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La chambre aux trois fenêtres de La Calcina

Les lieux de Sollers revisités

D 15 juillet 2010     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sollers et Venise, une histoire d’amour, commencée en 1963 avec Dominique Rolin. Fidélité à la Sérénissime, à un lieu sur les Zattere donnant sur le large canal de la Giudecca, en face de l’île du même nom, « la chambre aux trois fenêtres ». Cette chambre « que l’on nous a gardée chaque fois ». Pendant quarante ans.

Parcours sur les pas de Sollers : le vaporetto accoste station « Zattere ». C’est là, entre la « Douane de mer » et la « station maritime », ces Zattere qui font oublier la foule de san Marco, les étals de tee-shirts et pacotilles, cancer étalé à nu sur les quais en bordure de la place san Marco, tandis que les abords du Danielli sont investis par le clan des Africains. Voulez-vous une belle contrefaçon de sacs de marque, ils sont là exposés sur les marches du pont. Venise, l’ancienne cité du commerce entre l’Europe et l’Orient continue sa vocation. Fuyons, restons sur les Zattere.

11/08/2010 iconographie

La chambre aux trois fenêtres

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La chambre aux trois fenêtres
Photo du film de Labarthe : "Sollers, l’isolé absolu", 1998

Ecoutons Dominique Rolin parlant, dans un entretien avec Patricia de Latour, de son arrivée à Venise, la première fois, en 1963, avec celui qu’elle appelle Jim ; ils viennent de Florence :

Donc, nous arrivons par la route un soir...Et là, ç’a été "la" révélation, comme si tout d’un coup on nous offrait un lieu qui devait nous appartenir de toute éternité...Jim portait deux valises énormes...devant la basilique Saint-Marc, nous avons été pris d’un sentiment quasiment religieux, comme si nous étions transportés dans un univers qui nous cernerait intimement. Il a posé ses valises et nous sommes restés dix minutes sans pouvoir parler...

Le lendemain matin, Jim s’est mis, comme chaque jour, au travail. Moi, je voulais apprendre la ville...Il allait tous les matins au Florian pour écrire à une table, toujours la même, loin de la lumière du jour et de la foule. Il a besoin de se fixer comme s’il y avait une sorte de rapport intime entre la circulation de son sang et de son esprit avec ce qui l’entoure. Je partais à l’aventure, seule." "J’aimais me perdre en suivant ces veines quasiment sanguines ...la Giudecca... Au moment où j’y suis arrivée pour la première fois, j’ai eu un coup au c ?ur... en découvrant cette ouverture sur les Zattere et sur la largeur du canal... Je suis entrée dans l’hôtel qui se trouvait là...Et là, elle m’ouvre une fenêtre sur la Giudecca...Quelle stupeur ! J’ai pensé : mais c’est ici qu’il faut vivre ! Tout se passait comme si notre vie nous attendait là depuis toujours. A la fin de cette matinée, je suis allée le rejoindre en lui disant : "Il faut que tu voies ça". Cette chambre "que l’on nous a gardée chaque fois". Pendant quarante ans. "Notre marche aussi en direction de la station maritime dont on aperçoit l’escalier défendu, la muraille aveugle, est une invention ferme et souple d’un dehors au seuil duquel on nous a déposés. On peut dire que nous sommes irresponsables, frais ; nous rions sans motif, chacun pour soi au fond de la gorge, dans un silence que nous n’avons jamais connu jusqu’ici."

Plaisirs, Gallimard, coll. L’Infini

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Dominique Rolin (années 60)

Et là :

« Ce qui manque dans la chambre aux trois fenêtres, c’est le lit large de là-bas, Jim endormi saisit mes pieds entre les siens. Je suis sa prisonnière de nuit. L’échange des chaleurs équilibre un discours que l’on peut qualifier d’acrobatique. Ensemble, nous réalisons nos voltiges d’athlètes rêveurs au tond de deux gouffres distincts. Le sommeil est un sport exi¬geant du génie. Ne plus se réveiller tout en évitant la mort serait une merveille. On céderait aux dérapages harmonieux, aux points d’interrogation fixes. J’y serais assez souple pour donner corps à ma fondamentale ambition : avoir su composer un roman, un seul, qui surpasserait tous les autres.
 »

Dominique Rolin, Trente ans d’amour fou, Folio, p. 63

Ou bien :

« Le bras de mer est nappé de broderies enflammées couleur d’opale. Non, Jim ne me posera aucune question sur ma promenade, ça ne l’intéresse pas et il a raison. Le réseau capillaire de mutisme qui nous protège est un camouflage auquel nous tenons par-dessus tout. Je crains cependant de ne pouvoir achever mon livre d’amour par manque de force et de lucidité. Si la mort me frappait là, sans se faire annoncer, ne serait-ce pas le constat d’échec de toute une existence ? Expliquer pourquoi et comment on est heureux est la chose la plus accablante qui soit, sinon la plus ennuyeuse. La tentative est folle, et même un peu ridicule. Le bonheur n’est pas à dire mais à faire. »

Trente ans d’amour fou, Folio, p. 61

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La Calcina, vue latérale
La chambre aux trois fenêtres : la chambre d’angle au deuxième étage

Aussi, le témoignage de D.G. rencontrée opportunément à la brasserie St Victor, à la sortie de la dernière conférence de Sollers aux Bernardins : J’ai demandé à voir la chambre du signor Joyaux confie-t-elle :
« - Ah le signor ... ! - (il a sa photo sur un mur de la pensione)
... un tout petit bureau dans un angle... Mais où donc écrit la signora ? ... Là-haut, pointant le doigt vers le plafond, ... sur la terrasse du toit ! »

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Plaquette de la Calcina, mai 2010, (pdf)

Chambre

(Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004)

Le tout est de savoir ce qu’on vient, et veut, faire à Venise.
Chacun ses goûts.
Pour moi, depuis longtemps, c’est simple : écrire, respirer, dormir, écrire. Ici.
C’est là où la chambre devient essentielle. L’idéal : trois ou quatre fenêtres, (dont au moins une sur le côté est) au bord de la Giudecca, Dorsoduro, en face du Redentore. Dans le tournant. Lever du soleil à gauche, coucher à droite. On suit le parcours du disque, son feu.

Arrivée en avion l’après-midi et motoscafo rapide jusqu’à cet abri. Visage d’abord fouetté par le vent, à l’arrière du canot, main traînant dans l’eau du sillage. Le bateau file à vive allure, il saute, s’aplatit, rebondit. Goélands sur leurs piquets, à droite et à gauche. Lagune à perte de vue, petite île isolée charmante (qui habite là ?), apparition de l’horizon de la ville au loin. Ralentissement, canaux, ouverture, passage devant la Fortune, arrivée, saut sur le quai, escalier, volets entrebâillés, lumière tempérée, table embrassée.

Fenêtres : il faut se mettre à l’heure du soleil et de la lune contraire, de Vénus, surtout, du trafic maritime, des variations des rives et de l’eau.

Sommeil rapide, sortie vers 18 heures, achat, toujours au même endroit (derrière l’Accademia), de papier et d’encre. Tour sur le quai, messe à 19 heures aux Gesuati ( mistero della fede »), allumage de deux cierges de bienvenue à soi-même, bénédiction du soir, dîner léger, puis grand tour jusqu’à la Salute, la pointe de la Douane et retour. Dernier verre dehors sur le ponton. Et au lit.

6 heures, réveil, petit déjeuner à 7 heures. Tout de suite, à la plume, sur le papier velouté. Descente à 7 h 30, messe aux Gesuati (« mistero della fede »), un bout de messe seulement, à peine sept ou huit personnes, les deux anges d’or devant l’autel. Retour sur le ponton désert à cette heure, achat des journaux, vérification que l’argent et la mort tiennent solidement le pouvoir, journaux vite abandonnés, suppléments culturels périmés, remontée dans la chambre.
Il est 8 h 30. Bain ou douche, et travail, ou plus exactement jeu, jusqu’à 13 heures.
Le bois des volets chauffe peu à peu. Quatre heures dans les phrases, ce n’est pas mal. Mais le vieux Casanova, en Bohême, écrivait, dit-il, douze à treize heures par jour. Il s’ennuyait à mourir, alors que moi, ici, je m’amuse. J’arriverai à huit ou neuf heures, pas plus.

La ville, à partir de 10 heures, monte en puissance.
Bateaux, barges, canots, paquebots, je sens tout à travers les lettres que je trace. Venise m’aide, il fait beau, tout miroite en miroir. J’écoute la lumière du dehors, la prends, la détourne et la mets dans l’encre. De temps en temps, coup d’ ?il par la fenêtre sur les long-courriers (voir Bateaux).

Cloches vers midi, grappes et tourbillons de cloches, comme nulle part ailleurs. La Sérénissime fait savoir à l’air et au monde qu’elle contrôle le son et l’eau. Folie des cloches, arrogance joyeuse, difficile de croire que quelqu’un est déjà mort par ici (les morts sont en exil, sur une île spéciale).

Descente un peu après 13 heures, traversée de la place San Agnese, kiosque de l’Académie pour acheter les journaux français périmés vingt minutes après, passage du pont vers San Trovaso, traversée de l’église, sorte de grange confortable à rideaux tranquilles (Tintoret). L’organiste joue quelque chose de Frescobaldi ou de Bach. La messe est finie depuis longtemps, il y a eu des baptêmes et des mariages (jamais d’enterrements). Voici l’arrière du consulat français et ses arbres et la merveilleuse terrasse fleurie du palais Giustiniani-Recanati, avec sa vierge d’angle protégée par un dais.

Encore un pont, ruelle très étroite, les Zattere de nouveau, petit restaurant près de la gare maritime, risotto (excellent), eau, café. Retour par le quai ensoleillé, encore un café sur le ponton avec un livre (Le Gai Savoir de Nietzsche, par exemple). Puis remontée et sommeil.

La chambre enregistre tout.

Reprise à 16 heures. Vers 17 heures, le maximum de rendement est atteint. La main court sur le papier, les mots glissent, je suis dans la partition, les thèmes et les scènes se pénètrent, s’exposent. C’est du stylo, mais aussi du pinceau, du clavier. De nouveau les cloches. A 19 h 30, whisky (toujours dans la chambre). Si je sors un peu plus tôt, morceau de messe aux Gesuati (j’arrive à l’élévation, « mistero della fede »). Puis dîner léger, friture de poisson, chianti, observation de la foule au soleil couchant rouge, ouvriers, mères et enfants, renouvellement des vivants). L’eau devient mercurielle. Café, cigare. De nouveau, le tour par la Salute et la Douane, arrêt sur la place San Agnese, les volets des maisons se ferment, deux chiens, trois garçons énervés attardés avec leur ballon, deux ou trois appels, silence. Le clocher sonne ses dix coups. Les acacias deviennent noirs. Remontée dans la chambre, encore une heure ou deux dans l’encre, cela va faire neuf heures d’improvisation, fatigue. La journée se boucle sur elle-même, apparition et disparition du soleil, image de l’hostie au-dessus du ciboire, consécration et élévation, mystère de la foi et du verbe, plongée de l’autre côté du temps. Allongé, avant de dormir, rayon lumineux au plafond, quelques conversations étouffées sur le quai, bruit de la barque rouge et bleue amarrée dans le rio et, tirant sur sa corde, clapotis incessant de l’eau. Plongée dans les rêves, insomnie vers 3 heures du matin, plongée à nouveau. Et puis 6 heures, dépôt du sommeil, soleil.

Ou alors pluie, rafales de pluie, Giudecca remuée de vagues, ou encore brouillard, sirènes des bateaux. Sorties furtives, remontées, tempête, tout cela très bon pour avancer dans les mots. De temps en temps, le soir, détour jamais long par les rares concerts dans les églises proches. Vivaldi sous un plafond Tiepolo, violons, violonistes (la jeune brune, là, belle, inspirée, robe noire, bras nus).

J’allais oublier : les sandales souples ou plutôt les chaussons, velours du dessus noir ou vert sombre aussi bien dedans que dehors par temps sec. Et puis, le soir, la petite réserve des chats. Il y en a une vingtaine dans une impasse. Le jour, ils se chauffent près des portes de bois, la nuit on les retrouve sur le bord des murs. Ils ont leur silence spécifique, leur longueur d’onde égyptienne. « Les Chinois, dit Baudelaire, lisent 1’heure dans l’ ?il des chats. » On peut aussi déchiffrer en eux l’indifférence des siècles.

J’écris ici, avec cet emploi du temps, la plus grande partie de mes livres [1]. Chaque fois, ma chambre est un palais discret.

Choisir son quartier, son pont, son ponton

« [Venise] Les mots, ici, veulent vivre, résonner, se recharger, parler d’eux-mêmes comme s’ils étaient prononcés par l’air, comme s’ils émanaient directement de lui, sens rythme, musique.
Du bon usage de Venise : choisir son quartier, son pont, son ponton, son quai, son jardin, ne plus en bouger, lire ou écrire. On circule les premières fois que l’on vient, on court partout, on veut tout voir. Ensuite, à quoi bon ? la partie est aussi grande et profonde que le tout, l’ensemble est présent dans chaque fragment, comme dans un bon livre, un bon tableau, un bon madrigal, un bon concerto. Matin, matinée, midi, début d’après-midi, fin d’après-midi, soirée, nuit, autant de théâtres indépendants dans le théâtre, aucune progression, cercles, sphères. La pointe de la douane de mer, avec son globe d’or, résume cette stabilité de compas. »

Eloge de l’infini


Pensione La Calcina et son ponton
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La maison de Ruskin

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Sur la façade de la pensione "La Calcina"

Avant Philippe Sollers, et plus récemment des people comme Sophie Marceau qui a laissé sa trace dans le livre d’or, le lieu a été fréquenté par d’autres hommes de lettres. Le 14 mai 1912, Rainer Maria Rilke écrit du “ Ponte Calcina Zattere 775 ” une lettre adressée à la princesse Marie von Thurn und Taxis-Hohenlohe. En 1877, John Ruskin y séjourna et une grande plaque de marbre scellée dans la façade en perpétue fièrement le témoignage.

Ruskin, qui a laissé un livre « Les Pierres de Venise » qu’il n’est pas indispensable de lire, mais que Proust admirait et peut-être retient-on aujourd’hui son nom, plus par ce que Proust en a écrit que par ce qu’il a écrit lui-même :

« Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle importance aux choses qu’il m’avait fait aimer qu’elles me semblaient chargées d’une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à la lettre, et, dans une circonstance où je croyais mes jours comptés, que je partis pour Venise, afin d’avoir pu, avant de mourir, approcher, toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout et roses, les idées de Ruskin sur l’architecture domestique au Moyen Âge... »

Proust, préface à la Bible d’Amiens de Ruskin

*

Comment dire en moins de mots l’affection débordante que suscite Ruskin chez Sollers, celui dont il partage pourtant l’hôtel et, vraisemblablement, la même chambre (la meilleure, la chambre aux trois fenêtres avec balcon). Voyons donc à l’entrée Proust :

[...] Proust n’est pourtant venu que deux fois à Venise, en 1899 et 1900. La première fois avec sa mère, et sous l’influence massive de Ruskin, la deuxième, très mystérieuse, en octobre 1900, seul.

Du premier voyage date la célèbre photo sur la terrasse de l’hôtel Europa (« Proust à Venise durant l’été et l’automne 1899, il y découvre Ruskin en compagnie de Reynaldo et Marie Hahn »), petit bonhomme à chapeau, moustachu, ramassé dans un fauteuil d’osier, profil droit, oreille droite tout à coup très visible et qui, si on y fait attention, troue la photo.

Il y a une étrange incubation de Proust par rapport aux splendeurs du catholicisme. Ce sont les cathédrales (dont il s’inquiète très tôt, contre les projets de désaffectation de la Troisième République), et les églises romanes, tout un trésor qui pourrait être livré à l’abandon, à l’ignorance, à l’oubli. La Bible d’Amiens, de Ruskin dont il fait la traduction sans savoir l’anglais, aidé par Marie Nordlinger, joue là un rôle capital. Mais il s’agit aussi bien de Bourges ou de Chartres. Pour Venise, ce sont les volumes initiateurs de Ruskin, Saint Mark’s Rest (Le Repos de Saint Marc) et Les Pierres de Venise. En mai 1899, à vingt-huit ans, Proust est donc près de Saint-Marc, ses livres à la main.

« Nous allions vers Saint-Marc où je copiais les mosaïques du baptistère, ma mère m’ayant jeté un châle contre la fraîcheur, foulant tous deux la mosaïque de marbre et de verre, les dalles inégales du pavement. »
Ces « dalles inégales », on s’en souvient, jouent un rôle essentiel dans la révélation du Temps retrouvé. Que la mère de Proust, née Jeanne Weil, se présente là sous forme d’épouse mystique, n’est évidemment pas le fruit du hasard.

Proust visite Venise conduit par Ruskin (Carpaccio, par exemple, et sa célébration de saint Jérôme à San Giorgio degli Schiavoni). Il ne voit pas Palladio, puisque Ruskin ne le voit pas. Ruskin est un protestant de tendance socialiste. Il ne faut donc pas compter sur lui pour s’enchanter de la Renaissance ni des débordements sensuels de la Contre-Réforme. La fin de son existence est tragique : il meurt silencieux, cloîtré, et tout à fait fou.

Le souci de Proust, à ce moment-là (il ne se lancera dans son grand ?uvre que huit ans plus tard), est, grâce à Ruskin et à son observation concrète, de sortir de la contemplation passive qui domine son époque, sur un mode décadent et esthétisant : « La Venise agonisante de Barrès, la Venise carnavalesque et posthume de Régnier, la Venise insatiable d’amour de Mme de Noailles, la Venise de Léon Daudet. »
Ce n’est pas ça. Il y a autre chose. Un code secret.
Venise doit parler de l’intérieur, pas comme un spectacle.


Campo Sant’Agnese

Dans un petit carré, grand comme un mouchoir en papier, se tiennent La Calcina, L’église des Gesuati, la petite place du Campo Sant’ Agnese, avec ses bancs ombragés où Sollers aime s’asseoir, face au mur latéral des Gesuati et aux passants qui vont de l’Accademia aux Zattere. Sollers aime s’y asseoir. Sur cette petite place, se trouve le Consulat de Suisse, aussi lieu d’expositions et de concerts de jazz. Le puits central est caché pour travaux ou dangerosité par des palissades en bois qui cassent la perspective et l’harmonie paisible du lieu, le matin, avant l’arrivée des touristes.
Près de l’Accademia, Sollers trouve son kiosque à journaux pour sa lecture du matin tandis qu’il prend son petit déjeuner sur le ponton de La Calcina et que Dominique Rolin vient l’y rejoindre.

Agnese, San

(Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, 2004)

« La place San Agnese est celle que j’aime. J’y suis resté assis des heures et des heures, le matin très tôt, la nuit. Visiteurs et visiteuses du futur, n’ayez le c ?ur contre moi endurci.
Il y a les platanes, les bancs, le puits. Les enfants et leur ballon, les tunnels-fenêtres (sotoporteghi) lais¬sant filtrer le soleil sur l’eau de la Giudecca. Des paquebots passent, qu’on ne voit jamais en entier, villes mouvantes. Les cloches de l’église des Gesuati sonnent. J’attends les neuf coups du soir avant de rentrer écrire jusque vers minuit. Un grand soutien des quais et de la place m’enveloppe. Les femmes ferment leurs volets, deux ou trois habitants se glissent chez eux, encore deux chiens, puis rien. De temps en temps, l’église reste éclairée, il y a musique. Mais, le plus souvent, tout se tait. »

Philippe Sollers

.

Campo Sant’Agnese, 2005, photo L. Passalacqua, aujourd’hui, le consulat de Suisse.
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Campo Sant’Agnese par John Singer Sargent (vers 1880, 1882)
Davis Museum, Wellesley, Massassuchet, huile sur toile, 45.7 x 65.1 cm
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« C’est un soir du dernier automne dans la ville étrangère, Jim et moi occupons notre banc préféré, proche de l’église aux flancs lumineux, hauts et raides. Nous attendons que les cloches frappent et cognent par deux fois les neuf coups d’avant la nuit. Jim a posé sa jambe au travers de mes genoux. Après avoir dilaté l’espace, les neuf brasiers sonores vont-ils enfin pleuvoir ? Jamais nous n’avons surpris de leur part la moindre erreur de calcul.

On pourrait croire que j’invente. Mais non.
Juste au tournant carré de la place surgit un vol de religieuses vêtues de blanc. Elles se parlent bas, elles vont traverser la place en diagonale, elles sont vives et sérieuses, elles gardent les yeux baissés en passant à côté de nous, sauf la plus jeune d’entre elles dont nous remarquons l’allure martiale et les souliers noirs brillants. La voilà qui nous dépêche en oblique un sourire instantané à la fois très pur et très impur, un sourire entendu qui ne dit rien comme si nous nous connaissions depuis toujours, et c’est dans le même flash d’entre-seconde : je lui envoie un baiser du bout des doigts. »

Dominique Rolin,
Journal amoureux, Gallimard, 2000, Folio p. 119.

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Campo S. Agnese, 2007
La palissade qui cache le puits (idem en mai 2010). Sur la palissade, une installation de l’artiste Charles Mason. Devant, le banc favori de Philippe Sollers et Dominique Rolin. Face au banc, l’allée qui conduit de l’Accademia (en avant de l’mage) aux Zattere et canal de la Guidecca A droite, hors de l’image, les Gesuati. Au fond à gauche, on aperçoit les ogives du consulat de Suisse
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Campo S. Agnese mai 2010
Le banc de Philippe Sollers montre encore des traces de sa couleur rouge d’origine. Une asiatique (Chinoise ?), réincarnation de l’Ysia de Femmes l’attend peut-être...

« Je l’avais connue aux Langues Orientales... »


[1En fait, Sollers passerait, le plus souvent, 15 jours à Venise, à partir de la mi-juin et 15 jours à partir de la mi-septembre, ce qui ne suffit peut-être pas à écrire la plus grande partie de ses livres.

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