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Venise en guerre contre les croisières ?

D 20 février 2012     A par Albert Gauvin - C 10 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Venise, juin 2011. Photo A.G. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Venise, juin 2011

[...] L’appartement est idéalement situé, au quatrième étage, calle longua San Barnaba, dans le quartier du Dorsoduro. La terrasse, à l’est, donne sur les toits ensoleillés qui mènent vers les Zattere. Sur ma gauche, les Frari (tombeau de Monteverdi, magnifique Titien), puis, toute proche, San Barnaba. Un peu plus loin je devine le campanile de la place San Marco (trop de monde, je n’irai pas). Puis c’est la basilique de la Salute et, au loin, San Giorgio. Plus près, à deux cent mètres à vol d’oiseau, l’église San Trovaso (avec, un peu cachée, la plus belle — la plus dionysiaque — Cène du Tintoret). Dans son prolongement, j’aperçois l’église des Gesuati (le 18 juin, à peine arrivé, c’est l’appel : l’église est ouverte, je rentre pour voir, c’est la messe de dix-huit heures trente, je reste — « tu avais l’air concentré », me dira M. peu après). Un peu plus sur la droite, c’est le clocher de San Sebastiano, l’église magnifiée par les fresques et les peintures de Véronèse et où le peintre a été inhumé. Une grosse masse qui se profile au-dessus des toits retient mon attention. Je me frotte les yeux. Une hallucination ? Non, c’est bien un paquebot qui remonte lentement le canal de la Giudecca vers la Gare maritime.

Je n’ai emmené que quelques livres de Marcelin Pleynet (L’amour vénitien, Notes sur le motif, Chronique vénitienne). Je lis dans Chronique vénitienne (Gallimard, p. 134) :

Le très monumental Costa Mediterranneo (douze étages — cent quarante-deux mètres de long) quitte Venise pour quelques visites dans les îles.

Est-ce un paquebot ? Il n’en a pas l’aspect. C’est une espèce de ville flottante qui, passant devant moi, efface progressivement l’île de la Giudecca et San Giorgio, pour l’instant d’après, en continuant sa route, les révéler à nouveau et les réinventer... en les laissant progressivement réapparaître.

En lui-même ce bâtiment n’a pas le moindre charme, à l’image de ce qu’il propose... Et pourtant ça marche miraculeusement... habité par la ville qu’il traverse, en flottant... Je ne sais trop comment... C’est là aussi à sa façon un miracle vénitien.

Costa Fortuna, Costa Favolosa, Voyager of the seas, Saga Ruby, Norwegian Jade, Costa Victoria, MSC Magnifica... Les gros paquebots qui descendent ou remontent la Giudecca sont innombrables (on parle de plus de trois cent par an). Que voit-on quand on est perché au dixième étage de ces immeubles flottants ? Sans doute tout Venise, ce gros poisson. Mais que voit-on de Venise ? Les touristes (heureusement) ne descendent pas tous à terre... Si l’on se trouve à une terrasse sur les Zattere ou à proximité de San Marco, ou encore à la pointe de la Dogana (qui a la forme de la proue d’un navire), inutile de le nier, le spectacle est fascinant. [...] Comme beaucoup, j’ai cédé à la fascination.

« Un miracle vénitien » ? Sans doute. Mais qui semble, aujourd’hui, susciter quelques inquiétudes et polémiques...

Le 23 janvier dernier, le journal Libération titrait : « Après le drame du Concordia, l’Unesco ne veut plus de gros paquebots à Venise » :

[...] L’Unesco a réclamé à l’Italie qu’elle mette un terme à l’entrée des énormes paquebots à l’intérieur de Venise, après le drame de l’île du Giglio, qui a fait 35 morts ou disparus et risque de déclencher une marée noire.

« Cette tragédie ne peut que confirmer la préoccupation, exprimée depuis quelque temps déjà, du risque que présentent ces grands navires de croisière pour les sites du patrimoine mondial, et tout particulièrement la lagune de Venise et le bassin Saint Marc, dont le patrimoine naturel et artistique est extrêmement sensible », a fait valoir Francesco Bandarin, directeur de la Culture à l’Unesco. [...] (liberation.fr).

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Le Costa Concordia

On se souvient que Godard a tourné Film socialisme sur le Costa Concordia... Ce qui m’a amené à rappeler, il y a un mois, ce que Joseph Conrad avait écrit en 1912 après le naufrage du Titanic :

Vous construisez un hôtel de quarante-cinq mille tonnes, fait de fines tôles d’acier, pour assurer la sécurité d’une clientèle, disons de quelques centaines de riches particuliers (car s’il ne s’était agi que d’immigrés, de telles exagérations de taille n’auraient jamais été commises) ; vous le décorez dans un style Pharaon ou Louis XV, et pour plaire à cette petite poignée d’idiots qui possèdent plus d’argent qu’ils n’en peuvent dépenser, vous lancez cette masse sur les eaux, sous les applaudissements de deux continents, avec deux mille personnes et à une vitesse de vingt et un noeuds — démonstration de cette foi aveugle dans la modernité de simples machines et d’ineptes matériaux. Puis le drame se produit. Tumulte général. La foi aveugle qu’on vouait aux machines et aux matériaux reçoit un coup fatal. (Je ne dirai rien de la crédulité avec laquelle furent avalées toutes le déclarations que les spécialistes, les techniciens et les bureaucrates se plurent à répandre, à des fins de gloire ou de profit.) Et l’on demeure là, stupéfait, blessé dans sa sensibilité la plus profonde. Mais compte tenu des circonstances, à quoi d’autre pouvait-on s’attendre ? [1]

Un siècle a passé. Certes, le drame du Costa Concordia n’a pas, cette fois-ci, fort heureusement, l’ampleur de la tragédie du Titanic. Mais personne ne peut douter sérieusement que, avec la démocratisation des croisières, le progrès viendra, car le principe de « la nouvelle économie », comme « le principe de la nouvelle navigation », dénoncés en son temps par Conrad, semble bien être, plus que jamais :

Quoi que vous aperceviez devant vous, foncez droit dessus. Simplissime.

Les Vénitiens eux-mêmes sont aujourd’hui préoccupés et... partagés. Le Monde Magazine vient de faire état des débats récents.

*

Venise en guerre contre les croisières

Le débat était déjà vif. Depuis le naufrage du "Costa-Concordia", il est monté d’un cran. Dans le viseur, les "immeubles flottants" qui croisent dans la lagune. Accusés de drainer un tourisme de masse et de dégrader l’environnement, ils pourraient être interdits de passage. Si ces arguments résistent à la pression économique...

Par Eric Collier

Silvio Testa a deux amours, Venise et sa lagune. La beauté de la cité et la fragilité de son environnement lacustre. L’une a besoin de l’autre pour sa survie, dit-il, et les charmes sauvages des marécages valent bien les magnificences de la place Saint-Marc. Pour préserver les deux, il a un avis bien tranché : " Fuori i grandi navi ", dehors les paquebots géants. Ce retraité vénitien ne veut plus les voir ni dans le canal de la Giudecca ou le bassin de Saint-Marc — où ils sont curieusement autorisés à naviguer avec leurs milliers de passagers — ni nulle part ailleurs dans la lagune. " Ils sont le symbole le plus éclatant de ce tourisme de masse qui nous fait tellement de mal ", lâche-t-il. A l’appui de sa démonstration, ces étonnantes images où l’on voit des monstres des mers fermer l’horizon ou toiser le campanile de San Giorgio Maggiore. Et créer une vive polémique. Uniquement à cause de leur taille, assure Antonio Paruzzolo, adjoint au maire de Venise. " Comme la neige n’a jamais été un problème pour les villes de montagne, les bateaux n’ont jamais été un problème pour Venise, ils font partie de son histoire ", rappelle-t-il. Tant que les bateaux n’excédaient pas les 50 000 ou 60 000 tonnes, comme les ferry-boats qui assurent la liaison avec les ports grecs, la situation était, selon lui, " sous contrôle ". Elle l’est beaucoup moins depuis que les paquebots dépassent les 100 000 tonnes. Ces embarcations " sont certainement parfaites pour les croisières dans les Caraïbes, mais disproportionnées pour Venise ", juge-t-il. " Trop grands, trop gros, ils posent un problème esthétique ", concède Paolo Costa, l’ancien maire de Venise et actuel président de l’Autorité portuaire.

Silvio Testa est un ancien journaliste du Gazzettino, le quotidien de Venise et du nord-est de l’Italie. Pendant toute sa carrière, il a aimé ferrailler contre les pouvoirs locaux. Aujourd’hui à la retraite, il continue le combat. Contre les énormes paquebots qui croisent devant le palais des Doges pour rejoindre (ou quitter) la Gare maritime. Il donne rendez-vous près de Santa Margherita, à quelques mètres du Ponte dei Pugni, le " pont des poings ", où, selon la tradition, deux factions rivales avaient l’habitude de se battre pour imposer leur autorité. Lui s’avance à mains nues, mais les bras chargés d’un dossier rouge frappé du logo " No Grandi Navi ". Il intervient en qualité de porte-parole d’un collectif d’associations opposées aux paquebots géants. Dans son dossier, un livret blanc rédigé par ses soins au titre E le chiamano navi (" Et ils appellent ça des bateaux "). Lui préfère parler d’" immeubles flottants hauts de 60 mètres ". Il en recense 650 par an, qui passent et repassent dans le bassin de Saint-Marc. " Une folie ! "

La présentation publique de son ouvrage, le 1er novembre 2011, créa ce qu’il appelle " un événement ", inattendu, inespéré : " 300 personnes sont venues. Incroyable ! Cela a relancé le mouvement. " Pas autant que l’échouage du Costa-Concordia, un paquebot de croisière naufragé, vendredi 13 janvier, au large de l’île de Giglio, qui a donné au combat du Vénitien une visibilité internationale. Grâce, si l’on peut dire, à l’impact médiatique de cette catastrophe (32 victimes à ce jour), Silvio Testa et les comités No Grandi Navi espéraient réunir de nombreux manifestants sur les Zattere, les quais face à la Giudecca, à l’occasion du passage en ville du navire de croisière MSC Magnifica, vendredi 17 février, en plein carnaval.

Le MSC Magnifica devant la place San Marco, le 25 juin 2011. Photo A.G. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

L’attrait de Venise est devenu tel pour les croisiéristes que le port de la Sérénissime figure aujourd’hui au troisième rang européen dans cette catégorie : environ 1,6 million de passagers ont été recensés en 2010 (650 000 qui embarquent, 660 000 qui débarquent et 330 000 en escale), derrière Civita Vecchia, près de Rome (1,9 million de passagers) et Barcelone (2,3 millions). En 2008, Venise n’accueillait " que " 1,2 million de croisiéristes, selon les statistiques de l’European Cruise Council.

Le boom de cette forme de tourisme, la commune et ses habitants l’ont longtemps observé d’un oeil favorable. Tout d’abord parce qu’il permettait à la cité des Doges de renouer avec sa grandeur maritime et semblait redonner vie à ce que Paolo Costa nomme le " théorème de Thomas Mann " : selon l’auteur de Mort à Venise, on ne saurait en effet gagner la plus belle ville du monde autrement que par la mer. Ensuite parce que les manoeuvres des paquebots géants avaient l’air de s’effectuer dans des conditions de sécurité maximale : dès leur entrée dans la lagune, du côté du Lido, deux remorqueurs viennent les escorter jusqu’au port et un pilote autorisé à naviguer dans ces eaux se substitue au commandement de bord. Ensuite, " ils suivent un rail ", précise M. Costa, le président du port. A ce jour, un seul incident sérieux est à répertorier : l’ensablement d’un bateau allemand, un soir de brume, en 2004.

Enfin, l’argument économique semblait imparable. Les paquebots offrent un joli surcroît d’activité à la Gare maritime, très utile pour compenser celle, déclinante, du port industriel de Marghera. Quant aux passagers — du moins ceux qui descendent à terre —, ils viennent s’ajouter aux 20 à 25 millions de touristes qui visitent chaque année Venise, ce qui ne saurait déplaire aux commerçants. Selon Paolo Costa, le business des croisières représente " 3 000 à 4 000 emplois directs pour les entreprises du coin ", qui viennent s’ajouter aux 1 700 employés du port. Bref, commente Francesco di Cesare, " Venise offre une belle opportunité aux compagnies de croisière et l’industrie croisiériste est une bonne chose pour Venise ". Le président de l’agence de consulting Riposte Turismo pense d’ailleurs que sa ville peut encore augmenter sa capacité d’accueil des grands navires. Les paquebots ne sont-ils pas démesurés ? " Un gratte-ciel est hors de proportion, la tour de Dubaï est hors de proportion. Et alors ? "

Les Vénitiens, eux, ont fini par déchanter devant ce spectacle embarrassant : " Ridicule, cela donne une image superficielle de la ville ", regrette Alessandra Marin, 24 ans, étudiante en ingénierie maritime. D’autres évoquent un " zoo ", " Disneyland "... Longtemps, les mouvements de protestation contre les passages " en ville " des paquebots n’ont pas soulevé les foules. " Rébellion est un mot inconnu ici ", avance l’écrivain et journaliste Roberto Ferrucci. Pourtant, quand les paquebots ont commencé à stationner du côté de Santa Elena, près des jardins qui accueillent la Biennale d’art contemporain, il n’a pas été le seul riverain à se fâcher. " C’était devenu totalement idiot, cet endroit, c’est une rive, pas un port ! "

C’est alors que l’affaire a pris une tournure politique. Le maire, Giorgio Orsoni, a fait campagne en 2010 contre ce phénomène. Pour mieux se faire comprendre de tous les Italiens, il eut recours à une image évocatrice : " Des bateaux dans le bassin de Saint-Marc, c’est comme si on autorisait des camions de transports internationaux à circuler dans la zone piétonne de la cathédrale de Milan. " Efficace. Et tout à fait dans la ligne de l’une des principales préoccupations des comités No Grandi Navi. Inquiets des possibles atteintes aux fragilités de la Sérénissime, leurs adhérents redoutent à la fois la pollution produite par les énormes moteurs et les effets des vagues, accusées d’endommager quais et pilotis. Aucune étude, à ce jour, ne vient toutefois appuyer ces craintes. Ni les repousser. Mais comme le souligne Antonio Paruzzolo dans son bureau qui domine le Grand Canal, " c’est comme pour le changement climatique ", difficile d’en mesurer les effets à l’oeil nu, mais encore plus difficile d’affirmer qu’ils n’existent pas.

L’impact du passage des paquebots sur l’environnement serait toutefois " moins néfaste que les conséquences économiques et sociales ", selon Jan Van Der Borg, professeur d’économie du tourisme à l’Université de Venise. " Leurs passagers appartiennent à la catégorie des excursionnistes, assène-t-il. Ils n’apportent pas énormément à l’économie locale et ils sont le type de visiteurs qui font de Venise un musée à ciel ouvert, qui aggravent la mono-activité touristique de cette ville, au détriment de toutes les autres activités. Ils contribuent au déclin social et économique de cette ville. " Ce combat contre les bateaux, ajoute Roberto Ferrucci, " c’est aussi pour Venise l’occasion d’essayer de redevenir une ville, pas un musée spectaculaire ".

Que faire ? Venise a l’habitude d’aller à son rythme — par exemple, le pont de l’Académie, sur le Grand Canal, a une structure en bois temporaire depuis 1933. Mais à écouter Antonio Paruzzolo, " une volonté politique " de faire changer les choses a définitivement émergé, à l’échelon local comme au plan national. " Une dizaine de réunions ont été consacrées à ce sujet ces dernières semaines ", assure-t-il. Corrado Clini, le ministre de l’environnement du gouvernement Monti, aurait même envisagé l’interdiction pure et simple des paquebots géants dans la lagune. " C’est une solution, mais cela porterait un coup fatal à cette industrie et détruirait beaucoup d’emplois ", proteste l’adjoint au maire de Venise.

D’autres routes d’accès au port de Venise sont envisagées. Paolo Costa assure qu’il a " déjà pris contact avec les compagnies croisiéristes " pour les prévenir que leurs navires ne pourront pas éternellement croiser dans le bassin de Saint-Marc. Pour financer d’éventuels travaux, il n’écarte pas la possibilité de faire appel à la générosité de ces compagnies. En tant qu’ancien maire de Venise, il sait combien les pressions internationales sont fortes quand apparaissent les fragilités de la Sérénissime. Il tente de les retourner à son avantage : " Si Venise appartient à tout le monde, le monde doit prendre ses responsabilités. " Et payer.

Quelle que soit la solution retenue pour détourner les bateaux de croisière (s’il en existe une), sa mise en oeuvre nécessitera au moins un ou deux ans de travaux d’aménagement. Les " excursionnistes " ont donc encore un peu de temps pour s’offrir le souvenir d’une vie de touriste en admirant le palais des Doges depuis le pont d’un géant des mers. Ensuite, si les choses changent vraiment, il leur faudra suivre le conseil de Silvio Testa : " Visitez Venise à pied, pas comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. " (lemonde.fr)


Le Régent.
Photo A.G., 15 juin 2019. ZOOM : cliquer sur l’image.
*

[1Cf. Film socialisme : Commentaires.

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10 Messages

  • Albert Gauvin | 18 août 2019 - 14:18 1

    A partir de septembre, les navires pesant plus de 1 000 tonnes seront obligés d’accoster dans des ports à l’écart du centre-ville. LIRE ICI.


  • Albert Gauvin | 15 juillet 2019 - 19:27 2

    Venise, 2 juin. Nous venons d’arriver (avion, puis taxi) sur les Zaterre. Nous apprenons qu’un paquebot, non loin de là, est devenu incontrôlable et est allé percuter les quais, près du terminal au bout des Zaterre, à deux pas d’un monument rendant hommage à Vivaldi. La télé est sur place. Sur les images d’une vidéo amateur, on voit l’incompréhension, puis l’affolement des badauds. Les Vénitiens sont de plus en plus furieux. Le samedi suivant, manifestation (ça n’est pas la première, ni la dernière).

    Cinq semaines après, par un temps très orageux, un nouveau bateau de croisière géant a bien failli provoquer un drame à Venise.

    « Venise poussait un soupir de soulagement lundi au lendemain d’un accident évité de justesse, impliquant une nouvelle fois un bateau de croisière géant qui est passé à un cheveu d’un yacht. Le Costa Deliziosa, mesurant près de 300 mètres de long et pouvant embarquer près de 3000 passagers, sortait de la lagune de Venise par très mauvais temps — pluie et vent forts — tiré par des remorqueurs, selon une vidéo publiée par l’artiste et écrivain vénitien Roberto Ferrucci sur son site. » (Cf. l’article de La Voix du Nord qui rend compte des deux incidents). Comme dit Roberto Ferrucci : no comment.


    (Photo Roberto FERRUCCI / AFP).
    ZOOM : cliquer sur l’image.


  • A.G. | 15 juin 2013 - 00:45 3

    Il n’y a pas que des touristes à Venise. Il reste
    des Vénitiens. En mai dernier, certains tenaient meeting dans le
    quartier du Castello afin de protester contre la présence des gros
    paquebots dans la lagune et le canal de la Giudecca... J’ai pu les
    photographier. Voilà qui un aspect peu connu de la réalité vénitienne.

    *

    *

    *

    Il y a quelques jours, une grande manifestation a eu lieu près du port.
    La presse en a rendu compte.

    Retour sur le blocage du port de
    Venise
    .


  • A.G. | 24 avril 2012 - 10:34 4

    Les petits bateaux et les grands navires par Pierre
    Stréliski
    dans Lacan Quotidien 201 .

    Vendredi dernier des affichettes fleurissaient sur les colonnes de
    marbre des édifices, sur les murs, un peu partout dans la ville, un peu
    plus rares aux vitrines des commerces. Des affiches sobres où, au-dessus
    d’un texte explicatif et d’une carte de la lagune, s’exposait un grand
    NO rouge dont le O imitait un panneau de sens interdit sur le fond
    duquel on apercevait un paquebot ainsi barré par le trait oblique du
    sigle qui le coupait en deux. Sous le NO se lisait à quoi il
    s’appliquait : « No grande navi ». D’autres affiches appelaient à
    manifester le lendemain sur les Zattere et protestaient « Fuori le
    grande navi della laguna
     ».


    Boy with frog. Photo A.G., 30-06-11. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    Le lendemain à 16 heures 30 nous étions environ une centaine à La
    Douane de mer à nous presser autour du jeune garçon à la blancheur
    marmoréenne regardant la mer à la pointe de la douane, sa main serrant
    une grenouille morte toute aussi immaculée que lui ­— Boy with frog,
    sculpture en acier de Charles Ray. Est-ce déjà Venise qu’il tient dans
    sa main ? Déjà tuée par Napoléon en 1797 après mille ans de république,
    va-t-elle disparaître à nouveau sous l’accablement d’un tourisme aveugle ?

    La vitalité de la quarantaine de barques qui se lancent à l’assaut
    de l’énorme masse — sept étages ou plus, 60 mètres de haut, une barre
    d’HLM, piscine tout en haut et terrain de basket, peut-être 3000
    personnes à bord — prouve le contraire. Entraînée par la fougue d’une
    belle jeune femme brune aux cheveux longs criant sa rage et une bordée
    d’imprécations, nouvelle figure de La Liberté guidant le Monde, servie
    par une sono d’enfer embarquée sur le petit bateau, où alternaient les
    vitupérations contre le navire et des chansons entraînantes et gaies,
    l’escouade des minuscules esquifs tutoyait sans crainte le mastodonte
    impotent, tiré à hue et à dia pendant sa traversée du bassin de
    Saint-Marc par deux remorqueurs qui le traînent jusqu’à la porte du
    Lido, lui ouvrant le passage dans la mer Adriatique. Les ballons de
    baudruche colorés, portant la fameuse inscription « Fuori grande navi
     » s’envolent dans le ciel parsemé de nuages. La foule au bord applaudit
    et crie elle aussi sa rancoeur. En haut des passerelles, les passagers
    qui doivent entendre cette bronca n’osent plus prendre leurs habituelles
    photos. Ce paquebot-là ne crépitera pas des centaines de flashs qui
    prennent tous la même image obligée de la Piazzetta. Le bateau disparaît
    bientôt au bout de Santa Helena, le groupe de manifestants sur l’eau et
    sur terre est joyeux d’avoir fait une petite action pour défendre une
    cause juste et dénoncer un déferlement obscène.

    Chaque année, il y a plus de 300 paquebots qui passent ainsi sur le
    canal de La Giudecca devant la place St Marc. C’est évidemment « le
    plus
     » que proposent les croisiéristes à leurs clients : pouvoir
    photographier Venise du balcon de leur chambre ou du pont supérieur où
    ils vont s’agglutiner sagement pour se ravir d’avoir été là et d’avoir
    « fait » Venise. Ces paquebots sont tellement hauts qu’ils dissimulent à
    leur passage l’île de San Giorgio qui disparaît derrière leur masse
    impavide.

    Cette rencontre entre l’ancien et le moderne pourrait être amusante
    un instant, et pourquoi après tout empêcher de braves gens de faire ce
    qu’ils ont eu envie de faire ? N’est-ce pas snobisme réactionnaire de
    regimber contre l’essor et l’accès du grand nombre au divertissement ?
    Oui sans doute mais cette invasion n’est pas tendre, ni pour
    l’équilibre de l’écosystème de la lagune — imaginerait-on les
    conséquences d’un Concordia se couchant sur le flanc tel le dinosaure de
    Jurassic Parc au milieu du Bassin ? — , ni pour l’équilibre du tourisme
    à Venise — un million six cent mille personnes par an traversent ainsi
    la ville en une demi journée de la Place Saint Marc au Rialto, ne
    laissant d’argent ni dans les caisses des commerçants ni bien sûr dans
    celles des musées ou des expos. Seuls quelques vendeurs à la sauvette de
    bricoles Made in China seront contents.

    Personne bien sûr n’aurait la folie de vouloir interdire ce
    tourisme de masse, mais peut-être les bateaux pourraient-ils sortir par
    où ils sont entrés, par la porte de Chioggia ? Le gouvernement italien
    vient d’ailleurs de signer le 1er mars 2012 un décret qui interdira
    l’accès au canal de La Giudecca et au Bassin de Saint Marc à ces grands
    navires. Mais l’application de ce décret devra attendre que les lobbies
    qui protègent cet état de fait actuel aient cédé la partie. D’où le
    bras de fer actuel. Il serait bien que Venise qui se dépeuple lentement
    de ses habitants ne soit pas tout à fait tout de suite transformé en
    Disneyland. Le peuple se démène avec entrain. Thomas Cacciari,
    l’homonyme de l’ancien maire Massimo Cacciari, préside aux destinées de
    l’association qui organise cette bataille. C’est David contre Goliath et
    c’est plein d’espoir. La verdeur juvénile des manifestants de samedi,
    leur détermination aussi, en témoigne.

    Cette saynète c’est aussi une métaphore de notre combat, du combat
    du discours analytique contre l’invasion du discours courant qui écrase
    sous sa botte obtuse les singularités de nos vies. Eric Laurent dans le
    numéro 194 de LQ concluait son article en disant que, si le début du
    20ème siècle avait été celui de la névrose, et sa fin celui de la
    psychose ordinaire et de la dépression, notre 21ème siècle pourrait bien
    être « celui de l’évidence d’un statut ordinaire de l’autisme ». Oui :
    tous autistes, c’est-à-dire tous singuliers, voilà ce que le discours
    analytique promeut contre les grands navires du comportementalisme
    pilotés par les Daniel Fasquelle, Les Bernard Accoyer et consorts. La
    massification du monde a des pieds d’argile, elle est comme la maigre
    grenouille de Charles Ray qui se prendrait pour un b ?uf énorme. Elle
    n’intéresse pas les gens même si ils se laissent un moment convaincre
    par la publicité tapageuse que véhiculent leurs zélateurs. Dans un
    article récent de la revue Esprit (nov. 2011) François Gonon,
    neurobiologiste, directeur de Recherche au CNRS, signalait sous le titre
     : « La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? », que
    l’espoir d’élaborer une neuropathologie liant causalement des
    dysfonctionnements neurologiques à des troubles mentaux était un leurre.
    « Les leaders de la psychiatrie biologique continuent à prétendre des
    progrès importants dans un futur proche. Mais l’absence de marqueur
    biologique rend problématique la mise en ?uvre des modèles animaux des
    maladies mentales. D’autre part, puisque les gènes impliqués dans chaque
    maladie mentale sont multiples et ne confèrent chacun qu’un risque
    faible, la psychiatrie moléculaire aura beaucoup de mal à déboucher sur
    de nouveaux traitements. Face à ce maigre bilan et à ce futur
    problématique, le discours de la psychiatrie biologique dans les médias
    apparaît exagérément optimiste. Les scientifiques contribuent largement
    à alimenter cette bulle spéculative. Cette rhétorique spéculative
    influence le grand public
     ».

    Les grandi navi, comme les fausses sciences, sont des bulles, des
    grenouilles prétentieuses que nous devons combattre sans crainte comme
    les vénitiens défendent leur ville et leur Histoire.

    lacanquotidien.fr/blog.


  • A.G. | 16 avril 2012 - 15:56 5

    Venise (suite). Le bal des monstres autour du fantôme du Titanic

    Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    « La catastrophe du Costa Concordia et le souvenir, cent ans
    après, de celle du Titanic n’ont en rien rabaissé la soif de faire de
    l’argent au mépris de tout des compagnies de croisières. Ces derniers
    jours, au lieu de marquer le pas, les monstrueux maxi navires de
    croisière se sont succédé à un rythme effréné dans la lagune de Venise.

    Voici les témoignages de l’horreur que nous ont fait parvenir nos
    amis vénitiens... » Lire
    ici
    .


  • A.G. | 12 avril 2012 - 00:35 6

    quinzaine de maxi navires de croisières, pour encore
    plus polluer, encombrer et dévaster notre belle Venise. Le Comitato
    “No Grandi Navi” proteste ouvertement contre cette
    provocation de l’industrie du tourisme de masse qui a volontairement
    choisi de s’engouffrer dans l’espace laissé vacant par la dernière loi
    sur la navigation des monstres des mers. » Cf. Les croisiéristes
    fêtent les 100 ans du Titanic
    .


  • Viktor Kirtov | 1er mars 2012 - 14:54 7

    A la fin de Studio

    J’ai dû aller de Londres à Venise pour
    vérifier de nouveau ce qu’à la Centrale nous avons pris l’habitude
    d’appeler le bateau. Le bateau est là, il est ancré comme il faut, le
    printemps est lumineux comme un bel automne. Les contacts sont
    indifférents, normaux. Pendant le week-end, un vrai bateau, lui, est
    entré en scène, le Splendeur of the Seas, d’Oslo. Et là, pendant que
    je dîne légèrement sur les quais, au Sole Luna, la surprise : Diana.

    Elle est norvégienne, elle ne fait que passer, elle a vingt-huit
    ans, elle s’occupe d’archéologie, elle est très jolie, très blonde, très
    rieuse. La liberté, c’est qu’il yale hasard, et pas de hasard. La
    nécessité, c’est la chance. Une bouche, un baiser profond, et tout est
    changé : les environs, l’air, les tables, les chaises, les lumières,
    l’eau, le vin, le temps. Le meilleur passé fait signe. Des cheveux
    blonds, des yeux bleus, une moue, des lèvres, un cou, un menton : la
    nature est mangeable. L’indifférence à tout ce qui n’est pas le don
    gracieux est divine. Il y a un remerciement physique de la ppensée.

    Étranges filles du Nord, capables de s’arrêter comme ça, en voyage.
    Elle n’a pas cherché longtemps, elle a pris le premier venu possible :
    moi. On échange des présences, des souffles. Pas de confidences. Pas de
    lendemain.

    Le lendemain, justement, je l’ai raccompagnée à son grand bateau
    blanc et bleu, avec ses salons illuminés, ses restaurants, ses salles de
    gymnastique, ses ponts, ses passerelles, sa foule. À un de ces jours, on
    ne sait jamais, à Paris, en Norvège. Adieu, adieu.

    Quelques heures après, le Splendour a quitté le port, tiré par
    ses remorqueurs. C’était la fin de l’après-midi, les passagers ont
    commencé à faire fonctionner leurs flashes. La ville flottante et vitrée
    est passée devant moi. C’est bien Diana, là, ce point rouge agitant le
    bras ? Il me semble.
    _ N’écoutons rien, respirons. Embrasse-moi.
    _ Encore.
    _ Tout va très mal et très bien. Partout, des regards nouveaux,
    transversaux, rapides, dessinent une autre planète. Vivons, voyons,
    partons.

    Philippe Sollers
    _
    Studio, Folio, 1999, p. 264-266


  • Viktor Kirtov | 27 février 2012 - 19:31 8

    [


    benoit.monneret@gmail.com



    Sollers et l’activité maritime à Venise

    Extrait de Journal de l’Année du Tigre (Journal de l’année 1998)
    _ Sollers est dans son quartier général des Zattere, face à lîle de
    la Giudecca, la large voie de circulation des grands paquebots :

    Jeudi 4 juin

    Très beau temps,
    _ Départ pour Venise. Air France étant e grève, je bascule sur
    Alitalia.
    _
    [...]
    _ Voilà, j’y suis. Ciel bleu, 18 heures, les cloches.
    _ Premier bateau : le Sea Goddess II, de Nassau . Lignes Cunard.
    Fantômes : Nancy Cunard, Aragon, ce dernier ratant ici son suicide en
    1928. Il écrivait Défense de l’Infini (ce qu’il a fait de mieux,
    détruit en partie).
    _ Immédiatement, les oiseaux : hirondelles frémissantes, folles,
    mouettes donnant le tempo, goélands ou cormorans plus lents.
    _ Et, de nouveau, cette pensée toute simple : on ne voit jamais les
    oiseaux mourir.
    _ [...]

    Vendredi 5 juin
    _
    _
    Du côté de la Riviera. Le quai a été restauré, large et
    lumineux. Premier remorqueur aperçu : Le Pardus. Premier bateau qui
    s’en va : l’Erotokritos, Minoan Lines. Tout est bleu, enveloppé, fabuleux.
    _ « Comme toujours, ici, vers le dix juin, la cause est entendue,
    le ciel tourne, l’horizon a sa brume permanente et chaude, on entre dans
    le vrai théâtre des soirs » (La Fête à Venise).
    _ [...]

    Samedi 6 juin

    A 7 h 15, devant moi, le remorqueur Hippos.
    _ A 8 heures, le bruit des bateaux jusque dans l’église.
    _ [...]

    Dimanche 7 juin

    Ciel nacré bleu-gris.
    _ A 8 h 30, le Costa Victoria, de Monrovia, accompagné par le
    Novus, entre. C’est une grande ville blanche flottante, beaucoup de
    monde à bord.
    _ Le Bolero, de Panama.
    _ [...]

    _ Lundi 8 juin

    [...] Le Ionan Star.

    L’entrée et la sortie des bateaux sur la Giudecca sont un grand
    cérémonial. C’est une affaire lente et grave, petits remorqueurs noir et
    blanc (Ausus, itanus, Streenus, Hippos, Pardus), pilotes, passagers
    figés sur les ponts. Le soleil se lève et se couche, les bateaux
    arrivent et repartent, les passants des quais, même sans regarder, sont
    attentifs. L’espace est fonction des navires.

    Mercredi 23 septembre
    (septembre : le 2ème séjour annuel de Sollers à Venise)

    [...] 11 heures. Entrée du Phedra (Minoan Lines) : Racine sur
    l’eau, en direct de Grèce. Juste derrière, la navette bleu et blanc
    Princess of Dubrovnik.
    _ [...]

    16 heures. Le Vista fjord, de Nassau, appartenant aux lignes
    Cunard, est remorqué en virtuose par le Pardus. En 1928, ici même,
    Louis Aragon s’est suicidé à cause de Nancy Cunard. Il s’est raté, mais
    se retrouve deux ans plus tard à Moscou, avec Elsa Triolet, c’est-à-dire
    sous la surveillance du KGB. Ces jours-ci, le Parti communiste français
    rencontre son homologue russe, de retour sur la piste du cirque mondial.
    Il admet même, c’est un grand événement, la possibilité de 1
    ’homosexualité. Tel est, en quelques lignes, un petit roman historique
    du 20e siècle.

    Plein soleil. Sortie de l’élégant Astra II, encore de Nassau.

    L’Iran déclare que l’affaire Rushdie est « close ».

    Mais la fatwa religieuse de Khomeyni est irrévocable. N’importe
    quel cinglé islamique peut donc l’accomplir un jour.

    18 h 10. Sortie du Seabourn Spirit, d’Oslo. J’aime
    particulièrement ce bateau (cf. la fin de Studio).

    Ciel violet (lie-de-vin), eau bleu-verte (turquoise). La lune,
    rognure d’ongle, avançant peu à peu depuis le couchant.

    Maisons noires.

    La nuit : roman.

    Philippe Sollers
    _ L’Année du Tigre


  • D.B. | 21 février 2012 - 11:32 10

    Dans Venises, Paul Morand écrivait : "Les maisons de Venise sont
    des immeubles, avec des nostalgies de bateau..." Peut-être
    pourrions-nous dire aujourd’hui que les bateaux à Venise sont des
    paquebots, avec des nostalgies de ville... ?