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Je me voyage - Les Mémoires de Julia Kristeva

J. Kristeva sur le divan de Samuel Dock ?

D 9 octobre 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Article initialement publié le 4 octobre 2016, sous le titre « En attendant les Mémoires de Julia Kristeva » alors que je pensais que le livre serait publié un mois plus tard. Confusion de date. Voici l’article actualisé, complété d’ extraits du livre, ICI.

11/10/2016 : Ajout Présentation vidéo (improvisée) du livre par Samuel Dock, ICI.

07/11/2016 : Ajout Mediapart, « Je me voyage » : Julia Kristeva, intelligente et solidaire - par Tiphaine Samoyault, ICI.

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Julia Kristeva et son éditeur Fayard l’ont annoncé sur leurs sites respectifs : la publication d’un livre de Mémoires, « Je me voyage » et A.G., comme souvent, fut le premier sur Pileface à relayer l’information dans la rubrique News .

La page de Julia Kristeva qui annonce la sortie, sur son site, pour le 5 octobre, est intéressante à plus d’un titre :


- Le livre n’est pas une autobiographie, mais un livre d’entretiens.
- L’interviewer, Samuel Dock est un jeune, psychologue clinicien de 31 ans, qui aime aussi écrire.
- Il a été choisi par Julia Kristeva. Julia Kristeva en cougar ?
- La page du site contient l’avant-propos du livre, signé Samuel Dock, et nous explique la genèse du livre et les rapports entre eux.
- Last but not least, on y trouve aussi un riche cahier de photos, dont certaines sont connues, mais d’autres, inédites, en particulier avec son fils David.

Julia Kristeva sur le divan de Samuel Dock ?

On attend ses Mémoires, avec intérêt, pour éclairer la vie d’une jeune Bulgare arrivée en France avec 5 dollars en poche, devenue une brillante intellectuelle, à la renommée internationale qui lui a valu le prix Holberg, mais aussi parce qu’elle est femme, mère d’un enfant, David en situation de handicap, et épouse de Philippe Sollers.
Les Mémoires, l’ultime occasion pour dire, avec le recul, ce qui ne pouvait être exprimé plus tôt.

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Parution le 5 octobre 2016
Sur le site de Julia Kristeva
Le livre sur amazon.fr

Samuel Dock

Samuel Dock est psychologue clinicien et aussi écrivain. Sa passion pour Dostoïevski a contribué à nourrir sa sensibilité créative. L’Apocalypse de Jonathan est son premier roman (Ed. Le Manuscrit, 2012, 442 p.) [1]
a été bien accueilli par le public et la critique. Son dernier essai, Le Nouveau Choc des générations a paru chez Plon en 2015. Depuis 2012, il écrit une tribune libre dans le Huffington Post.

Et c’est une de ses chroniques dans Huffington Post qui a tout déclenché. Il nous le dit dans son avant-propos :

Connaissait-il Julia Kristeva ? « Pas vraiment, pourtant elle est célèbre, mais ailleurs. » dit-il et poursuit :

« Pour ma part, je l’ai découverte grâce à Marie-France Castarède, psychanalyste, avec laquelle j’ai coécrit un livre sur le choc des générations, et qui m’avait conseillé d’assister à une de ses conférences. Un soir, je suis donc allé l’écouter dans une librairie, non loin de Montparnasse. Julia présentait Pulsions du temps . Un intellect acéré, une empathie indulgente, une curiosité insatiable, un hypnotique tourbillon d’idées : l’actualité de l’héritage freudien, l’Europe en crise, le mariage pour tous, la maternité valorisée, le besoin de croire, j’étais saisi par son acuité comme par l’étendue de son champ d’investigations.

J’ai lu Pulsions du temps. Et, pour le HuffingtonPost, j’écrivis un article enthousiaste. En nos temps si chaotiques où le langage se délite et où la vie psychique se perd, Julia Kristeva propose de refonder l’humanisme. Le jour même, je reçus de sa part un petit mail de remerciement. Je m’en sentis honoré.

Quelques mois plus tard, Claude Durand, président-directeur général des Editions Fayard, me proposait le projet d’une biographie, sous forme de dialogue, un livre à la croisée du genre biographique et de l’investigation psychique ; Julia souhaitait que je la réalise. Erreur de destinataire ? Mais non, c’était bien moi ! […] Serais-je capable de favoriser ce dévoilement de son intimité, qu’elle protège depuis si longtemps ?

Il m’a fallu plusieurs mois pour lire tout ce qu’elle a écrit, ses romans, des Samouraïs jusqu’à L’Horloge enchantée, sa trilogie sur le génie féminin : Arendt, Klein, Colette, ses essais, Soleil noir, Pouvoirs de l’horreur, Histoires d’amour et tous les autres. Plusieurs mois pour me familiariser avec ses apports théoriques au long de ses années d’enseignement à Paris-VII ou de l’autre côté de l’Atlantique, et retracer ses nombreux combats. Plusieurs mois pour dessiner les lignes de force d’une vie entièrement dévolue à la création et à la sublimation, et saisir, par-delà la théorie et aux confins de la fiction, ses petites madeleines, ses aspérités, ses abîmes secrets ».

L’article du Huffington Post

Son titre « Julia Kristeva, un espoir pour la pensée, une promesse de liberté », par Samuel Dock

Il a été publié le 27 janvier 2014 et mis à jour 29 mars 2014 : http://www. huffingtonpost.fr/samuel-dock/julia-kristeva-philosophie_b_4672955.html

L’article du 27 janvier avait aussi attiré notre attention et nous l’avions publié le 29 janvier, en chapeau d’autres éléments sur le livre « Pulsions du temps » que nous avions également lu avec intérêt.

Julia Kristeva sur le divan de Samuel Dock ?

Samuel Dock nous éclaire un peu dans son avant-propos :

« L’intellectuelle bardée de titres et d’honneurs laisse émerger des souvenirs, revisite avec moi son « voyage ». Sévère ? Mais non. Concentrée, exigeante plutôt. Pudique aussi. Intensément là. Elle m’observe, la psychanalyste analyse le psychologue, et vice versa, nous nous comprenons, un lien se forme, l’essence même de ce que nous vivons. Ses doigts entourent la tasse de thé tandis qu’elle se confie, réfléchit, sourit. Le charme opère. Précision de la langue, fulgurance intellectuelle, subtile auscultation des affects, je l’accompagne tandis qu’elle se révèle. Elle a construit sa singularité dans cet ailleurs. »

Et aussi :

« Je n’oublierai jamais notre rencontre. Visage aux pommettes hautes, regard pénétrant, large sourire. Elégante, maîtresse d’elle-même mais détendue, j’aime la force qui émane de sa présence. Elle m’accueille chez elle, moi, mon magnétophone, mes questions. Nous buvons un thé de Chine dans cet appartement calme et lumineux. Elle se souvient, je la relance. Le livre se fait à deux. Elle m’impressionne, elle s’en amuse, je ramène la théoricienne à son vécu, aux émotions, elle joue le jeu, ou pas, nous poursuivons. Son humour me plaît, nous rions, et ce partage allège l’imperceptible mélancolie de l’exercice autobiographique. »

A propos du titre « Je me voyage »

L’expression n’est pas nouvelle chez Julia Kristeva.

"Je me voyage", dit déjà l’héroïne de Meurtre à Byzance, le roman que Kristeva a publié en 2004 (Fayard). La formule s’applique évidemment à l’auteur, et peut-être à nous tous. Elle renvoie en même temps au passage entre les langues et les disciplines et au déplacement de nos frontières intérieures. Une certaine forme de migration serait donc essentielle à la pensée, dans sa forme collective comme dans son évolution individuelle.

Roger-Pol Droit
LE MONDE DES LIVRES|17.11.2005

Nous vous recommandons également l’excellent article de La Croix du 3/12/2004
« Les cheminements de Julia Kristeva »
par Michel KUBLER

Elle devait recevoir le samedi 4 décembre 2004, en Norvège, le premier prix Holberg, équivalent du Nobel pour les sciences humaines. Du lourd doté de 540000 euros.

Extrait1 :

Elle a prêté le néologisme à l’héroïne de son dernier roman :
« Je me voyage, dit Stéphanie Delacour dans Meurtre à Byzance. Comme aurait pu le dire la jeune étudiante débarquée à Orly, une simple valise en main, cinq dollars en poche et des rêves plein la tête. Et comme pourrait le dire près de quarante ans plus tard l’universitaire de réputation mondiale qui devient, ce 3 décembre à Bergen, première lauréate d’un prix créé par le Parlement norvégien pour récompenser « des travaux scientifiques exceptionnels en sciences humaines, sciences sociales, droit ou théologie », et doté de 540 000 euros : le prix Holberg, du nom d’un universitaire et dramaturge du XVIIIe siècle qui aimait, précisément, « se voyager » au croisement des genres et des disciplines. »
*

Extrait 2 : Cosmopolite et nomade, telle est sa destinée

« Je me sens comme traversée par un méridien, confie-t-elle. J’aimerais tant souder, créer des ponts ? » Des ponts entre Est et Ouest, entre les multiples pans de ses investigations, une soudure pour rétablir, en soi et pour autrui, quelque chose de l’unité perdue. Elle est comme ça, Kristeva, et comme l’indique déjà son nom (« de la croix ») : à la croisée de tant de chemins, toujours en quête de relations et de connexions, comme hantée par l’idée d’un domaine déserté qui recèlerait une potentialité de sens dès lors perdu à jamais. Cela vaut pour les multiples champs de savoir - linguistique et sémiotique, psychanalyse et anthropologie ? - qu’elle conjugue en essais savants (une trentaine, à ce jour), mais aussi par des polars haletants ? Et cela vaut d’abord pour elle, quand elle se définit « citoyenne européenne, de nationalité française, d’origine bulgare et d’adoption américaine » - glissant, au passage, qu’elle doit ce prix à la traduction de son oeuvre en anglais ? D’ailleurs, l’accueil des universités anglo-saxonnes, où elle ne cesse d’être sollicitée, dépasse de loin celui de l’Hexagone, ce qui la range dans le club prestigieux des intellectuels français appréciés, aux États-Unis, pour leur liberté de pensée : Derrida, Ricoeur, Girard ?

Cosmopolite et nomade, telle est sa destinée, inséparablement douloureuse et privilégiée, clairement assumée - voire fièrement : on n’est pas slave en vain. »

L’article intégral

La quatrième de couverture

Pour la première fois, la linguiste, psychanalyste, romancière Julia Kristeva – reconnue à l’étranger parmi les plus importants intellectuels de notre époque – dévoile des facettes intimes de sa vie, qu’elle éprouve comme un voyage. Trois quarts de siècle en affinité avec les vertiges identitaires de l’exil et de l’amour.
Ce livre nous donne à voir l’enfant née en Bulgarie, puis la jeune femme découvrant Paris et qui éclot dans le bouillonnement de Saint-Germain-des-Prés des années 1970, mais aussi l’amante, l’épouse, la mère.
Je me voyage nous convie à la suivre dans la chair des mots et à partager en sa compagnie cette traversée : Europe de l’après-guerre en ruine puis reconstruite, communisme, libéralisme, mondialisation, mais aussi dépression nationale, terrorisme, désir de France, sans oublier la littérature et l’expérience intérieure.
Par-delà la genèse d’une œuvre et de sa philosophie, c’est une vitalité existentielle, à l’affût des mutations historiques de notre monde que nous communiquent ces Mémoires sous forme d’entretiens.

A propos de Julia Kristeva

Née en Bulgarie, Julia Kristeva est écrivain, psychanalyste, membre de l’Institut universitaire de France et enseignante à l’Université Paris Diderot-Paris 7 ; elle y dirige l’Ecole doctorale « langue, littérature, image » et le Centre Roland Barthes. Elle est docteur honoris causa de nombreuses universités et membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris. Elle siège au Conseil économique et social et est présidente d’honneur du Conseil national « Handicap : sensibiliser, informer, former. » En 2004, Julia Kristeva a reçu, en Norvège, le prix Holberg ; en 2006, à Brême, elle se voit décerner le prix Hannah Arendt pour la pensée politique.
Julia Kristeva est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans et essais parmi lesquels :Étrangers à nous-mêmes (Fayard, 1988),Les Samouraïs (Gallimard, 1992), Les Nouvelles Maladies de l’âme (Fayard, 1993), Possession (Fayard, 1996), Sens et non-sens de la révolte (Fayard, 1996), La Révolte intime (Fayard, 1997), Le Génie féminin : Hannah Arendt, tome 1 (Fayard, 1999),Melanie Klein, tome 2 (Gallimard, 2003), Colette, tome 3 (Fayard, 2002), La Haine et le Pardon (Fayard, 2005), Meurtre à Byzance (Fayard, 2004), Pouvoirs et limites de la psychanalyse, tomes I, II, III (Fayard, 1996/1997/2005), Seule, une femme (éditions de l’Aube, 2007), Colette : un génie féminin (éditions de l’Aube, 2007), Cet incroyable besoin de croire (Bayard)

Le cahier de photos

Présentation (improvisée) du livre par Samuel Dock

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EXTRAITS

Nota : Sous-titrages et nota de Pileface à l’intérieur des chapitres

Une jeunesse bulgare

Julia Kristeva.Petite, j’ai souvent entendu cette chanson en russe :

Dvadtsat vtorovo iyunya,
Rovno v chetyre chassa,
Kiev bombili, nam obyavili,
Chto nachalassya voyna.
(Le vingt-deux juin,
À 4 heures exactement
On a bombardé Kiev et nous a annoncé
que la guerre a commencé.)

Je suis née deux jours après le début de la guerre. C’est vers 4-5 ans que j’ai pris conscience que mon anniversaire était associé au rythme grandiose d’un conflit mondial… et, en définitive, à l’impression d’être consumée dans une explosion : pas de place pour « moi », rien qu’un éclat dans un monde en proie à la destruction. Ensuite, basculement de la Bulgarie dans le bloc communiste, reconstruction, pénurie, oppressions et promesses, guerre froide…

Nota : Kiev, déjà, point de guerre entre l’Europe et la Russie. Hier, comme aujourd’hui.

La fête de l’alphabet

S. D. Vous racontez avec beaucoup de tendresse dans Pulsions du temps la fête de l’alphabet en Bulgarie à laquelle vous participiez, petite fille. Dans le défilé, vous étiez, vous incarniez une lettre, est-ce que votre goût précoce pour le langage vient de là ?

J. K. Dans notre famille, la culture occupait une place centrale. Les livres, le piano, le chant, le théâtre, l’opéra…

Cela dit, la Bulgarie est à ma connaissance le seul pays au monde à célébrer l’alphabet. Le 24 mai, jour de célébration des frères Cyrille et Méthode, est devenu une « fête de la Culture ».

Dans Pulsions du temps, j’évoque les détails de leur histoire

Nota : Une histoire déjà évoquée das Pileface ICI :
Mon alphabet ou comment je suis devenu une lettre

L’intestin de l’enfer

J. K. [son père] déclarait que son but dans l’existence était de « sortir ses filles de l’intestin de l’enfer », sinistre métaphore de notre pays. « Il n’y a pas d’autres moyens de le faire que d’apprendre des langues, c’est clair, il faut que vous parliez des langues étrangères. Et d’être indépendantes financièrement, bien entendu. » Papa disait que cette expression était dans l’Évangile, mais je ne l’ai trouvée que chez Dante, dans le dernier chant de l’Enfer, au 9e cercle : l’intestin, en italien burella, répandu sur le sol, est l’image du « cœur brisé ». Était-ce son obsession, son « roman familial » secret ? Pour lui, le patronyme Kristev, littéralement « de la croix », « ça ne s’invente pas, ce nom nous vient des croisés qui portaient une croix cousue sur leurs vêtements, mais oui, il est établi qu’ils passaient par la Thrace (la région de son village natal), dès le XIe siècle ! » Ma mine incrédule le « fâchait tout rouge » : « Je n’ai pas besoin d’archives pour le savoir ! D’ailleurs, depuis tant de siècles, elles auraient disparu, je le sais, c’est tout. » À mes yeux, cette croyance sans preuves historiques aggravait son cas, mais cette étymologie hypothétique m’a impressionnée, tout de même. À tel point que je l’ai reprise dans Meurtre à Byzance !

Nota : Dante, un point commun avec Sollers qui au moment où sortait ce livre était l’invité de la Société Dantesque de France, à la Sorbonne. Et Kristev, un nom prédestiné pour le catholique baroque qu’est Sollers !

L’apprentissage du français

J.K. Je serai à jamais reconnaissante à un professeur de français qui a formé mon goût pour la littérature et la culture européennes du XXesiècle. Cyrille Bogoyavlenski était un Russe blanc, un aristocrate échoué à Sofia. Adolescente, j’ai suivi régulièrement ses cours de langue et littérature françaises à l’Alliance, où il y avait d’autres professeurs remarquables, mais c’est son visage et sa voix qui me reviennent aujourd’hui, quand je ferme les yeux. J’étais sa préférée, allez savoir pourquoi ! […] C’est lui qui m’a transmis pour de bon le désir de France. La littérature française qu’il me révélait me ramenait à la magie du français qui m’avait effleurée en maternelle, c’était désormais un univers nouveau, terriblement exigeant et pourtant proche, la clarté des rêves.

[…] le Gavroche de Victor Hugo, auteurque Bogoyavlenski nous faisait lire et recopier, m’a paru légendaire et cependant accessible.

[…] Pendant longtemps, j’ai gardé un cahier de textes, rempli de phrases recopiées à la plume, de mon écriture de petite fille appliquée. Quand je suis arrivée à Paris, je ne pouvais pas m’empêcher d’apercevoir Gavroche auprès de l’éléphant disparu, et de ressentir « l’effet que l’infiniment grand peut produire sur l’infiniment petit ». Je cherchais le banc au Luxembourg où s’étaient croisés Cosette et Marius. Définitivement réaliste pourtant, le premier poème que j’ai appris à mon fils David fut de Victor Hugo : « Sur une barricade, au milieu des pavés… » Il le récite encore, mi-pathétique, mi-comédien :


« Mais le rire cessa car soudain l’enfant pâle,
Brusquement reparu, fier comme Viala,
Vint s’adosser au mur et leur dit : Me voilà.
La mort stupide eut honte et l’officier fit grâce. »

Qui était, cette petite fille précoce ?

S. D. Je tâche de vous imaginer dans votre petite enfance. Comment étiez-vous ? Qu’aimiez-vous ? Le psychologue que je suis a envie de s’adresser à la petite fille précoce et avide de culture que vous étiez.

J. K. Solitaire (selon ma mère) et têtue (selon mon père). Je me reconnais dans le mot « solitaire », mais le temps va donner raison à mon père. Quelques amitiés, rares et fortes.[…]

[…]

Ma révolte s’exprimait dans les pages de mon journal clandestin, je vous l’ai dit, mais n’éclatait pas « à la surface ». Elle filtrait dans une devise que je m’étais inventée, et que j’ai reprise plus tard, lorsque Jacques Chirac m’a confié la présidence du Conseil national du handicap.

J’ai rencontré le ministre de la Santé du moment, le professeur Jean-François Mattéi qui m’a écoutée très attentivement, et plutôt sceptique, avant de conclure : « Avec les handicapés, madame, il n’y a rien à faire. » Je l’ai regardé fixement et j’ai retrouvé ma devise : « Vous avez raison, monsieur le ministre. Il n’y a rien à faire : alors, qu’est-ce qu’on fait ? » Cette maxime est ma manière d’être.

Les honneurs de la République française

S. D. […] J’aimerais connaître votre réaction à la récente distinction de commandeure de la Légion d’honneur, qui vous a été décernée le 18 février 2015. Elle récompense l’ensemble de votre œuvre en sémiologie, psychanalyse et littérature dont nous sommes beaucoup à apprécier l’envergure, la lucidité et la générosité. Ces marques de reconnaissance vous touchent-elles ?

J. K. L’étrangère que je demeure est particulièrement sensible aux honneurs de la République française… Parce que soucieuse de s’intégrer dans cette France que j’ai aimée dès l’école maternelle en y apprenant le français ? Même s’il est de bon ton de les critiquer, voire de les refuser, je respecte ces rituels médaillés, et j’en suis reconnaissante. Pourtant, un trouble me saisit à chaque fois, tout comme dans notre échange : qui est cette Julia Kristeva dont on parle ? Laissez-moi vous faire un aveu : je n’arrive pas à habiter « mon » image, celle que les autres me renvoient ; je me vis comme en voyage : mon élément serait l’eau vive et mon but, poursuivre ce flux, frayer la route. J’écris des romans pour rendre cet éprouvé palpable, transmissible.

Venir en France

Samuel Dock. Venons-en à une date décisive : la veille de Noël 1965. Vous prépariez alors une thèse sur le Nouveau Roman. Votre directeur de thèse vous a envoyée à l’ambassade de France pour tenter d’obtenir la bourse « De Gaulle » qui était accordée à certains jeunes des pays de l’Est afin d’étudier en France. L’attaché culturel a été surpris en constatant que vos connaissances ne s’arrêtaient pas à la fin du XIXe siècle (moment où, du point de vue communiste, commence la « décadence bourgeoise ») mais qu’elles allaient jusqu’à Blanchot, Sartre, Camus, et le Nouveau Roman. La bourse vous est accordée, et vous voilà contrainte de quitter précipitamment laBulgarie, en catimini. À votre arrivée, de la neige sale et des lumières, pas assez nombreuses, et dans votre poche, seulement cinq dollars…

Julia Kristeva. L’Histoire s’accélérait. Au XXe Congrès du PCUS, en 1956, Khrouchtchev proclame la « coexistence pacifique » : on va éviter une troisième guerre mondiale… Au XXIIe Congrès, en 1961, la momie de Staline est discrètement retirée du mausolée de Lénine ; l’URSS dépassera la production des États-Unis par habitant… De Gaulle, de son côté, tout en se méfiant du projet européen, « visionne » déjà une Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural, et fait venir des jeunes étudiants de l’Est parlant français. Le gouvernement bulgare réservait ces bourses aux cadres méritants, pas vraiment jeunes et parlant à peine le français, et ces candidats n’étaient pas retenus par l’ambassade de France à Sofia. Personne ne partait, ou très peu de monde.

[…]

Et pourtant, elle débarqua à Paris

L’arrivée à Paris « …c’était la catastrophe »

S. D. […] Vous partez de Sofia pour Paris. Je vous lis : « Elle déposa les deux valises de cuivre et feuilles mortes sur le comptoir bagages, effleura du bout des lèvres les joues humides de papa-maman, fit à Dan un clin d’œil amoureux, escalada sans se retourner la passerelle du Tupolev, passa trois heures et demie dans l’avion sans songer à égrener les minutes – la tête vide, rien que la saveur au tanin du thé dans la bouche – et atterrit dans un Paris gris, boueux. Les flocons ne cessaient de tomber et de fondre. La Ville lumière n’existait pas, les Français ne savaient pas déblayer la neige. La déception fut totale, elle la sentit au sel dans sa gorge. Évidemment, Boris ne l’attendait pas à Orly, et elle n’avait que cinq dollars en poche. Il n’y avait pas de quoi rire. C’était la catastrophe. »

Nota ; un ange gardien devait veiller sur elle. Miracle de rencontres de hasard pour guider ses premiers pas. Un véritable récit d’aventure à découvrir dans le texte intégral. Parmi ces soutiens de la première heure Tzvetan Todorov.

S. D. Tzvetan Todorov, qui finissait Théorie de la littérature, textes des formalistes russes (« Tel Quel », Seuil, 1965), vous parle de Tel Quel et de Roland Barthes. Vous allez aussitôt à son séminaire comme à celui de Lucien Goldmann. Barthes devient vite un ami très proche et attentif, Gérard Genette vous conseille de vous intéresser à « l’après-Nouveau Roman » et de rencontrer Philippe Sollers. Au cours de Roland Barthes, vous présentez votre premier exposé sur Bakhtine, à partir duquel vous forgerez les concepts de dialogisme et d’ intertextualité, et l’article sera publié dans la revue Critique (20, XIII, 239, avril 1967). Reprenons ces premières rencontres qui vous ont profondément marquée.

J. K. Juste avant les vacances de Noël, je suis allée au séminaire de Roland Barthes ; il se tenait dans une petite salle en hauteur, dans l’aile gauche de la Sorbonne, bondée d’un auditoire cosmopolite – étudiants allemands, anglais, italiens, espagnols et, bien sûr, français. Tous excités par une récente interprétation de Mallarmé par un certain Philippe Sollers, dont j’entendais le nom pour la première fois. Un « fameux personnage », selon leurs dires.
[…]

Les Samouraïs

S. D. Dans votre roman Les Samouraïs (1990) [2] apparaissent les membres de la revue Tel Quel et de nombreux intellectuels qui gravitaient autour de son créateur, Philippe Sollers : Jean-Louis Baudry, Marcelin Pleynet, Jean Ricardou, Jacqueline Risset, Denis Roche, Pierre Rottenberg, Jean Thibaudeau… Ainsi que les exclus dissidents, tels Jean-Edern Hallier et Jean-Pierre Faye, mais aussi des personnalités qui ont croisé ce mouvement, comme Jacques Derrida, Michel Foucault, Pierre Guyotat, Jean-Joseph Goux, François Wahl ou Umberto Eco… Dans la réalité, comment s’est passée votre rencontre avec le groupe ? Comment ont évolué les relations avec chacun d’entre eux ? Sur une photographie de l’époque, vous figurez au milieu de ces hommes, souriante, rayonnante, solaire.

J. K. Le groupe n’était pas « groupal » et je n’ai jamais assisté aux réunions du comité de rédaction, mon nom n’a figuré sur la liste du comité que tardivement. Les relations avec chacun, chacune – je pense à Jacqueline Risset que j’aimais énormément, je n’accepte toujours pas son décès brutal –, étaient très différentes, spécifiques, incomparables, pas l’ombre d’une communauté. Mais vous tournez autour de l’essentiel : Philippe Sollers !

S. D. […] Comment avez-vous été amenée à rencontrer Philippe Sollers ?

J. K. Gérard Genette m’avait conseillé de le lire et de l’interviewer, ce que j’ai fait, après avoir lu dansClartéun entretien de ce jeune écrivain. Nous y reviendrons. À Tel Quel, Sollers m’a d’abord présentée à Marcelin Pleynet, ainsi qu’à Jean-Louis Baudry et sa femme, qui étaient très proches de lui. Mais, surtout, nous nous voyions souvent avec Roland Barthes, de longs dîners amicaux au restaurant Le Falstaff, à Montparnasse, où nous parlions de littérature, de leurs

Nota : S.D. interroge ensuite Julia Kristeva sur sa relation avec Roland Barthes. Confidence à découvrir dans le livre, ainsi qu’un long passage sur Jacques Derrida.

SD invite alors Julia Kristeva à développer plus en détail sa vie entre Tel Quel, la thèse qu’elle préparait, la vie parisienne, au-delà de qu’elle en dit dans Les Samouraïs, son roman d’inspiration autobiographique de 1990

« un jeu extrême avec l’impossible et la mort. Celui des samouraïs du soleil levant, excellents dans l’art de la guerre qu’ils pratiquent aussi en poésie, en calligraphie et même dans le rituel du thé. À l’opposé de la génération des « mandarins » qui aspiraient à donner des leçons et gouverner l’enseignement, la cité, la pensée. » dit-elle.

Plus, sur Les Samouraïs (1990)

Lacan et Freud

Puis le livre évoque Lacan, et les propres travaux de recherches en psychanalyse de J.K. SD qui note dans les Samouraïs ,une description bouleversante du chagrin de Carole (une des doubles de la romancière dans ce roman) lors du décès de Lauzun (Lacan dans le roman) :

« Une sournoise douleur, vague et insupportable. Elle me rappelle ce rêve après un avortement : j’ai perdu ma bague, l’anneau de diamants […] ; je me tue à le chercher dans les draps, sous les meubles, dans la poubelle : rien ;mais non, ce n’est pas une bague, c’est un doigt que j’ai perdu ; pis : le bras tout entier me manque, quelqu’un m’a fauché Lauzun. La mort. »

Son père avait dissimulé dans les rayons inaccessibles de sa bibliothèque l’Interprétation des rêves de Freud. « Je l’ai trouvé seulement après sa mort, nous dit Julia Kristeva, car il savait Freud interdit par l’« idéologie dominante » ».

C’est Philippe Sollers qui lui a révélé l’œuvre fondatrice de Freud.

« Il l’avait beaucoup lue, d’ailleurs il lisait tout le temps, très vite, au lit, n’importe où. Il m’a fait connaître Trois essais sur la théorie sexuelle, Cinq psychanalyses, Au-delà du principe de plaisir. Et, bien sûr, les textes de Lacan, qui venaient d’être réunis dans les Écrits (1966), assez ardus à lire pour la débutante en psychanalyse que j’étais. »

Avec Sollers elle assiste aux séminaires de Lacan  : « Une communauté fascinée par son mage.[…] Aux frontières d’une expérience esthétique, religieuse ou onirique. J’ai pris le chemin de l’inconscient… »

J. Kristeva nous fait ensuite revivre ces années Lacan, sa relation personnelle avec lui, avec beaucoup d’authenticité et de talent.
A lire dans le livre.

La relation du voyage en Chine du groupe Tel Quel en 1974 auquel Lacan qui devait y participer finalement ne partira pas, est plus conventionnelle, aussi parce qu’elle a été largement traitée dans les colonnes de Tel Quel et aussi Pileface. Marcelin Pleynet en a fait un livre Le voyage en Chine, Julia Kristeva, aussi avec son livre Des Chinoises (Éditions des femmes, 1974, rééd. Pauvert, 2001). Néanmoins, « Je me voyage » remet bien en situation ce voyage, le contexte culturel du moment, les liens intellectuels qui ont nourri cet épisode avec « ses découvertes, ses surprises, ses déceptions, ses comédies, ses facéties aussi » que nous raconte Julia Kristeva qui poursuivra en contant son analyse qu’elle ne fera pas avec Lacan trop proche, mais à qui elle demande cependant conseil pour choisir son analyste.

Là, et pour la première fois, Julia Kristeva dévoile son cheminement psychanalytique. C’est pudique, fin, authentique, talentueux, profond.

« Aussi loin que je m’en souvienne, le bonheur est le deuil du malheur. Cela arrive par épuisement du mal-être. Les gens prétendument heureux qui ont occulté le mal-être sont insignifiants. N’est-ce pas ? »

A lire, bien sûr.

Puis, brève incursion dans le féminisme qui « faisait partie des soubresauts de Mai 1968 ». Le livre Des Chinoises était d’ailleurs une « commande » du groupe féministe animé par Antoinette Fouque, que fréquentait alors Julia Kristeva.

Visiting professor à la Columbia University de NewYork

Après la soutenance de sa thèse d’Etat sur Mallarmé et Lautréamont, Julia Kristeva va devenir « maître de conférences, puis professeur au département « Sciences des textes et documents », à la nouvelle université Paris-VII-Diderot (Jussieu). Et visiting professor à la Columbia University de New York, ouverte à une formidable jeunesse qui voulait, notamment, s’initier à la « pensée française » dans l’après-Mai 68… »

Et le féminisme ?

Elle a fini par le traduire à sa façon avec sa trilogie Le Génie fémininHannah Arendt, Melanie Klein, Colette. « Le premier volume a obtenu le prix Hannah-Arendt pour la pensée politique (2006) décerné par la municipalité de Brême (Allemagne) ».

« À mon enterrement – eh oui, j’y pense, c’est naturel, en déroulant ce voyage plus ou moins discrètement –, à mon enterrement donc, inutile de mentionner ces distinctions, pas question d’égrener ces prix. Il suffira d’écouter le Requiem de Mozart, par exemple, et de dire que je me suis voyagée en essayant d’accompagner les exclus, les fragiles et les mal-aimés. J’ai essayé. »

L’Etoile des amants

Le chapitre 3 est intitulé « L’Étoile des amants »

Avec en exergue :


Un amour différent de l’amour, qui fleurit dans l’ombre même de l’amour…
Colette, L’Ingénue libertine


Je regarde comme impossible que l’amour se contente de demeurer stationnaire.
Thérèse d’Avila, Le Château intérieur

et traite du couple qu’elle forme avec Philippe Sollers avec ce premier constat de Samuel Dock : « Le couple que vous formez avec lui depuis plusieurs décennies a fasciné les médias, mais vous avez su protéger votre intimité, attisant, malgré vous, chez le public une vive curiosité. Dans vos romans, il est très présent, diffracté en divers personnages. »

C’est bien sûr un chapitre important de ces mémoires où l’interviewer-psychologue et romancier va user de ses armes pour nous offrir le dévoilement de cette relation par la femme, la psychanalyste au cœur de cette relation. Laissons en la primauté aux lecteurs et lectrices des Mémoires de Julia Kristeva, avant de la reprendre plus tard, dans les colonnes de Pileface, pour l’histoire humaine et littéraire qu’elle représente.

« Je trouvais alors ce Français très particulier : il faisait l’ange, mais pouvait faire la bête aussi.So what ? J’ai mis du temps à saisir cette cohérence, faite de frontières et de diversités, où « chaque pièce joue son jeu », comme disait déjà Montaigne de son propre moi. »

L’état d’urgence de la vie

C’est le titre du chapitre 4 centré sur la mère que va devenir Julia Kristeva et la relation du couple face à la situation de handicap que va révéler leur fils David.

avec en exergue :


On n’imagine pas combien il est difficile de se tenir droite quand on est une femme avec un mari pas comme les autres, un enfant pas comme les autres, un métier pas comme les autres – et que ces divers points d’attache sont autant d’élévation que de handicap (étant entendu que chacun de nous est « pas comme les autres ») et qu’elle a ses fils à plomb « pas comme les autres ».
On ne l’imagine pas !

Julia Kristeva, Le Féminin et le Sacré

Julia Kristeva. La grossesse est la forme courante de l’extase », comme je l’ai écrit. Était-ce l’évolution du lien amoureux, l’approfondissement de mon analyse sur le divan, la vérité des mères chinoises étincelantes sous la carapace officielle de l’idéologie communiste ? J’avais la trentaine, le désir d’enfant est devenu central, irrépressible – la « petite fille » en moi qui préférait les livres aux poupées acceptait maintenant les landaus… Après deux avortements pénibles que nous avions décidés ensemble avec Philippe, car nous n’étions pas sûrs alors de vouloir devenir parents, désormais il était d’accord avec moi : c’était le moment.

S. D. Comment réagissait-il ?

J. K. Ni enthousiaste ni réticent, comme pour le mariage. Sollers aborde l’existence avec un sérieux que ses détracteurs ont tendance à lui dénier. [Nous échangions des pensées émues, des propos elliptiques, pudiques, ironiques, en attente de l’événement, riant avec les bébés et les jeunes enfants qui jouaient autour de nous à la plage de la Conche, près du phare des Baleines. […]

L’accouchement était parfait, c’est-à-dire douloureux, puis péridurale, beau bébé, photos, parents ravis. Mes parents ne pouvaient pas venir facilement, mes beaux-parents laissaient le jeune couple accueillir le nouveau-né, Philippe a choisi sans hésitation le prénom de David qui m’enchantait. David Joyaux, le nom de sa famille paternelle, fils de Philippe Joyaux dit Sollers, et de Julia Kristeva épouse Joyaux. D’emblée, sans se forcer, spontanément, le papa s’est montré attentif, contenant, d’une tendresse exceptionnelle. Je le vois encore maintenant, portant contre son cœur David, emmailloté, et lui chantant… évidemment pas Au clair de la lune, mais du Mozart : Mon cœur soupire la nuit, le jour… Et du Bach :Gloria Patri et Filio… Nous l’avons enregistré plus tard sur une cassette que David, enfant, aimait beaucoup écouter, qu’il connaît par cœur, qu’il chante encore parfois avec son père.!

[…]

S. D. Mais les dysharmonies dans le développement de votre fils sont apparues, et les choses sont devenues, très vite, plus compliquées.

J. K. À la maternité, on a diagnostiqué des problèmes de motricité. Malgré des examens approfondis, il n’y eut que des résultats négatifs, nous sommes sortis sans traitement. Par la suite, des états critiques et des dysharmonies psychomotrices, en effet, sont apparus. David a suivi une scolarité normale à la maternelle, à l’école primaire publique, et ensuite dans des écoles spécialisées. Après des traitements divers, le diagnostic reste imprécis : une de ces maladies neurologiques, dites « orphelines », qui l’a conduit plusieurs fois au coma. Cette situation est maintenant stabilisée, mais la proximité de la mort, épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, nous fait vivre une autre vie, infiniment précieuse, plus sensible. Le combat héroïque de sur-vie (avec tiret) que David mène avec une vitalité extrême ne nous a pas seulement soudés, il a changé le sens de l’existence. Cette sur-vie signifie que non seulement David a encouru des risques mortels, mais qu’il en a recueilli un surplus d’énergie, une combativité, une affinité aiguë avec la souffrance des autres et une solidarité spontanée qui appelle ses parents, ses amis, son entourage à se surpasser, littéralement. Hors de soi : la vie. Je n’embellis pas les difficultés, et je fais – avec les spécialistes qui nous entourent – le nécessaire pour qu’il traverse au mieux ces moments de douleur, d’angoisse et d’interrogation. Je ne fais pas partie de ces parents d’enfants en situation de handicap qui, très croyants, proclament vivre la joie et la grâce. David m’a installée dans un temps vertical, un présent continu, un « maintenant » dans lequel la sur-vie fait apparaître le reste de l’existence comme une irréalité secondaire.

S.D. poursuit l’entretien notant que David est né et a grandi à un moment où Julia Kristeva bâtissait les piliers de son œuvre avec Soleil noir, Pouvoirs de l’horreur, Histoires d’amour,sa trilogie surLe Génie féminin, ainsi qu’une carrière internationale de premier plan. Comment est-elle parvenue à « concilier son éducation et les moments de partage avec lui »– toutes choses qui lui tenaient « très à cœur » - « avec ses créations littéraires et productions intellectuelles ? »

Julia Kristeva répond sans détour pour éclairer cette part d’ombre, au cœur de sa vie et celle de Philippe Sollers, d’une lumière enveloppante, éclairante, discrète et intense. Infiniment touchante, aux confins de l’indiscible de la vie et de la mort*, de l’humain.

* « […] la vie avec handicap nous confronte à la mortalité, nous dit Julia Kristeva. Car leur mal-être – qu’il soit neurologique, sensoriel, moteur, psychique ou mental – est tel que, sans une aide technique (prothèses diverses) ou humaine (divers types d’accompagnement), ces personnes ne peuvent pas vivre. »

S.D. [Philippe Sollers] a-t-il été à vos côtés lors de l’éducation de David ? Avez-vous pu vous appuyer sur lui ? Vous a-t-il offert un étayage solide ?

J. K. Un étayage indéfectible.

[…] Sa façon d’aider David à grandir s’avérait souvent plus pertinente que la mienne : ne pas frapper sur les portes fermées, ne passer que par les portes ouvertes. La musique, les arts, le plaisir, le rêve, la révolte par la comédie. À moi le reste, c’est-à-dire l’intendance, autrement dit, tout.

S. D. Pas facile.

J. K. Pas facile, mais pas impossible.
[…]

Le handicap est une expérience existentielle et, au-delà, une épreuve qui éclaire la complexité humaine.

[…]

Le handicap confronte la personne qui en est atteinte, ainsi que ses proches, à une exclusion pas comme les autres. Depuis le XVIIIe siècle et la Déclaration des droits de l’homme, nous essayons – malgré beaucoup d’échecs – de mettre fin aux discriminations de classe, de race, de sexe, de religion. Il n’en va pas de même avec le handicap.

[…]

….faire de la vie un combat avec la présence de la mort et, tout compte fait, un engagement de tous les instants. Le seul qui vaille.

[…]

J’essaie d’être à la mesure de cet état d’urgence de la vie.

Un témoignage à découvrir absolument dans le texte intégral !

Dans la chair des mots, une existence française

C’est le titre du chapitre 5 dans lequel Samuel Dock explore avec Julia Kristeva sa vie d’intellectuelle de renommée internationale, la façon dont elle travaille et vit cette vie, là, ainsi que les thèmes qu’elle aborde comme aussi son enseignement à Paris-VII, les thèses de ses doctorants…, sa rencontre avec le pape Benoît XVI, le Cercle Montesquieu qu’elle a créé avec des amis au Collège des Bernardins.

Comment une athée, freudienne de surcroît, et qui se dit « femme libre », peut-elle rencontrer le pape ? Julia Kristeva vous donnera sa réponse. Une femme qui réfléchit aussi sur le monde actuel, la réislamisation d’une partie du monde, le djihadisme et la contagion qu’il exerce. Une réflexion qu’elle conduit dans le cadre du « "projet Montesquieu", contre l’obscurantisme et les tendances liberticides, voire mortifères, que véhiculent les dogmes religieux. »

J. K. « L’humanisme de la conscience individuelle, libre des dogmes religieux et qui n’est responsable que devant elle-même, cet humanisme, propagé par les Lumières, ne survit pas aux ravages d’Auschwitz, de Hiroshima,Lumières, ne survit pas aux ravages d’Auschwitz, de Hiroshima, aux génocides de Bosnie, du Kosovo ou du Rwanda. Il ne peut suivre non plus le vœu pieux de Habermas/Ratzinger,quand ils exhortent les modernes à constituer une « conscience conservatrice » qui « se nourrisse de la foi », ou qui soit une « corrélation entre la raison et la foi ».

Incursion dans la politique : Julia Kristeva donne son avis sur les noms de la politique qui font la une des journaux d’aujourd’hui. Julia Kristeva est aussi dans l’actualité.

La traversée des frontières

C’est le titre du chapite 6 qui commence par évoquer la large réception du travail de Julia Kristeva, « dans le monde, en particulier aux Etats Unis », alors que sa reconnaissance en France n’est « pas aussi affirmée et qu’inversement nombre d’intellectuels, encensés en France sont inconnus outre-Atlantique. Comment expliquez-vous cette disparité ? » questionne Samuel Dock.

Et le chapitre se termine par une évocation du dernier roman de Julia Kristeva :

L’Horloge enchantée

« À quel moment cette drôle horloge a commencé à prendre de la place dans votre existence ? » lui demande Samuel Dock.

J.K. L’âge avançant, le temps devient mon personnage principal. Il l’était déjà dès Les Samouraïs et Le Vieil Homme et les loups, avec Olga arrivant à Paris et Septicius Clarus assassiné à Santa Barbara, présent et passé entremêlés. Mon livre sur Proust, écrit parallèlement à la série sur Santa Barbara, m’a projetée dans Le Temps sensible (1994). Avec Possessions, le temps s’abîme dans le crime ; dans Meurtre à Byzance, ce sont les convulsions européennes qui me rattrapent ; tandis que le hors-temps de l’inconscient dilate les extases de Thérèse mon amour. Il me fallait rendre le temps palpable. Impossible défi, puisqu’il ne s’incarne qu’en s’échappant en événements, éclairs et éclaircies… Je me suis alors souvenue de la pendule astronomique, programmée à donner les heures, les minutes, les secondes et les tierces jusqu’en 9999, que nous avions vue avec David dans le cabinet de Louis XV. Les archives du château savaient tout sur l’objet, presque rien sur son inventeur. Je me lance à sa recherche, et, après de multiples documents, repérages et recoupements, je découvre l’obscur, l’excellent, l’imprévisible Claude-Siméon Passemant ! Et l’aube des Lumières dans les soubresauts à Paris, dans le théâtre réfléchi de Versailles.

L’astronome horloger a fini par incarner mon désir de France qu’exprime le personnage Nivi, dont le prénom signifie « ma parole » en hébreu. La narratrice est psy, une fois de plus, elle manque de se noyer, mais elle est sauvée par Théo, un très savant astrophysicien. Il calcule le temps en chiffres astronomiques, en scrutant les vibrations du fond cosmique primordial. Le roman se construit comme un collisionneur de diverses temporalités : Nivi, son fils Stan et Théo partagent leur temps avec celui de l’horloge androïde 9999, et le hors-temps interstellaire. De quoi perdre la tête, mais cette fois-ci dans une version très spéciale du bonheur, où l’on reconnaît l’endurance de la femme moderne, mère et amante entre autres. On devine aussi certains traits de Philippe et de David, parmi les prototypes plus secrets de ce roman cyclotron. Documentation, histoire, projection, poésie, méditation : j’ai serré, rythmé, coupé, composé. Car plus l’énergie est haute, plus courte est la longueur de l’onde dans la durée retrouvée. Et l’écriture procède par flash, explosion du temps linéaire, expansion de la lumière originelle.

S. D. Sondez le temps, c’est aussi parler de sa fin. La mort vous effraie-t-elle ?

J. K. Pas vraiment. La maladie, l’impotence, les états palliatifs, oui, c’est effrayant. La vie de David après moi, après nous, ça, oui aussi, j’y pense, j’y insiste dans la correspondance avec Jean Vanier. […] Le temps deL’Horloge enchantéeest multiple, mais ma version préférée est cette espèce de bonheur qu’avait découvert Émilie du Châtelet. Ma mathématicienne de l’infini l’inclut dans une substance subtile, le « feu », sa prémonition de la « matière noire » qui occupe la physique moderne. Elle appellebonheurle cœur de la passion : une sorte d’illusion, concède-t-elle, mais nécessaire, si et seulement si vous parvenez non seulement à la créer, mais à en jouir. Voilà ce qu’elle pense, Émilie, et Nivi avec elle… Personnage-clé de mon roman, en contrepoint à l’horloger qui maîtrise le temps, Émilie le dépense, elle en joue. Cet art, ce goût naturel, ce sixième sens, c’est l’amour. Pas le « bon gros amour » dont se gaussait Colette. Mais le bonheur d’un partage dont l’illusion ne cesse d’être déjouée/rejouée. Illusion, du latin ludo : je joue. Le bonheur est l’investissement de ce jeu, de cette concentration. Comme un roman.

Paris, janvier 2015 - juillet 2016

Mediapart, « Je me voyage » : Julia Kristeva, intelligente et solidaire

L’article en version originale est disponible ici

5 nov. 2016 | Par Tiphaine Samoyault (En attendant Nadeau)

Ce sont des entretiens, certes, mais pensés, retravaillés, écrits comme des mémoires et auxquels la dimension oralisée, vivante, donne un caractère bondissant et plein d’avenir. La philologue et psychanalyste Julia Kristeva y fait moins le récit factuel de son existence qu’elle n’en précise la conduite, les fidélités, la liberté. Le lien entre théorie et vie intime, qui est une des puissances de son œuvre, est ici précisé et donne une profondeur à la pensée.

Roland Barthes évoquait à son propos ce « petit supplément de liberté dans une pensée nouvelle » nécessaire aux grandes avancées, aux véritables déplacements. Il le fait dans le très beau compte rendu de Sèméiôtikè qu’il donne dans La Quinzaine littéraire en mai 1970 sous le titre « L’étrangère » : il y exprime tout ce qu’il lui doit depuis le début, sa force de subversion, sa façon de mettre en mouvement toutes les choses figées. Il manifeste une réelle compréhension des enjeux de son livre tout en lui rendant un magnifique hommage : « Julia Kristeva change la place des choses. » Son travail bouscule le « petit nationalisme de l’intelligentsia française » en l’ouvrant à l’autre langue : « L’autre langue est celle que l’on parle d’un lieu politiquement et idéologiquement inhabitable : lieu de l’interstice, du bord, de l’écharpe, du boitement : lieu cavalier puisqu’il traverse, chevauche, panoramise et offense. Celle à qui nous devons un savoir nouveau, venu de l’Est et de l’Extrême-Orient […], nous apprend à travailler dans la différence, c’est-à-dire par-dessus les différences au nom de quoi on nous interdit de faire germer ensemble l’écriture et la science, l’Histoire et la forme, la science des signes et la destruction du signe. » Rester une étrangère n’est pas seulement une souffrance, c’est aussi un défi : Julia Kristeva l’exprime plusieurs fois dans son livre, disant que « l’étrangère que je demeure » doit toujours entreprendre de « déceler les bénéfices de l’étrangeté », de « la vivre comme un atout ».

Le titre est magnifique : « Je me voyage ». Il indique que si le déplacement n’est plus de l’ordre de la migration concrète, il se poursuit dans la tête. Il prend en compte une part de divagation qui met de l’humour et du jeu dans la pensée. Lorsque Kristeva entreprend de définir son étrangeté particulière, et de la distinguer de celle de Philippe Sollers qui accompagne sa vie depuis près de cinquante ans, elle trouve cette très belle expression d’étrangeté « diffractaire », quand celle de Sollers serait réfractaire. « Il se révolte. Je me multiplie », dit-elle. Pas de place fixe, mais des fidélités, des constantes, qu’elle inscrit dans les événements de sa vie singulière, dans ses lectures, dans une causalité multiple.

Elle naît au commencement de la guerre, à Sliven, au sud-est de la Bulgarie, où elle passera toute sa petite enfance, avant le déménagement de la famille à Sofia en 1945. Dans le récit qu’elle fait de son enfance et de son adolescence, Julia Kristeva restitue le clivage entre un dehors fortement troublé, la guerre, puis l’oppression totalitaire et un dedans protégé et joyeux. Médecin ayant renoncé à une carrière dans la prêtrise, le père, Stoyan, favorise l’éducation des filles, soutenu en cela par une mère aimante, religieuse et cultivée, Christine. Piano, chant, théâtre, sports, langues étrangères sont les piliers de leur éducation. Ils inscrivent la petite fille dans une école maternelle française et elle poursuivra son apprentissage des langues à l’Alliance française et au British Council.

Son père refuse de s’inscrire au Parti communiste, ce qui limite, à l’adolescence, les possibilités de la jeune fille qui n’en poursuit pas moins des études brillantes à la faculté de philologie (après avoir eu une première vocation pour l’astrophysique, qu’elle voulut partir étudier à Moscou). Lorsqu’elle arrive en France, en décembre 1965, non seulement elle parle déjà parfaitement la langue du pays, mais elle est plus avancée que la plupart des étudiants de son âge en linguistique et théorie modernes. Elle a lu Blanchot et Barthes et connaît le structuralisme. À côté de ses études, elle exerçait le métier de journaliste, publiant dans Le Drapeau des lycéens des dizaines d’articles sur la culture, l’éducation, la vie sociale, mais aussi des comptes rendus de livres et des nouvelles.
Une particularité de cette éducation tournée vers l’étranger et les langues étrangères, ce n’est pas seulement l’émigration qu’elle permet ensuite, mais la possibilité de débouter la culture de ses logiques institutionnelles. Ainsi la littérature française ne lui est pas parvenue comme un canon, une histoire, un bloc, mais au gré de ses curiosités ou des passions de ses professeurs, en fonction des livres disponibles dans les bibliothèques, selon l’art du butinage plutôt que selon l’ordre de la logique patrimoniale. Ce phénomène a sans doute accentué sa faculté de déplacement et son approche pluridisciplinaire des textes et des problèmes.

Un humanisme solidaire qui « ne se limite pas à un “système de valeurs humanitaires” »

Après une première thèse sous la direction de Lucien Goldmann, sur un sujet qui lui a été soufflé par Aragon dès son arrivée à Paris – elle venait travailler sur le Nouveau Roman, elle s’est finalement centrée sur un roman du XVe siècle, Le Petit Jehan de Saintré d’Antoine de La Sale –, elle fait une deuxième thèse sous la direction de Jean-Claude Chevalier, sur La Révolution du langage poétique chez Mallarmé et Lautréamont. La soutenance à Vincennes en 1973, devant un jury composé de Roland Barthes, Jean Dubois et Lucien Febvre, fut un véritable événement. Il y en eut un compte rendu dans Le Monde et Barthes a dit de son travail théorique qu’il lui apparaissait comme le véritable roman qu’il fallait écrire aujourd’hui. Entretemps, elle avait rencontré Philippe Sollers et le comité de Tel Quel. Elle était déjà sur le point de se déplacer, du côté de la psychanalyse et de la question des femmes, dont le voyage en Chine, en 1974, porte la marque. Le livre qui en est issu, Des Chinoises, publié à l’origine aux Éditions des Femmes, témoigne de ce déplacement.

Tel Quel

Le mariage et surtout la maternité sont déterminants pour que se précise une pensée qui ne soit plus résolument théorique, mais qui assume l’intimité, l’archaïque, les mouvements intérieurs. Si les concepts d’intertextualité, de dialogisme, de paragramme, continuent d’infuser la théorie et les études littéraires, ses travaux ultérieurs sur l’abjection (la trilogie, publiée entre 1980 et 1987, Pouvoirs de l’horreur, Histoire d’amour et Soleil noir) manifestent une occupation différente du territoire des sciences humaines, dans les profondeurs de ce qui fait l’humain et dont la compréhension peut être décisive pour le lien social. Le chapitre qui évoque son fils David et tout ce qu’elle apprend à côté de lui, fragilisé dès l’enfance par des troubles psychomoteurs que la médecine peine à traiter, est très beau. L’expérience de la douleur, la vie commune avec un être fragile, augmentent l’intelligence de sa part sensible, assumée dans sa portée éthique et esthétique. Des livres marquants comme Étrangers à nous-mêmes, Sens et non-sens de la révolte, mais aussi le passage à l’écriture romanesque, à la reconstruction psychique et historique qu’il permet, ont été incités par ce changement.

Celle qui est reconnue dans le monde entier comme une intellectuelle extrêmement marquante, qui a reçu quantité de distinctions et d’honneurs, est avant tout une femme intelligente, engagée, sachant faire du mouvement la raison d’une attention au monde et aux autres. Outre l’humour et la simplicité (qualités qui infusent ces entretiens), le « souci » est ce qui l’habite : le souci comme attention à la singularité de chacun, comme contact intense « avec l’étrangeté du prochain comme de soi ». Cette proximité donne son sens à une nouvelle pensée humaniste (le mot est remanié et réévalué en fonction de cette idée de singularité), un humanisme solidaire « car il ne se limite pas à un “système de valeurs humanitaires” qui ont du mal à tenir leurs promesses mais nous invite aujourd’hui à une refondation continue ».

Tiphaine Samoyault

Julia Kristeva, Je me voyage. Mémoires, Entretiens avec Samuel Dock, Fayard, 300 pages, 20 euros.


[12304038522

[2son roman d’inspiration autobiographique de 1990, (note pileface)

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