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Jacques Henric a lu Médium

D 28 janvier 2014     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Philippe Sollers, Médium, Gallimard, p. 61.
artpress 406, p. 77. En tête de la rubrique Livres.
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Les historiens de la littérature, dans les années à venir, auront un cas passionnant à examiner, un mystère à éclairer, une énigme singulière à résoudre : comment un être-là peut être puissamment là de n’y être pas ? Dit autrement : comment, et pourquoi, un écrivain qui occupera de toute évidence une place importante dans l’histoire littéraire de son temps a pu, au fil des décennies et de la parution de ses romans, disparaître des radars des préposés à circonscrire l’ « espace littéraire » de la « modernité » ? On aura compris que l’écrivain dont il est question ici est Philippe Sollers. Les réponses à mes questions, vous les trouverez dans son nouveau roman, Médium. Communiquer avec les esprits (activité de base du médium) vous apprend beaucoup sur vous-même et votre situation dans le monde comme il va.

TIENS, UN COUP DE GOMME...

Juste deux exemples pris parmi l’actualité éditoriale récente pour montrer ce que j’entends par omniprésence d’une absence qui rayonne. Le premier, un essai paru chez Gallimard (éditeur de Sollers) : le Roman d’hier à demain. Auteurs : Jean-Yves Tadié, Blanche Cerquiglini (collaboratrice des éditions Gallimard et Minuit) [1]. Les écrivains d’hier à demain répertoriés, en veux-tu-en-voilà ! Mais parmi les centaines cités, connus, inconnus, excellents, médiocres ou carrément nuls, un absent, un qui n’a jamais rien publié, ni hier, ni aujourd’hui et demain n’en parlons pas : Philippe Sollers. Cet intouchable serait-il dangereusement radioactif pour que quelques autres écrivains l’ayant approché soient eux aussi mis en quarantaine ou, comme l’un d’eux, et pas le moindre, fusillé à bout portant par la dame Blanche. Petit jeu : trouvez les noms manquants. Comme écrivait Lautréamont : il n’y a rien d’incompréhensible. Autre symptôme : dans la collection Folioplus classiques (toujours chez Gallimard), un ouvrage « recommandé pour les classes de lycée ». Des profs, très titrés, et un critique littéraire aux com- mandes pour nous informer sur les « nouvelles formes du récit ». Celles-ci dûment répertoriées par thèmes. Les braves lycéens à qui est proposé ce « parcours dans la littérature contemporaine » ne sauront jamais, sauf à y aller voir d’eux-mêmes, qu’un certain passant, plutôt considérable (ai-je la berlue ? Je crois bien avoir vu sa silhouette passer entre Marcel Proust et Pierre Michon, entre Rousseau et Amélie Nothomb), a publié quelques livres, Drame, H, Lois, Paradis, Femmes, les Voyageurs du temps..., dont « la forme de récit » aurait pu retenir l’attention de ces messieurs-dames du corps enseignant. La lecture de la rubrique « Mouvement littéraire » n’apprendra pas plus à ces jeunes élèves qu’une certaine revue, Tel Quel, a joué un rôle pas tout à fait négligeable dans la vie littéraire de l’après-guerre en France.
Que pense l’intéressé de tout ça ? Comment réagit-il ? Indignation, colère, ressentiment ? Sûrement pas, ce serait se priver aussitôt du pouvoir d’analyser les raisons (folles, évidemment) d’un « milieu » dans une mauvaise passe. C’est donc avec le détachement et le savoir d’une antique sagesse chinoise, avec l’ironie et l’humour dans la meilleure des traditions satiriques françaises, avec la mémoire vivante d’un qui a beaucoup bourlingué dans les langues, les dictionnaires, les grands textes et l’Histoire, qu’il répond. Et, bien sûr, avec la science visionnaire du médium, innée sans doute puis affermie par sa familiarité avec la « magie médiumnique » d’une ville, Venise, et la fréquentation assidue de quelques mages de ses amis, dont le duc de Saint-Simon et le comte de Lautréamont.


Le duc de Saint-Simon Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Quant à sa disparition des écrans de radars que je signalais plus haut, voilà ce qu’il en dit : «  Il y a des noms gênants qu’il vaut mieux oublier, ou qui, si on les mentionnait, prendraient trop de place. Tiens, une absence flagrante : un coup de gomme a été donné. Ce blanc attire l’attention du spécialiste en contre-folie [...]. Vous êtes récusé, gardez-vous d’accuser. Vous savourez ce rejet, cet hommage. » Le monde fou dans lequel le médium intervient serait-il prémonitoire d’un régime totalitaire ? C’est plausible. Ce monde pris de vertige a ses moralistes, ses légistes et ses policiers de la pensée. Mieux vaut les éviter. Venise est un refuge. Le narrateur du roman de Sollers, assis à la table du Riviera, ce petit restaurant situé sur les Zattere, où il a ses habitudes, ouvre Saint-Simon et note : «  Comme le temps a changé sur la vieille Terre ! Comme le 19e et le 20e siècle semblent loin ! Ce diable du 18e écrit en secret, personne ne se doute de son action noire. Il n’a rien à imaginer, toute la comédie se déroule sous ses yeux, chaque mot, chaque geste, chaque silence compte. »

VÉNITIENNES ET LORETTES

Nous sommes entrés dans le 21e siècle, et la comédie continue. Les acteurs ont changé ? Derrière les masques, les visages grimaçants sont les mêmes. Un homme veille, à l’instar du duc, «  observe tout à la loupe » : «  fortunes, vols, usurpations, trafics, agonies, ruines. » Tout est pareil mais en plus dingue. Il faut donc, pour qu’il ait une vue d’ensemble sur l’humaine comédie et qu’il en révèle les coulisses, que cet homme-volant abandonne la «  navette spatio-temporelle » Versailles, mise à sa disposition par son ami le duc, prenne celle de Venise, une ville qui n’est pas d’ici-bas mais de là-haut, comme ce fut dit, donc lieu d’observation idéal, et survole toutes les villes où le spectacle bat son plein : Paris, New York, Shanghai... Navette qui tient de l’avion furtif, voilà pourquoi l’engin et son pilote échappent à la vue des terriens.
C’est donc sur une image de Venise que s’ouvre le nouveau roman de Sollers. Encore Venise ! direz-vous. Eh oui, pour les raisons que je viens de rappeler. Et toujours des femmes autour du narrateur ? Eh oui, et plutôt belles, et libres, un temps du moins, comme souvent. Des Italiennes ? De préférence, qui l’appellent « professore » (ce qui l’amuse — quel imposteur ! vont s’indigner les faiseurs diplômés de manuels de littérature). Des femmes, parce que, au contraire des lourdauds de mâles, elles sont d’involontaires mais précieuses auxiliaires pou aider à la déflation des grands discours sacralisant sexe et amour. Il y a Ada (un salut de Sollers à son complice Nabokov), une masseuse à domicile, médium des corps. Attardez-vous sur les très beaux passage : évoquant son art de la manipulation, et ses miraculeux effets, Et il y a Loretta, qui travaille au Riviera, Loretta, les lorettes, Notre-Dame-de-Lorette... et voilà le Vénitien d’adoption qui fait un bond dans le temps et dans l’espace, de Venise à ce quartier de Paris du 9e arrondissement où au 19e siècle, les lorettes, ces couturières pauvres arrondissaient leurs fins de mois en se prostituant. Occasion pour lui, après avoir été oint d’huile par les mains miraculeuses de sa masseuse piémontaise, de saluer en Jésus — l’ami de l’ex-prostituée Marie qui le parfuma, au grand scandale du puritain jaloux Judas, militant de gauche comme tout défenseur des pauvres — un véritable athée sexuel. À recommander la lecture des pages sur les lorettes aux escadrons de dévotes et à leurs pitoyables mâles embedded qui, à coups de lois absurdes, tentent (en vain, les pauvres chéris !) d’éradiquer à jamais la prostitution.

Photo Sophie Zhang. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

LE DOCTEUR DIABOLICUS

Le monde est fou. Les possédés sont légion. Le Docteur diabolicus Sollers («  Il faut bien que Dieu se fasse Diable pour reconnaître le Diable ») les reçoit avant qu’ils ne s’effondrent et retournent au néant. Toutes les nations, tous les milieux, toutes les professions, écrivains et écrivaines, philosophes, artistes, politiques compris, toutes les institutions, toutes les religions, toutes les familles, décomposées ou recomposées, tous les couples, gays et lesbiens nouvellement unis, tous les sexes, unisexes compris, sont représentés. Puis-je inviter les lecteurs de notre revue à lire plus particulièrement les passages hilarants de Médium consacrés à quelques hautes figures du milieu artistique ? Voici le célèbre et séduisant roi du marché de l’art, Lord Gago, flanqué de Lady Gaga, suivis d’un barbouilleur de toiles estimées à 8 millions de dollars, et par les « possédés » (possédés spécialement par les cours du pétrole) filant vers le Qatar puis direction Dubai (cf. mon édito du précédent artpress). La nosologie a su distinguer et définir les différents types de folie, mais elle date. Tous les cas n’ont pas été répertoriés. Médium complète le tableau. Il est des folies douces, il en est de plus ravageuses, notamment du côté de la fabrique des corps, PMA et autres gestations pour autrui, trafics d’organes, recyclages de cadavres. Beaucoup de docteurs Mabuse et Frankenstein manipulant des éprouvettes.

COMME UNE APPARITION DE L’AU-DELÀ

Devant cet accablant tableau clinique dressé par le faux « professore » mais vrai voyant qui attend son Ada pour un massage « des pieds à la nuque, recto verso », faut-il désespérer ? À poison, contre-poison. Le monde est pris de folie ? Lui opposer « la raison, le bon sens, la décence, la compassion, le respect, le souci de l’humanité ou de l’autre » ? Pas question. La moraline ne peut que booster le délire des folles et fous et les rendre méchants et plus nocifs encore. À leur folie, répondre par une « contre-folie ». En somme, c’est un manuel de survie que propose Sollers avec Médium dont certains chapitres se présentent comme une nouvelle mouture des Exercices spirituels du grand Ignace de Loyola (fondateur, entre autres, de la Maison Sainte-Marthe qui accueillait.. les prostituées). Autre méthode, bien sûr, que celle préconisée par le fondateur de la Compagnie de Jésus : une Ada aimée aux commandes, un bon usage de la drogue qui communique une perception nouvelle de l’espace et du temps et vous rend le monde et les agitations des humains plus risibles encore, une enquête approfondie sur les nouvelles lubies de ces possédés du Malin, et c’est parti : au «  tourbillon de la folie », opposer le « contre-tourbillon » de la «  contre-folie », et la délivrance est à votre portée. Quelques principes de base et exercices pratiques proposés par Sollers. Exemples : «  La folie commémore, la contre-folie remémore. La folie veut imposer des "devoirs de mémoire", la contre-folie se paye de larges tranches d’oubli. » Pour venir à bout de quoi, en somme : «  De la bêtise, de l’ignorance, de l’entêtement, de la calomnie, du mauvais goût. » Constat accablé du contre-mage dans son opposition à la magie noire de son temps : tout compte fait, la folie qui atteint notre espèce manque terriblement de grandeur. Plus de grands fous comme l’Histoire en a connu. Des dingues, oui, mais si peu drôles. Comment échapper à leur emprise ? Il lui reste l’essentiel, au voyageur du temps : comme «  une apparition de l’au-delà », la beauté d’une femme « désirée » et « aimée ». Il peut alors reprendre à son compte les mots d’Isidore Ducasse : « Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. ».

Jacques Henric, art press 408, février 2014.

Dans le même numéro d’art press, des articles sur :
Ernst Jünger l’Allemagne moisie
Martin Heidegger dictionnaire
Walter Benjamin son Baudelaire (par Jacques Henric)
Jean Starobinski pas de critique sans bibliothèque
Clément Chéroux ouvrir le champ photographique
Georges Limbour rendre visite aux tableaux
Éric Rohmer à revers
La corrida mythique. Le feuilleton de Jacques Henric

À signaler, dans la série les Grands Entretiens d’artpress (Imec/artpress), le volume de cinq entretiens avec Philippe Sollers, préfacé par Jacques Henric.

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Les grands entretiens d’artpress
Philippe Sollers

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A commander ici.

Préface de Jacques Henric.
Sur le matérialisme (1974)
Comment aller au Paradis ? (1980)
Femmes. Pourquoi un roman réaliste ? (1983)
L’amour du royaume (2002)
Qui suis-je ? (2006)

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Cf. sur pileface : Sollers dans artpress

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