « me too ». Les plaintes évoquent parfois des faits très anciens, et crépitent dans tous les sens. La chasse aux porcs masculins est ouverte dans les entreprises, les services publics, les milieux politiques, les producteurs de films. Une journaliste porte plainte, vingt ans après, pour agression sexuelle, contre une célébrité mâle, qui, lors d’une interview, a mis sa main sur sa cuisse. Le concept de cuisse résonne partout.

Les abus de faiblesse ne se comptent plus. En réalité, les femmes ont été harcelées, agressées et violées depuis la plus haute Antiquité, mais pourquoi parlent-elles maintenant  ? Effondrement du patriarcat ? Mise en place de la reproduction technique ? Découverte plus que tardive de la différence sexuelle ? Sans doute, sans doute. En tout cas, un monde nouveau surgit, celui du contre-désir. Le désir était brutal et absurde, le contre-désir ramène la sécurité. Les hommes étaient ridicules de poursuivre les femmes de leurs fantasmes. Ça va continuer, mais le truc est crevé.

Regardez l’homme du contre-désir : il est très agité, son seul pôle est l’emploi qu’il occupe. Il veut monter de plus en plus haut dans l’ascenseur social, sa tête est pleine de chiffres, c’est un manager for ever. La femme de contre-désir est pareille, meilleure encore en termes de marketing. Si ces deux-là s’accouplent, d’une manière ou d’une autre, c’est juste pour vérifier la répulsion que son partenaire lui inspire. Elle l’ennuie, il la choque. Ils se parlent le moins possible, et toujours d’argent. Leurs enfants sont idiots et insatiables. Il faut sans cesse leur acheter autre chose, changer les téléphones portables et les ordinateurs, les emmener en vacances, les empêcher de consulter des sites porno, débrancher la télévision devant laquelle ils s’abrutissent pendant des heures, tenter de contrôler leurs contacts sur le net. Horreur : ils communiquent en prenant des pseudos, en jouant à être adultes, alors qu’ils ne sont même pas des ados.

Au moindre signe de vrai désir, la répression s’organise. Cette fille est bizarre, elle préfère jouer du piano classique et délaisse son ordinateur. Elle se passionne pour des vieilleries et des virtuoses de l’ancien temps, semble mépriser tout ce qui est rock ou pop. Elle ne va pas en boîte, et reste dans sa chambre en lisant des philosophes déconseillés par les professeurs. Il faut la marier, et lui faire passer des masters. Le garçon, lui, est rêveur, n’arrête pas de lire des poèmes, et s’emballe pour des auteurs d’autrefois répertoriés comme machos par l’Alliance Féministe Universelle. Le plus anormal est qu’il ne paraît avoir aucune tendance homo. Il faudra lui prévoir un stage dans une entreprise. Une banque peut le sauver, s’il n’est pas trop tard.

Grâce aux tornades de dénonciations, l’humanité prend enfin conscience que 80 % des femmes n’ont aucun intérêt pour la sexualité, et sont en général obligées d’y souscrire pour des raisons de pouvoir ou d’emprise. On peut répartir les 20 % qui restent en 10 % de spécialistes de l’auto-érotisme, et 10 % d’homosexuelles plus ou moins installées ou mariées entre elles. Inutile de dire que les hommes, à part le réseau gay en extension fulgurante, ne sont pas au courant de ces 20 %. Ces hétéros primaires foncent dans le tas, gros bêtas. Même s’ils tournent homos, ils restent les employés organiques de leurs mères.

PHILOSOPHE

Je reprends la voie du grand désir, et je tombe là, tout de suite, sur le beau jardin de Laurence, à Bordeaux. On a 15 ans, elle m’invite de temps en temps chez elle, ses parents sont absents. On est assis côte à côte sur le banc vert, à côté du laurier en fleur. Elle vient de poser sa tête sur mon épaule gauche. On va sûrement s’embrasser. Qui va décider ? Elle.

On s’est donc beaucoup embrassés, ce printemps-là, avant mon départ pour Paris. Elle a continué son droit à Bordeaux, on est restés amis, avec une couleur spéciale. J’aime sa lucidité et son insolence. Sa voix est nette et rapide. Si j’avais un problème juridique, elle me défendrait très bien. Elle pense que j’aurais pu faire un excellent avocat, et ne comprend pas que je passe mon temps à m’occuper de littérature. Je suis son Philosophe Inconnu. Ce surnom l’amuse, mais elle n’a pas vraiment envie d’en savoir davantage. Selon elle, il y a au moins une loge maçonnique, à Bordeaux, où les Hauts Grades entretiennent le souvenir de Louis-Claude de Saint-Martin. Loge plutôt spiritualiste, donc, issue du camp girondin pendant la Révolution française, et restée très « anglaise », au sens traditionnel du mot.

Le Philosophe Inconnu semble avoir abandonné assez vite les rituels maçonniques, puisqu’il a prétendu avoir bénéficié d’une illumination particulière de la part de l’Être Infini, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’Être Suprême de Robespierre. Après tout L’Homme de désir paraît en 1790, année où Mozart est encore vivant. Personne ne se risque à dire que Mozart aura été un franc-maçon comme un autre. Il n’en reste pas moins que l’influence des « Illuminés de Bavière » se propage très vite, à l’époque, dans l’Europe entière, mais surtout en France, grâce au Philosophe Inconnu.

L’homme de désir est d’abord un homme de l’instant. Il vit, s’il le veut, à la seconde près, ce qui a parfois des inconvénients au milieu du bruit des sociétés modernes. Il y a eu, au cours du XVIIIe siècle, des sociétés discrètes, dont l’une, La Société du Moment, peut faire longuement rêver. Le Philosophe Inconnu l’a-t-il fréquentée ? C’est probable, mais pas longtemps non plus, si on relève sa réserve instinctive à l’égard du mot « Société ».

On ne sait presque rien sur sa vie. Il a sûrement lu le Mysterium Magnum de Jakob Böhme, mais ses activités, pendant la Révolution, restent obscures. Il est quand même plus qu’étrange qu’il ait été chargé de faire l’inventaire des livres de la religion catholique en cours de liquidation. Pas un mot là-dessus, pas un mot non plus sur les projets d’une nouvelle religion nationale. Le Philosophe reste philosophe, il n’aspire à aucun pouvoir spectaculaire. Un esprit curieux s’étonnera peut-être de la coïncidence suivante. En 1764, le musicien Joseph Haydn, alors âgé de 32 ans, compose, à Vienne, une symphonie éclatante en mi-bémol majeur, la 22e de son œuvre, et l’appelle Le Philosophe. Saint-Martin a 21 ans à ce moment-là. Il paraît exclu qu’il y ait eu le moindre contact direct entre Haydn et le jeune et étrange illuministe. Tout n’est pas démontrable, mais ce rapprochement musical attire l’attention.

L’Homme-Esprit est né, il est à l’attaque, mais presque personne ne s’en rend compte (sauf Hegel, en 1806). Peu à peu, à travers des événements gigantesques, l’homme courant devient l’Homme-Atome, à la recherche de ses identités perdues. Il court en poursuivant ses incarnations flottantes, se transforme en sac de molécules, disponible pour servir une intelligence supérieure transhumaine. Son corps polysexuel n’a plus besoin de penser ni de désirer. Le Philosophe Inconnu, sauf métamorphose secrète, est donc porté disparu.

PRINCIPES

Il est pourtant là, dans un coin de Paris, le Philosophe, à l’écart de l’indiscrétion générale. Peu importe son identité provisoire, ce sont des principes qui l’animent, pas des apparences ou des opinions.
Principe n° 1 : rappeler sans cesse l’illumination primitive.
Principe n° 2 : capter et chasser à chaque instant les nuages toxiques de l’Histoire.
Principe n° 3 : vivre aussi tranquillement que possible avec les habitants du lieu.

Cette dernière activité n’est pas difficile. Vous adoptez les coutumes, les croyances majoritaires, les réflexes conditionnés. Vous faites très attention à votre attitude envers les femmes : il faut qu’elles soignent votre réputation. Vous évitez toute manifestation de désaccord avec le parti dominant ou avec le parti contraire, bref vous existez le moins possible dans le repérage policier. Naturellement, vous pouvez donner le change en étant très connu, et même célèbre. L’important est que vous ne soyez jamais deviné comme étant le Philosophe Inconnu.

Vous êtes né, autrefois, dans l’explosion de la Révolution française, tellement oubliée en France que ce pays vous convient pour poursuivre votre pénétration. Cette révolution, unique au monde, vous permet d’être partout chez vous. Rien de ce qui a lieu sous le Ciel ne vous est étranger. Vous parlez les langues les plus diverses, puisque vous les améliorez en français. Vous êtes porteur d’une information considérable, impossible à divulguer, et, en somme, d’une relique beaucoup plus efficace que la Couronne d’épines du Christ, sauvée in extremis dans l’incendie récent de Notre-Dame de Paris. C’est un billet griffonné sur un coin de table, signé Robespierre. Il vous ouvre toutes les portes, même les plus verrouillées.

Ce billet nucléaire, qui exprime l’ultime pensée, avant sa mort, du grand terroriste, porte sur sa conversion à la religion catholique et à l’autorité spirituelle du pape. Par son écriture tremblée, il peut évoquer le Mémorial de Pascal, mais le feu qui l’anime est quand même de la main d’un grand et mystérieux criminel. Ce message explique, selon vous, l’étrange silence de Saint-Just, lors du dernier discours sacrificiel du dictateur suprême. Force est de constater que le Philosophe Inconnu était là.

Le Philosophe sait que son témoignage ne peut être publié nulle part. Le Vatican y est violemment opposé, même s’il y a encore des Jésuites pour assurer la sécurité de ce personnage exceptionnel. Les Hauts-Grades maçonniques, du moins en France, le considèrent comme un Initié de première grandeur, auquel, de temps en temps, ils demandent conseil. Rien ne filtre de ces rencontres très brèves, où le Philosophe assure, chaque fois, que la Révolution initiale continue de plus belle, alors que tout le monde prétend le contraire. Le chaos s’oriente, malgré des kilotonnes de contradictions. Comme en alchimie, le Ministère de l’Homme-Esprit se poursuit.

Quelques femmes, très singulières, ont bien connu ou connaissent encore le Philosophe. Inutile de les interroger, elles ne diront rien, sauf, parfois, que, contrairement aux philosophes barbants de tous les temps, c’était un homme séduisant et très drôle. On peut les considérer comme des saintes spéciales, d’un athéisme lumineux et charmant. En étudiant leurs vies, on arriverait vite à la conclusion qu’elles ont toutes été, ou continuent d’être, révolutionnaires.

INCORRUPTIBLE

Comme vous ne trouvez jamais le Philosophe dans l’Université, ses moyens de subsistance restent inexpliqués. Il ne manque jamais de rien, mène une vie très confortable, transforme peut-être, en douce, le plomb en or. Il n’est pas devenu psychanalyste comme il en avait les capacités, mais il doit donner des cours particuliers. Où, quand, comment, et à qui ? Difficile à dire ses vrais amis sont inconnus. Visiteur du soir de Robespierre, on reconnaît sa marque dans le surnom de ce dernier, « l’Incorruptible ». Quel rêve ! Dans une corruption de plus en plus généralisée, on ose à peine penser à une telle possibilité humaine. Et pourtant, elle a eu lieu, et elle continue d’avoir lieu.

Le Philosophe est incorruptible. S’il choisit de s’exprimer à travers tel ou tel écrivain, on le reconnaît immédiatement à son style : net, contradictoire, énergique et fluide. Qu’il ait eu plusieurs signatures n’a pas d’importance. On ouvre un livre en français, et on sait, au bout de trois lignes, que c’est lui. La Révolution est là, aucun doute. C’est tranchant, percutant, limpide, répétant sans fin que le Bien absolu ignore absolument le Mal. Le ton est parfois un peu forcé, comme dans cette déclaration à l’emporte-pièce :
« En son nom personnel, malgré elle, je viens renier, avec une volonté indomptable et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde. »

Compte tenu de sa persistance dans le temps (plus de deux siècles), on a pu voir le Philosophe avec des femmes très différentes. En 1763, quand il est en garnison à Bordeaux, il n’a que l’embarras du choix parmi les femmes brunes de la région. Pendant la Révolution, tous les lits sont ouverts, et il a de la peine à se rappeler tous les prénoms de cette époque unique en son genre. Manon, Olympe, voilà des femmes inoubliables, et on ne retrouvera Olympe que beaucoup plus tard, sous les traits d’Olympia. Entre-temps, il aura fallu s’ennuyer beaucoup en province, avec deux ou trois Emma. Enfin le cinéma s’occupe de tout, et le Philosophe pourra intervenir, mais sans succès, auprès des grandes mélancoliques, Greta, Marilyn, Ava. À Paris, en mai 1968, il est partout et nulle part, et pourtant des slogans comme « Ne travaillez jamais » ou « Soyez réalistes, demandez l’impossible », sont clairement dans son style. De nos jours, on déchiffre son action plutôt en Chine qu’en France. Qui irait contester son empreinte sur l’étrange développement chinois ?
Plus la corruption augmente, plus l’Incorruptible se porte bien. C’est l’antidote absolu au poison violent du naufrage. Dans un monde déboussolé seule sa boussole est sûre. Il vient de la consulter, et, comme il le pensait, malgré une actualité massacrante, tout va bien, et de mieux en mieux. Il garde cette information pour lui, il a l’habitude. Santé d’abord, et bonsoir.

La source lumineuse persiste, s’approfondit, et se manifeste maintenant par une prolifération de détails. Les détails, voilà l’essentiel. Le Diable s’y tient caché, et c’est un allié impeccable. Il veut la perte de ses possédés, il montre du doigt un fil presqu’imperceptible. La fraude apparaît, le délit s’avoue, la vérité surgit des détails.

Une anecdote révélatrice raconte que quelqu’un a demandé un jour au Philosophe Inconnu s’il était « croyant ». Il aurait répondu froidement : « Je ne crois qu’aux détails. »

TRANSMISSION

Le Philosophe se souvient de ses controverses de jeunesse avec des rabbins, des théologiens, des imams, des prêtres et des philosophes. Les rabbins lui reprochaient son kabbalisme obstiné, les théologiens son peu d’empressement à se mettre à l’école de saint Thomas d’Aquin en s’en tenant strictement à l’ésotérisme de Dante, les imams ne supportaient pas son mépris du Coran et de Mahomet, les prêtres, les pasteurs et les popes étaient révoltés par sa vie licencieuse et son indifférence à la communauté chrétienne, les philosophes, enfin, dénonçaient ses compromissions révolutionnaires et ses rencontres très libres avec Hegel, Nietzsche ou Heidegger.

Quand Heidegger, à la fin de sa vie, déclare que « seul un dieu pourrait aujourd’hui nous sauver », il semble penser au Philosophe Inconnu. De même Nietzsche, dans plusieurs passages de L’Antéchrist. Ces hommes de grand désir ont échoué, parce qu’ils n’ont pas su se taire. Toute l’expérience du Philosophe Inconnu porte sur le silence. Comme il n’est pas mystique, mais passionnément rationnel, il reste à imaginer son but.

Un fragment nous met sur la voie :
« Dehors la tempête fait rage. J’ouvre la porte, je rentre, et, aussitôt, la grande vérité du merveilleux silence est là [2]. » Cette indication, pourtant très claire, a complètement échappé à la critique littéraire, de même qu’un autre signal consistant à citer les Principes du calcul infinitésimal de l’ésotériste René Guénon [3]. Cette référence n’aurait pas surpris, en revanche, l’ancien directeur de la NRF, Jean Paulhan, martiniste discret et allusif, chez qui, rue des Arènes, à Paris, le jeune auteur dont nous parlons venait lire des livres très rares.

La « grande vérité » résonne comme un autre titre chinois de René Guénon, La Grande Triade, que Paulhan me donnait à lire, pendant qu’il travaillait à une autre table en écoutant bizarrement la radio. Il y avait aussi un Laozi dans une traduction ancienne approximative. Le comportement de Paulhan était très chinois, toujours indirect, évanescent, ironique. Est-ce lui qui m’a mis entre les mains Le Ministère de l’Homme-Esprit ? C’est probable. Je le regardais, en douce, faire son courrier, petites cartes pour inquiéter les destinataires, belle écriture ronde vocale. C’est quand même pour ce type-là, grand lecteur de Sade, qu’une femme a écrit le meilleur livre érotique féminin, Histoire d’O.
Histoire d’O paraît en 1954, l’année de la mort de Colette (sacré décalage). Gide, mort en 1951, n’a pas eu le temps de voir surgir une telle monstruosité féminine. Quant à Paulhan, qui savoure en secret cette bombe, il pousse la provocation jusqu’à se faire élire à l’Académie française.

Dominique Aury s’appelait en réalité Anne Desclos, mais elle a signé Histoire d’O du nom de Pauline Réage, où il n’est pas difficile d’entendre « Egérie Paulhan ». Elle a réagi aux inclinations de son amant seigneur et maître (Sir Stephen), non sans rage. Le préfacier du livre, Paulhan lui-même, s’amuse en démontrant que Sade était masochiste. Il faut préciser que O n’arrive à un spasme libérateur qu’en se faisant attacher et fouetter.

Stendhal prétendait que le modèle de la marquise de Merteuil, dans Les Liaisons dangereuses, lui avait offert des bonbons, lorsqu’il était un jeune garçon. J’ai vu, près de moi, au Comité de lecture des Éditions Gallimard, la vieille et charmante Dominique Aury, O. elle-même, s’endormir peu à peu, après avoir nettement parlé, dans le soir tombant. C’était émouvant.

Philippe Sollers

LE PHILOSOPHE INCONNU pdf

*

« Un esprit curieux s’étonnera peut-être de la coïncidence suivante. En 1764, le musicien Joseph Haydn, alors âgé de 32 ans, compose, à Vienne, une symphonie éclatante en mi-bémol majeur, la 22e de son œuvre, et l’appelle Le Philosophe. Saint-Martin a 21 ans à ce moment-là. Il paraît exclu qu’il y ait eu le moindre contact direct entre Haydn et le jeune et étrange illuministe. Tout n’est pas démontrable, mais ce rapprochement musical attire l’attention. »

Si vous êtes cet « esprit curieux », écoutez.

Joseph Haydn, « Le Philosophe »

Symphonie n°22 en mi-bémol majeur (1764).

The Academy of Ancient Music, Christopher Hogwood.

« En 1764, naissait sous la plume de Haydn une œuvre tout à fait atypique, la Symphonie en mi bémol majeur Hob. I.22. Transmise sous le surnom apocryphe, mais qui circulait visiblement déjà du vivant du compositeur, « Le Philosophe », sa distribution se distingue par l’emploi de deux cors anglais en lieu et place des hautbois, ce qui ne se reproduira jamais par la suite. Elle débute par un Adagio qui expose d’emblée la mélodie de choral de dix notes – quatre aux cors, six aux cors anglais – qui va lui servir d’élément structurant. Après cette marche progressant au rythme tranquille de croches régulières dans une atmosphère de gravité adoucie par l’emploi des cordes avec sourdines dans la nuance piano, l’éclairage change du tout au tout avec un Presto énergique, parfois haletant, puis un Menuetto bien rythmé qui fait son miel, dans le Trio, des sonorités des cors et cors anglais, en vedette également dans le Finale, lui aussi noté Presto et concluant dans une ambiance de chasse une partition qui avait pourtant commencé de façon plutôt sérieuse. » (Jean-Christophe Pucek)

*

[1Le texte de Bernard Sichère (décédé en 2019), Apologie du Joueur, a été publié dans L’Infini n°11, Été 1985. C’est une analyse du roman de Sollers Portrait du Joueur.

[2Dernière phrase du roman de Sollers Le Nouveau. A.G.

[3Dernier chapitre de Beauté. A.G.

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