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Médium or not medium

D 12 décembre 2016     A par Guillaume Basquin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Médium
or not medium

par Guillaume Basquin

Je n’en connais pas beaucoup qui félicitent
spontanément un ami qui réussit.
La flèche de l’envie plantée dans le cœur
d’un méchant redouble sa douleur […]
il est déchiré en voyant le bonheur des autres.

Eschyle, L’Orestie

Nuit du 8 janvier

Hier au soir j’ai terminé de lire L’Orestie et commencé de dévorer Médium, dernier roman de Philippe Sollers, paru en ce début janvier 2014. Vingt-cinq siècles séparent ces deux livres : c’est parfait comme gymnastique spirituelle, c’est la bonne longueur d’onde pour me mieux réveiller de l’endormissement et de l’engluement qui me menacent sans cesse à la lecture des romans contemporains qui croupissent aux étalages. Dans la nouvelle science de lire, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence... Une bonne mémoire personnelle (contrairement à votre ordinateur qui sait déjà tout à votre place) permet d’ajuster la bonne touche au bon endroit et au bon moment : formule et lieu... Ici par exemple, ma lecture grecque ayant juste précédé celle de Médium m’a permis de trouver la meilleure épigraphe possible par rapport à ce que j’ai à dire des romans du XXIe siècle de Sollers. Cela prouve bien sûr l’inanité mentale de tous ces écrivains qui déclarent s’isoler le plus possible et ne surtout rien lire afin de n’être-pas-influencés-de-quelque-manière-que-ce-soit-dans-leur-écriture. Que ne savent-ils pas qu’ils ne peuvent donc qu’écrire tout plat, puisqu’ils n’entendent plus alors autour d’eux que du français tout aplati : radio, bavardages, commérages, télévision ?... Certains évoquent leurs Muses personnelles... Tu parles ! Comme si un écrivain pouvait surgir de nulle part et inventer sa langue lui tout seul... Pauvres sophistes retardataires !... « Les premiers principes doivent être hors de discussion » : il faut sans cesse lire pour savoir vivre, et il faut savoir vivre pour savoir écrire. Et puis c’est tout. Sauf à vouloir faire des contes pour enfants, écrivait un certain marquis... La quatrième de couverture est remarquable de concision : « MÉDIUM (du latin medius, au milieu) : personne susceptible, dans certaines circonstances, d’entrer en contact avec les esprits. » Rien sur l’auteur, ce qu’il a déjà publié, le chagrin familial qui l’a poussé à écrire, où il enseigne, quels prix littéraires et universitaires il a reçus etc. Pas de photo.

Je me suis arrêté vers la page 30 (un cinquième environ, donc, de ce court livre de 166 pages) et pourtant, au milieu de la nuit parisienne — il est quatre heures —, je sens déjà la fameuse contrainte d’écrire, qui m’empêche de dormir. Vous ne ressentez rien ? Laissez tomber !... Une seule solution pour retrouver le sommeil perdu : me lever en pleine nuit, allumer la lampe trouvée sur le trottoir parisien qui éclaire mon bureau Louis XVI (on peut donc « voir ma lumière allumée tard dans la nuit »), prendre quelques feuillets A4 de vieux tapuscrits retournés désormais inutiles (ils ont été publiés), vérifier le niveau d’encre noire dans ma plume Montblanc (étoile blanche à six branches en haut du bouchon) prêtée par ma compagne C., qui ne s’en sert pas — ou pas encore —, et qui remplace mon ancien stylo-plume Parker à pompe que j’ai bêtement cassé en voulant en recoller avec une colle trop forte le culot. Surtout pas de tweets — considérations de grains de sable ! —, encore moins de blog ou d’overblog — salmigondis ! J’observe, rêveur, mon petit flacon d’encre noire Parker qui ne me sert plus : il ne se vide plus, il est en attente. Une carte postale reproduisant la Madonna del Parto à Monterchi me regarde. Elle aussi veille sur moi. C’est mon ange gardien. C’est aussi un souvenir d’enfance de Piero della Francesca : main de la vierge dans la fente ouverte de sa robe bleue. C’est l’évidence : ce livre me parle à 100 % ; je reçois son message de contre-folie 5 sur 5. Je le sais tout de suite : je dois (avant l’habituel défilé de médisances accompagnant chaque nouveau roman de Sollers) à mon tour parler de (à) ce livre, et plutôt dans les quatre directions des quatre vents — le meilleur étant celui du nord-est, promettant aux marins haleine ardente et traversée heureuse, comme l’on sait.

À peine ai-je pris quelques notes rapides, les puissances maléfiques qui m’assaillent se calment. Le sommeil revient, m’enveloppe et gagne. Too mult sleepth. Lent fondu au noir.

8 janvier, intérieur jour

Réveil éveil awake
.
J’espère que l’auteur de Médium me pardonnera cette confession : j’aurai eu avec ses livres (mais surtout ses romans — j’y reviendrai —, par exemple je n’ai pas encore terminé de lire son recueil Discours Parfait, pourtant paru fin 2009 — un marque-page est inséré entre les pages 116 et 117, je suis prêt à reprendre la lecture de cette nouvelle Encyclopédie à tout moment) le même rapport passionné que lui avec ceux de Guy Debord : urgence de les lire tout de suite, et même durant le transport faisant suite à leur achat. Ou pour le dire mieux et autrement : vis-à-vis de lui, je brûle comme par une tunique de Nessus d’un sentiment d’anxieuse fidélité. Aujourd’hui est le jour de ma visite médicale annuelle du travail - épreuve pesante : on vérifie l’état de mes organes, on évalue ma rentabilité future. Combien vaudrait mon cadavre sur le marché mondial des tissus corporels ? 200 000 euros ? 300 000 ? Voici la formule pour échapper aux Érinyes qui veulent m’étriper : emporter avec moi l’ouvrage et le parcourir dans les endroits les plus « inappropriés » : métro, RER, salles d’attente d’un centre d’expertise médicale. J’arrive à lire — mais vraiment lire, c’est-à-dire crayon en main — soixante pages de Médium au milieu de diverses tortures infligées à mon corps : électro-cardiogramme, prise de sang et d’urines, analyses de mes yeux et oreilles etc.

Nuit du 9 janvier

Cinq heures du matin : je suis à nouveau réveillé après une soirée bien arrosée passée en compagnie de mon premier éditeur-et-gentleman, Christian Lebrat, pour fêter l’an nouveau. De nouvelles idées m’assaillent. Je sais que si je ne les note pas tout de suite sur le papier, elles auront peut-être disparu le lendemain matin. Il faut transfuser tout de suite avec stylo-encre-sang-papier pour que l’exorcisme ait lieu. Les esprits seraient-ils en train d’essayer d’entrer en contact avec moi ? Suis-je à mon tour médium ? Décision, pour vérifier : je me lève. Action : je prends ma plume et commence à tracer des petits caractères noirs qui s’alignent presque tout seuls : mes rêves s’écrivent d’eux-mêmes via ma main, cette fidèle servante aimante. Ma main est le point de contact avec les esprits. « Même si je n’écrivais pas cette phrase, elle se tracerait quand même. » (Médium) Allons bon ! N’allez pas commencer à nous parler de tables tournantes comme les surréalistes !... Mais non ! Tout est calme et immobile... Et pourtant tout tourne à une vitesse terrible : 27 000 kilomètres par seconde... Personne ne saurait rien de cette activité nocturne - pas même mes deux filles et ma compagne qui dorment d’un sommeil profond, mais chut ! - si je n’étais pas, là, en train de la raconter en vue de la faire publier. Ni vu ni connu. Pas vu pas pris.

Il est six heures trente : je sens que je peux aller me recoucher. Lent fondu. Black-out.


Véronèse, Vénus et Adonis, 1580.
En couverture de Médium (folio 5993). Zoom : cliquez l’image.

9 janvier, extérieur jour

J’ai maintenant les idées bien claires, je vois le plan de ce texte en train de s’écrire : ce sera un contre-poison actif, à chaud, au déchaînement des froides Érinyes féministes qui ne va pas manquer de se produire. On y va ? On peut partir.

Genre : roman philosophique français

Je ne rencontre à longueur d’années que des gens qui pensent que Sollers-essayiste, c’est bien (« brio » est le terme en général employé), mais que Sollers-romancier, non, ce n’est pas la même chose, c’est bien en-dessous, et puis, d’abord, ce ne sont même pas vraiment des romans... Et il exagère tellement !... Vraiment ? On verra bien à la fin des temps. Pari ! Beaucoup d’appelés. Peu d’élus. Un charmant petit quatuor à cordes jouera à La Riviera au jour du Jugement dernier. Qui vivra verra... Pour moi je pense que la poésie, aujourd’hui, « c’est ce qui peut réinventer dans et avec le langage la démesure des forces conflictuelles du sujet et de l’espace historique généralisé qui est le sien, et aussi une mémoire des textes rendue possible par un art de la mémoire, art très ancien comme celui de la citation. »

Mais aussi : « la poésie est ce qui a lieu au fond de l’être comme tel.  »

Ou bien : « la poésie est un jeu incessant avec le temps, va-et-vient entre les siècles, enjambements de lieux. »

Et encore : « l’ultime vérité pratique de la poésie, c’est la résistance contre le despotisme de l’idéologie mondiale de l’argent. »

Un autre voyageur du temps me vient en aide : « la poésie doit être faite par tous, pas par un. La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. »

Je fais tourner mes toupies, BRRRR... Voici ce qui sort : « la vraie poésie française est la poésie légère, la chanson. »

Je secoue mes tablettes, voilà le message qui s’affiche : « la poésie est enfance et science, jeu et action. »

Très bien, très savant tout ça, mais quel rapport, me souffle-t-on ? Eh bien si vous lisez attentivement les phrases en itatiques qui précèdent, alors vous voyez maintenant que tous les romans de Sollers sont de la poésie pour aujourd’hui : enfance et science, jeu et action... Si vous ne voyez toujours pas, relisez ce qui précède... puis re-parcourez tous les romans de Sollers à partir du Parc. Je vous préviens tout de suite : cela va vous demander de larges tranches de temps... Bien.

Longtemps je me suis demandé pourquoi Sollers déclenchait si systématiquement des jalousies mesquines. Début de réponse : « avoir osé ce contraste : une pensée soutenue, difficile, dangereuse, et un rythme galopant d’une bonne humeur endiablée. »

Dès H, son livre le plus fou, Sollers avait diagnostiqué le ressentiment futur à son égard : « mais je dois avouer que leur haine m’a aidé je leur dois l’éveil sans quoi je continuerais à inventer des feuilletons anormale cette haine quand j’y réfléchis [...] je sais ce qui m’attend j’aurais déjà dû me tuer ou m’exiler depuis longtemps ça leur ferait tellement plaisir peut-être qu’ils se mettraient à me trouver du talent il y a des gens comme ça dont c’est devenu la raison de vivre systématiquement bêtement de m’empêcher d’avoir du plaisir et de vivre ça les justifie à leurs propres yeux. » Esprit de vengeance contre le temps et son « il était », comme l’on sait... Il me dépasse, donc je le déteste...

Exercice pratique non disponible sur app store : vous offrez, comme moi, Passion fixe (premier livre de Sollers que j’ai lu) à plusieurs jeunes femmes. La plupart des folles vous disent que ça n’a pas de style (!) (et pourtant on reconnaîtrait, il me semble, la voix inimitable de Sollers en ouvrant en aveugle n’importe lequel de ses livres comme d’ailleurs on pourrait le faire de n’importe quel plan godardien) et que surtout, ah oui !... il a beaucoup de succès auprès des jeunes femmes... C’est louche... Et moi, et moi, et moi... Il doit se vanter… C’est un hyper-narcissique... Suffrage à vue ? Condamné. Ce qui est très comique, c’est que les folles confondent roman et journal intime, elles ont plusieurs trains de retard, elles n’ont même pas lu l’exergue du Voyage : « C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. » Et puis, un jour, vous l’offrez encore une fois à une certaine C., qui aime immédiatement ce roman philosophique, genre éminemment français. Depuis lors C. m’accompagne dans mes jeux d’enfance et, en plus, m’a donné deux filles qui ne sont même pas laides, ce qui ne manque pas de soulever parfois des jalousies... Trop, c’est trop !... Et en plus il écrit, tout est fait pour l’empêcher de passer, raté ! Il passe quand même... Mais revenons à nos moutons.

On commence maintenant à s’en rendre clairement compte (sauf les sourds) : Sollers porte tout le destin historial du français sur ses (solides) épaules. Médium accentue ce fatum spirituel. Lisez ça :

« Je suis devenu une mémoire vivante et parlant français. [...] le français est finalement la langue de la plus grande mémoire possible, vision mathématique et rapide. Toutes les diagonales surgissent dans ses environs. »

Et ça : « Tous les noms de l’Histoire ont un rapport intime, difficile à entendre, mais on y arrive. Le français est fait pour ça, il traduit tout, c’est son secret, il s’impose. Me voici soudain à Versailles [bien sûr, nous voici chez le duc de Saint-Simon, très présent dans Médium], dans les escaliers, les couloirs. On meurt beaucoup par ici... »

Et surtout : « L’avantage du français, c’est sa concision et sa commotion. Il n’est pas fait pour communiquer, mais pour dégager, abréger, juger et tuer. Ses origines sont logiques et mathématiques, c’est la langue du raisonnement redoublé... »

Autre accusation fréquente : Sollers, c’est très répétitif, il ne se renouvelle pas beaucoup...

Ouvrons le procès du répétitif : différence et répétition :

Un pharisien A : « Sade, c’est répétitif et ennuyeux. »

Un pharisien B : « Webern ? Mais quelle répétition ! Quel ennui ! »

Entre Pierre Guyotat : « Beethoven aussi, c’est très répétitif. »

Il sort.

La cour apprécie. Le jury des citoyens et citoyennes délibérera à La Riviera à la fin des temps.

En réalité Sollers opère d’infinies variations musicales sur les mêmes thèmes depuis très longtemps. Voici ses accessoires : plume, papier, encre, livres (français le plus souvent, mais pas seulement), modèles féminins, une chambre à soi dans une ville traversée par l’eau ; voilà ses cibles : finance, société, vulgarité du pouvoir politique et médiatique (« Là, pas de quartier, c’est vous ou eux (elles), à l’arme blanche »), maçonnerie homo, digitalisation stupide du monde (« Les tweets, les blogs donnent à chacun et chacune la possibilité d’exhiber, en quelques mots, la folie normalisée »), clergé universitaire (« corps désertés ») et philosophique (ils vous font « perdre beaucoup de temps à les écouter ne pas penser » ; ce sont « les nouveaux surveillants », « fous surprenants »), volonté de technique et de reproduction, commercialisation du vivant et en particulier des embryons (« très recherchés pour les cellules optiques ou cardiaques ») et ovocytes (« Vous êtes d’où ? — De souche »), femen tarées, art content pour rien et son flux d’argent (apparition ô combien comique de Larry Gagosian en « Lord Gago », juste après celle de Lady Gaga, il est vrai qu’une telle constellation...), et j’en passe. Il faut se contenter de s’écrier devant une telle constance. Les instruments de Sollers sont comme des cartes de tarot, si vous voulez, et pour rester dans le champ médiumnique. Par leur juste redistribution, il établit des rhizomes entre toutes les folies de notre temps. Ces intervalles sont sa musique intérieure (« il sait lire entre les lignes et plus loin que les lignes »). À l’heure de la techno, le lecteur sait-il encore que la musique est faite d’intervalles entre un nombre très restreint de notes (huit) ? Ces intervalles suffisent à créer l’infini en musique. Et puis comment voudriez-vous faire des variations en changeant tout le temps vos scénarios ou vos historiettes sentimentales ? Vous n’entendez rien à la musique ? Vous n’aimez pas ça ? Dommage... À l’heure de la vidéo, que la grâce dans le mouvement en cinématographe était obtenue au moyen d’intervalles noirs entre les photogrammes ? J’ouvre Médium presque au hasard (j’ai tout de même déjà souligné tous les passages qui m’intéressent) : « Les mots entre les mots... L’invisible... » C’est compris ?

Sa plume se fait alors épée, sa prose prosopopée, orage de papier, par-delà bien et mal : « Au cœur du mensonge, seule la cruauté dit la vérité de la Voie. » Il « tranche à droite, il tranche à gauche » : tel est le moindre effort pour terrasser l’hydre de l’anti-littérature (vieux projet datant de Tel Quel, toujours en cours...).

L’ignorance qui s’affiche en prend pour son grade : « Aujourd’hui, plus de complexes : l’ignorance est admise, propagée, c’est un signe d’authenticité. "Ignorants, et fiers de l’être !", clament les abrutis du jour. Il est possible de tout savoir, mais les appareils sont là pour ça, pas moi, vous dira une jolie journaliste aux yeux bleus [...] Elle recopiera ce que lui dicte sa banque de données, rédigera ça de façon lyrique et confuse en pensant à la procréation médicalement assistée. » Aïe !

Ses contemporains pour Sollers ? « Ils finissent leur vie dans le grand désespoir, et dans la rage de la quitter... »

« La marionnette vit ses minutes d’apparition, puis se couche et meurt. On la jette dans la cheminée, à la suivante. » Ça fait mal !... La fierté gay devient dans Médium la « Gaytto Pride » : « Vacarme et cirque d’enfer ! Résurrection de l’Empire romain ! [...] Des lesbiennes enthousiastes brandissent des pancartes : "Procréation !" "Gestation !" "Vitro !" Ovocytes en folie ! [...] Dix chars spéciaux, bourrés de gays splendides, s’adressent directement aux lesbiennes : "Choisissez votre donneur !" La collecte et l’insémination se font directement sur place. » Sollers fait preuve d’une telle liberté vis-à-vis de ce qui est politiquement correct qu’on pourrait presque dire qu’il s’agit là d’un livre « pour ses amis, pas pour le public »... Admettez pourtant que tout cela est tout à fait tourné toqué...

Médium devient une caustique rumination nietzschéenne sur la folie du groupe en soi : « Procréation Médicalement Assistée, Gestation Pour Autrui [...] : fabrication des corps dans une gay attitude, avec, au bout du rouleau, le prochain débat interminable sur la fin de vie, les soins palliatifs, l’euthanasie, le droit de mourir dans la dignité, le suicide assisté, l’exemple magnifique de la Suisse. La mort comme potion magique, rite socratique [...] La PMA devient ainsi la Parfaite Mort Assistée, et la GPA la Gestation Posthume Assurée. » Médium, sans aucune citation de Nietzsche, est, je crois, le plus nietzschéen des romans de Sollers : une méditation sur le Temps : roman métaphysique. Vous qui ne voyez pas, passez votre chemin...

Manuel de contre-folie

Aucun doute, le monde est devenu totalement fou ; il s’agit désormais de le lire à l’envers : « Il est temps de s’occuper du seul art qui, désormais s’impose : celui de la contre-folie » ; « à l’aide de votre contre-folie, vous lisez dans les pensées des fous qui se croient normaux ». Sollers s’entoure, à l’exemple de Debord, de l’excellent contre-fou Gracián : « les choses du monde doivent se regarder à l’envers pour les voir à l’endroit. » La prose en partie pamphlétaire de Médium ne ferait sans doute pas un bon roman philosophique sans une bonne dose de contre-poison actif : une poésie légère et constante de l’Être-là au monde du narrateur : « la contre-folie doit être un contre-tourbillon constant. Poison ? Contre-poison. [...] Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d’argent ? Augmentez les dépenses. » C’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre les essais et les romans de Sollers : une plus grande liberté dans les romans, lesquels ne sont pas contraints à un certain esprit de sérieux. D’ailleurs, dans ses essais, la présence de son corps et de son fameux stylo Parker n’est pas aussi insistante. Jean-Paul Fargier l’a très bien vu dans son texte « Sollers ou l’accomplissement des écritures » [1] : « il ne faut pas faire semblant dans le maniement des cocktails explosifs. À fond dans le cul, à fond dans le pape, la religion. (...) Que produit cette situation ? Une transformation. Mieux, un accomplissement. Il faut des corps pour accomplir les idées et d’abord les échanger. Des corps qui portent des noms [...] s’aiment, complotent, s’amusent [...]. La différence est de taille. [...] L’accomplissement suppose au moins deux partenaires... » Voyez, dans Médium justement : « il faut une partenaire pour savoir qui on est vraiment. » Ainsi, la pensée s’incarne : « accomplir, c’est réaliser. Transformer l’écrit en vécu à l’intérieur d’un écrit d’un type nouveau. » Comme personne ne semble avoir entendu cette parole de Fargier, je suis obligé de la citer longuement, qu’on m’en excuse... Armé de cette nouvelle liberté qui n’est plus d’aucun parti, d’aucune école, d’aucune famille (Jacques Henric est le premier à l’avoir remarqué, qu’il en soit ici remercié), Sollers fore de plus en plus profond sur les mêmes sites : ainsi, il se désenglue absolument de tout ce qui lui colle. Sans doute augmente-t-il ce faisant le nombre de ses ennemis (« toutes vos formulations, votre voix elle-même les révulsent »), mais s’il s’en fiche... Les têtes tombent toutes seules : « vous êtes corrompus, alors que nous sommes riches. La richesse a toujours vaincu l’usurpation corrompue. » De toute façon, ils ne le lisent plus depuis longtemps (sans évidemment s’empêcher d’avoir des opinions sur ses dernières productions...). Ce qui importe désormais à Sollers, c’est le pas de côté, l’esquive, la solitude très peuplée... L’embrasure de la porte-cochère... La rue... Hop ! J’ai hâte !... J’ai hâte !... Je m’escamote... « On me croit à Paris, je suis à Venise »... Solution définitive, chinoise : « Dormir le plus possible quand tout le monde travaille, écrire quand tout le monde dort. » Ainsi, « il traverse les rassemblements de folie, les foules, les groupes, les clans, sans qu’on s’en aperçoive. Il est invisible, intouchable, il passe le bras à travers. Ce qu’il dit n’est pas retenu… »

« En tout cas, il lit attentivement les journaux » : la lecture quotidienne des journaux est la formule de la contre-folie, il faut s’inoculer du poison pour trouver le contre-poison : « Plus le monde se précipite dans le digital, plus je me tiens à l’écart... Pourtant cela ne m’empêche pas de me renseigner sur mon époque » (Le Magazine du Monde du 4 janvier). Comme le Duc, « il n’a rien à imaginer, toute la comédie se déroule sous ses yeux, chaque mot, chaque geste, chaque silence compte ». Le roman se fait tout seul... Présentation verbi-voco-visuelle d’une bande d’actus alitée la nuit durant... Pour contrebalancer ses lectures des gazettes (« bêtise », « ignorance », « calomnie », « mauvais goût », « overdose de poison »... « Encore ! Encore ! »), le narrateur déclare ne plus lire que Saint-Simon, les classiques chinois et les dictionnaires illustrés (nous savons que c’est faux — c’est une hyperbole pour signifier l’angle de l’attaque en cours dans l’éternelle guerre [du goût] de Sollers) : « la splendeur des mots... impossible de s’ennuyer... »

Mes antennes personnelles ont remarqué, comme Sollers, un article dément sur la drague par géolocalisation dans un journal du soir : c’était l’été 2012, j’étais sur la pelouse d’un jardin à Ciboure, j’ai aussitôt intégré ce symptôme ultime de la folie technologique de notre temps pressé d’éjaculateurs précoces dans un livre toujours inédit ((L)ivre de papier), nouveau conte de la folie ordinaire de notre temps et autre manière de contre-folie - livre tout à fait fou, c’est-à-dire très sage. En vérité, ce réseau s’appelle Grindr ; voilà un parfait broyeur d’individualité : « Après l’Usine des cadavres, voici celle de l’Obsession sexuelle » ; « l’utilisateur, dit un abonné lyrique, est "comme un animal dans la savane qui voit ses proies tout autour’’. » Certains ne peuvent plus s’en passer... Voilà le lieu du maximum de religiosité sexuelle... « Invention de génie »... « Le smart-phone est roi » — d’ailleurs « Proust délaissera sa Recherche du temps perdu pour » un tel téléphone intelligent...

En résumé, il s’agit de « devenir un contre-fou aussi déterminé que possible » : « la folie veut imposer des "devoirs de mémoire", la contre-folie se paye de larges tranches d’oubli. » Surtout, ne pas croire « à la mémoire collective ».

Exercices médiumniques

« II y a une magie médiumnique de Venise. »

Venise est le lieu, terme fixe d’un éternel dessein : « C’est un plaisir étrange de lire ici, au crépuscule, en pleine mondialisation numérique, tout en regardant passer des bateaux. » Oui, vous lisez, et vous êtes en pleine révolution intérieure : « Versailles est devenu, comme Venise, une navette spatio-temporelle qui peut se poser partout, en plein Paris, à New York, à Shanghai... À bord les phrases crépitent, c’est un feu de dieu, bâbord et tribord » ; « tourbillon dans un tourbillon »...

Pour ses expériences médiumniques, Sollers ne prend pas, tel Hamlet, un crâne humain — nouvelle boule de cristal — dans sa main, non. Pour convoquer les fantômes plus vivants que les morts-vivants (« Ils ne savent ni se lire ni vivre, leurs yeux sont sourds, leurs oreilles aveugles, ils n’ont qu’une existence d’emprunt, mais, tant qu’ils sont là, ils infectent tout de leur poids ») de ce monde, il fait tourner ses tarots habituels et les dispose sur son bureau magique : stylo, cahier, papier satiné, couverture pelliculée orange, encre bleue.

« The medium is the message » : Guy Debord a déjà dit tout ce qu’il fallait penser du lourd penseur yankee de cette maxime villageoise. Un cinéaste underground, proche des situs à l’époque, et méconnu, Alain Montesse, avait commencé d’améliorer cette formule : « The medium is the mess »... Sollers déplace carrément le tir : « le médium est le massage » : « Je sens les mains d’Ada sur moi là-bas... » Provocation ? Peut-être... En tout cas c’est pour mieux dire que tout son corps d’écrivain-narrateur entre en contact avec les esprits et la Nature avec un grand N, libre : sa petite masseuse de Venise, Ada, son ardeur, « apporte ses huiles et ses crèmes [...] elle me ressuscite, elle m’oint ». C’est donc aussi une expérience religieuse... Une retraite mystique dans le désert de Venise... « Vous êtes dans le désert, servi par des anges. Votre retraite est introuvable, les oiseaux et les papillons vous aiment. La lune, toutes les nuits, vous sourit. » Homme libre, toujours tu chériras la Nature : « les paysages, l’océan, les oiseaux sont gratuits »...

Revoilà notre masseuse : « Ce corps qui pèse et qui s’use... sous ses mains, il refleurit, et, à un moment précis, vibration interne, elle me cueille. » Et aussi : « la masseuse, et son huile, vous fait venir de plus loin, de là où vous étiez sourd. » Épiphanies... Le corps de l’écrivain devient un paysage : « Et la magie continue, là-bas, en passant par les mains d’Ada couvrant la planète, bras, jambes, rivières, dos, montagnes, nuque, vallée, poitrine, plateau, omoplates, plaines. Elle masse des masses d’informations, elle s’arrête là, sur l’épaule droite, elle a une résistance à détruire. Maintenant, depuis le coccyx, petit roulement de baguettes. » Une tempête : « Kleenex rapide, pas de mots, sensation pure, buisson enfantin, au revoir dérobé chinois, à une autre fois. » Et même une tortue : « remonter à la surface sous forme de carapace portant des signes d’écriture indéchiffrable, aussitôt transmise à un musée pour expertise scientifique ! » Quels sont les effets de ces huiles divines ? « Ma main droite est plus assurée après son passage, on dirait que l’encre la remercie. Le corps bien massé s’énonce clairement, les mots pour le dire arrivent aisément. » Ada est une Piémontaise « rieuse, puissante, légère ». Comment ? On peut être puissante et légère en même temps ? Mais oui !... Voyez la musique de Carmen... qui plaisait tant au professore Nietzsche...

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Philippe Sollers en 1973
au moment de la parution de H

Comme tout un chacun, je suis un peu de la police (ou du clergé, si vous préférez, c’est pareil), je me demande si Sollers a réellement pris des drogues pour entrer en contact avec les esprits. Les photos du site philippesollers.net, montrant l’auteur à l’époque de l’écriture de H (comme haschich, comme l’on sait), le laissent penser... Il doit être chargé... La NSA devrait mieux surveiller cet individu louche...

Mais est-il vrai que Sollers s’entraîne au tir dans un centre spécialisé près de l’église Saint-Thomas d’Aquin dans le 7e arrondissement de Paris, comme le narrateur des Voyageurs du Temps ? A-t-il encore le suffrage à vue avec de toujours jolies jeunes femmes comme le narrateur de tous ses romans ? Ah ! comme le lecteur-policier aimerait bien savoir... Tout est-il vrai dans le roman sollersien ? Je n’en sais rien — et je m’en fiche ! —, ce que je vois, moi, c’est que tout est littéraire... et du plus haut comique !... Menons l’enquête dans Médium : un chapitre s’appelle « dose » ; ouvrons-le :

Surdose : « J’ai pris, le samedi, une dose trop forte, et je me suis vite retrouvé en état de désagrégation violente. [...] Drôle de truc, d’avoir un cerveau cosmique, et de ne plus savoir qui l’on est. Vous êtes en pleine hémorragie de mémoire, comme un mourant dans sa vision panoramique des moindres détails de son existence, mais aussi au-delà, flot des générations [...] proliférations d’atomes, collisions de particules dont vous n’avez pas la moindre représentation. »

Plus loin : « Vous êtes un trou noir dans un univers à cordes », lequel pourrait d’ailleurs bien être un multivers...

Sa main « pourra se mettre à écrira quand les syllabes cesseront de tourner et de siffler comme des électrons ou des billes ». Eh oui ! « Perdre son centre de gravité pendant quelques heures est une chose, le retrouver en est une autre, problème que les cosmonautes, je suppose, doivent avoir l’habitude d’éprouver. Vous prenez la substance trouvée sur place (elle arrive facilement par bateau), vous voyagez au bout du fini, vous rentrez dans vos limites après avoir volé dans le temps et l’espace. »

Plus loin : « La dose que j’ai prise ce matin est la bonne. Le paysage gagne en profondeur [...] C’est une belle journée, quoi, c’est-à-dire du temps suspendu et multiplié. [...] lenteur à grande vitesse. »

Et enfin, pour finir : « Je prends ma dose le matin, l’effet est immédiat, j’entre dans la progression du soleil au-dessus des toits... »

Grâce à ses expériences avec des psychotropes, le narrateur arrive à devenir comme une toupie, ou une porte-tambour : « Et, pourtant, je tourne. C’est une expérience qu’on ne peut ni filmer ni photographier, il n’en reste pas moins qu’elle est incessante et vraie. » Zim-zum.

Et toutes ces lorettes (on connaissait les grenouilles et les grisettes du temps de Renoir, là c’est une vraie découverte) de Venise : Ada, Loretta... « jeunes femmes élégantes et de mœurs faciles au début du 19e siècle »... Existent-elles vraiment ? Qu’en pense le jury des lecteurs ? Tout ce que je sais, c’est que si de telles « petites femmes » ont terriblement manqué au professeur Nietzsche à Turin, elles ne semblent pas avoir manqué à notre professore de La Riviera... Le narrateur, lui, est formel : « Les portraits à la pointe sèche sont nécessaires : le roman est enfin réel. » Et aussi : « Rien n’est inventé, les corps sont de vrais corps, leurs noms sont répertoriés. »

Le stylo de Philippe Sollers

C’est dans Paradis que j’ai personnellement pris conscience de l’importance de la couleur de l’encre prisée par Sollers. Oui, je me souviens : « encre-sang positive sang bleu ». On sait depuis longtemps que cette encre bleue est achetée à Venise. Même un journal du soir en train de devenir kitsch commence à s’en rendre compte (et a d’ailleurs donné un tel titre à un court article sur Médium dans son édition du week-end) : l’expérience romanesque de Sollers est l’aventure de son stylo-plume Parker à travers les siècles. Écoutez ça : « Pas d’ordinateur, des cahiers remplis d’une petite écriture bleue. J’amène maintenant mon encre, on n’en trouve plus dans les environs, le stylo à pompe est lui-même devenu une rareté préhistorique, et remplir le mien est toujours pour moi une sorte de transfusion. Mieux qu’à la coke (et pourtant), je me shoote au sang et à l’encre. Difficile d’être plus décalé et anachronique. »

Et aussi : « on écrit d’abord dans un carré, mais, avec la cursive, on s’approche de la vitesse du cercle, le carré circulaire est à l’horizon du bras vide, du pinceau nerveux. »
Et encore : « Voici des rides, des points de mousse, se formant au gré du souffle, et, surtout, des halos d’encre, sommet de méditation. »

Ça vous va ?

Un seul écrivain à travers les siècles

« C’est le professeur de La Riviera, que voulez-vous, une curiosité dans son genre. »

On connaît cette note de Proust : « Tous les grands écrivains se rejoignent sur certains points, et sont comme les mêmes moments, contradictoires parfois, d’un seul homme de génie qui vivrait autant que l’humanité. »

Depuis Les Voyageurs du Temps, il devient de plus en plus manifeste que Sollers s’identifie à tous les écrivains à travers les siècles. Ici. Sollers est Saint-Simon : « Voici un possédé, vous venez de le rencontrer dans les couloirs de n’importe quelle entreprise : "Il sent le faux en tout et partout à pleine bouche" » ; là, un autre duc, le duc de Ducasse : « Le goût est la qualité fondamentale... » Plus loin, il est les classiques chinois (« j’ai plus de 3 000 ans [...] J’entre en calligraphie inspiré, dans le silence de ce silence, écriture verticale, [...] passant du fleuve horizontal à la profondeur vibrante debout »). Tout à la fois. Devenu médium — et après Nietzsche —, il est tous les personnages célèbres de l’Histoire en même temps : tantôt Jésus (« Au fond, c’était un athée sexuel complet, péché particulièrement grave à toutes les époques. Condamné »), tantôt Proust, « songeur, dans un coin populaire de Venise, à La Riviera... »

« Elle se souvient de milliers de choses, la contre-folie, elle a plus de souvenirs que si elle avait mille ans, dix mille ans. »

Les voyageurs du temps forment une grande chaîne continue : « Si un marin tombe, un autre prendra vite sa place, transaction rapide dans l’église San Trovaso. » Venise est « l’endroit idéal pour ce genre de trafic discret ». Ça vous tente ?

Vitesse-Sollers

Qui, à part moi et quelques autres de plus en plus discrets, se souvient encore de ces petits caractères noirs illisibles tracés dans H : « fusée sol sol sol air » ? Cœur mis à nu. Pensées en fusées. Comme des fusées. Sollers est toujours capable de pareilles accélérations.

Voici un florilège, tiré de Médium, sans commentaires :

« Elle m’embrasse vite et à fond, on se quitte. »

« Comment courir vite en restant assis ? »

« Quand j’arrive ici, dans le retrait [...] tout va très vite. [...] je reste en mer, les visions se multiplient sur l’eau. »

« Je parcours des villes en accéléré [...] Quelle heure est-il ? J’ai du mal à fixer ma montre, j’ai l’impression que les aiguilles tournent à toute allure, et dans les deux sens. »

« Ivresse de l’eau en bateau. Si on écrit, le papier respire. »

« Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. »

« S’étendre davantage sur ces vérités serait s’exercer vainement à prouver qu’il fait jour quand le soleil luit. »

Apostille

Vous avez, cher lecteur, bien sûr remarqué que Médium est daté dans le nouveau calendrier nietzschéen... An 126 de l’ère du Salut. Tout, je dis, tout est dit.

Guillaume Basquin, La Règle du Jeu n° 55, mai 2014.


Ecole française du XVIIe siècle, portrait de Louis de Rouvroy de Saint Simon, v. 1680.
Chartres, musée des Beaux-Arts. Zoom : cliquez l’image [2].

[1In : Anne Deneys-Tunney (dir.), Philippe Sollers ou l’impatience de la pensée, Puf, 2011

[2Voir ici.

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