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Le chérubin voyageur du ponte de la Calcina à Venise

Repérages

D 27 octobre 2011     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Giambattista Tiepolo, Ange avec un livre (détail), 1744. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ouvrons Éloge de l’infini. A la fin de L’autre Venise, Sollers écrit :

« Venise est la ville chérubinique par excellence : contemplation et compréhension du lointain, regard sans fin ramené sur soi après avoir bouclé la boucle, récollection et concentration des randonnées de la connaissance. C’est le visage dans la pierre voyant le temps dans ses fibres.


Tiepolo, Rosaire.
Plafond des Gesuati. Photo A.G. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les franciscains séraphiques sont là aussi, bien sûr, mais Venise, comme Tiepolo en célèbre la montée au plafond de l’église des Gesuati [1], est une ville dominicaine. « Les chérubins aux jeunes yeux », dit, justement, Shakespeare. Enfance et recomposition de la vue : si l’on n’a pas compris quelque chose dans le tissu de sa propre existence, Venise est la dernière chance pour le saisir et se ressaisir.

C’est ici, je m’en souviens, que j’ai lu, assis sur un quai, au soleil, Le Pèlerin chérubinique, d’Angelus Silesius. « Rien ne dure sans jouissance. Dieu doit jouir de lui-même, ou son essence devrait sécher comme l’herbe. » Et aussi : « L’éclat de la splendeur brille au coeur de la nuit. Qui peut le voir : celui qui a des yeux et veille. » Et aussi : « On dit que le temps passe vite : qui l’a vu voler ? Il reste immobile dans le concert du monde. » Et encore, et peut-être surtout : « Dieu sort le matin, il dort à midi, il veille la nuit, et voyage le soir sans peine. [2] »

*

A une centaine de mètres de l’église des Gesuati, de l’autre côté du pont de la Calcina [3]), perchés sur un mur de briques rouges, deux chérubins viennent à notre rencontre. A l’angle de la fondamenta Bragadin et du ponte dela Calcina, le premier chérubin tient dans ses bras un livre ouvert qu’il semble offrir à la lecture, mais qu’il ne lit pas (son regard est-il tourné vers les Zattere ou, de l’autre côté du canal de la Giudecca, vers il Redentore, l’église du Rédempteur ?) ; à deux pas, dans la fondamenta Bragadin qui longe le Rio di San Vio jusqu’au Canal Grande, l’autre chérubin semble regarder les passants (les prend-il de haut ?)...

Marcelin Pleynet fut photographié en ce lieu..., je le découvre sur le site des bien nommées éditions Marciana, où Pleynet vient de publier Nouvelle liberté de pensée, et ça n’est sûrement pas un hasard [4]. La Bibliothèque Marciana est la bibliothèque de saint Marc, Saint Patron de Venise... On raconte que saint Marc, venu évangéliser la région vénitienne au Ier siècle par bateau, avait fait naufrage dans la lagune qui allait donner naissance en 452 à la Sérénissime. Un ange lui aurait apparu et lui aurait alors dit ces mots : « Paix sur toi Marc [Marcelin] mon évangéliste, tu trouveras ici le repos » [5]. Une bonne nouvelle qui ne demande qu’à être entendue ! Lisez Chronique vénitienne.

Ponte dela Calcina (Marcelin Pleynet) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

En 1997, André S. Labarthe accompagne Sollers à Venise pour son film Sollers, l’isolé absolu... Et, à nouveau, nous y sommes... Plan sur un bateau qui descend le canal de la Giudecca, panoramique circulaire jusqu’au chérubin avec son livre... En voix off, Labarthe lit un passage du Secret, il s’agit de l’enterrement de « Mother », la mère du narrateur, Jean Clément (J. C.) [6]...


Sollers, l’isolé absolu — durée : 1’13".

Une amie me confirme que, pour qui sait observer, derrière les feuillages, plus intenses, le chérubin était encore bien à sa place en mai 2009...

Ponte dela Calcina (Photo M. D.) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Or, en juin 2011, tout, hormis le mur, a disparu : les branchages, soit, mais le chérubin, le livre, le nom du lieu ? Où sont-ils passés ?

Un chérubin voyageur ?

Ponte dela Calcina (Photo A.G.) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*

Fort heureusement, à deux pas de là, sur la fondamenta Bragadin (Bragadin : «  Le protecteur de Casanova ? Qu’il escroque gentiment avec sa cabale et son ange Paralis ? » [7]), l’autre chérubin veille encore...

le jour, à la fin de l’été... alors que Labarthe, toujours dans Sollers, l’isolé absolu, lit cette fois un extrait du Carnet de nuit... De nouveau, plan sur la Giudecca (encore un paquebot), les Zattere, l’ange... «  La vie se résume bien à cela : trouver le lieu, l’heure, l’autre qu’il faut... »


Sollers, l’isolé absolu, 12 septembre 1997 — durée : 1’15".

comme la nuit, au basculement du printemps dans l’été, il fait signe (salue ?)...

Fondamenta Bragadin (Photo A.G., 21 juin 2011, 22h44) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Dieu sort le matin, il dort à midi, il veille la nuit, et voyage le soir sans peine. »

Les chérubins aussi, ces « illuminés » [8].

« Le chérubin ne contemple que Dieu
Celui qui ne regarde personne, sinon Dieu seul,
Sera là-haut un chérubin près de Son trône » (II, 184), écrit encore Angelus Silesius [9].

Pourtant : « Il faut aller au-delà de toute connaissance
Ce que le chérubin connaît ne peut me suffire,
Je veux m’envoler plus haut que lui, là où rien n’est connu. » (I, 284)

Et : « Nous avons mieux que les anges
Les anges sont heureux ; mais nous sur la terre bien plus encore,
Car nul de leur espèce ne peut épouser Dieu [10]. » (III, 121)

Que dire enfin de cette affirmation intempestive, à peine audible aujourd’hui ?

« On trouve Dieu dans l’oisiveté
Dieu est bien plus à celui qui reste assis à ne rien faire
Qu’à celui qui le poursuit en suant corps et âme. » (V, 195)

Giambattista Tiepolo, Chérubins, 1744. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*

Portfolio

  • Plafond des Gesuati

[1Cf. Aux Gesuati .

[2Éloge de l’infini, 2001, Folio, p. 250-251. Repris dans Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004, p. 14.

[3« La Calcina » est l’hôtel où ont séjourné divers écrivains dont Philippe Sollers et Dominique Rolin. Cf. La chambre aux trois fenêtres.

[5Cf. wikipedia.

[6Cf. Mother.

[7Le Coeur Absolu.

[8Dans la hiérarchie des anges qui comprend, selon Denys le Pseudo-Aréopagite, neuf catégories et trois groupes, les chérubins appartiennent au troisième groupe, le plus près de Dieu, avec les séraphins et les trônes. « Les chérubins connaissent, contemplent, ont l’illumination ». Cf. Maël Renouard, Préface au Voyageur chérubinique, Rivages poche, 2004.

[9L’« ange de Silésie », de son vrai nom Johannes Scheffler (124-1677). Cf. Sur Angelus Silesius.

[10Gott’s Gemahlin werden : littéralement « devenir l’Épouse de Dieu ».

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