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J’ai lu Médium

Loretta, Ada, le vieux, à Venise en compagnie de Saint-Simon : EXTRAITS

D 2 janvier 2014     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


MEDIUM

Philippe SOLLERS

Exergue


« Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. »

PASCAL

Les personnages

Loretta
Loretta à La Riviera ! [1] On parle un peu le matin quand je lis les journaux dehors, et je comprends vite qu’il n’est pas question, du moins pour l’instant, qu’elle passe sa vie dans un petit restaurant de quartier avec son grand-père. Son père a disparu, sa mère travaille dans une banque à Milan, mais, pour elle, il y a mieux à faire : actrice, par exemple (elle est très jolie), ou, en tout cas, artiste. Est-ce que j’aime l’art contemporain, dont on peut admirer la laideur à la pointe de la Douane de mer [2].? Mais oui, beaucoup, beaucoup (ne pas l’effrayer). Est-ce que je connais moi-même des artistes ? Oui, oui, bien sûr, mais je ne les vois pas souvent. Le monsieur pensif ne va jamais au Lido ? Non, pas le temps. Ça ne fait rien, elle est déjà à mon bras, Loretta, on ne manque pas une Biennale. [...] Est-ce qu’elle connaît l’histoire de Notre-Dame-de-Lorette ? Très vaguement, ce prénom lui a été donné par sa grand-mère maternelle. Vieux monde, superstition dépassée, n’est-ce pas, Professore ? Je hoche la tête, pour montrer mon approbation. À l’intérieur du restaurant, la télé reste sans cesse allumée. On lui jette à peine un coup d’œil, il suffit qu’elle soit là, sans quoi rien ne serait là.

LAURE
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Laure, la tante de l’auteur. Deux frères, mariés à deux sœurs, habitant des maisons contigües et symétriques.

Laure joue un rôle prépondérant dans l’enfance de Philippe. Elle habite de l’autre côté du mur qui réunit et sépare les deux villas symétriques. Contrairement à la mère, elle est un peu plus sévère. Plus âgée de deux ans, elle est d’une très grande beauté « La fille principale, la femme principale, c’est elle.  [3] ». Laure, au prénom prédestiné, visiblement, elle impressionne beaucoup le jeune Philippe : « Elle était très difficile à tromper. Ses punitions étaient particulièrement humiliantes. Jamais de coups, de violences, il fallait simplement faire le geste de tendre la main vers elle. Elle les claquait, c’était extraordinairement efficace... C’était très peu de chose, mais cela apparaissait comme quelque chose de particulièrement douloureux et honteux ». Laure joue un rôle fondamental. Quand le jeune Philippe est malade, elle vient souvent le veiller. D’ailleurs, il la réclame. Lorsque la fièvre le brûle, elle lui caresse l’avant-bras. Un souvenir extraordinaire... Sans doute joue-t-elle un rôle essentiel pour tout le monde. Apparaissant comme une seconde mère. N’oublions pas la symétrie fondatrice, les deux sœurs, les deux frères. « En réalité, reconnaît Philippe Sollers, tout se passait comme si j’avais deux pères et deux mères. J’aime bien avoir tout en double. Y compris moi-même. Mes rêves étaient et sont comme ça. Une certaine disposition au clonage, si vous voulez... »
La mort subite de la jeune femme, en 1949 - cancer foudroyant-, fait flamber tout l’édifice familial, sans doute très fragile, détruit tout. A partir de ce moment, tout se lézarde. Philippe Joyaux a treize ans.

Crédit : Gérard de Cortanze : Philippe Sollers, Vérité et légendes

Une « lorette », dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette, à Paris, dans le 9e arrondissement, était, paraît-il, une prostituée (ces drôles de vierges couturières étaient fréquentes), ou plutôt, comme nous le dit pudiquement le dictionnaire, « une jeune femme élégante et de mœurs faciles au début du 19e siècle ». Comme ces « mœurs faciles » semblent loin ! Comme elles font rêver ! Un peintre comme Manet, aucun doute, emmenait des lorettes dans son atelier. Je ne vais pas raconter ça à ma Loretta... Loretta, Lotta, Laure [4], Laurette... Et voici un autre fantôme : Lotte, la fille du menuisier Zimmer, qui a accompagné Hölderlin dans sa tour et son agonie. La nuit, avant qu’il s’éteigne, sans douleur mais très angoissé, elle est restée avec lui jusqu’à la fin. Le soir même, le 7juin 1843, il avait encore joué sur son épinette. On ne sait pas ce qu’elle est devenue, cette Lotte sublime et compassionnelle. « J’ai essayé de le tranquilliser, et je n’ai plus quitté son chevet. »

Sollers se répète en nous redisant, qu’à Venise, il fréquente les églises et allume des cierges :

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Eglise San Sebastiano, Venise

Elle m’a vu entrer dans une église, Lo, à San Sebastiano, le temple de Véronèse qui a peint tout l’intérieur et s’est fait enterrer dans la sacristie. « Vous aimez les églises ? — Ici, oui. — Pourquoi ? — Les vieux peintres. Ils prennent de plus en plus de valeur. »
Je ne crois pas que Loretta pourrait imaginer que j’allume un cierge pour ce génie bizarre en train de respirer partout, des panneaux de l’orgue au plafond, des murs jusqu’à sa tombe. Il a suivi son dieu, celui-là, et toutes les messes le disent. Si j’étais peintre, j’en serais déjà à mon centième fusain d’Ada et de Loretta. Je les vois en saintes pâmées, en anges, en tourbillons d’ailes, bras et épaules d’Ada, cambrure svelte de Loretta. Elles n’ont pas la moindre idée (mais qui sait ?) de leur nature céleste. Le ciel est bleu, comme Loretta est en bleu. Ada est en noir, comme la nuit est en noir. ( Deux femmes plutôt qu’une pour allumer les heures vénitiennes du narrateur !)

[...]
Loretta passe en courant avec des amis. Elle m’envoie un baiser de la main, monte dans une barque, et disparaît dans la nuit. Elle vient faire le ménage chez moi deux fois par semaine, elle ne connaît pas Ada, et serait très étonnée d’apprendre notre liaison de massage. Étonnée ? Pas sûr. Je l’intrigue, je peux représenter une figure paternelle plausible, elle doit rêver un peu à l’intimité énigmatique de ce « professore » sans activité visible.


Véronèse, Le Couronnement de la Vierge, Eglise San Sebastiano
au centre du plafond de la sacristie, rappelle le nom que portait l’église à l’origine : l’action se situe dans la gloire du ciel, sur une plate-forme de nuages vaporeux, entre la Trinité et des angelots en vol, dans l’allégresse de la lumière.
ZOOM... : Cliquez l’image.

Ada
J’ai demandé en ville [5] s’il y avait des soins de massage à domicile. Mais oui, et la voici : c’est Ada. Elle vient deux fois par semaine, en fin d’après-midi, à 19h30. Elle a 40ans, c’est une petite brune aux yeux bleus, une Piémontaise un peu forte, rieuse, puissante, légère. Elle connaît les corps, elle a du génie. Des pieds à la nuque, recto, verso, elle s’approprie tout, pénètre tout, tout de suite. Je m’offre à elle, je ne lui déplais pas, au bout de la troisième séance elle m’embrasse et se plante sur moi, et voilà. C’est un peu cher, mais j’ai pris la précaution d’augmenter son prix. Elle est très experte, un vrai médium, c’est le massage complet ni vu ni connu, rien ne s’est passé, fougue et délicatesse. Elle se fait plaisir, et on parle très peu, c’est mieux.

Plus loin... le narrateur fantasme et recycle un de ses thèmes chers : la Trinité.
(L’impression de déjà lu n’est malheureusement pas isolée dans le livre. L’emballage est nouveau, certes, mais l’effet de surprise est émoussé, la magie des premières fois aussi.) :

Elle connaît mon corps mieux que moi, Ada, pieds, jambes, cuisses, sexe, bras, mains, colonne vertébrale, nuque. Elle est contente de m’arracher un spasme, et elle continue, en plus profond, dans mon demi-sommeil. Elle m’embrasse par petites touches un peu partout, pointes des seins, doigts, fesses, paupières, oreilles. Je suis devenu son bébé, qui subit avec joie la séduction précoce de sa peau satinée. Elle a déjà deux filles, mais la voici mère d’un homme sans doute encombrant, mais ramené à une poupée d’enfance. J’ai dix ans, cinq ans, un an, six mois, un mois, trois jours, je retraverse ma vie grâce à elle, squelette et rivière enrobée de temps. On forme une très belle Pietà dans le crépuscule. Je suis mort, elle est ma mère restée jeune comme à ma naissance, elle me porte surses genoux. Mais elle est en même temps ma fille puisque je suis son père qui est aussi son fils. Elle me tourne, me retourne, me parcourt en volutes, insiste, trouve des nœuds à dénouer, des résistances à éparpiller, un fluide à faire circuler : peinture, sculpture, musique. Elle prend son plaisir dans la dilution du mien, et, là, elle devient stupéfiante de beauté. Elle m’embrasse vite et à fond, on se quitte.

Le narrateur du « suffrage à vue » n’est plus. Recours aux professionnelles aux extras tarifés.

Et la magie continue, là-bas, en passant par les mains d’Ada couvrant la planète, bras, jambes, rivières, dos, montagnes, nuque, vallée, poitrine, plateau, omoplates, plaines. Elle masse des masses d’informations, elle s’arrête là, sur l’épaule droite, elle a une résistance à détruire. Maintenant, depuis le coccyx, petit roulement de baguettes. Elle m’a recouvert d’une serviette de bain bleue, elle feint la surprise en trouvant mon sexe, m’embrasse, mange carrément mes seins, sent que je vais venir, s’arrête, art de l’interruption, torture, calcul. Elle sourit, elle ne me voit plus, elle brille. Elle propose ses seins, enlève son jean, se laisse caresser, mouille, soupire, ne tient pas à savoir si j’ai joui, sauf Kleenex rapide, pas de mots, sensation pure, buisson enfantin, au revoir dérobé chinois, à une autre fois.

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ADA. Sollers pensait-il à Ada Lovelace (1815-1852), fille de Lord Byron et mathématicienne anglaise à la vie tumultueuse lorsqu’il choisit le prénom Ada ?
Le Palais de Tokyo lui rendait hommage en 2013 avec un robot puissant et hypnotique se transformant en sculpture chorégraphique activée par une série de concerts, bien que l’on imagine difficilement Ph. Sollers sensible à ce genre d’art contemporain, lui qui est déjà réfractaire au Centre d’Art contemporain de la Pointe de la Dogana, créé à Venise par François Pinault ( faute d’avoir été accueilli dans l’Île Seguin, à Paris).

Le Vieux

Ce que je revois là, maintenant, c’est La Riviera, ce petit restaurant avec terrasse, sur les quais de Venise, du côté de la gare maritime.
[...]
Le vieux l’appelle, j’entends « Lotta », mais c’est « Loretta ». Bon dieu, Notre-Dame-de-Lorette à Venise ! C’est le roman, que voulez-vous, c’est comme ça.
[...]
Il n’a pas tenu longtemps ici, le Chinois, un vieux de la vieille, italien, a repris sa place. Et me voilà de nouveau « professore » à La Riviera. J’ai loué un petit appartement tout près, bien caché dans le quartier populaire.
[...]
J’entends le vieux crier « Lo ! », et elle se retourne. Trois secondes de grâce jeune et sans âge, elle semble flotter sur une prairie. Ada, quand on se retrouve, me voit nu comme personne ne m’a jamais vu nu, il n’y a d’ailleurs pas de quoi se vanter avec ce corps qui pèse et qui s’use. Mais, sous ses mains, il refleurit, et, à un moment précis, vibration interne, elle me cueille. Pas besoin de mots pour cela, ses doigts parlent une langue spéciale, transmise, on ne sait comment, à travers le temps. On est en Italie, à Venise, à Pompéi, en Égypte ou dans le Caucase. Dire que ma colonne vertébrale parlait cette langue, et que je ne le savais pas.

Délicat néant, je t’aime

La mort et la tentation du suicide, un thème récurrent en arrière-plan chez Sollers

Après tout, pourquoi ne pas disparaître ici, tranquillement, dans l’ombre ? J’ai ce qu’il faut comme produit, crise cardiaque, petite buée dans les médias, et basta. Plus d’informations désinformantes, plus de bavardages, plus de mécanique des gestes. Supposons que le type se rate : il a juste le temps de lire ce qu’on dit de lui, et il se redétruit aussi sec.Digital, doigté, petite vie archivée et numérisée. Délicat néant, je t’aime.

Plus loin, cette clé de mort... - CLE est le titre du chapitre.

Tous les noms de l’Histoire ont un rapport intime, difficile à entendre, mais on y arrive. Le français est fait pour ça, il traduit tout, c’est son secret, il s’impose. Me voici soudain à Versailles, dans les escaliers, les couloirs. On meurt beaucoup par ici, à travers les fêtes, les messes, les complots, le poison qui rôde. On accouche, on meurt, on accouche, on meurt. On est sans cesse entre le rire et le glas. Ce sermon est magnifique, cette aventurière très belle, cette princesse absurde, ce courtisan ridicule. Aucune importance, la nave va. J’ai ma clé de mort, elle ouvre toutes les portes. De là aux petits quartiers populaires, il n’y a qu’un pas. Loretta court pour attraper son vaporetto, Ada, avant de partir, vient de m’embrasser avec douceur. Je me réveille vers 18h30, et ce sont les éboueurs dans la rue, ou, sur le boulevard, les pompiers, le SAMU, les flics, ou des manifestations hurlantes. Quel silence, en revanche, près de la gare maritime ! Les platanes, le soir, sont de plus en plus beaux, et voici, là-bas comme ici, des roses.

Iconoclaste

Ada, mon ardeur, vient le lundi et le vendredi. Elle apporte ses huiles et ses crèmes. Je ne sais pas si elle a gardé un vague souvenir de son éducation religieuse, mais enfin elle me ressuscite, elle m’oint. Je comprends mieux, grâce à elle, la crise de jalousie de Judas, le trésorier de la secte, voyant son gourou chéri dépensant un argent déraisonnable avec une ex-prostituée qui lui verse un flacon de parfum très cher sur la tête. De toute évidence, le gourou jouit. Judas est de gauche : il pense qu’on aurait pu donner cet argent aux pauvres (c’est du moins ce qu’il dit, alors qu’en réalité il est déjà furieux de la préférence physique marquée du gourou pour le beau Jean, un homme ça pourrait aller, mais une femme, le gourou exagère).

Médiumnique

Il y a une magie médiumnique de Venise. On la voit sans la voir, on l’entend sans l’entendre, elle disparaît parfois pendant des semaines ou des mois, et soudain, dans une clarté imprévue, elle est là. On la respire, elle fait signe, elle fait flamber les toits et les mâts, l’espérance pour rien recommence. Cette fois la déesse a pour nom Riviera, Ada, Loretta. Elle est très vaudou, la déesse, mais sans crise. Elle prend possession, en douce, des lieux et des personnages. Les yeux brillent, les gestes sont suspendus, quelque chose d’autre imprègne l’air, le rassure. C’est une étoile filante en plein jour.

LE DUC

Je l’ouvre un instant le soir, à La Riviera, le duc, en mangeant ma friture de poissons sous le soleil rouge. Comme le temps a changé sur la vieille Terre ! Comme le 19e et le 20e siècle semblent loin ! Ce diable du 18e écrit en secret, personne ne se doute de son action noire. Il n’a rien à imaginer, toute la comédie se déroule sous ses yeux, chaque mot, chaque geste, chaque silence compte. Dieu est mort, mais, depuis cet angle vide, son secrétaire observe tout à la loupe, mariages, naissances, bâtardises, fortunes, vols, usurpations, trafics, agonies, ruines. Rien ne lui échappe, et ça va vite. Cet homme est un tourbillon dans un tourbillon.

C’est un plaisir étrange de le lire ici, au crépuscule, en pleine mondialisation numérique, tout en regardant passer les bateaux. Un monde disparaît, un autre surgit, un bébé crie, un vieillard expire. Versailles est devenu, comme Venise, une navette spatio-temporelle[...]

Il faut bien que Dieu se fasse Diable pour reconnaître le Diable. Voici un possédé, vous venez de le rencontrer dans les couloirs de n’importe quelle entreprise : « Il sent le faux en tout et partout à pleine bouche. » Un dirigeant politique ? « Il ne pense qu’à tout subjuguer, à tout confondre, à faire que tout soit peuple. » L’état général ? Voici : « Tout passe, tout s’avilit, tout se détruit, tout devient chaos... Tout est en pillage et en indécence... Prostitutions, mélange, confusion, règne des gens de rien, pillage et insolence des financiers, avilissement de tout ordre, aversion et crainte de tout mérite, vils champignons dominant dans les premières places, dont tout l’intérêt est de tout décomposer et de tout détruire... De cette façon, ceux qui n’étaient rien sont enfin devenus tout, jusqu’à dépouiller leur origine essentielle qui leur faisait honte, et, comme les bassins de la balance, ceux qui étaient tout, et d’origine et d’essence, sont tombés au néant. » (Un gros rien désabusé, le narrateur !)

Puis un chapitre intitulé DOSE . Sexe, drogue au programme avait-il laissé entendre dans ses préconfidences sur son livre. Cette deuxième promesse de son programme est bien là :

Ce week-end va rester mémorable. J’ai pris, le samedi matin, une dose trop forte, et je me suis vite retrouvé en état de désagrégation violente. Là, le corps ne sait plus où il est, il a juste une perception de lit et de chambre, mais le lit flotte, la chambre est ouverte à tous les vents, elle devient, comme le cerveau bousculé, sans limites. Drôle de truc, d’avoir un cerveau cosmique, et de ne plus savoir qui l’on est. Vous êtes en pleine hémorragie de mémoire, comme un mourant dans sa vision panoramique des moindres détails de son existence, mais aussi au-delà, flot des générations, bloc d’humanité animale, prolifération d’atomes, collisions de particules dont vous n’avez pas la moindre représentation. Les « coups de mémoire », eux, se présentent comme des sphères autonomes, planètes délirantes fonçant vers l’avalement des trous noirs. Vous êtes un trou noir dans un univers à cordes. Oui, à cordes,comme des milliards de violons jouant chacun une partition différente. La souffrance est énorme, vous respirez quand même (mais rien ne le prouve) dans une sorte de coma lucide. Au bout de deux ou trois heures, vous retrouvez un bras, une main, puis une jambe, et, selon toute probabilité, un visage.

La « descente » est problématique, puisque le temps a changé de nature. Tous les expérimentateurs en témoignent, chacun avec ses mots, ses visions, ses douleurs. Tantôt ce temps est visqueux, collant, paralysant, interminable, tantôt (et ça va mieux) intensément nombreux et poudreux. Jamais je n’aurais cru pouvoir contempler Venise réduite en légers cristaux, en grains effervescents, en bulles. Ce paquebot, avec tous ses passagers, est une cellule minuscule, cette église une miette, ce quai monte tout droit vers le ciel. Je regarde ma main, et elle me plaît bien. On dira ce qu’on veut : l’être humain est très sympathique. Voyez cette main : elle pourra se mettre à écrire quand les syllabes cesseront de tourner et de siffler comme des électrons ou des billes. Pour l’instant, je n’entends rien, sauf mon cœur qui bat (beaucoup trop vite), malgré le bruit qui doit exister sur le large canal. Enfin, je peux lire les lettres bleues et blanches sur la toile d’entrée,RIVIERA, qui vivra verra. C’est bien là où je suis, quatre heures de tremblement, et il est juste 4h de l’après-midi. La montre est une invention de génie.

[...]

Perdre son centre de gravité pendant quelques heures est une chose, le retrouver en est une autre, problème que les cosmonautes, je suppose, doivent avoir l’habitude d’éprouver. Vous prenez la substance trouvée sur place (elle arrive facilement par bateau), vous voyagez au bout du fini, vous rentrez dans vos limites après avoir volé dans le temps et l’espace. Dans le cas que je viens d’évoquer (surdose), c’est avec soulagement, sinon l’aspect comique l’emporte. Il vaut mieux dissimuler les fous rires insensés qui vous tombent dessus à la moindre occasion. Le rire de l’univers, comme dit l’autre, oui, vous savez ce que ça veut dire. L’univers, ou le multivers, infiniment grand ou petit, se rit de vous, de vos prétentions, de votre idiotie. Ilest mort de rire, l’univers, en considérant votre dimension d’insecte.

Pas vu, pas pris, pas perçu, pas compris. Comme le monde est fou, il faut bien s’inventer une contre-folie efficace, et devenir ainsi un contre-fou aussi déterminé que possible.

[...]

Les Françaises pensent que le monde a un sens, les Italiennes, non. Leur prostitution est plus dégagée, gaie, alors que celle de la Française est sérieuse, dure, appliquée. Une Française expédie des organes, une Italienne s’expédie elle-même quand ça lui plaît. L’Italienne ne revendique aucune authenticité, quand la Française exige le respect. Il arrive, d’ailleurs, que la Française soit estimable, mais l’Italienne est toujours passionnée. La Française fait sans cesse de la prose, l’autre est le plus souvent en train de chanter.

Loretta m’amuse. Je sens bien qu’elle fait monter ses prix dans la région « homme », en se servant de moi, habilement, comme appât. Curieux « professore », il doit se sentir bien seul. Il est sans doute veuf ou divorcé, il n’est pas impossible qu’il ait envie de se remarier. Non, non, il n’est pas gay, il y a des regards qui ne trompent pas, des petits signes, des baisers envoyés de la main, j’envie sa masseuse. Pas d’avances ambiguës, de la retenue. Il a son charme, l’âge ne fait rien à l’affaire. Mon grand-père l’aime bien, mes copines le trouvent plutôt séduisant. Elles me demandent s’il va m’inviter un jour à Paris. Pas encore.

[...]

Ada, elle, n’a pas ces problèmes. Elle semble indifférente à toute préoccupation sociale, elle vient, pas de questions, elle s’occupe du corps de son étrange client, elle le connaît sur le bout des doigts, elle en a fait le tour, et encore le tour, mais l’étonnant, avec elle, c’est le côté toujours nouveau de la sensation, son goût d’éternel retour. Il y a un corps dans le corps qui a sans cesse des choses à vous dire et à vous redire. On ne se lasse pas de cette musique, et, ici, il faut une partenaire pour savoir qui on est vraiment. Faire l’amour à l’ancienne devient lourd, la masseuse, et son huile, vous fait venir de plus loin, de là où vous étiez sourd.

La dose que j’ai prise ce matin est la bonne. Le paysage gagne en profondeur, les couleurs en fraîcheur, les fleurs en attraction pour les papillons blancs ou jaunes. C’est une belle journée, quoi, c’est-à-dire du temps suspendu et multiplié. Un jour, heure par heure, en compose dix, une nuit, avec un sommeil spécial, en réalise vingt. Dix jours, un mois, un mois une année, et ainsi de suite, lenteur à grande vitesse. Je vois déjà, en accéléré, la vieille Loretta devenue grand-mère, le squelette déjà ambulant du vieux patron de La Riviera, la même mouette posée sur un piquet depuis quatre ou cinq siècles, la marée bleu-vert impassible, un nuage noir millénaire, ce chat jaune qui a toujours été là. Il n’y a qu’Ada qui ne change pas. Voilà, elle me masse maintenant le visage, le crâne, bien à fond, jusqu’à l’os, pointe d’épingle ou résonance magnétique. Je sors, dans l’air frais du quai, avec ma tête de mort toute neuve. Incinération un jour ? Non, non, pas question de brûler mon crâne. Gardez-le précieusement, et exposez-le, une fois par an, à la Bibliothèque nationale, en même temps qu’une centaine de mes manuscrits.
[...]

Il est temps de s’occuper du seul art qui, désormais, s’impose : celui de la contre-folie.

Suit, un MANUEL DE CONTRE-FOLIE à découvrir dans le livre

Où le "roman" se fait essai à la manière sollersienne - le vrai sujet du livre en fait - l’habillage romanesque n’en étant que le prétexte, l’appât.

Où le narrateur, s’abritant derrière Saint-Simon et d’autres, développe un plaidoyer que l’auteur ne désavouerait pas... une charge féroce sur notre temps présent.


Le narrateur poursuit sa charge sur la folie humaine avec un chapitre intitulé :
L’USINE DES CADAVRES. Le Sollers léger devient plus grave en constatant :

« ...la commercialisation des tissus corporels humains, implants dentaires, crèmes antirides, greffes osseuses, implants mammaires ou péniens.
L’être humain est une marchandise, et tous ses organes sont transformables en dollars. »

L’OBSESSION SEXUELLE

« L’information circule à flots et s’autodétruit, elle n’est jamais pensée, mais sans cesse recouverte par le verbiage des commentaires « politiques ». Une nouvelle de rien du tout, ou un fait divers, peut comporter plus de pensée possible que dix volumes de sociologues professionnels. Veillez, écoutez attentivement l’indifférence générale. Après l’Usine des cadavres, voici celle de l’Obsession sexuelle. Elle a ses nouvelles techniques. Voyons ça. »

A lire dans le livre

Après le lourd, le léger - comme pour faire passer la pilule - retour à Ada et Loretta, massage avec Ada, mariage de Loretta. Sollers est un manipulateur :

Ce samedi matin, dans mon petit appartement de Venise, à côté de La Riviera, j’ai rendez-vous avec Ada pour un vrai massage. J’aime l’attendre en regardant par la fenêtre, c’est le meilleur moment, en me demandant si elle apparaîtra, au coin de la ruelle, en pantalons ou en jupe. Pantalons, ça veut dire nous n’irons pas plus loin, jupe : oui, je suis nue dessous, vous pourrez me caresser sans problème. Le toucher long et profond est la forme supérieure de l’amour. Rien à voir avec la masturbation, la fellation, la pénétration fatigante, la sodomie rapide, le « fast-food » ou la « boucherie ». Question de temps repris au sommeil, et même à la mort.

PHILOSOPHES

Puis, l’essayste, après un détour pour parler de l’ART reprend la main pour charger les PHILOSOPHES :

Pour vous amuser, vous évoquez une série de fous surprenants : les philosophes. De même qu’elles ont été, autrefois, plus ou moins amoureuse des curés, les femmes aiment bien ces nouveaux surveillants, qui incarnent, pour elles, un peu de stabilité et de retenue en ce monde. Même s’ils sont gays, ils sont nimbés d’un mystère qui ne peut être que le leur. Il n’est pas impossible que Loretta ou Ada, en m’entendant appeler « professore » par le vieux, imaginent que je suis philosophe, beaucoup plus crédible que le curé du coin ou le pape, et, d’une certaine façon, elles n’ont pas tort. Je ne peins pas, je ne joue pas de piano, je lis décidément beaucoup, donc je pense. Et à quoi peut penser un philosophe, sinon au mystère féminin ?

J’ai connu, et parfois bien connu, le clergé des philosophes de mon époque. Ils ont tous eu tendance à m’adopter comme leur disciple préféré, très décevant, en définitive, puisque toujours prêt à s’embarquer dans des histoires de femmes compliquées. Ils en ont, eux aussi, des femmes, mais c’est là que leur folie apparaît. Leurs épouses sont ternes, leurs maîtresses plutôt cinglées, ils ont l’air de somnambules entourés de dévotes. J’en ai vu plusieurs collectionner des étudiantes qui n’en demandaient pas tant, d’autres affoler des ambitieuses littéraires, d’autres encore devenir le divan de leurs patientes solidement propriétaires de leur fauteuil. Le philosophe français, aussi loin de ses glorieux prédécesseurs que la Terre du Soleil, a été le plus souvent déguisé en Allemand, comme s’il était obligé de se traduire lui-même de cette langue. Mais, soudain, le charabia compliqué n’a plus impressionné les couvents. Le philosophe s’est donc mis à faire tout simplement la morale, et à ranimer les bons sentiments. Du succès, oui, mais, de plus en plus, provincial.

Pas de mauvaises pensées, surtout, elles feraient fuir le rêve, l’idéal, l’ineffable, les ouailles, les directeurs ou les directrices de magazines, les journalistes rassises, la nervure d’une société en crise qui a besoin d’être rassurée. Une seule exception est tolérée, parmi « les penseurs qui comptent » : le prêcheur d’apocalypse. Sinon, le philosophe d’élevage est prié de réciter le vrai sans danger.

L’Université, ou ce qu’il en reste, continue, vaille que vaille, à remplir les mangeoires simplifiées, les râteliers exsangues. Un philosophe correct aura droit à des portraits flatteurs, il pourra écrire dans les journaux, passer à la radio et à la télé de façon didactique, mesurée, patiente. Il donnera son avis sur tout, et, pourvu qu’il ait un certain charme (le minois compte beaucoup), il sera régulièrement employé. Il juge sévèrement les incivilités et les absurdités de notre époque, il descend directement du ciel des idées. Inutile de dire qu’il réhabilite l’amour, la fidélité, l’humanisme sous toutes ses formes. Il n’est pas de laideur, en art, dont il ne puisse justifier l’originalité et l’authenticité. Il est en service commandé.

Cette folie, douce et féroce, fonctionne 24 heures sur 24, par éditorialistes interposés et rémunérés. Ce flux continu vous submerge, l’homme a des droits, on devrait même dire des droits d’auteur. La Troisième République, en France, n’a jamais cessé d’être. Il y a eu des catastrophes, certes, mais elles sont réparées. La France profonde vous interpelle : sachez lui convenir, ou dégagez. Ce n’est pas pour rien qu’on l’a appelée « la République des professeurs ». Il n’y a plus de professeurs dignes de ce nom, plus d’instituteurs ni d’institutrices, mais le pli est resté. Mes anciens amis philosophes seraient ahuris de m’entendre nommer « professore » par une belle Italienne récemment mariée.

TECHNO

La Techno, c’est aussi la montée en puissance nocturne de la MDMA, ancienne Ecstasy recyclée, dont le nom de code est maintenant « Molly ». La cocaïne est en baisse, les jeunes ringards la trouvent « ringarde », ils prennent leur comprimé ou leur poudre, c’est la drogue la plus « hype », du moins c’est ce qu’ils croient, les pauvres, alors que ce produit a une conséquence majeure et encouragée en sous-main : il les rend sociaux.

Un type ou une fille, ayant avalé sa dose en plein vacarme, devient une caricature de médium, pire que les professionnels charlatans du 19e siècle. Écoutez l’un d’eux : « C’est vraiment la connexion, l’amour. C’est comme marcher sur un petit nuage. T’es heureux, t’as envie de faire connaissance avec tout le monde. » Un autre : « C’est comme si ton corps devenait un musée que tu te mets à contempler. Tu te découvres de l’intérieur. T’as l’hormone du bonheur sécrétée à la puissance mille, donc, forcément, t’as envie de rencontrer des gens. Le contact de la peau, c’est énorme aussi. Ça te donne envie de faire des massages aux gens. S’embrasser, c’est dément sous MD. Regarder un bébé, ça doit être pas mal aussi. »

Vous avez remarqué l’arrivée des mots « musée », « gens », « massage », « bébé ». Touchante jeunesse normalisée, à tout asservie ! « Quand je suis sous MD, confie un autre, j’ai beaucoup d’affection pour mon prochain. » D’où le besoin immédiat de « contacts ». Le massage est un brassage, il ne saurait être singulier ni spécial. Le massage est ici un médium de masse démocratique(le contraire d’Ada). Ces jeunes gens ont de drôles d’images policières : « Tes yeux deviennent des gyrophares, tu es totalement désinhibé, toutes les barrières s’effacent.[[Cette citation est extraite des Inrocks (note pileface) , » Une croûte d’art contemporain, par exemple, est aussi belle qu’un chef-d’œuvre de l’art classique.

Supposons que je sois ministre de la Culture : je distribue, pour pas cher, l’« hormone du bonheur », tout en disant le contraire. Que cent mille adolescents s’épanouissent ! Qu’ils aiment leurs prochains comme eux-mêmes ! Qu’ils se vivent comme un musée rempli de bébés ! Techno !

Procréation Médicalement Assistée, Gestation Pour Autrui, MDMA : fabrication des corps dans une gay attitude, avec, au bout du rouleau, le prochain débat interminable sur la fin de vie, les soins palliatifs, l’euthanasie, le droit de mourir dans la dignité, le suicide assisté, l’exemple magnifique de la Suisse. La mort comme potion magique, rite socratique, avec écoute enregistrée des dialogues de Platon. La PMA devient ainsi la Parfaite Mort Assistée, et la GPA la Gestation Posthume Assurée.

Je ne donne pas ici la formule de ma dose correcte de contre-folie. Elle agit pour moi, c’est tout. Elle vient de loin par bateau, et Venise est l’endroit idéal et insoupçonnable pour ce genre de trafic discret. Si un marin tombe, un autre prendra vite sa place, transaction rapide dans l’église San Trovaso. Qui irait suspecter ces deux croyants qui assistent, recueillis, à une messe du matin ? Enveloppes dans des missels, « ad majorem dei gloriam,qui laetificat juventutem meam ».

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Le rio et l’église de San Trovaso, dans le sestier du Dorsoduro à Venise.

Les effets sont fulgurants, mais il faut un profond silence. Émulsion de l’espace, convulsion du temps, force des couleurs, netteté des sons, délire surplombé, saveurs et odeurs multipliées, toucher de soie, aucune envie de contact humain. Du samedi au dimanche en fin d’après-midi, action continue : les gestes viennent d’eux-mêmes sur fond d’abîme, je titube parfois, à l’aveugle, dans l’appartement. Et puis, c’est la détente, la montée de lucidité, le nettoyage mental, le déploiement d’un nouveau corps aérien. Trop faible dose : abrutissement. Trop forte : tempête. Correcte : vol mesuré de la marche, un peu au-dessus du sol ou carrément sur les toits, ivresse de l’eau en bateau. Si on écrit, le papier respire. La Nature étant devenue peinture, elle nie toutes les images, et se met à dessiner pour se dévoiler.

Je suis le Médium et le double de quelqu’un qui dure. Attention, on n’est pas au cinéma, je ne suis pas sa « doublure ». Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il sera quand j’aurai disparu. Mais la question ne se pose pas : quoi qu’il arrive, il sera comme il est, le même. En moi, comme moi, plus que moi.

Ce livre du Médium Sollers ne serait pas complet sans un chapitre CHINOIS, actualisé, avec toujours Saint-Simon en contre-point, à découvrir dans le livre. Puis un détour avec LE DUC DE DUCASSE, avant une dose de POISON ou Sollers crache son venin :


La folie est un poison que vous avalez à toute heure. Pour le combattre, il faut l’identifier, se couler en lui, s’immerger dans toutes ses ruses, ses sinuosités, ses charmes, ses séductions, ses morsures. Surtout ne jamais être contre. Du poison ? Encore ! De la bêtise, de l’ignorance, de l’entêtement, de la calomnie, du mauvais goût ? Encore ! Encore ! Pas de contre-poison efficace sans overdose de poison. C’est la nouvelle alchimie.

ONDES COURTES

Puis sur ONDES COURTES , on peut entendre :


Il est 5 heures du matin, et j’écoute Radio-Shanghai, à Venise, sur ondes ultracourtes. L’émission, en français, est hyperclassique, et s’appelle Médium. Il est question du professionnel taoïste.

Les messages sont parfois obscurs :

« Un poisson, capable d’avaler une barque, échoue sur la terre et devient la proie des fourmis. »

Je passe sur les formules très connues comme « La Voie fait tout sans rien faire », ou « Il a pour principe le non-savoir et pour joyau le comment-faire »... Toujours ce « joyau » qui scintille dans la septième étoile de la Grande Ourse, pivot autour duquel tournent toutes les constellations.

Quelle n’a pas été ma surprise d’entendre, un jour, sur Médium, cette formule de Pascal :

« Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel. »

Cette formule, à apprendre par cœur, vous donne, en effet, la vive sensation du mouvement perpétuel. C’est un secret, c’est un point, un point dans un secret, un secret dans un point.

Tous les mois, Médium diffuse aussi des poèmes classiques. Ils sont très beaux :

« Aboiements des chiens noyés dans le bruit de l’eau,

Fleurs de pêchers foncées par la rosée qui les couvre. »
Ou bien :

« Couleur de l’herbe sous la nouvelle pluie,

Musique des pins dans la fenêtre des soirs. »

Ou encore :

« La barque avance, la ville entre dans les arbres,

La rive est si éloignée que la ville flotte sur l’eau. »

Venise est une ville qui flotte sur l’eau.

Et encore une petite dose de Loretta, Ada... et Saint-Simon

Loretta, Ada, Lydia, petit opéra sensible. J’aime leurs chemisiers, leurs blouses, leurs jupes, leurs pantalons, leurs peignes d’écaille dans les cheveux, leurs rires, leurs voix. L’italien se module tout seul. Je les écoute au plus près, leur bourdonnement léger me repose. Je recharge mon français grâce à elles, je l’assouplis, je le multiplie. Que serais-je sans l’italien ? Un demi-sourd, comme la plupart des écrivains. J’ai su très bien l’espagnol, l’italien a pris sa place. Après tout, Louis XIV parlait l’espagnol, et Saint-Simon a été en mission en Espagne. Je peux me raconter, pour rire, que je suis, à Venise, un ambassadeur secret en exil.

Louis XIV, on s’en souvient, a brutalement chassé les comédiens-italiens, après la représentation, au théâtre, de La Fausse Prude, où chacun a reconnu une attaque contre Mme de Maintenon, de plus en plus conseillère en dévotion après son mariage secret avec le roi. Les comédiens-italiens sont revenus avec le Régent, en 1716. Ne jamais oublier que Mmed e Maintenon a eu une éducation calviniste, avant de se convertir (trop) au catholicisme.

Qu’est-ce que les Français ont pu embêter les papes avec leurs histoires religieuses, protestantisme, jansénisme, quiétisme ! Comme ils se sont trompés en musique ! On leur pardonne tout grâce à Saint-Simon, le rire noir, le rire clair, la grande gaieté de la mort, l’intelligence. Picasso disait que l’intelligence éclatait dans chaque coup de pinceau de Manet. Elle éclate dans chaque phrase de Saint-Simon, c’est la fête.

MAGIE

La magie a ses lois : il a suffi qu’Ada insiste en m’embrassant, tout en me glissant « je t’aime » à l’oreille, pour que je tombe amoureux d’elle. Soyons précis : le vif appétit, déjà ancien, se transforme en passion. Ça m’arrive rarement, je n’aurais pas cru que cela se reproduirait dans ma vie physique. La passion est là, et voilà. C’est un coup de vent qu’on n’attendait pas, une rafale qui laisse tout en l’état, rien ne va changer, la relation va rester ce qu’elle est, tarifée, mais brusquement gratuite. Le supplément n’est pas mesurable. Je suis très surpris, elle aussi.

La beauté d’une femme désirée augmente, celle d’une femme non seulement désirée mais aimée rejaillit partout comme une apparition d’au-delà. Les petits signes de tendresse accompagnent le phénomène, une lumière nouvelle passe dans les yeux, les lèvres, les doigts. Ada pose des baisers légers sur mon front, mes mains, mesoreilles. Elle s’attarde sur mes pieds, mes épaules, mon cou. Je viens de mourir, elle m’aime encore. Malheureux celui qui ne s’est pas fait aimer comme un mort.

LA FIN

Loretta est enfin enceinte, elle est radieuse, elle plane, elle sourit. Ada multiplie les gentillesses avec moi, mais attention, pas de psychologie : massages et magie. La grâce innée de Lydia m’encourage. Quant au Vieux, il a compris qu’il n’avait plus qu’à mourir. Il est tombé malade, et ça a été vite fini. Je réentends sa voix : « C’est la vie. »

J’assiste à son enterrement, à San Trovaso, et à son amarrage sur la barque noire et fleurie des morts. Dans le bref sermon du curé, fatigué, il m’a semblé entendre une autre formule de Ducasse : « Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. » Et aussi : « Les phénomènes passent, je cherche les lois. »

L’enfant de Loretta, un garçon, sera baptisé, dans trois mois, à San Trovaso. Je serai là, bien sûr, avec mon paquet de dragées, et les meilleures intentions du monde. Une fois encore, pendant la cérémonie, je croirai entendre Ducasse :

« Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. »

Le choix du prénom de ce nouvel habitant de la planète était prévisible. Ce sera le même que celui du Vieux : Luigi, Louis.


Philippe Sollers

Venise, 30 septembre 126.

© Éditions Gallimard, 2014.

Le livre sur amazon.fr


Au final

Au final, le livre m’apparaît beaucoup moins léger qu’il ne m’avait semblé de prime abord.
Même grave ! Grave et léger pour ne pas être pesant. Avec des accents d’outre-tombe, d’arrière-plan de la mort avec le personnage du « vieux » auquel on ne prête guère attention. Juste quelques touches de plume au début : le taulier de La Riviera, l’employeur de Loretta, mais qui prend tout son sens à la fin avec l’évocation de son enterrement selon le rituel vénitien, et que s’impose l’identification du narrateur/auteur avec le vieux.

« J’assiste à son enterrement, à San Trovaso, et à son amarrage sur la barque noire et fleurie des morts. Dans le bref sermon du curé, fatigué, il m’a semblé entendre une autre formule de Ducasse : « Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. »

Sobre évocation où la petite musique sollersienne qui semblait absente au début, a de nouveau résonné pour moi - comme les cloches de Venise - quand le narrateur /auteur est rattrapé par son humanité mortelle, et que déjà plane son âme au-dessus de son corps, à côté de celle de Saint-Simon, Ducasse et des femmes qu’il a aimées, Loretta et Ada n’en étant que les images pâlies par le temps. Mais demeure à jamais, le souvenir indélébile empreint de nostalgie avec cette autre formule de Ducasse en finale : « Les phénomènes passent, je cherche les lois. »

Consulter "La ronde des critiques"


[1Le restaurant fréquenté par le narrateur (note pileface)

[2Le Centre d’Art contemporain - propriété du milliardaire français François Pinault - sur lequel l’auteur fait une fixation depuis sa création. A tort, tout n’est pas à jeter, loin de là. (note pileface)
PLUS sur La pointe de la Douane de mer, ici : http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1022
et www.pileface.com/sollers/spip.php ?article1019

[3Ph. Sollers, Le Lys d’or

[4La tante bien aimée de l’auteur, source de ses émois sexuels précoces (note pileface)

[5le narrateur est à Venise (note pileface)

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2 Messages

  • V.K. | 3 janvier 2014 - 12:47 1

    Ajout de liens dans le texte et iconographie enrichie.


  • D. Brouttelande | 2 janvier 2014 - 18:25 2

    Médium en main. Mon volume s’ouvre sur ses dernières pages, et précisément la 161, sur cette séquence intitulée "Médium", avant dernière du roman daté une nouvelle fois du 30 septembre..
    Pour un nouvelle convocation de Lautréamont dont la mort nous est ici annoncée en date du 24.. septembre 1870.
    Quand un écrivain naît le même mois qu’un autre écrivain, par delà les décennies, voire les siècles, il a tendance à ne pas l’oublier, à vie. Aussi Ph Sollers, né un 28 novembre, sait-il parfaitement que le jeune Ducasse est mort le 24 novembre, et non pas deux mois plus tôt. Alors pourquoi cette erreur de mois ?
    Erreur de l’écrivain ? Pas sérieux. Étourderie de correcteur ? On n’y croit pas. Volonté de l’écrivain ? Plus sérieux. Ce mois de septembre 1870 n’est pas là par hasard... 14 juillet, publication des Poésies II, et 2 et 4 septembre fin d’Empire, début d’une République. Ph Sollers fait donc mourir Ducasse dans cette contraction du Temps, cet affolement des événements. Et quelques jour seulement avant le 30 septembre...
    Un jour, quelqu’un réussira peut-être à faire naître Ph Sollers un 28... septembre.


    • Volonté de l’écrivain ou erreur de correction ? C’est indécidable. En tout cas, Ducasse est bien mort le 24 novembre 1870 dans sa chambre du 7, rue du faubourg Montmartre alors que Paris est assiégé par les Prussiens. Jean-Jacques Lefrère écrit dans son Isidore Ducasse (Fayard) : « Sa mort fut déclarée à la mairie du 9ème arrondissement par le logeur Dupuis et par le garçon d’étage, Antoine Milleret. Tout ce que l’on sait des circonstances de la fin de Ducasse tient dans cet acte de décès : »

      DUCASSE 2028

      Du Jeudi vingt quatre novembre mil huit cent soixante dix. Deux heures de relevée. Acte de décès de Isidore Lucien DUCASSE, homme de lettres, agé de vingt quatre ans né à Montevideo (amérique méridionale), décédé ce matin à huit heures en son domicile rue du faubourg Montmartre n : 7 ; célibataire (sans autres renseignements.) : ledit acte dressé en présence de m.m. Jules François Dupuis, hôtelier, agé de cinquante un ans demeurant à Paris rue du faubourg Montmartre n : 7 ; et Antoine Milleret, garçon d’hôtel agé de trente an- demeurant même maison ; témoins qui ont signé avec nous Louis Gustave Nast adjoint au maire, après lecture faite, le Décès constaté suivant la loi.

      L’« absoute » fut prononcée le 25 novembre par l’abbé Sabattier, 2ème vicaire. Le registre de Notre-Dame de Lorette stipule :

      Le registre de l’église Notre-Dame de Lorette. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

      L’église Notre-Dame de Lorette deviendra, « sous la Commune, un club et une succursale de la préfecture » (Lefrère, ibid.).

      Il se joue beaucoup de choses en cette courte période de « contraction du Temps » ! Et, pour un autre poète, combien de fugues ! Rimbaud se rend à Paris le 29 août 1870. Il est arrêté à la gare du Nord pour n’avoir pas de titre de transport et « pour n’avoir pas un sou ». Le 5 septembre, il implore Georges Izambard de le faire libérer. Il se rend à Douai chez son professeur qui le ramène à Charleville. Le 5 octobre, Rimbaud est à Charleroi après « déchiré [s]es bottines/Aux cailloux des chemins ». Puis, c’est Bruxelles et, à nouveau, Douai. Le 2 novembre, il est de retour à Charleville et, toujours dans une lettre à Izambard, il a cette formule fameuse : « Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre... ». Le 25 novembre 1870, Rimbaud ne rêve que de Paris et publie, sous le pseudonyme de Jean Baudry, Le rêve de Bismark dans Le Progrès des Ardennes.

      On imagine ce qu’aurait pu être la rencontre entre Ducasse et Rimbaud (mais se seraient-ils reconnus ?) !