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Le triomphe de Jacques Casanova

Avec des archives vidéos et radiophoniques

D 27 avril 2015     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En 2010, la Bibliothèque nationale de France acquiert le manuscrit des mémoires de Giacomo Casanova, Histoire de ma vie, après des années de chasse au trésor, grâce à un mécène anonyme qui a déboursé plus de 7 millions d’euros.

Une émission réunit, sur Public Sénat, Bruno Racine, Président de la BnF, Antoine Gallimard, Philippe Sollers, Pierre Leroy, collectionneur, et Lydia Flem psychanalyste.
Antoine Gallimard y annonce la réédition en Pléiade des écrits de Casanova.


Bibliothèque Médicis, 11 mars 2010, Casanova par publicsenat

Cinq ans plus tard, c’est fait. Histoire de ma vie paraît le 13 mai 2015.

Histoire de ma vie I, II, III

Coffret de trois volumes vendus ensemble
Édition publiée sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna
Collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard

Respecter une œuvre longtemps malmenée, et par là renouveler l’image de Casanova ; faire en sorte que l’on considère l’écrivain et non plus seulement l’aventurier, et pour cela établir enfin une édition respectueuse du manuscrit avec lequel se confond l’Histoire de ma vie : tel est le projet de cette entreprise, aujourd’hui achevée. Le texte est scrupuleusement transcrit ; la langue propre à Casanova, respectée en tout point ; les repentirs de l’écrivain, lisibles au bas des pages, comme les notes qui fournissent la « traduction » des mots ou des passages susceptibles de faire difficulté. Au texte d’Histoire de ma vie s’ajoutent d’importants appendices, qui proposent pour l’essentiel des écrits de l’auteur, mais aussi le témoignage de quelques-uns de ses contemporains, qui l’ont connu, lu, aimé, ou qu’il a marqués, durablement.
Le premier volume de cette édition retraçait la jeunesse vénitienne –— le « bel âge » —, jusqu’à l’évasion de la prison des Plombs. Voici Casanova exilé. Il a trente-deux ans. On le retrouve à Paris, « en devoir de faire fortune ». Les années 1757-1763 (t. II de notre édition) sont fastes. Naviguant dans les coulisses du pouvoir, opulent, éblouissant, Casanova roule carrosse. Mais une fabrique de toiles peintes le ruine. Son goût pour la magie, la cabale, l’alchimie lui vaut des succès qui tourneront à l’aigre. Affaires, plaisirs, fuites parfois : il voyage dans l’Europe de la guerre de Sept Ans, manque être enrôlé comme soldat, se jette dans un couvent, aspire un temps à une vie retirée, puis s’élance à la poursuite d’une belle amazone. Les longues fiançailles avec Manon Balletti restent sans suite. Le mariage est « le tombeau de l’amour ». Casanova commence à se déclarer « libertin ».
En 1763 (t. III de notre édition), il est à Londres. Une syphilis le met en danger de mort. Vient le temps des longs voyages : Allemagne, Russie, Pologne, Espagne. La politique européenne le passionne. Il tente en vain de plaire aux souverains. Déceptions, errances, dettes. Quelques jolies passions encore, mais aussi de vilaines « galanteries ». À mesure que le récit avance, le passage du temps se fait plus sensible. L’heure des bilans est venue. La maturité dépossède Casanova de sa véritable nature. Il a quarante-sept ans déjà, un « âge méprisé de la fortune ». Il se rapproche de Venise.
L’Histoire de ma vie s’interrompt à la date de 1774, à la veille de son retour. Inachèvement accidentel, ou volonté de ne pas raconter la fin ? À Venise, désormais, Casanova est un indicateur aux services des inquisiteurs. Pouvait-il investir les années 1774-1798 (date de sa mort) d’un désir qui était lié à l’énergie et à la séduction ? Il revient sur l’ensemble de son histoire, lui donne un nouveau titre, Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797, mais n’en prolonge pas le récit. Dans la préface qu’il écrit alors, c’est de ses « folies de jeunesse » que le lecteur est invité à se réjouir avec lui.

Gallimard

*

Dossier mis en ligne le 21 novembre 2011 au moment de l’exposition de la BnF.
Vidéos et MP3 restaurés.

Brouillon du manuscrit d’Histoire de ma vie.
Casanova a détruit ses carnets de notes, ou capitulaires. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Le triomphe de Casanova

par Philippe Sollers

Le Bel âge ou fragments d’"Histoire de ma vie" de G. Casanova
édition Gérard Lahouati, Marie-Françoise Luna
avec la collaboration de Furio Luccichenti, Helmut Watzlawick
Gallimard — 336 p. 2011.

Voilà plus de dix ans que je réclame en vain des fouilles pour retrouver les restes de Casanova, en Bohême. Il est enterré dans une petite église désaffectée, en pleine forêt, non loin du château baroque où il a écrit, treize heures par jour, « Histoire de ma vie ». Une plaque gravée en témoigne, et l’ironie de l’histoire veut qu’elle soit rédigée en allemand : Jakob Casanova, Venedig 1725-Dux 1798.


Casanova, Histoire de ma fuite des prisons de la
République de Venise
, 1767. Paris, BNF (détail) [1].
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Allons, un bon mouvement : qu’on retrouve un tibia, un fémur, un radius, un cubitus, un bout de crâne, une dent, qu’importe. Il faut en finir avec la légende tenace et intéressée d’un Casanova mythique qui n’aurait pas existé. Une fois retrouvées, ces traces seront inhumées en grande pompe à Venise, en face du palais ducal, puisqu’il s’est évadé là, par les toits, de la sinistre prison des Plombs (le récit de cette évasion a fait sa fortune dans toute l’Europe).

Ce sera beau : cérémonie solennelle, en présence de tous les corps constitués, armée, police, patriarche, et exécution d’un air de « Don Giovanni » de Mozart, puisque, des documents le prouvent, il a mis la main, en 1787, à Prague, au livret de cet opéra. Pas d’hommes politiques, ce jour-là, pas de mannequins, d’acteurs, d’actrices, de couturiers, de publicitaires, de cinéastes. De la tenue, du sérieux, en hommage à cet aventurier de génie, l’un des plus grands écrivains français de son temps et de tous les temps. Ce Vénitien a écrit sa vie en français ? Mais oui, et voilà tout de suite un autre problème.

Au début de 2010, le manuscrit de Casanova (petite écriture serrée et noire) arrive enfin à Paris venant d’Allemagne. Il est offert, moyennant 7,5 millions d’euros, à la Bibliothèque nationale où il est exposé ces jours-ci. L’histoire de ce manuscrit est un roman fantastique. Il paraît d’abord en allemand, puis en français censuré par un universitaire (c’est la version qu’a lue Stendhal), puis intégralement, mais il va falloir établir une version critique définitive en Pléiade. Là encore, longue dissimulation, falsifications, légende. Casanova devient le prototype du séducteur, tout le monde le connaît, mais personne ne l’a lu.

Eloge de l’inceste

L’extrême vulgarité de notre époque continue à en faire un cliché, genre DSK ou Berlusconi. Vous dites « Casanova » et tout le monde prend un air entendu, la moindre élue socialiste s’indigne. Finalement, le XVIIIe siècle n’en finit pas d’être refoulé dans les têtes, et Balzac avait raison de faire dire à l’un de ses personnages : « Je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le XVIIIe siècle. » La liberté de Casanova reste un scandale, et personne ne tient à savoir qu’il a fait plusieurs fois l’éloge de l’inceste entre père et fille. Ecoutez ça :

Je n’ai jamais pu concevoir comment un père pouvait aimer tendrement sa charmante fille sans avoir au moins une fois couché avec elle. Cette impuissance de conception m’a toujours convaincu, et me convaincra encore avec plus de force aujourd’hui que mon esprit et ma matière ne font qu’une seule substance.

Et il raconte ça, l’animal, parmi bien d’autres aventures qui font rêver, depuis deux siècles, les esprits les plus éveillés. Existent-ils encore ? Peut-être. Il dépense beaucoup son corps, Casanova, et, en même temps, il le pense. C’est un philosophe en action, le contraire d’un assis. Parfois, il force la dose, il tombe malade, il se soigne, il guérit. C’est un alchimiste de lui-même, expert en manipulations diverses, un joueur constant, qui finit par vous dire avec insolence :

Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé.

Il tombe souvent amoureux, mais enchaîne les aventures les plus improbables, trompe ceux ou celles qui veulent être trompés, vit sans temps mort, se bat en duel, enchante Voltaire, trouve le temps de traduire « l’Iliade », s’intéresse à des tas de choses étranges. Il a cette formule sublime :

Je déteste la mort, parce qu’elle détruit la raison.

Et encore :

Je sens que je mourrai, mais je veux que ce soit malgré moi : mon consentement sentirait le suicide.

Comment ne pas être jaloux de Casanova ? Il a tout pour plaire, donc pour déplaire. Cette jalousie inévitable a surtout frappé les metteurs en scène, et c’est normal. Casanova, dont la vie est un film permanent, écrit, est l’anti-cinéma même. D’où un certain nombre de vengeances spectaculaires. Ettore Scola force le pauvre Mastroianni à des contorsions ridicules. Casanova ne peut être que vieux, il est impératif qu’il se traîne comme une mécanique usée et vaguement gâteuse, une loque poudrée et fardée. Mais le comble de la haine amoureuse est ici représenté par Fellini, que Casanova rend fou.

Casanova, « Fasciste » ?

Pour Fellini, Casanova est « un écrivain ennuyeux, un personnage bruyant, irritant, lâche, un courtisan empanaché qui empeste la sueur et la poudre de riz, un grossier personnage, plein de suffisance et de vantardise, et qui, en plus, veut toujours avoir raison ». Fellini insiste : « La compétition devient impossible, il traduit du latin et du grec, sait tout l’Arioste par coeur, sait les mathématiques, déclame, fait l’acteur, parle très bien le français, a connu Louis XV et la Pompadour. Mais comment peut-on vivre avec un con pareil ? » Bref, Casanova est un « fasciste ».


Pour Fellini Casanova ne peut fantasmer une femme
qu’en poupée mécanique (fin du film).
« Casanova est un personnage ridicule, tout au plus tragi-comique. Je veux le démasquer. Il est l’éternel jeune garçon qui ne devient jamais adulte.
Casanova est pour moi le type de l’italien immature, du Papagallo, du bourreau des cœurs, de l’homme à femmes qui, en vérité, n’est que le petit garçon gâté de sa maman, qui refuse toute responsabilité et qui vit en s’imaginant tranquillement que tout doit venir d’en haut : de maman, du roi, du Duce, de la Sainte Vierge.
Un homme qui est le prisonnier de ses mythes – et donc aussi du mythe d’être un bourreau des cœurs. »
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Oui, vous avez bien lu, un fasciste. Evidemment, nous n’avons pas besoin de consulter le bon docteur Freud pour comprendre que Fellini n’en peut plus de ressentiment physique (son film le montre bien). Et il continue : « J’ai lu Casanova avec une défiance et une rage croissantes, en arrachant les pages : chaque fois que j’avais fini une page, je ne la tournais pas, je la déchirais... L’ennui a été de me plonger à contre-coeur, avec répugnance dans le XVIIIe, et c’est devenu peu à peu une forme de refus total. »

Voilà qui a le mérite d’être franc, et d’illustrer une opinion plus partagée qu’on ne pense [2]. Une telle crise de nerfs à propos de Casanova et de la liberté du XVIIIe siècle est bien là, sans arrêt, à l’état larvé. A outrance, outrance et demie : si Casanova est « fasciste », alors Fellini est un inquisiteur typiquement stalinien. Ecoutez bien : l’espèce en est courante, à droite comme à gauche. Insensibilité, manque d’imagination, refoulement, impossibilité de lire... Laissons donc la parole au grand Casanova. Il vient de s’évader, il est libre :

J’ai alors regardé derrière moi tout le beau canal, et ne voyant pas un seul bateau, admirant la plus belle journée qu’on pût souhaiter, les premiers rayons d’un superbe soleil qui sortait de l’horizon, les deux jeunes barcarols qui ramaient à vogue forcée [...], le sentiment s’est emparé de mon âme, qui s’éleva à Dieu miséricordieux secouant les ressorts de ma reconnaissance, m’attendrissant avec une force extraordinaire, et tellement que mes larmes s’ouvrirent soudain le chemin le plus ample pour soulager mon coeur, que la joie excessive étouffait : je sanglotais, je pleurais comme un enfant qu’on mène par force à l’école.

Voilà, n’est-ce pas, un style fasciste caractéristique. Casanova a-t-il existé et mené une vie fabuleuse ? Oui. Son récit est-il un chef-d’oeuvre ? Oui. Il est providentiel que son manuscrit ait survécu à tout. Comme quoi Dieu existe, et privilégie les audaces. Ça alors.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 17 novembre 2011.

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Le Casanova de Fellini

Extrait du film de Nanni Balestrini Variations sur Casanova (1998)

Où l’on comprend la méprise de Fellini (dont c’était le film préféré)...

Le film analysé par le réalisateur, son scénariste, Bernardino Zapponi, la lucide Suso Cecchi d’Amico (scénariste de Comencini [3]) et Jacqueline Risset « collaboratrice de Fellini » [4].


(Arte, 3 février 2001. Durée : 5’18" — Archives A.G.)
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Giacomo Casanova

Un documentaire d’Alain Jaubert, 1998, 1h37.
Sur un projet de Nanni Balestrini.

Voyage en pays libertin

De Venise à Paris, de Prague à Dux, on découvre l’un des plus grands écrivains de son temps, qui a choisi la langue française pour s’exprimer. Pour la première fois sont montrés à la télévision les seuls portraits connus de Casanova et les 3 670 pages de ses Mémoires que seuls quelques érudits ont pu voir jusqu’à présent : les éditions Brockhaus ont en effet accepté que cet énorme manuscrit soit sorti des coffres et filmé. Ce documentaire est aussi l’occasion de pénétrer dans des lieux secrets ou insolites et d’y donner rendez-vous à quelques historiens, neurobiologistes ou écrivains attachés à Casanova tels que Lydia Flem (Casanova, ou l’Exercice du bonheur), Chantal Thomas (Casanova, un voyage libertin), Jean-Didier Vincent (Casanova, ou la Contagion du plaisir), Philippe Sollers (Casanova l’admirable) et Helmut Watzlawicz, auteur de nombreux articles sur Casanova et son temps. Chacun raconte sa lecture et son interprétation de l’Histoire de ma vie, dont la voix de l’actrice Anouk Grinberg restitue quelques extraits savoureux.

Le 3 février 2001, la chaîne arte consacre une soirée « thema » à « Casanova Un aventurier de l’Europe des Lumières », proposée par Alain Jaubert, Nanni Balestrini et Pierre-André Boutang. Après un très mauvais film de Riccardo Freda, le documentaire d’Alain Jaubert apporte une bouffée d’air.

Marcelin Pleynet le regarde et, dans Nouvelle liberté de pensée, son journal de l’année 2001, note :

Nice, samedi 3 février

Excellente émission télévisée d’Alain Jaubert sur Casanova : qualité des documents présentés, musique. Un exceptionnel moment de télévision, quasi sans faute, qui ne serait pourtant pas ce qu’il est sans la présence heureuse de deux femmes, Lydia Flem et Chantal Thomas [5], qui allient intelligence, finesse et beauté. Je ne me lasse pas de les écouter et de les regarder si parfaitement et naturellement accordées à leur sujet.

Plus tard dans la nuit, Lettres du Président de Brosses sur l’Italie... toujours Venise. [6]

Suivons donc les traces de Casanova à Venise et, aussi, bien sûr, à Paris.


(durée : 89’20)
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(Arte, 3 février 2001. Durée : 28’51" — Archives A.G.)
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(Arte, 3 février 2001. Durée : 36’33" — Archives A.G.)
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Chantal Thomas, écrivain et commissaire d’exposition

Je relis le dossier que j’ai consacré en juin 2008 à Casanova l’admirable, je m’aperçois que le seul témoignage provenant d’une femme est celui de Françoise Giroud ! Et, ô combien négatif ! Il est temps de corriger cette anomalie, pour ne pas dire cette injustice... J’y pense depuis longtemps, l’occasion m’en est donnée.

Chantal Thomas est en effet la commissaire de l’exposition de la Bnf consacrée à Casanova jusqu’en février 2012 (cf. A propos de l’exposition de la BNF). Bien entendu, ce n’est pas un hasard.

Chantal Thomas est, de longue date, une admiratrice du XVIIIe siècle français. Tous ses livres en témoignent (et le premier d’entre eux, déjà, consacré à Sade qu’elle découvre à 18 ans [7]). Faut-il rappeler que c’est dans le numéro 3 de la revue L’Infini (été 1983) que Sollers publie pour la première fois des extraits du livre de Chantal Thomas, Casanova un voyage libertin, qui sera édité chez Denoël, dans la collection L’infini, en 1985, avant d’être repris dans la collection Folio en octobre 1998 ? Je n’ai pas souvenir d’avoir lu d’étude sur Casanova dans Tel Quel avant cette publication... Chantal Thomas dit un jour à Alain Veinstein qu’à l’époque elle n’était pas persuadée qu’il fallût écrire sur Casanova, alors que Sollers, lui, en était déjà convaincu...

Voici donc comment un lecteur de L’Infini pouvait découvrir Casanova, quelques mois après avoir lu le roman retentissant de Sollers, Femmes.

En 1791, à l’âge de soixante-six ans, alors qu’il est réduit à la seule ombre de ses souvenirs, Casanova commence de rédiger l’histoire de sa vie. Il ne faut pas voir dans cet acte de survie une initiative improvisée, un ultime recours contre l’ennui qui le dévore. L’entreprise autobiographique répond ici à un projet ancien et constamment présent à l’esprit de Casanova, contrastant avec le cours volontiers hasardeux et irréfléchi de ses aventures ; mais, de quelque façon indissociable et, peut-être, fondamental. Dans ses bagages il transporte, à côté d’une garde-robe aussi impressionnante que possible (un des premiers atouts dans le théâtre de sa séduction puisque le moment fort et comme magique est celui de son apparition) de nombreux carnets où il note, au fur et à mesure, les conversations et événements de son existence, et des dossiers où il conserve toute sa correspondance. Il appelle ces notes des capitulaires, nom qui désigne, à l’origine, un recueil de lois et d’ordonnances. Le terme peut sembler emphatique appliqué au tissu de plaisirs et de frivolités dont Casanova faisait ouvertement sa seule préoccupation. A moins qu’il ne se justifie par ce qu’il laisse entendre du rapport profond qui lie le vécu à sa transcription. Celle-ci n’étant pas seconde, de la gratuité du commentaire, mais première et répondant à une injonction capitale.

Chantal Thomas a publié dans L’Infini

  • Les rigueurs de l’amour (n°12, automne 1985)
  • Une vie de plage (n°15, été 1986)
  • Ne te retourne pas (n°49-50, printemps 1995)

Casanova était un beau parleur. C’est là une des considérations qui, à Constantinople, le retiennent de céder à une proposition de mariage avec une jeune Turque. « Ce qui me révoltait surtout, écrit-il, c’était l’idée de devoir aller vivre un an à Andrinople pour y apprendre une langue barbare pour laquelle je ne me sentais que du dégoût, et que par conséquent j’aurais mal apprise. Comment aussi à mon âge renoncer à la prérogative, flatteuse pour l’amour-propre, d’être réputé beau parleur ! et j’en avais la réputation partout où j’étais connu » (La Pléiade, p. 332, t. 1).

On constate en lisant ses Mémoires combien l’exercice verbal, la performance oratoire pouvait devenir la raison d’être de l’exploit, tant était bien organisée la distribution (et la rétribution) de tels morceaux de bravoure. Ils comblaient une attente et la disponibilité d’un public qui, peut-être de n’être plus en prise avec le procès de l’histoire, se livrait avec passion à la multiplicité et à l’inventivité des histoires. Homme de lettres et charlatan, beau parleur et beau joueur, menteur et tricheur sur les bords, Casanova offrait de cour en cour et de femme en femme la représentation de sa parole. C’est dire qu’il avait au moins deux registres selon le caractère plus ou moins officiel de la prestation, très différents quant au ton et aux effets recherchés. Le premier que l’on pourrait qualifier d’héroïque s’adresse à un interlocuteur puissant, noble, riche et de sexe masculin, et en face de qui Casanova est en position de courtisan, donc dans un rapport de base d’humilité qu’il s’agit, avant tout, d’empêcher de tourner à l’humiliation. C’est pourquoi il se montre extrêmement pointilleux sur les conditions d’exécution de ses narrations. Ainsi son récit le plus fameux (sa fuite de la prison des plombs à Venise) — qui est aussi comme le récit emblématique de toute sa vie puisque, d’une certaine façon, Casanova n’a jamais cessé de fuir — n’exige pas moins de deux heures, et il refuse, même sur l’instance d’un duc de Choiseul, d’en donner une séance abrégée. Le récit, dans ce cas, est définitivement mis au point et souffre peu de variations, sinon quelques enjolivements çà et là. Il joue le même rôle qu’une lettre de recommandation. Monolithique, clos, il n’appelle aucune des mouvances et confusions propres au vertige dialogique. Il n’appelle même aucun rapprochement, mais seulement d’être reçu. Casanova, d’ailleurs, est le premier à se plaindre parfois d’une « corvée » aussi monotone. (On peut classer dans la même catégorie le récit de son duel avec le comte Branicki.)

Tout autre est le récit érotique qui, destiné à une femme, doit l’exciter au point de se vouloir elle-même l’héroïne du prochain récit. Comme si Casanova non seulement ne regrettait jamais la femme qu’il vient de quitter mais l’utilisait narrativement pour faire une nouvelle conquête. L’enchaînement de ses amours semble procéder par accumulation de bonnes fortunes sans que se marque nulle part la blessure d’une absence, ni la trace d’un manque. Par exemple, après Constantinople, il se rend à Corfou où il entreprend de séduire la femme la plus belle et la plus galante de la colonie, Mme F., femme d’un gouverneur de galère (il est à noter que pour Casanova il y a les femmes qu’il aborde par leur prénom, prostituées, actrices, danseuses d’opéra, filles... et celles de la bonne société qu’il ne nomme que par leur nom de famille quel que soit son degré d’intimité avec elles. C’est évidemment avec ces dernières qu’il faut faire du texte. Les autres servant tout au plus de matériau littéraire) : « Assis auprès d’elle, elle m’engage à lui conter tout ce qui m’était arrivé à Constantinople ; je n’ai pas eu lieu de m’en repentir. Ma rencontre avec la femme de Jossouff lui plut beaucoup ; mais la nuit du bain des trois nymphes d’Ismailla mit toute en feu. (p. 371, t. I). Conversation volcan. Le libertin attend de la parole des effets échauffants. Mais comment faut-il, fonctionnellement, concevoir ces récits ? Le libertinage de Casanova comprend-il comme la scène sadienne le dédoublement d’une séance narrative suivie d’une séance d’application technique et de pratique ? Un tel passage exigeant de la part des « historiennes » le plus de détails et de précisions possible, car ces récits ont d’abord une valeur expérimentale. Ils doivent introduire dans l’aventure libertine un élément nouveau. Ils progressent d’ailleurs selon l’ordre méthodique d’une transgression réfléchie.

Chez Casanova, au contraire, les récits érotiques s’ils incitent le désir doivent aussi lui enlever tout caractère choquant ou dangereux. Ils esquissent des silhouettes, ils ne détaillent pas les gestes. Ils obéissent à cet impératif explicitement formulé par Mme F. : « Dites ; mais ne nommez pas les choses par leur nom : c’est l’essentiel » (p. 376, t. I). A l’effort sadien tendu vers l’impossible d’une nomination exhaustive, d’une exploration sexuelle paradoxalement illimitée et égale à sa définition, correspond chez Casanova l’exercice inverse d’une dénomination éludée, calqué sur le code supposé de la coquetterie féminine : dire sans nommer, signifier sans désigner, de façon à obtenir cette réponse encourageante d’un non qui soit un oui. Pour parler du sexe Casanova va donc s’en tenir aux images les plus stéréotypées, les plus innocentes. Avec l’espoir que son interlocutrice en induise, dans la confusion d’un moment de l’irresponsabilité de la formule à celle de l’acte. Comme si le succès de la séduction dépendait de l’habileté à en taire la finalité et que la femme devait céder à la facilité d’une heureuse métaphore — emportée par un mouvement linguistique qui serait rassurant en proportion de son pouvoir d’éloignement. La femme se livre à l’illusion passagère d’une métaphore de la même manière (inconsciente et inconséquente) dont, à la faveur d’un voyage, elle s’abandonne.

L’exposition du récit sadien et son érotisme explicite appellent l’architecture d’un théâtre fermé. Le style allusif de Casanova trouve sa parfaite réalisation dans l’espace ouvert et mobile du voyage. « Alors, las d’insister, de raisonner, de causer et même de rire, échauffé par le voyage, les aliments et le voisinage, on se laisse aller et on fait quelque chose comme pour savoir qu’on existe et comme si on n’avait pas l’énergie. Puis, quand la réflexion vient, après-coup, on se trouve ordinairement bien aise d’en être là » (p. 20, t. III).

D’où cette formule qu’utilise quelquefois Casanova pour (ne pas) dire faire l’amour : donner le bonjour ! Un bonjour en passant, si rapide qu’il confine à l’au revoir. La scène d’amour qui se déroule dans la voiture est identique en sa hâte et son mystère à ce monde entrevu à toute allure, à travers un rideau, et dont le voyageur s’excuse de ne pouvoir rien dire parce qu’il était trop pressé pour s’arrêter et que, de toute manière, il n’est pas du pays.

La métaphore la plus courante chez Casanova pour évoquer le lieu où il se trouve quand il « en est là » est celle du « temple de Vénus ». Il y a aussi, moins fréquentes, celles « d’arènes » et surtout de « champ » de fleurs ou de bataille selon qu’on l’aborde en jardinier ou en combattant, que l’on cueille la rose ou livre un combat sanglant — de part et d’autre, car il arrive que Casanova à bout de sperme éjacule du sang : ardeur étonnante ou simple pendant de sa disposition d’enfance aux hémorragies nasales ?

Avec toutes ses modulations possibles : la métaphore, comme la situation libertine, doit être systématiquement exploitée. le libertin n’a pas les distractions du poète ou de l’amoureux, ni leur désintéressement apparent. Son attitude érotique est d’un opportunisme obsessif. Il veut sans arrêt profiter, de la chance d’un tête-à-tête ou de celle d’une image permise. Ainsi, d’une femme qui se découvre, il peut dire (sans nommer) : « j’ai vu la corniche et la frise de l’autel de l’Amour, sur lequel j’aspirais à mourir » (p. 1103 t. III), et d’une qui ne se laisse pas pénétrer : « Elle eut soin de ne me laisser parvenir qu’au parvis du temple, l’entrée du sanctuaire ne devant pas être encore mon partage... » (p. 4000 t. 1) [8].

Si le sexe féminin peut être imagé comme temple, ce n’est évidemment pas d’après une allusion visuelle — les colonnes n’étant pas de son fait — mais pour la part d’interdit et d’inaccessible qui s’y attache. Servant du temple vaginal et fort assidu à lui prodiguer ses libations, Casanova voue à ses mystères la plus aveugle adoration. Des deux termes, au fil des années, c’est l’aveuglement qui l’emporte ; car l’adoration résiste mal aux ruses et raccourcis du métier. Et Casanova, de plus en plus pressé de parvenir à ses fins, ou encore « d’en arriver là », là où « il n’y a plus rien à désirer », supporte mal les difficultés de l’approche et peut-être même la notion d’approche. Sans doute parce que celle-ci tend à dessiner une singularité inexistante dans l’univers féminin de Casanova. L’expérience apprend qu’« elles » sont toutes faites pareilles. C’est la diversité de leurs visages qui éveille la curiosité. Sans cette diversité trompeuse, dit Casanova, il n’y aurait jamais aucune raison d’être infidèle. Etrange affirmation. Comme si la tromperie masculine était une réponse à l’artifice d’une beauté féminine privée de corps.

Le succès est une question de circonstance et de prompte intervention, un problème de savoir-faire. Le temple de la féminité n’est pas plus secret qu’un marché. Et c’est, en fait, de marchandage qu’il s’agit. Même si Casanova se pose plus souvent en donateur qu’en acheteur, la pleine confiance qu’il a pour ce qu’il appelle pudiquement« les lois de la reconnaissance » montre qu’il s’y entendait dans l’évaluation d’un rapport de forces. Ce qui l’amena, au fur et à mesure qu’il vieillit, à préciser son penchant pour les jeunes filles séduites et abandonnées, ou encore mieux, puisque plus démunies, pour les petites filles pauvres. Dociles Justines qui battent des mains aux jolies dentelles que le gentil monsieur leur achète. Femmes dans le besoin — et par là même bien en deçà des embarras et des complications du désir, de la peur de son énonciation. Ces scènes perdent beaucoup de leur brutalité ou de leur cruauté si l’on se rappelle que la fortune de Casanova ne tend nullement au triomphe de l’argent, mais qu’elle suit, au contraire, une ligne descendante jusqu’au dénuement complet. Casanova eut toujours avec la richesse des contacts à la fois émerveillés et extérieurs. Ce qui le rendait proche de ses vénales partenaires de plaisir, et sans arrogance à leur égard.

A l’autre extrême, dans l’échelle des innocences perdues, on trouve la libertine, libre et maîtresse d’elle-même, « corrompue comme l’ange des ténèbres », et qui affiche ses caprices sans la moindre retenue. Cet être pervers et dénaturé n’inspire à Casanova ni sympathie ni complicité. Mais plutôt de la crainte. Allant jusqu’à l’épouvante lorsqu’il est en présence d’une « andromaniaque », de ces femmes (plus nombreuses qu’il ne paraît, selon Casanova) que rien ne peut retenir lorsque « la fureur utérine les saisit » (cf p. 685 t. III portrait de la duchesse de Villadorias).

A l’inverse du séducteur de Kierkegaard, Casanova n’éduque pas les jeunes filles qu’il possède et celles-ci, en retour, ne lui apprennent rien. La répétition de la séduction s’inscrit alors dans le cadre pratique d’une lecture de situation, elle n’ouvre pas sur l’infini du désir et de ses métamorphoses. Schème figé à l’image de l’alternative sur laquelle il se fonde : prendre ou recevoir — sur le fond d’une passivité désolée et sans que surgisse jamais la liberté d’une demande, l’excès d’un don. « L’essentiel, lisons-nous dans le Journal du séducteur, est de guetter ce que chacune peut donner et, par conséquent, ce qu’elle demande. C’est pourquoi toutes mes aventures d’amour ont toujours une réalité pour moi-même, elles constituent un élément de la vie, une période de formation sur laquelle je suis bien fixé, et souvent une adresse particulière s’y attache. J’ai appris à danser à cause de la première jeune fille que j’aimais, j’ai appris à parler le français à cause d’une petite danseuse... »

Casanova, lui aussi, a appris à parler français. Il viendra même à le parler si bien que c’est en cette langue qu’il rédige ses Mémoires. Quelle réalité s’attache à un tel choix ? Faut-il y voir une dédicace amoureuse, la langue d’élection de sa séduction, celle même de la jeunesse et d’une puissance sans défaut ? Ce serait donc pour lui qui écrit dans l’isolement de la vieillesse et d’une foule de domestiques allemands qui se moquent de lui, la langue de la nostalgie. Mais où commence la nostalgie ? On peut se demander en examinant les rappons qui, dès le départ, le lient au français et l’enjeu passionnel de sa maîtrise en cette langue si les sentiments de séparation et de deuil qui l’habitent au présent dans l’exil de sa retraite, n’étaient pas déjà là dans l’amour absolu qu’il portait à Paris.


Giacomo Casanova à 42 ans,
attribué à Francesco Narici (1719-1785) [9],
vers 1760.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Paris lui apparut, au premier regard comme la ville par excellence, la ville de la mode et de la vitesse, de l’imposture et de la charlatanerie, de l’élégance et de l’esprit, l’antichambre de la cour de Versailles. Paris est synonyme du monde, quand le monde s’identifie et se réduit à la secte du beau monde. C’est donc également le lieu même du libertinage ou, selon Stendhal, de l’amour-goût tel qu’il « régnait à Paris vers 1760, et que l’on trouve dans les Mémoires et romans de cette époque... C’est un tableau où, jusqu’aux ombres, tout doit être couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable, sous aucun prétexte, et sous peine de manquer d’usage, de bon ton, de délicatesse, etc. » (De l’amour). La haine que Stendhal porte à Paris se confond avec celle qu’il voue à la galanterie, au code obligé d’un sentiment figé. Alors que l’amour pour lui, dans sa libre imagination et sa folie solitaire et suicidaire, est essentiellement italien. Partie d’un pays où les orangers poussent en pleine terre.

A la façon dont, pour Dostoïevski, la passion avec sa démesure et son sens tragique de la perte ne peut être que russe. Et pour lui aussi c’est dans son contraste avec la culture européenne et particulièrement française qu’elle éclate dans toute sa violence et sa fatalité. Ce qui nous donne dans Le joueur le portrait exaspéré du Français, ordinairement désigné comme : le petit Français, le freluquet de Français ou bien, avec carrément l’envie de lui taper dessus, le Françouzik. Personnage d’escroc bien élevé, faux marquis, capable d’en imposer par ses allures étudiées de hauteur et l’avantage inné d’un joli physique.

lire la suite

« Paris me parut un nouveau monde. Mme d’Urfé était morte, mes vieilles connaissances avaient changé de maison ou de fortune ; je retrouvai des pauvres devenus riches, des riches devenus pauvres, de nouveaux bâtiments, des rues nouvelles ; je ne m’y reconnaissais plus. Le goût des spectacles avait introduit un nouveau système, de nouveaux règlements, de nouveaux acteurs : tout était devenu plus cher ; la misère, pour soulager ses ennuis, courait en foule aux nouvelles promenades que l’avarice et la politique lui avaient formées sur les faux remparts décorés du nom sonore de boulevards. Le luxe de ceux qui ne s’y promenaient qu’en voiture ne paraissait être là que par contraste. Les deux extrêmes étaient tour à tour spectacles et spectateurs. Paris est peut-être la seule ville au monde où cinq ou six ans suffisent pour changer la physionomie » (p. 602 t. III).

Cinq ou six ans... un temps plus que « suffisant » pour changer une personne.

Le Paris prérévolutionnaire lui fait un effet de trouble et de perplexité. Quelque chose s’annonce qu’il ne sait ou qu’il a peur de déchiffrer et où vont sombrer ses repères les plus sûrs.

La cour de Versailles a été pour Casanova la référence absolue. Une femme outrageusement placardée de rouge aux joues lui paraît hideuse ou ravissante selon que son maquillage excessif lui rappelle ou non les dames de Versailles. Et toutes les cours qu’il visite à l’étranger (en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Russie, en Pologne, etc.) ne l’impressionnent jamais pour de vrai. Elles lui semblent toujours quelque peu parodiques ou caricaturales, imparfaites. Et comme risquant de trahir un idéal de noblesse en regard duquel seule compte la naissance.

La liste de ses amours inclut rarement des femmes de la noblesse. Et chacune de ces exceptions est observée par Casanova du regard froid et cynique dont on juge une « mésalliance ». C’est le point où, lui si habile à se duper et à duper les autres, ne fait aucun effort mensonger pour adoucir ce qu’une lecture objective pourrait avoir de cruel à son égard. Au contraire, on peut noter de sa part quelque chose comme un plaisir amer et triomphant à voir sans déguisement la mécanique d’une scène érotique dans laquelle il obtenait le droit de figurer pour son existence même. Car ces femmes ne se gênent pas plus avec lui qu’avec un domestique. C’est ainsi qu’à Londres il reçoit d’une jeune lady avec qui il a fait récemment l’amour une leçon blessante. Comme la rencontrant dans un salon, il lui demande de le présenter à une de ses amies, elle lui répond froidement qu’elle ne peut faire cela faute d’avoir l’honneur de le connaître. Il ne comprend pas et il insiste : « Je vous ai dit mon nom, madame, ne me reconnaissez-vous pas ? » Ce qui lui vaut cette repartie : « Je vous remets fort bien mais une folie n’est pas un titre de connaissance » (p. 178 t. III).


Portrait miniature de Casanova à 71 ans,
attribué à son frère Francesco,
à Dux, 1796.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La sexualité n’est pas un titre de connaissance. Le nom seul en est un. C’est pourquoi aussi la vieillesse ne lui apprend rien sur ces privautés qui sont accordées parce qu’elles ne comptent pas — à cause de l’impuissance sexuelle du partenaire. Il était traité de la même façon, et cette fois au temps de ses exploits amoureux — mais pour son impuissance sociale, l’absence de son inscription mondaine. De la nullité sociale à la nullité sexuelle se dessine une ligne continue. L’horreur qu’il éprouve pour le présent de sa vieillesse l’a accompagné, secrète, tout au long de sa vie : ce qui lui rendait intolérable toute défaillance sexuelle, en même temps qu’il savait combien, évalué en termes mondains, un tel pouvoir était nul. Si le tableau léger de l’amour goût est sans ombre, la passion qui l’attache à la perfection immobile d’une telle image est pleine d’ombre. C’est là qu’il connaît les alternances d’espoir et de désespoir amoureux pour un objet inaccessible, selon des émotions en regard desquelles l’acte sexuel ne prouve rien. Contrastant avec la rapidité en série de ses prouesses sexuelles, avec cette urgence à conclure qui anime toutes ses rencontres, il y a pour Casanova des moments d’émerveillement figé, de grâce suspendue, comme celui où la duchesse de Chartres, qu’il adore d’un amour invisible et silencieux, lui sourit : « J’allai exprès à l’Opéra le jour où la duchesse y parut avec une peau lisse et vermeille. Après l’Opéra, elle alla se promener dans la grande allée du Palais-Royal, suivie de ses premières dames et fêtée de tout le monde. Elle m’aperçut et m’honora d’un sourire. J’étais vraiment heureux » (p. 704 t. I).

C’est pour un tel sourire qu’il a écrit sa vie en français. Non qu’il y retrouvât plus exactement le goût de ses plaisirs, mais parce que s’y parlait, avec une énergie infatigable, la forme de son amour. Selon cette même vision qui permet à Proust de voir dans le snobisme une passion entière, aussi intense et vitale qu’une autre, à cette différence près qu’elle met toute sa confiance et son intelligence dans le jeu des apparences, y puisant la constance de souffrir les pires peines sans vouloir déranger en rien les rites d’une société qu’elle adore. Et c’est sans doute le souvenir encore vivant de la réalité de ces peines (avec leur envers de jouissance) qui fait gémir Casanova lorsqu’il évoque, en passant, « ... cet enfer qu’on appelle le monde ».

Chantal Thomas, L’Infini 3, été 1983.
Ce texte est repris sous le titre Le français, langue du libertinage
dans Casanova, , un voyage libertin, folio 3125, p.98-125.

LIRE AUSSI : Casanova : l’invocation à Vénus.

*


Chantal Thomas, à propos de la réédition

« Ce livre est à la fois voyage dans l’inconnu du XVIIIe siècle et approche d’une figure singulière, irréductible à nos concepts modernes d’intelligence ou de désir. Giacomo Casanova, vénitien, habile charlatan, grand joueur et franc libertin.
De n’être pas prise dans un mouvement d’identification, ni de rejet, je m’accorde la liberté de me perdre et d’être séduite, de m’arrêter et d’analyser, et surtout de m’étonner. Car la beauté baroque, infime, grossière, âpre, souvent violente, parfois même monstrueuse dont sont marqués les Mémoires de Casanova n’a rien à voir avec un tableau lisse et rassurant. Elle ouvre sur des interrogations, des situations qui ont la force du romanesque et l’étrangeté des énigmes. »

Chantal Thomas.

A l’occasion de la réédition de son livre, Chantal Thomas s’entretenait avec Alain Veinstein (« Du jour au lendemain », 16 janvier 1999, 41’)

*


« Casanova ne s’interdit pas d’aimer »

Universitaire et écrivain, spécialiste du 18éme siècle, Chantal Thomas revient sur la définition du libertinage et sur la personnalité de celui qui l’incarne.

Quel diable d’homme est donc le libertin ?

La première injonction de la philosophie libertine est de refuser l’autorité, politique ou divine. Le libertin est un grand seigneur, qui se complaît dans cette posture de défi. Ses transgressions menacent le pouvoir, l’ordre du monde, jusqu’à Dieu dans les cas extrêmes. Cette attitude n’est pas sans paradoxes, car il ne peut y avoir de transgression sans loi, sans règle, sans carcan. Aussi, lorsque Sade proclame son athéisme, se reprend-il aussitôt, en réinstaurant la présence de Dieu pour pouvoir mieux l’insulter ! Lorsque, dans Les Liaisons dangereuses, le vicomte de Valmont décide de séduire la présidente de Tourvel, il dit, en substance : "J’aurai cette femme, je l’arracherai à Dieu même !" Le libertin n’est pas un révolutionnaire, encore moins un anarchiste. L’idée de changer la société est extraordinairement pénible à cet homme qui ne croit ni à la justice ni à l’égalité. La société d’ordres hiérarchisée de l’Ancien Régime lui convient, du moment qu’elle lui ménage un espace de plaisirs.

Casanova est-il de ce bois-là ?

Dans ses Mémoires, Casanova revendique à plusieurs reprises la qualité de "fieffé libertin". Mais la contestation radicale lui est étrangère. A la mise en question d’une puissance supérieure, il a préféré le masque, le dédoublement, le jeu, l’esquive. Casanova n’est pas un aristocrate, mais un fils de comédiens, c’est-à-dire, au 18ème siècle, un fils de rien. Il est libertin au sens où il s’autorise tout et ce, pour le seul amour du jeu. Casanova est le metteur en scène de ses propres plaisirs. N’oublions jamais qu’il est né à Venise, ville du théâtre et du carnaval. Sa morale est légère et irresponsable, aux antipodes du libertinage de cruauté d’un Valmont ou d’un don Juan. Son beau souci est le bonheur immédiat, procuré par les sensations. Il est gourmet, fou de vins, de tissus, de bijoux... de douceur. Son hédonisme convivial le rend plus humain que de nombreux libertins.

Y compris avec les femmes ?

Le libertinage a une parenté avec la stratégie militaire. Ce n’est pas un hasard si l’officier d’artillerie Choderlos de Laclos écrit Les Liaisons dangereuses en même temps qu’un ouvrage sur Vauban. La conquête d’une femme est un plan de bataille, un siège. Résistera-t-elle ? Tout l’enjeu est là. Si elle se donne, elle est fichue. Casanova, lui, n’est pas un stratège, c’est un promeneur décidé à jouir de ses rencontres. Histoire de ma vie, son chef-d’oeuvre, est une très belle série de portraits de femmes.

L’Esprit de conversation (Rivages/ Poche), titre de votre dernier livre, est-il un procédé, un instrument du libertinage ?

Chez Sade, pas du tout : l’essentiel, pour lui, est le déroulement minutieux d’un fantasme. En revanche, Casanova fait grand cas de la conversation. L’une de ses grandes jouissances, c’est de parler et de parler français. Que voulez faire d’autre pendant ces voyages en berline qui n’en finissent pas, entre Rome, Constantinople, Moscou, Londres, Trieste ?


Chantal Thomas Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dans Casanova, un voyage libertin (Folio), vous écrivez que Casanova a inventé le libertinage voyageur...

Oui, il n’a cessé de voyager entre 1734 et 1797. Pendant plus de soixante ans, il parcourt près de 70 000 kilomètres. Le mouvement lui est vital : afin de satisfaire des désirs, mais aussi de s’esquiver lorsque le vent tourne... Au départ, le jeune Casanova souhaite, par esprit d’aventure et curiosité, aller à la découverte du monde. Au fil des années, ses étapes semblent rythmer une longue fuite pour échapper aux créanciers, aux puissants et à la prison. Le Vénitien a un talent spectaculaire de l’arrivée et un art de l’éclipse. "J’ai pris le beau moment de partir", écrit-il de son départ de Naples. Casanova, ne l’oublions pas, est un aventurier. L’époque regorge de personnalités de ce genre : Cagliostro, Saint-Germain, le chevalier d’Eon... Leur arrivée dans une ville est un événement et, à la Cour, un divertissement. Les grands ont besoin d’eux pour apporter ce dérèglement passager, cette respiration, qu’on retrouve avec le carnaval. L’un des plaisirs de lecture d’Histoire de ma vie est de nous faire pénétrer dans ce monde interlope d’escrocs, de libellistes, de pamphlétaires, d’espions... qui jouent leur vie en écumant l’Europe. Casanova est très sensible à la part d’ombre de cette époque qui se dit des "Lumières". Il s’en amuse : "Je jouissais de devenir astrologue au siècle de la raison."

Dans le langage commun, il y a confusion entre lui et don Juan...

Don Juan est une figure romanesque, que l’on connaît grâce à la comédie de Molière et à l’opéra de Mozart. C’est un héros du plaisir masculin et du plaisir à faire souffrir. Casanova, lui, n’est pas un personnage, il s’est créé lui-même et il est l’inventeur de son propre mythe. "Ma matière, c’est ma vie", écrit-il. Dans le jeu de la séduction, à l’inverse de don Juan, il accepte d’être subjugué par l’autre, de vaciller, de perdre pied. Il ne refuse pas l’amour, même si, in fine, il lui préfère son propre mouvement : "J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré la liberté."

Autre confusion : libertinage et débauche...

Le débauché ne croit ni au principe de plaisir, ni au jeu, ni aux saveurs, ni à l’harmonie auxquel l’hédonisme du libertin aspire. Le débauché est dans la précipitation et l’indélicatesse, c’est un homme qui chute.

Quel écrivain est Casanova ?

Histoire de ma vie le rapproche des grands mémorialistes, du prince de Ligne, un grand aristocrate libertin, ami de Casanova. Les deux hommes partagent le sentiment d’assister, avec la Révolution, à la disparition d’un monde et à la mort du français comme langue internationale, comme passeport pour Saint-Pétersbourg et Florence.

Par quel livre aborder Casanova ?

Je recommande un petit texte qu’il a écrit en italien, Le Duel (Mille et une Nuits), récit de son combat avec le noble polonais Branicki. De ce récit très bref émergent toutes les qualités de Casanova : intelligence des situations, héroïsme, élégance. C’est la meilleure introduction à son chef-d’oeuvre, Histoire de ma vie, rédigé, lui, en français.

Entretien réalisé par Emmanuel Hecht, L’Express du 28-07-11

***


A propos de l’exposition de la BNF

Présentation de l’exposition

*

Sur France Culture : Casanova dans l’Europe galante avec Chantal Thomas et Edith Huygue (41’)

crédit : Tout un monde

A la BnF : l’exposition « Casanova, la passion de la liberté »
jusqu’au 19 février 2012.
Dossier de presse, illustré et très complet (pdf)

Casanova, Seuil/BnF, 244 p., 49 euros : c’est le catalogue magnifique de l’exposition conçue par Marie-Laure Prévost et Chantal Thomas à la BnF. On y trouve notamment la reproduction des pages manuscrites de « Histoire de ma vie », plus de 200 reproductions et des textes de Chantal Thomas, Michel Delon, Alain Jaubert...

Autres Documents BnF d’intérêt :

1. Casanova, la passion de la liberté (pdf).

2. Histoire de ma vie de Giacomo Casanova, chevalier de Seingalt (pdf).

3. Les Mémoires selon Casanova.
(pdf)

Sur France 5 :
Casanova - Histoire de ma vie (inédit)

jeudi 24 novembre à 21h40
A regarder ici

Sur France Culture

Casanova, le libertin porté aux nues

Soirée Spéciale Casanova et ses mémoires
samedi 26 novembre de 21h à minuit, en direct
Plus ici

et encore plus ici

Giacoma Casanova : sous le charme, Le Monde, 13-12-12.

Et aussi

L’histoire et la vie de Casanova trouvent refuge à la BNF (Télérama hors série).

Casanova par Alain Jaubert.

Casanova aux délices (1760) par Etienne Joyeux .

Venise, capitale libertine par Marc Lambron .

*

Les principaux livres de Chantal Thomas.

*

[1Réserve des livres rares. Catalogue de l’exposition « Casanova ».

[2Cf. les propos tout aussi accablants de Donald Sutherland dans Libération du 01-12-2004.

[3Réalisateur de Casanova, un adolescent à Venise, 1969.

[4Membre du comité de rédaction de Tel Quel au moment de la réalisation du film et future traductrice de Dante, cf. A propos de Jacqueline Risset.

[5Voir plus bas.

[6Nouvelle liberté de pensée, 2011, Éditions Marciana, p. 37.

[7Cf. Sade, L’ ?il de la lettre, 1978, Paris, Éditions Payot. Réédition, nouvelle version sous le titre : Sade, La dissertation et l’orgie, Rivages-poche, 2002.

[8Tout ce passage exigerait des analyses plus détaillées et une confrontation minutieuse avec le texte de l’édition Brockhaus.

[9Autrefois attribué à Anton Raphael Mengs

[10Je réserve pour un autre chapitre l’analyse plus attentive — que je crois importante pour la compréhension du système libertin de Casanova — de ses rapports avec l’homosexualité féminine et masculine.

[11Casanova était très sensible à la vie des langues, à ce qu’elles permettent ou interdisent. Cf en particulier ses notes sur le langage de la Révolution.

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5 Messages

  • Albert Gauvin | 21 octobre 2015 - 11:14 1

    Casanova : l’amour à Venise - Secrets d’histoire.
    Giacomo Casanova a connu plus d’une centaine de femmes dans sa vie et ses aventures libertines sont restées célèbres. Mais derrière cette image de bourreau des coeurs, Stéphane Bern et « Secrets d’histoire » font découvrir un homme aux multiples talents et au destin exceptionnel.
    Né à Venise en 1725 de parents modestes comédiens, enfant chétif et maladif, Casanova est devenu le plus flamboyant des aventuriers du siècle des Lumières. Evadé de la prison de Venise, inventeur de la loterie à Paris, duelliste à Varsovie, mais aussi abbé, espion, violoniste, magicien et charlatan, Casanova a vécu mille vies et fait de son existence un roman à rebondissements. Sillonnant l’Europe, ce voyageur insatiable réussit à s’introduire dans les cours les plus prestigieuses, de Versailles à Saint-Pétersbourg.
    A revoir ici.


  • Jy2m | 13 juillet 2015 - 10:56 2

    Les 8 tomes des Mémoires de Casanova aux formats Epub, PDF et Mobi à télécharger gratuitement sur "Livre-et" :
    http://www.e300.fr/Livre-et/livret/casanova.php
    (ci-joint le PDF du tome premier)


  • A.G. | 8 novembre 2013 - 10:24 3

    Une série d’émissions à voix nue consacrées à Chantal Thomas. Le 6 novembre : L’apprentissage de la liberté à travers Sade et Casanova.


  • A.G. | 8 mai 2013 - 00:17 4

    Retour sur l’oeuvre de Casanova

    France Culture, le 7 mai 2013.

    Pour Philippe Sollers il était «  admirable » et ses Mémoires sont un chef d’œuvre. Pour la romancière Lydia Flem, c’était « un amoureux baroque ». L’écrivaine Chantal Thomas en a fait un passionné de liberté, tandis que le dix-huitièmiste Michel Delon a dit de lui qu’il fut « un artiste de sa propre vie ». Pourtant, « on a longtemps voulu que Giacomo Casanova fût un personnage et non un écrivain », ajoute l’auteur de Casanova, Histoire de sa vie, la reconnaissance ayant été plutôt tardive, tant l’image du séducteur libertin a prévalu jusqu’à la fin du XXe siècle.

    Mais l’exposition organisée en 2011 à la BNF a contribué à renverser ce cliché. Renouveler l’image de Casanova est aussi l’ambition des deux publications simultanées de sa grande œuvre, Histoire de ma vie, qui paraît à la fois dans la Pléiade chez Gallimard et dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont. L’occasion pour nous de nous pencher sur la vie et sur l’œuvre de ce Vénitien beau parleur et homme de lettres, musicien et magicien, aventurier voyageur du XVIIIe siècle, jouisseur et joueur.

    Ecoutez l’émission.


  • A.G. | 30 novembre 2011 - 10:07 5

    Casanova sur France Culture toute cette semaine. Cf. La Fabrique de l’histoire.

    1. lundi 28 : Avec Helmut Watzlawick, rédacteur en chef de « L’Intermédiaire des casanovistes », périodique annuel publié consacré à l’étude de la vie, des ?uvres et du « monde » de Giacomo Casanova.

    2. mardi 29 : L’aventurier des Lumières, Casanova à Paris. Un documentaire d’Anaïs Kien, réalisé par Séverine Cassar.

    3. mercredi 30 : Table ronde sur l’exposition « Casanova, la passion de la liberté » à la BnF-François-Mitterrand du 15 novembre 2011 au 19 février 2012, exposition autour du manuscrit « Histoire de ma vie » de Giacomo Casanova. Frédéric Manfrin, conservateur, chef du service Histoire au département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme de la BnF. Marie-Laure Prévost, conservateur général au chef du service Histoire au département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme de la BnF.

    4. jeudi 1er : Table ronde sur Casanova, figure européenne. Avec Pierre-Yves Beaurepaire, Michel Delon et Marie-Françoise Luna.