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Julia Kristeva ou la traversée des frontières

en marge de la journée consacrée à Julia Kristeva le mercredi 27 avril 2011

D 26 avril 2011     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




« Je citerai Saint-Augustin pour définir ce que je ressens profondément : « In via, in patria ». C’est-à-dire : la seule patrie, le voyage. Dans mon roman Meurtre à Byzance, je fais dire d’ailleurs à l’héroïne : « Je me voyage ». Pour moi, il n’y a pas d’identité fixe. »

Julia Kristeva, Le Courrier de Russie, 31-12-10.

« De la petite étudiante géniale, mais barrée partout au départ (sauf par Lévi-Strauss et Barthes), à l’universitaire célèbre dans le monde entier, dont le surnom, chez nous, est devenu « Honoris Causa », à la psychanalyste stricte, à l’essayiste du « génie féminin », la voie est vertigineuse, courageuse, mélodieuse, gracieuse. C’est la femme la plus intelligente que j’ai rencontrée. »

Philippe Sollers, Un vrai roman, Mémoires, 2007.

Julia Kristeva, art press, mai 1974. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Arrivée en France en décembre 1965, Julia Kristeva est devenue très rapidement une des intellectuelles les plus pertubatrices du paysage culturel français. On ne rappellera jamais assez le choc produit par la publication de Pour une sémiologie des paragrammes dans le numéro 29 de Tel Quel au printemps 1967. Celle que Roland Barthes, en 1970, appela L’étrangère s’est révélée aussi très vite la plus française des étrangères, relisant avec une profondeur nouvelle les principaux textes de la littérature française de la modernité, de Lautréamont à Sollers en passant par Mallarmé, Artaud, Bataille, Céline et Proust [1]. Traversant les disciplines en sémioticienne, psychanalyste et écrivain, enseignant à Paris et aux États-Unis, donnant des conférences en Chine comme à... Saint-Dié, interrogeant la France à partir de son étrangeté et l’étranger depuis la plus classique des traditions françaises (« je me considère comme un enfant des Lumières »), Julia Kristeva n’a de cesse de déplacer les frontières et, comme le disait Barthes, de bousculer « le dernier préjugé ».
Depuis une dizaine d’années, Julia Kristeva est revenue, à plusieurs reprises, sur son étrange et singulier parcours à l’occasion de divers entretiens radiophoniques ou filmés. C’est cet itinéraire d’une femme qui se présente volontiers comme « citoyenne européenne, française de nationalité, bulgare de naissance et américaine d’adoption » que nous avons voulu privilégier dans ce dossier.



La Quinzaine littéraire du 1er au 15 mars 1970 (Archives A.G.).
Zoom : cliquez l’image.


Quoique récente, la sémiologie a déjà une histoire. Dérivée d’une formulation tout olympienne de Saussure (« On peut concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale »), elle ne cesse de s’éprouver, de se fractionner, de se désituer, d’entrer dans ce grand carnaval des langages décrit par Julia Kristeva. Son rôle historique est actuellement d’être l’intruse, la troisième, celle qui dérange ces bons ménages exemplaires, dont on nous fait un casse-tête, et que forment, paraît-il, l’Histoire et la Révolution, le Structuralisme et la Réaction, le déterminisme et la science, le progressisme et la critique des contenus. De ce « remue-ménage », puisque ménages il y a, le travail de Julia Kristeva est aujourd’hui l’orchestration finale : il en active la poussée et lui donne sa théorie.


1ère édition, 1969.
4ème de couv. : cliquer sur l’image
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Lui devant déjà beaucoup (et dès le début), je viens d’éprouver une fois de plus, et cette fois-ci dans son ensemble, la force de ce travail. Force veut dire ici déplacement. Julia Kristeva change la place des choses : elle détruit toujours le dernier préjugé, celui dont on croyait pouvoir se rassurer et s’enorgueillir ; ce qu’elle déplace, c’est le déjà-dit, c’est-à-dire l’insistance du signifié, c’est-à-dire la bêtise ; ce qu’elle subvertit, c’est l’autorité, celle de la science monologique, de la filiation. Son travail est entièrement neuf, exact, non par puritanisme scientifique, mais parce qu’il prend toute la place du lieu qu’il occupe, l’emplit exactement, obligeant quiconque s’en exclut à se découvrir en position de résistance ou de censure (c’est ce qu’on appelle d’un air très choqué : le terrorisme).
Puisque j’en suis à parler d’un lieu de la recherche, je dirai que pour moi l’oeuvre de Julia Kristeva est cet avertissement : que nous allons toujours trop lentement, que nous perdons du temps à « croire », c’est-à-dire à nous répéter et à nous complaire, qu’il suffirait souvent d’un petit supplément de liberté dans une pensée nouvelle pour gagner des années de travail. Chez Julia Kristeva, ce supplément est théorique. Qu’est-ce que la théorie ? Ce n’est ni une abstraction, ni une généralisation, ni une spéculation, c’est une réflexivité ; c’est en quelque sorte le regard retourné d’un langage sur lui-même (ce pour quoi, dans une société privée de la pratique socialiste, condamnée par là à discourir, le discours théorique est transitoirement nécessaire). C’est en ce sens que, pour la première fois, Julia Kristeva donne la théorie de la sémiologie :

Toute sémiotique ne peut se faire que comme critique de la sémiotique.

Une telle proposition ne doit pas s’entendre comme un voeu pieux et hypocrite (« Critiquons les sémioticiens qui nous précèdent »), mais comme l’affirmation que, dans son discours même, et non au niveau de quelques clausules, le travail de la science sémiotique est tissé de retours destructeurs, de coexistences contrariées, de défigurations productives.
La science des langages ne peut être olympienne, positive (encore moins positiviste), in-différente, adiaphorique, comme dit Nietzsche ; elle est elle-même (parce qu’elle est langage du langage) dialogique — notion mise à jour par Julia Kristeva à partir de Bakhtine, qu’elle nous a fait découvrir. Le premier acte de ce dialogisme, c’est, pour la sémiotique, de se penser à la fois et contradictoirement comme science et comme écriture — ce qui, je crois, n’a jamais été fait par aucune science, sauf peut-être par la science matérialiste des présocratiques, et qui permettrait peut-être, soit dit en passant, de sortir de l’impasse science bourgeoise (parlée) / science prolétarienne (écrite, du moins postulativement).
La valeur du discours kristevien, c’est que ce discours est homogène à la théorie qu’il énonce (et cette homogénéité est la théorie même) : en lui la science est écriture, le signe est dialogique, le fondement est destructeur ; s’il paraît « difficile » à certains, c’est précisément parce qu’il est écrit. Cela veut dire quoi ? D’abord, qu’il affirme et pratique à la fois la formalisation et son déplacement, la mathématique devenant en somme assez analogue au travail du rêve (d’où beaucoup de criailleries). Ensuite, qu’il assume au titre même de la théorie le glissement terminologique des définitions dites scientifiques. Enfin, qu’il installe un nouveau type de transmission du savoir (ce n’est pas le savoir qui fait problème, c’est sa transmission) : l’écriture de Kristeva possède à a fois une discursivité, un « développement » (on voudrait donner à ce mot un sens « cycliste » plus que rhétorique) et une formulation, une frappe (trace de saisissement et d’inscription), une germination ; c’est un discours qui agit moins parce qu’il « représente » une pensée que parce que, immédiatement, sans la médiation de la terne écrivance, il la produit et la destine. Cela veut dire que la sémanalyse, Julia Kristeva est la seule à pouvoir la faire : son discours n’est pas propédeutique, il ne ménage pas la possibilité d’un « enseignement » ; mais cela veut dire aussi, à l’inverse, que ce discours nous transforme, nous déplace, nous donne des mots, des sens, des phrases qui nous permettent de travailler et déclenchent en nous le mouvement créatif même : la permutation.
En somme, ce que Julia Kristeva fait apparaître, c’est une critique de la communication (la première, je crois, après celle de la psychanalyse). La communication, montre-t-elle, tarte à la crème des sciences positives (telle la linguistique), des philosophies et des politiques du « dialogue », de la « participation » et de l’« échange », la communication est une marchandise. Ne nous rappelle-t-on pas sans cesse qu’un livre « clair » s’achète mieux, qu’un tempérament communicatif se place facilement ? C’est donc un travail politique, celui-là même que fait Julia Kristeva, que d’entreprendre de réduire théoriquement la communication au niveau marchand de la relation humaine, et de l’intégrer comme un simple niveau fluctuant à la signifiance, au Texte, appareil hors sens, affirmation victorieuse de la Dépense sur l’Échange, des Nombres sur la Comptabilité.

Tout cela fera-t-il son chemin ? Cela dépend de l’inculture française : celle-ci semble aujourd’hui clapoter doucement, monter autour de nous. Pourquoi ? Pour des raisons politiques, sans doute ; mais ces raisons semblent curieusement déteindre sur ceux qui devraient le mieux leur résister : il y a un petit nationalisme de l’intelligentsia française ; celui-ci ne porte pas, bien sûr, sur les nationalités (Ionesco n’est-il pas, après tout, le Pur et Parfait Petit-Bourgeois Français ?), mais sur le refus opiniâtre de l’autre langue. L’autre langue est celle que l’on parle d’un lieu politiquement et idéologiquement inhabitable : lieu de l’interstice, du bord, de l’écharpe, du boitement : lieu cavalier puisqu’il traverse, chevauche, panoramise et offense. Celle à qui nous devons un savoir nouveau, venu de l’Est et de l’Extrême-Orient, et ces instruments nouveaux d’analyse et d’engagement que sont le paragramme, le dialogisme, le texte, la productivité, l’intertextualité, le nombre et la formule, nous apprend à travailler dans la différence, c’est-à-dire par-dessus les différences au nom de quoi on nous interdit de faire germer ensemble l’écriture et la science, l’Histoire et la forme, la science des signes et la destruction du signe : ce sont toutes ces belles antithèses, confortables, conformistes, obstinées et suffisantes, que le travail de Julia Kristeva prend en écharpe, balafrant notre jeune science sémiotique d’un trait étranger (ce qui est bien plus difficile qu’étrange), conformément à la première phrase de Sèméiotikè :

Faire de la langue un travail, oeuvrer dans la matérialité de ce qui, pour la société, est un moyen de contact et de compréhension, n’est-ce pas se faire, d’emblée, étranger à la langue ?

Roland Barthes, La Quinzaine littéraire n° 94 du 01-05-1970 .

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Littérature et psychanalyse

Julia Kristeva nous invite à découvrir comment l’innovation psychanalytique éclaire et enrichit certains textes, et inversement, comment ces textes littéraires peuvent être utiles à la psychanalyse.

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Julia Kristeva. Photographie de John Foley. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Un film fut consacré à Julia Kristeva sur Arte le 2 décembre 2005 lors d’une soirée dont le thème était « Dialogues de femmes » [2].

Étrange étrangère

Documentaire de François Caillat

France, 2005, 1h
Coproduction : ARTE France, Ina

Née en Bulgarie, Julia Kristeva arrive à Paris à 25 ans. Elle fréquente le groupe de la revue Tel quel, dirigée par Philippe Sollers qui deviendra son mari ; Roland Barthes est son mentor. Elle s’impose rapidement comme psychanalyste, sémiologue, critique et romancière. Celle qui se présente comme une « citoyenne européenne, française de nationalité, bulgare de naissance et américaine d’adoption » a aussi franchi les frontières entre les disciplines.

Nous la suivons sur l’île de Ré, son endroit de prédilection en France, seule ou en compagnie de Sollers, et en Bulgarie, sur les lieux de sa jeunesse.

Le nomadisme de la langue Julia Kristeva parle de son rapport d’étrangère à la langue française qui la rend sensible, au-delà du sens des mots, à leurs sonorités et leurs saveurs. Ce qui l’amène à développer la distinction qu’elle fait entre la modalité symbolique du langage — qui est la langue de surface où agit le sujet conscient de son discours — et sa modalité sémiotique — qui renvoie à l’implication corporelle, aux pulsions, qui rattache le sujet parlant à son interlocuteur. Elle nous dit comment des artistes comme Artaud ou Joyce se ressourcent dans un état infantile pour renouveler les mots. Loin de la langue commune, qui est une impasse, nous avons tous une langue singulière, dans laquelle réside la vérité et qu’il faut favoriser.

D’où le nomadisme de Julia Kristeva, d’une langue à l’autre, d’un écrivain à l’autre, d’une créativité à l’autre. Dans l’étrangeté d’une langue, Julia Kristeva remet en question ses propres frontières intérieures et se trouve dans un état de création permanent. C’est pourquoi l’étrangeté lui apparaît comme une grâce.

« Je me voyage » : tel est le principe de ce nomadisme intérieur qui rend libre.

Crédit : arte.tv


(2005, durée : 60’33 — Archives A.G.)
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Entretiens sur France Culture

1. Fors intérieur

par Olivier Germain-Thomas, 21 janvier 2002

De l’arrivée en France (décembre 1965)
au « génie féminin » : Hannah Arendt, Mélanie Klein, Colette.

1ère partie (30’37) :

2ème partie (28’54) :

« Le génie féminin » (suite)
« Possessions », « Des chinoises »
La psychanalyste et la recherche de la singularité

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2. Affinités électives

par Francesca Isidori, 4 octobre 2007 (57’53)

« Un bulldozer sur les plates-bandes du structuralisme »
« un cheval de course »
la Chine, sa culture fondamentale, l’éloignement de la politique
« un monstre de carrefours », « je me voyage »
Freud et la question de la religion
La maternité

Affinités électives

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3. Julia Kristeva, à l’Ile de Ré

par Colette Fellous, 31 juillet 2010 (47’05).

24h dans la vie de...

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4. Julia Kristeva, Paris VIe, près du Luxembourg

par Antoine Perraud, 2 janvier 2011 (27’45).

Tire ta langue

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Littérature et psychanalyse

Centre Audiovisuel de Paris, octobre 1997.

Julia Kristeva nous invite à découvrir comment l’innovation psychanalytique éclaire et enrichit certains textes, et inversement, comment ces textes littéraires peuvent être utiles à la psychanalyse. Il est question notamment de Mallarmé et de Proust.

Production déléguée Arts & Éducation.
Producteur Anne-Michèle Ulrich assistée de Danielle Leibovici.
Réalisation Vincent Soulié.

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A propos du génie féminin

Conférence donnée le 9 février 2008 dans le cadre du cycle "Quarante ans de recherche sur les femmes, le sexe et le genre", à l’auditorium de la Grande Galerie de l’Évolution au Muséum national d’Histoire naturelle (87 mn, filmé par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir).


Conférence de Julia Kristeva (9 février 2008) par IEC-MNHN

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TEXTES

Les deux défis de l’identité française

Nulle part on n’est plus étranger qu’en France. Nulle part on n’est mieux étranger qu’en France. La nation française et sa culture sont certes le résultat d’apports multiples, et l’on découvre aujourd’hui sans mal une mosaïque de différences sous une apparente identité. Pour ne s’en tenir qu’aux temps modernes, émigrations multiples et immigrations problématiques ont été favorisées par une "faible fécondité de la population française depuis deux siècles" et par "la tradition d’un Etat-nation animé d’un projet politique à vocation universelle". Cependant, cet afflux de migrants qu’on appelle ou qu’on autorise ne reste pas moins marginalisé et en butte à une méfiance qui se modifie selon le climat économique et politique tout en restant une constante.

En attirant l’attention sur la diversité qui constitue la nation française, on doit souligner la solidité identitaire qui a pu, à travers les âges et souvent imposée par la force, cimenter ce tout, fier de lui-même et séducteur, qui s’appelle la France. Reconnaître cette cohésion n’est pas seulement un acte qui rétablit la mémoire de la tradition administrative et éducative fondatrice de l’Etat-nation et de la culture nationale : pensons à Richelieu, aux jacobins, à Bonaparte, au Collège de France, à l’Académie française et, plus modestement mais non moins efficacement, aux petites écoles et aux collèges jésuites et bénédictins, à la politique linguistique de la Révolution visant à unifier un " français national " par-delà les parlers régionaux, à l’école primaire qui depuis Jules Ferry propage cette rhétorique dans laquelle se reconnaît le génie français, ne serait-ce que pour la bouleverser par le génie stylistique d’un Baudelaire ou d’un Proust...

Je ne pense pas que cette France solide soit seulement un effet de surface. De la sous-estimer, on prend le risque de l’humilier et de provoquer inconsciemment des haines réactionnelles. Plus encore, l’étranger ressent intensément cette force du tissu national (linguistique, culturel, politique) qui à la fois l’impressionne et le rejette plus que dans aucun autre pays.

Car la conscience nationale française ne s’enracine pas dans un archaïsme : " culte du sang " ou culte d’une " langue mystique ", comme le firent les romantiques allemands avant que leur pathos ne dégénère dans le nazisme. Au contraire, la conscience nationale française garde souvent l’ambition analytique cartésienne de se connaître, le goût ironique de Rabelais ou du Neveu de Rameau pour rire d’elle-même, et elle se préserve un espace politique (qu’il soit la cour de Versailles ou les arènes de la Révolution) pour se réaliser avec plus de transparence qu’ailleurs. Dans ce contexte, les extrémismes (mais pas les subtilités) xénophobes peuvent être ressentis comme des manquements au bon goût, et l’on peut miser provisoirement sur le dédain fragile que les Français leur vouent, avant de mobiliser plus massivement contre le racisme.

Avantage... d’une exclusion

Quoi qu’il en soit, face à tant de " transparence " nationale et nationaliste, l’étranger se sent ignoré, méconnu, inexistant : il n’a pas de place, il ne peut survivre qu’en abandonnant son identité et en devenant... français.

Cependant, cette exclusion comporte son avantage. En France, l’étranger devient, moins sournoisement et moins honteusement qu’ailleurs, un objet d’interrogation. On ne l’invite pas dans les foyers et il n’a pas de dignité légale, mais il existe car il préoccupe. Moralistes, juristes, artistes en font un " problème " : la commission des " sages " qui réfléchit sur le code de la nationalité, et SOS-Racisme qui veut transformer les mentalités et les partis politiques sont des spécialités françaises. Pourquoi ?

Fondamentalement, le problème des étrangers nous confronte à notre capacité de vivre avec quelqu’un de différent : avec l’autre. C’est l’objet de la religion. La culture française est arrivée au point où cette préoccupation métaphysique peut traverser l’espace culturel et s’énoncer en termes politiques, juridiques, éthiques. Nous sommes au point où la religion se change en morale et où la politique prétend rejoindre ce qui parait être son antipode, l’éthique.

Dans cette perspective, le débat sur les étrangers en France a le privilège de se situer à un point avancé de la civilisation, ce qui laisse espérer que seront trouvées des solutions optimales pour garantir les libertés non seulement sociales, mais aussi politiques et culturelles pour les étrangers. Avant d’atteindre cet avenir qui parait encore utopique, où les Etats-nations dépériront pour laisser place à... un monde sans étrangers.

Actuellement, l’homogénéité française semble exposée à deux défis.

D’une part, l’immigration maghrébine, africaine et plus généralement tiers-mondiste fait de la France non pas un melting-pot mais plutôt un conglomérat de la Méditerranée pour commencer. En effet, la fierté nationale et religieuse de chaque migrant le conduit à garder jalousement ses traits culturels spécifiques, tout en réclamant une intégration sociale et politique. Le désir d’immigration, c’est-à-dire d’intégration, concerne les droits sociaux et politiques ; mais dans sa culture, sa religion, sa langue, l’étranger persiste à être un émigré, c’est-à-dire à maintenir et à faire reconnaître sa différence.

J’espère qu’on ne suspectera pas une étrangère de chauvinisme français. Lorsque les peuples étrangers découvrent leur identité et qu’ils essaieront, plus tard, de les mettre en question, ils croisent et croiseront la tradition française, au moment où cette dernière devrait s’ouvrir à la leur, pour développer de nouveaux dynamismes.

Qu’on me permette de rêver au jour où, dans l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, la confrontation de la culture française avec les autres et le contact des autres avec la culture française aura contribué à réaliser cet équilibre de respects des différences au sein d’un ensemble multinational qui est peut-être le meilleur héritage du cosmopolitisme des Lumières. La reconnaissance des étrangers, et de notre propre étrangeté, est paradoxalement liée à la redécouverte de l’identité nationale.

Julia Kristeva, Le Monde du 21.02.89

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Une idée fragile et libre

Mise en cause par les nationalismes blessés, la " nation à la française ", héritière des Lumières, est un exemple qui reste encore à accomplir.

En France, où le ridicule tue, le nationalisme est de mauvais goût, et le patriotisme franchement tocard. Cependant, l’étranger éprouve plus fortement qu’ailleurs le mépris et le rejet que lui inflige une civilisation sûre d’elle-même et d’autant plus contractée qu’elle se sent humiliée par la suprématie américaine, la compétition allemande et l’" invasion " maghrébine. Après l’Irak, le Koweït, l’Amérique, la Roumanie, l’Albanie et quelques autres, sans compter les immigrés dans nos quartiers, la France se replie sur son " quant-à-soi ", discrète mais soucieuse d’affirmer ses valeurs. La nation n’est pas morte, et qui l’en blâmera ?

Devant la renaissance de l’esprit national français, et sans ignorer ni ses dangers ni la difficulté de vivre en étranger en France, j’affirme néanmoins qu’il existe une idée nationale française qui peut constituer la version optimale de la nation dans le monde contemporain. A l’opposé de l’" esprit populaire " (Volksgeist), dont on fait remonter les origines aux ambiguïtés du grand Herder et qui, mystique, s’enracine dans le sol, le sang et le génie de la langue, l’idée nationale française, qui s’inspire des Lumières et s’incarne dans la République, se réalise dans le pacte juridique et politique des individus libres et égaux.

S’il est vrai qu’elle résorbe ainsi le sacré dans le national identifié au politique, elle ne le fait pas seulement pour assurer les conditions les plus rationnelles pour le développement du capitalisme, mais aussi et avant tout pour proposer sa dynamique à la réalisation des droits de l’homme, comme le démontre la réflexion de Dominique Schnapper [3]. Héritière du dix-huitième siècle et des principes fondateurs de la République, la " nation à la française " n’est pas pour autant une idée, encore moins une réalité déjà accomplie, achevée, qu’il s’agirait simplement de revaloriser ou de propager. Elle reste à construire, en accord avec les impératifs modernes de la France et du monde.

En outre, son caractère " contractuel " sur lequel beaucoup ont insisté, n’épuise pas ses particularités. L’idée nationale française me semble posséder deux autres qualités qui la rendent singulièrement actuelle : elle est transitionnelle et elle est culturelle.

Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime.

Montesquieu Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Cette phrase de Montesquieu, qui devrait être gravée et commentée dans toutes les écoles, indique bien une série d’ensembles qui, de l’individu à la famille, du pays à l’Europe et au monde, respecte le particulier si, et seulement si, il s’intègre dans un autre particulier, de grandeur supérieure, mais qui à la fois garantit l’existence du précédent et l’élève au respect de nouvelles différences qu’il aurait tendance à censurer sans cette logique.

La nation comme série de différences exige, par conséquent, une mise en valeur des droits particuliers (ceux des individus, avec leurs singularités comportementales ou sexuelles ; ceux des familles, avec les nouvelles formes de cohabitation ou de non-cohabitation des couples ; ceux des ethnies, avec leurs moeurs, croyances, religions) tout autant que leur translation dans l’ensemble laïque de la nation, où ces différences, reconnues, cèdent cependant devant l’" intérêt général ", l’" esprit général " cher à Montesquieu.

Ouverte donc en aval, une telle nation transitionnelle est ouverte aussi en amont vers des ensembles qui la reconnaissent et qui la limitent au profit d’un autre intérêt général, celui de l’Europe, celui du monde.

L’objet transitionnel — fétiche indispensable à tout enfant et qui condense sa propre image en devenir avec celle de sa génitrice dont il commence à se détacher — constitue cette zone de jeu, de liberté et de création qui garantit notre accès à la parole, aux désirs et aux savoirs. Il existe des mères (mais aussi des " matries " ou des " patries ") qui empêchent la création d’un objet transitionnel ; il y a des enfants qui ne peuvent pas s’en servir. En contrepoint à cette constatation psychanalytique, pensons la nation transitionnelle qui offre son espace identitaire (donc rassurant) autant que transitif ou transitoire (donc ouvert, désinhibant et créatif) pour les sujets modernes : individus irréductibles, citoyens susceptibles et cosmopolites en puissance.

Soudée par la culture et ses institutions — des écoles bénédictines et jésuites à l’école républicaine, de l’Académie française au Collège de France, du culte rhétorique aux prix littéraires, — la nation à la française est un organisme hautement symbolique. L’art et la littérature sont les indices de reconnaissance auxquels s’identifie le plus modeste des citoyens.

Un être tout en discours

Cette équation du national et du culturel, qui dégénère souvent en élitisme et en méritocratie au détriment de la solidarité, a néanmoins l’avantage de stimuler la mise en forme et la mise en pensée des instincts identitaires, établissant ainsi une distance (qui est une sublimation), à l’égard de leurs poussées dominatrices et persécutoires. Aussi, la littérature nationale a-t-elle pu devenir en France non pas l’expression d’une énigmatique intimité populaire, mais cet espace de grâce où l’ironie rejoint la gravité pour dessiner et défaire les contours mobiles de cet être tout en discours qu’est, en définitive, la nation française.

Cette nation contractuelle peut-elle résister devant la montée du nationalisme romantique voire intégriste, qui secoue l’Est européen sous les dehors d’exigences démocratiques légitimes, et qui se confond avec l’expansionnisme religieux dans beaucoup de pays du tiers-monde (ainsi, la " nation " arabe : produit mythique de la religion musulmane par-delà les spécificités culturelles, économiques et politiques) ? Un tel pessimisme aurait l’avantage de reconnaître la violence des pulsions identitaires qui s’étayent sur la pulsion de mort. Mais il comporte aussi l’inconvénient de légitimer en dernière instance les nationalismes étroits qui reflètent ces pulsions. D’Edmund Burke à Hannah Arendt, les politologues eux-mêmes se laissent séduire par les appels mystiques du Volk, qui envoûteraient les masses davantage que ne les attirerait l’" abstraction " imputée au modèle national français issu des Lumières.Cependant, si les masses aiment le fascisme, est-ce une raison d’abandonner le combat ? Prenons plutôt davantage au sérieux la violence du désir de différence.

On peut craindre, en effet, qu’une période de prétention nationaliste et de conflits entre des nations sacralisées menace certaines parties de l’Europe et surtout les pays dits en voie de développement. La nation contractuelle, transitionnelle et culturelle à la française n’en restera pas moins un objectif que la société française a désormais la maturité économique et politique d’élaborer pour elle-même, mais aussi de maintenir vivante pour le reste du monde. A plus tard ? Pourquoi pas. Qu’il soit permis à une étrangère de partager cet espoir.

L’autodépréciation et la haine de soi

L’esprit critique des intellectuels français excelle souvent dans l’autodépréciation et la haine de soi. Quand ils ne se prennent pas eux-mêmes pour cible en proclamant leur propre mort, c’est la tradition nationale et tout spécialement les Lumières qui deviennent leur objet privilégié de démolition.

Le droit d’intégration des étrangers est un droit de participation à cette nation. Les Français de souche n’en ont pas conscience ? Il convient de la leur restituer, au besoin de la créer, à partir de la tradition et de sa nécessaire transformation par l’actualité. Est-il sûr que les étrangers eux-mêmes qui demandent l’" intégration ", connaissent et apprécient cet " esprit général français " dans lequel ils semblent souhaiter prendre leur place ? Quels bienfaits personnels, symboliques, politiques attendent-ils de la nation française ? Il n’est pas exclu que les avantages " abstraits " de l’universalisme français s’avèrent supérieurs aux bénéfices " concrets " d’un tchador, par exemple. En tout cas, commençons par poser la question, ai-je écrit à Harlem Désir [4], sans fausse humilité de la part des accueillants, et sans fausse surestimation des vertus des immigrants.

Car, entre étrangers que nous sommes tous (en nous-mêmes et par rapport aux autres), cet échange pourra amplifier et enrichir l’idée française de la nation. Idée fragile et cependant d’une liberté incomparable, qui se trouve aujourd’hui mise en cause par les nationalismes blessés, donc agressifs, de l’Est et de la Méditerranée ; mais qui pourrait être, demain, un recours dans la recherche de nouvelles formes de communautés entre individus différents et libres.

Julia Kristeva, Le Monde du 29.03.91

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Photo Julia Kristeva. IMEC. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La Chine telle quelle

Julia Kristeva, psychanalyste, universitaire, écrivain, fit en avril 1974 un voyage en Chine, avec Roland Barthes, François Wahl, Marcelin Pleynet et Philippe Sollers. Elle donne son sentiment d’aujourd’hui sur cette action.

Notre intérêt pour la Chine me paraît, avec le recul, comme une des nombreuses fissures dans le mur de Berlin : un symptôme de la crise mondiale du communisme. Tel le symptôme qui révèle un désir, notre « maladie » exprimait l’effondrement en cours du totalitarisme de gauche, contre lequel certains d’entre nous se disaient « enragés ».

Rescapée du stalinisme, j’étais intriguée par l’attention que les jeunes écrivains et intellectuels français portaient à la Chine. Pari sur un autre socialisme, respectueux des différences nationales ? Les Chinois opposaient au modèle russe les particularités de leur propre tradition culturelle. Tentative de sortir d’une gestion sociale issue du XIXe siècle et confiée aux seuls partis, au parti ? Les Chinois lançaient contre la sclérose du PC les forces neuves de l’opinion : les jeunes, les femmes. Dans la révolte de 68 s’exprimait aussi une critique de l’universalisme occidental. La globalisation nous paraissait déjà contestable : l’homme et la femme, l’esprit et le corps, la voix et le geste, l’oral et l’écrit n’étaient pas divisés de la même façon dans les diverses civilisations, et la « pensée chinoise » dévoilait d’autres potentialités pour le désir, le sens et la politique. J’ai entrepris une licence de chinois et, encouragée par Joseph Needham, je me suis plongée dans sa monumentale Science and Civilisation in China. Ceux qui ironisent sur la « prolifération sémiologique » à ce sujet seraient mieux inspirés d’interroger l’incompréhension, quand ce n’est pas la peur, qu’ils éprouvent devant la civilisation chinoise.

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1ère édition, 1974

Au carrefour d’une enquête culturelle et d’une inquiétude politique, j’ai rapporté de notre voyage de Chine un petit livre, Des Chinoises (édité par les éditions Des femmes, 1974), où j’écrivais : « Si l’on n’est pas sensible aux femmes, à leur condition, à leur différence, on rate la Chine. » Deux sexes toujours, et la politique partout, mais accompagné du vide. Ce « mystère » majeur reste toujours à analyser. J’ai essayé de rencontrer surtout les femmes, de leur parler et de les entendre par-delà les clichés des propos appris et l’encadrement des interprètes. Mais la visite de la réalité chinoise a confirmé ce que je craignais : on critiquait le stalinisme avec le langage stalinien, on favorisait les jeunes et les femmes en même temps que la violence destructrice des camps. Le modèle soviétique entrait en résonance avec le despotisme ancestral, et le nationalisme dogmatique étouffait les autres aspects d’une superbe tradition.

Au retour, je me suis détachée pour longtemps de toute politique, en essayant de chercher des réponses à mes interrogations dans l’intime : l’inconscient, la maternité, le roman. Je reste persuadée qu’une modification du régime même de la politique passe nécessairement par ces refontes culturelles auxquelles nous invite le continent encore obscur de la civilisation chinoise. Qui persiste sous la nouvelle occidentalisation, technologique et consumériste, actuellement en vogue.

Tout le monde sait que la Chine sera la première puissance économique du prochain millénaire. Nul ne sait, en revanche, si et comment les idéaux des droits de l’homme pourront rejoindre une tradition dont les pinceaux raffinés, et non moins tranchants, semblent ignorer les exigences de nos psychologies singulières. Je reste attentive aux étudiants chinois qui viennent à Paris pour étudier les molécules et les atomes, mais aussi pour tenter de lire Pascal et Diderot, Colette et Sartre. Ils n’ont pas moins à apprendre de nous que nous d’eux. La liberté est à réinventer, à partir de ces échanges. Ses futurs archéologues remonteront jusqu’à nous, quand ils feront l’histoire d’une rencontre que les jésuites avaient entamée, que la mondialisation actuelle prétend banaliser, et que seules les tentatives risquées d’un rapprochement culturel rendront, à la longue, possible.

Julia Kristeva, Le Monde du 22.01.00.
L’infini 90 (Printemps 2005) ENCORE LA CHINE.

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Mes Amériques [5]

Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en me confiant la présidence de cette 17e édition du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Honneur surprenant et immérité, car si je me prévaux de multiples « casquettes », celle de géographe est pour le moins inédite, et je ne puis faire état, en la matière, d’aucune compétence américaine, ni nordiste ni sudiste. Mais, et je suppose que c’est là la raison qui a motivé votre choix, vous avez devant vous une citoyenne européenne, de nationalité française, d’adoption américaine et d’origine bulgare. Laquelle, par la bouche de l’héroïne principale de son dernier roman — un polar métaphysique intitulé Meurtre à Byzance, la journaliste Stéphanie Delacourt qui s’exprime par néologismes comme Julia Kristeva à ses débuts —, énonce ainsi sa devise : « Je me voyage ». Allusion, en effet, à une curiosité géographique certaine.

Je me voyage, c’est vrai, physiquement mais surtout par la pensée et les sensations, et, à ce titre, je ne cesse de traverser l’Amérique du Nord — Canada et Etats-Unis — un peu moins les pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud, aussi nombreux que divers. Mais la question, et la gêne qui de ma part l’accompagne, n’en demeurent pas moins présentes : en quoi ces voyages imaginaires, sensuels ou philosophiques, et même quand ils sont réels, pourraient-il intéresser les savants que vous êtes ?
Bien sûr, je n’ignore pas que votre discipline a beaucoup évolué depuis le temps où, dans nos classes de géo au collège et au lycée de Sofia, on la confondait avec les mensurations du relief du globe et des profondeurs océaniques. Je sais que, loin de se contenter de cartographier la beauté des paysages, les géographes empiètent vaillamment sur le territoire des sociologues, des historiens, des statisticiens, des pédagogues, des psychologues, et peut-être même des psychanalystes : tant la question de l’espace, qui est la vôtre, de l’espace qui nous fait vivre et mourir, est, en définitive, votre ultime objet de connaissance. Et puisqu’il n’y a pas d’espace de vie et de mort qui ne coexiste avec le temps, j’en déduis que votre objet de connaissance est infini. Ce qui n’est certainement pas une facilité, mais nous permet de nous rencontrer.

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Amerigo Vespucci

Ses dimensions ainsi comprises, j’admets que l’espace qui vous intéresse embrasse aussi l’improvisation et l’erreur. Il se peut même que l’erreur le féconde, ou qu’elle ait, au moins, des conséquences favorables et fertiles, comme cette rencontre dans le cadre de ce 17e Festival. Ce fut aussi le cas, paraît-il, en 1506, l’année de la mort de Christophe Colomb. Un collège de savants, réuni autour du chanoine Vautrin Lud, réalisa, d’après les récits de navigation d’Amerigo Vespucci, un globe terrestre baptisant par trois fois «  America » le nouveau monde découvert depuis quinze ans... par Christophe Colomb en 1492. Serait-ce parce qu’Amerigo Vespucci, explorateur plus modeste que bien d’autres, et humaniste plutôt quelconque, eut l’inspiration de décrire dans un italien savoureux, immédiatement traduit en latin universel, un « monde qui ressemble à celui d’avant la chute », et « ignore le complexe d’ ?dipe », comme devait l’écrire, en 1944, Stefan Zweig dans son Amerigo ? Non pas le mirage des Indes, mais un Mundus Novus que les navigateurs antérieurs, dépourvus de génie romanesque, quand ils n’étaient pas de criminels conquistadors, n’avaient pas su offrir à l’imagination d’une Europe en désarroi, et qui attendait, précisément, « du nouveau » ? Pendant longtemps, on attribua ce baptême au savant Martin Waldseemüller, avant que la mémoire de Vautrin Lud ne prenne le dessus, semble t-il. Quoiqu’il en soit, Saint-Dié est la « marraine de l’Amérique ».

Personne n’osa changer le nom de ce Nouveau Monde, pour des raisons qu’il ne me revient pas d’éclaircir aujourd’hui : sinon pour suggérer que le prénom Amerigo, qui remonte à saint Emericus, fils du premier roi de Hongrie, signifie étymologiquement « maître de maison », de « haim », habitat et « rich » (puissant) — ce qui n’est pas mal trouvé, vous en conviendrez, pour désigner les maîtres du nouveau monde, même si les Henri, Hendrick, Hank, Enric, Eric ou Imre à travers le monde ne soupçonnent pas la gloire qui les honore. « C’est un mot conquérant ! » se laisse emporter Zweig lui-même. « Il y a de la violence en lui et il élimine avec fougue toutes les autres désignations ».

Julia Kristeva, Mes Amériques,
Saint-Dié-des-Vosges, 29 septembre 2006.

Conférence inaugurale au 17ème festival international de géographie
pour le 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique.

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Bibliographie détaillée de Julia Kristeva (avec la table des matières des premiers livres).
Philippe Sollers par Julia Kristeva.
Articles de Julia Kristeva dans la revue Tel Quel.

***

Voir en ligne : Bibliographie de Julia Kristeva (site officiel)


[3Dominique Schnapper, La France de l’intégration, sociologie de la nation en 1990, Gallimard, 1991.

[4Julia Kristeva, Lettre ouverte à Harlem Désir, Rivages, 1990)

[5Conférence inaugurale au 17ème festival international de géographie pour le 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique. Saint-Dié-des-Vosges, 29 septembre 2006.

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3 Messages

  • Albert Gauvin | 21 février 2016 - 15:56 1

    Autour d’Émile Benveniste

    En 1966 paraissait le premier volume des Problèmes de linguistique générale d’Émile Benveniste, mettant sous le coup des projecteurs les longs, patients et si riches travaux d’un des plus grands savants du XXe siècle. En 1976 s’éteignait, dans la discrétion, après sept années d’aphasie et d’immobilité, un auteur et professeur dont la recherche inépuisable dans le domaine du langage avait été l’unique projection de sa vie. La publication, en 2012, des Dernières leçons. Collège de France 1968, 1969 est venue bousculer nos savoirs établis sur l’écriture. Le présent ouvrage offre une réflexion multipolaire sur un domaine dont l’emprise sur toutes les activités humaines n’est plus à décrire. Deux textes inédits d’Émile Benveniste ouvrent le livre qui réunit, sous la direction d’Irène Fenoglio, les contributions de Jean-Claude Coquet, Julia Kristeva, Charles Malamoud, Pascal Quignard. Chacun d’entre eux s’interroge, en lecteur et admirateur d’Émile Benveniste, sur l’histoire profonde, les fondements, les représentations et les pratiques de l’écriture. A partir de leur domaine de connaissance (sémiotique, linguistique, psychanalyse, anthropologie, littérature) ils évoquent ce que fut pour eux et pour des générations entières cet homme de grande retenue au savoir immense et lumineux. Pour accompagner leurs réflexions, de nombreux documents inédits et fac-similés sont ici reproduits. LIRE ICI.


  • Albert Gauvin | 9 juillet 2015 - 15:01 2

    Gênes, 22 juin 2015 – Remise du Prix « Mondi Migranti » à Julia Kristeva. Le texte de Julia Kristeva en français Étrangers à nous-mêmes.


  • A.G. | 16 février 2013 - 00:12 3

    Julia Kristeva, étrange étrangère, le film réalisé en 2005 par François Caillat est rediffusé sur Arte le mercredi 20 février 2013 à 23:55 et le samedi, 2 mars 2013 à 03:35. Cf. La critique de téléobs.