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Le message culturel de la France

par Julia Kristeva

D 19 mars 2015     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dites-moi si je me trompe : c’est toujours d’actualité, n’est-ce pas ?

LE MESSAGE CULTUREL DE LA FRANCE ET LA VOCATION INTERCULTURELLE DE LA FRANCOPHONIE.

RAPPORT AU CONSEIL ÉCONOMIQUE, SOCIAL ET ENVIRONNEMENTAL.

par JULIA KRISTEVA-JOYAUX
AU NOM DE LA SECTION DES RELATIONS EXTÉRIEURES,
PRÉSIDÉE PAR JEAN-CLAUDE PASTY.

Nous publions ci-dessous l’intervention de Julia Kristeva lors de la séance du 23 juin et ce qu’on appelle "la note d’Iéna" qui présente le projet d’avis qui a été examiné par l’assemblée plénière des 23 et 24 juin 2009. Le rapport complet est en document joint.

Julia Kristeva était par ailleurs l’invitée des Matins de France Culture de ce mercredi 24 juin. Elle évoque dans cet entretien comme dans son rapport ses différents voyages, notamment celui effectué en Chine en février 2009 — lire également Une Européenne en Chine, le texte de sa conférence publié dans le n° 107 de la revue L’Infini [1]. Il y est aussi question de l’Europe (lire la Conférence de presse au Ministère de la culture du 16 septembre 2008 : Europe des langues).


Les Matins de FC

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Julia Kristeva © C. Renard / RF

1ère partie (19’)

Présentation par Thomas Baumgartner.
Avec la chronique d’Alain-Gérard Slama.

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2ème partie (39’)

Discussion avec Julia Kristeva, Catherine Clément, Marc Kravetz, etc... Avec la chronique d’Olivier Duhamel sur le remaniement ministériel.

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Crédit : Matins de France Culture

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PRESENTATION DU PROJET D’AVIS

Mme Kristeva-Joyaux , rapporteure, remercie le Bureau du CESE et la section des relations extérieures, tout particulièrement leurs présidents, MM. Jacques Dermagne et Jean-Claude Pasty, pour lui avoir confié la rédaction de ce projet d’avis sur un sujet plutôt inhabituel pour le Conseil. Elle remercie ses collègues de la section, qui se sont montrés particulièrement motivés et dont les propositions ont beaucoup enrichi sa réflexion et le texte, mais également Mme Anne Magnant, dont les compétences administratives dans les divers domaines de la culture intérieure et extérieure, en particulier comme déléguée générale à la langue française de 1993 à 2001, ont été précieuses. Ses remerciements s’adressent aussi à l’équipe administrative de la section qui l’a accompagnée en Chine et en République tchèque. Ses activités professionnelles l’ayant conduite entre temps aux États-Unis et en Israël, elle a pu bénéficier d’enquêtes, d’interviews et de conseils auprès du réseau culturel français de ces pays, qu’elle tient à remercier très chaleureusement. La rapporteure se déclare enfin redevable aux nombreux travaux parlementaires qui ont traité de l’action culturelle extérieure de la France, au Sénat et à l’Assemblée nationale, mais bien sûr au sein même du Conseil.

La première question que l’on peut ici se poser est la suivante : existe-t-il un message culturel de la France ? La rapporteure a mené son enquête ainsi que la rédaction du projet d’avis comme on mène un combat, en l’occurrence contre la dépression nationale. En effet, la crise aggravant la déclinologie qui s’empare du pays, les Français — décideurs ou simples citoyens — n’osent pas parler de leur culture, peinent à trouver les mots justes. Victime récurrente — donc « naturelle » — des coupes budgétaires, la culture n’est-elle pas la cause perdue par excellence, qui plus est en temps de RGPP ? On peut également se demander si la culture française et européenne ne serait pas trop pesante dans son aspiration à l’universalité, culpabilisée par le poids des inquisitions, persécutions, colonisations, par la Shoah ou le Goulag ? L’aventure de la francophonie elle-même est née d’un désir ressenti hors de France, ainsi que le disait Boutros Boutros-Ghali, et force est de constater que très peu de Français natifs s’y lancent sans friser l’arrogance nationaliste.

Quoi qu’il en soit, et la rapporteure le dit avec gravité, il manque au pays l’audace intellectuelle et politique qui affirmerait la spécificité de la culture française, de ses limites et de ses crimes, mais aussi de ses avancées et de son avenir, ce constat étant valable pour la culture européenne, dont la française est partie intégrante. Pourquoi une telle carence ? Prompts à s’engager dans des conflits, au Moyen-Orient ou en Afrique, les intellectuels et les médias ne se pressent pas de construire la nouvelle culture européenne ou française en transvaluant l’ancienne. Serait-ce parce que la cohabitation avec les diversités exige moins la confrontation et la polémique — dans lesquelles excelle le discours intellectuel et politique — que le plus difficile des courages : celui de se mettre en question et de questionner autrui au lieu de l’affronter ? Et demande aussi le plus subtil des langages, la traduction ? Ce pari nécessite du temps, il vit de la paix et bénéficie davantage de la diplomatie d’influence que du pathos guerrier ou de l’auto-flagellation sensationnelle.

C’est précisément ce pari constructif, qui consiste à déculpabiliser la culture nationale pour mieux la réévaluer et lui permettre de prendre des initiatives concrètes, pour donner un nouveau souffle à l’interculturalité qui se cherche, qui a guidé la rapporteure tout au long de son travail. Pour le réaliser, elle aurait pu prendre une autre voie, plus désespérée, mais plus spectaculaire : celle par exemple du noir déclin que prédit Cioran, quand il écrit que, dans moins de cinquante ans, une mosquée s’élèvera à la place de Notre-Dame. Ou encore celle d’un rire jaune à la manière de Céline qui, aux populations effrayées par le déferlement probable des Chinois, promettait qu’ils allaient se noyer à Cognac et en Champagne. Parce qu’elle est une enfant de l’Alliance française, qu’elle éprouve une dette envers cette culture de la liberté et de l’émancipation qui ont été et restent toujours la marque distinctive de la culture française, parce qu’elle porte la langue de Voltaire et les couleurs de République à travers le monde, et qu’elle trouve dans de nombreux pays étrangers un véritable désir de France et pour le français, la rapporteure a donc fait le pari de mettre en lumière les potentialités du message culturel français qui le rendent capable de porter avec plus de conviction que quiconque la diversité culturelle que la Convention de l’Unesco de 2005 se fait fort de promouvoir, pour ainsi seulement combattre la banalisation des cultures et l’automatisation de l’espèce humaine, cette face cachée de la crise globale en cours.

Il faut le dire avec force, il existe un message culturel français. Le lien étroit forgé par l’histoire entre les diverses expressions culturelles et la langue française a fait du français un équivalent du sacré dans le pays. Aussi le combat pour la laïcité fait-il partie de cet alliage, se formule en lui et s’inscrit en lui. Ce message, il faut le souligner, respecte les diversités des origines et des religions, mais aussi, sinon surtout, la diversité des expressions culturelles. Cela, il le fait sans pour autant réussir à mettre en oeuvre cette exigence avec la fermeté et la considération qui s’imposent dans les conditions des heurts culturels du troisième millénaire, mais en posant comme principe que les diversités sont traductibles, interprétables et partageables. Des multiples facettes du message culturel de la France, on peut retenir deux traits qui sous-tendent et peuvent consolider la conscience d’une unité culturelle européenne : la francophonie et le multilinguisme, avec leurs conséquences sur le vécu de l’identité nationale et sur la pratique de la francophonie. On peut également retenir deux moyens d’action qui fécondent, mais aussi handicapent la politique culturelle de la France : l’importance du réseau et le rôle de l’État.

Chacun constate ainsi le recul du français dans le monde, sans cependant l’évaluer avec objectivité. Aussi le projet d’avis préconise-t-il de valoriser dans l’enseignement du français, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, le rôle de la langue nationale tel qu’il s’est cristallisé dans l’histoire française plus nettement qu’ailleurs. Car l’attachement des Français à leur langue fait de la culture littéraire du pays un lieu privilégié de la pensée, domaine relevant en général et ailleurs de la philosophie ou de la théologie. Il existe ainsi dans ce pays la conscience que la langue française est aussi l’espace du débat politique et des institutions, que dans le français se forge l’esprit critique des individus et que c’est dans la francophonie intérieure, attentive aux cultures migrantes, que se cristallise la nouvelle identité nationale. Mais le défi linguistique pour les Français se situe ailleurs : pourront-ils s’approprier le multilinguisme ? Dans ce contexte, l’enseignement de deux langues vivantes dans les systèmes d’enseignement de tous niveaux est une priorité de la politique pour le plurilinguisme.

Loin d’être un formalisme linguistique, la rencontre que préconise la section entre la valorisation de la langue nationale et du multilinguisme est au fondement de la nouvelle identité nationale en train de se construire en Europe et en France. À l’encontre de l’actualité politique, où des certitudes identitaires préparent toujours et encore de nouvelles guerres, peut-être atomiques, l’Europe — et la France en son sein — est l’espace d’une identité qu’un nombre croissant de personnes vivent moins comme un absolu et plus comme une inquiétude ou une question : ce qui ne les empêche pas d’en être fiers et de la revendiquer. Il ne s’agit plus ici d’une identité absolue, mais de l’identité — nationale, religieuse, sexuelle — comme structure ouverte et évolutive à interroger, et le nouveau débat sur la burqa en est un exemple.

En conséquence, entre désir de français et multilinguisme, le projet d’avis stipule qu’il est urgent de réinventer la francophonie. D’abord d’en faire le socle pour la nouvelle identité nationale en l’ouvrant à la culture des migrants, cela en valorisant la francophonie intérieure. Ensuite, pour ce qui est de la francophonie institutionnelle, il apparaît que son évolution est un phénomène remarquable, mais insuffisamment apprécié : l’OIF attire désormais nombre d’États et de gouvernements, notamment d’Europe centrale et orientale, dont l’adhésion ne saurait s’analyser comme un mouvement vers le français, mais plutôt comme un désir de France, ce pays étant ici symbole d’identité nationale pour ceux qui aspirent à faire reconnaître leur propre diversité culturelle.

La politique culturelle extérieure de la France dispose d’un formidable réseau, unique au monde par sa diversité, son ampleur et son fonctionnement, mais actuellement en souffrance, alors que le British Council et le Goethe Institut offrent une image unique et franche. Le réseau doit certes s’adapter en permanence face aux évolutions du monde et aux contraintes budgétaires, et c’est ainsi que dix-neuf centres ont été fermés en Europe occidentale de 2000 à 2006, tandis que d’autres se sont déployés ailleurs dans le monde : à Tachkent et Tbilissi en 2002, à Bakou en 2003, à Pékin en 2004. Les fermetures font l’objet de nombreuses critiques, d’autant plus qu’elles vont de pair avec des diminutions de crédits de 71,9 M€ en 2008 et 65,8 M€ en 2009, tous les intervenants et intéressés dénonçant un budget sinistré, et l’absence de vision en termes de restructuration. Dans ce contexte, le projet d’avis approuve la nécessité de rationaliser le réseau, mais souligne que la rationalisation en cours est mal perçue et qu’elle manque d’une vision politique positive en termes de restructuration et de message culturel. Il préconise donc de renforcer l’efficacité des opérateurs : Agence pour l’enseignement du français à l’étranger ; CampusFrance ; Agence française pour le développement, qui joue un rôle important pour l’éducation ; audiovisuel extérieur, avec Fr24, TV5 Monde et RFI mais aussi ARTE, RFO et les partenariats avec France2 et France3 en termes de programmation diversifiée et de choix des langues dans lesquelles diffuser le message de la France. Il faut également transformer CulturesFrance en EPIC, afin d’élargir sa palette d’action et d’en faire une grande agence. De même, il importe que la France prenne l’initiative d’éclairer la spécificité de la culture européenne et de l’adapter à la diversité culturelle face aux nouveaux défis que représentent la fragilité de l’Afrique, les conflits au Proche Orient et les puissances émergeantes. Dans cet esprit, le pays ne peut se contenter d’être un acteur régional s’il n’est pas un acteur mondial, et il lui faut ajouter à son tropisme africain une stratégie culturelle forte dans les zones géographique décisives, qui souhaitent que sa présence, encore mineure, prenne de l’ampleur. La section estime ainsi que les BRIC — Brésil, Inde, Russie, Chine — doivent devenir une priorité de l’action culturelle extérieure et préconise une politique énergique des ressources humaines du réseau, par un recrutement adapté et une formation continue des personnels.

Enfin, et c’est une de ses caractéristiques principales, la politique culturelle extérieure de la France a été et reste une affaire d’État.
À cet égard, le projet d’avis regrette que la Direction générale de la mondialisation, du développement et des partenariats ne porte pas le terme culture dans son titre. Il estime que l’action interministérielle est indispensable dans un contexte global où l’intérieur et l’extérieur sont inséparables, mais qu’elle est loin d’être acquise et subit toujours ce « Yalta des cultures » qu’est la division entre le ministère de la Culture d’une part, l’action culturelle extérieure au MAEE d’autre part. Il juge aussi que l’engagement des crédits consacrés à l’action culturelle extérieure et à la francophonie est éparpillé et que ces crédits restent difficiles à identifier, insistant pour qu’un document de politique transversale fasse apparaître la totalité des crédits consacrés à la culture et à l’enseignement du français. En résumé, l’action culturelle extérieure souffre d’une fragmentation endémique et d’un manque de pilotage.

Deuxième axe du projet d’avis : construire un projet stratégique. Pour répondre efficacement à cette situation, il faudrait construire un projet stratégique, conduire une action interministérielle décentralisée et développer une offensive culturelle internationale dans des domaines prioritaires, avec des actions choisies et une stratégie active dans les médias internationaux. À cet effet, il serait opportun de créer auprès du Président de la République, un Conseil de l’action extérieure pour le développement et la culture, comme il en existe un pour la défense nationale et la stratégie, et de constituer à terme un grand opérateur — ou Agence — pour l’action culturelle internationale.

À ceux qui craignent que cette proposition soit un nouvel organigramme plutôt qu’une réelle offre d’idées, on peut rappeler que ce ne sont pas les idées qui manquent chez les créateurs, ni même chez les responsables politiques en France dans le domaine de la culture. Mais une véritable conviction et une forte volonté politique sont nécessaires pour faire de la politique culturelle, extérieure et intérieure, une priorité et pour assurer son pilotage. On ne ressuscite pas Malraux, mais il est possible de réinventer une idée de la France, et cet acte symbolique ne peut être impulsé qu’au plus haut niveau de l’État.

Quelques priorités de l’action culturelle extérieure, ainsi clarifiée, coordonnée et pilotée peuvent se traduire ainsi : consolider la place de l’audiovisuel extérieur pour affirmer et diffuser le message et l’image de la France en termes de programmation et de choix des langues selon les aires géographiques, accueillir et suivre les étudiants étrangers et les élites étrangères, enjeu primordial et domaine où les carences ne cessent d’aggraver la piètre image internationale de l’enseignement supérieur français. On ne saura remédier à la débâcle du monde universitaire sans une modernisation énergique de la politique d’accueil et de suivi des élites étrangères, en passant d’une attitude passive à un recrutement dynamique, appuyé sur l’action internationale coordonnée des universités autonomes, de l’AUF et de CampusFrance et un partenariat efficace avec l’extérieur entre l’élite étrangère et l’élite française, les chercheurs étrangers et les chercheurs français. Enfin, il faut valoriser et développer le rôle économique et social des industries culturelles : livre, traduction, cinéma, nouvelles technologies, bibliothèque numérique Europeana...

L’Union européenne et l’Unesco ont mis la culture au coeur de leur politique et la France a la capacité d’être plus active et imaginative dans la mise en oeuvre de la Convention sur la diversité des expressions culturelles et dans le dialogue Nord-Sud. Le projet d’avis propose d’ailleurs plusieurs initiatives, parmi lesquelles on peut citer la création à Paris d’un Forum européen permanent sur le thème « Quelle culture européenne aujourd’hui ? », la poursuite de l’identification de sites symboles du patrimoine européen et l’élargissement de cette idée à des oeuvres littéraires et artistiques, en donnant chaque année le titre d’ « exposition, oeuvre ou spectacle européen(ne) » à trois réalisations de ce type dans les États membres et les pays tiers. La création d’une « Librairie européenne », comportant des livres traduits ou en langue originale de toute l’Europe, irait dans le même sens, tout comme la promotion d’un Observatoire mondial en faveur de la traduction, celle-ci s’imposant comme « la langue de la diversité » qui ouvre de nouvelles potentialités à la pensée humaine, et l’organisation à Paris d’un Collège international pour la diversité culturelle et du développement plurilingue, avec des chaires attribuées à tour de rôle à des intellectuels, écrivains et artistes de divers pays. La rapporteure déposera d’ailleurs trois amendements liés à l’actualité gouvernementale et parlementaire, concernant en particulier la loi en discussion sur l’internet.

Pour finir, il convient de rappeler qu’une quatrième crise se confirme, sous-jacente aux crises financières, économiques et sociales : la crise métaphysique, philosophique et existentielle. Et l’évidence s’impose : la recherche de l’introuvable « autre modèle » est indissociable de la réhabilitation de l’expérience culturelle et de sa place dans la vie de chacun, comme dans le pacte communautaire. Une nouvelle philosophie politique est donc à inventer, qui ne saurait se contenter d’atténuer ou d’attiser le bipartisme et les clivages sociaux ayant marqué les modèles politiques depuis Hobbes et Locke jusqu’au début du troisième millénaire. Le CESE, dont la mission consiste à prendre le pouls du corps social en vue d’un mieux être, ne réduit pas ses objectifs aux seules logiques sociales identifiées aux siècles précédents. En s’efforçant de débusquer les points sensibles de la nuit politique, il se place à l’interface entre le décideur et le citoyen, mais encore et aussi entre le social et l’humain. Ainsi comprise, sa mission fait de lui un laboratoire de la philosophie politique à venir face aux nouveaux enjeux. Des projets d’avis comme celui-ci permettent d’affirmer et de développer ses compétences et ses potentialités, lorsque se pose la question de sa rénovation.

Ainsi, ce projet d’avis est un pari sur une civilisation de l’interculturalité, qui constitue le message culturel de la France. Il y faut une volonté politique, pour mobiliser les efforts de tous et le porter au monde en attente d’une gouvernance interculturelle et multipolaire.

Le rapport complet de Julia Kristeva - pdf

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LA NOTE D’IÉNA

La politique culturelle de la France est au fondement de sa diplomatie et la promotion de la langue française au coeur de son dispositif. Mais, dans un contexte de mondialisation propice aussi bien à une banalisation des traditions culturelles et des expressions modernes, à l’affirmation des identités nationales qu’au développement des communautarismes sociaux et culturels, notre pays est appelé à repenser son message en faveur de la diversité des cultures et des identités.
Avec cet avis, et afin de conférer à notre message culturel ce second souffle qui lui permettra de conduire, avec audace et créativité, une politique multiculturelle, dynamique et ouverte à la diversité des autres, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a pris le parti de recommandations très concrètes.

I - PROMOUVOIR UNE ACTION CULTURELLE EXTÉRIEURE PLUS COHÉRENTE ET PLUS INTERMINISTÉRIELLE AU SERVICE DE LA DIVERSITÉ

A - Rationaliser et rénover l’action du réseau français à l’étranger.
Avec ses services de coopération et d’action culturelle, ses Instituts français, ses Alliances françaises, ses écoles et lycées français homologués, notre pays dispose d’un réseau culturel extérieur unique au monde. Malgré des efforts considérables de modernisation, sa spécificité reste cependant difficile à cerner. Ses acquis sont sa richesse, mais les actions diversifiées qu’il mène gagneraient en lisibilité si les rôles entre les Instituts et les Alliances françaises étaient clairement définis et les services de coopération culturelle reconnus comme des lieux d’expertise. De plus, le CESE estime que la rationalisation en cours du réseau doit s’appuyer sur une politique conséquente de formation et de protection des ressources humaines et sur un budget stabilisé et mieux structuré. Enfin, dans le but d’optimiser ses potentialités, il serait opportun, en Europe occidentale et dans les pays industrialisés, de privilégier des approches de coopération entre institutions et de renforcer a contrario le réseau dans les pays émergents.

B - Renforcer l’efficacité des opérateurs.
Ils sont nombreux : CulturesFrance, l’Agence française pour l’enseignement français à l’étranger, CampusFrance, la nouvelle holding « Audiovisuel extérieur de la France », l’Agence française pour le développement...
Face à la diversité des tâches et des acteurs, l’État doit se doter d’opérateurs efficaces, leur donner des orientations nettes et assurer sur leur action une tutelle effective. Aussi, le CESE propose de transformer CulturesFrance en un établissement public industriel et commercial et de faire de l’élaboration ou du renouvellement des contrats d’objectifs, un temps fort pour énoncer de façon précise les missions de chaque structure et les moyens nécessaires pour les remplir.

C - Optimiser le pilotage.
L’action culturelle extérieure, quel que soit son champ, pâtit d’une fragmentation endémique qui traduit un manque de pilotage réel et une crise de la diplomatie culturelle. Une urgence s’impose : construire un projet stratégique et conduire une action décentralisée, capables de clarifier le message culturel de la France. À cette fin, notre assemblée préconise le renforcement du pilotage politique de l’action extérieure de la France et de son caractère interministériel par la création : d’un Conseil de l’action extérieure pour le développement et la culture auprès du Président de la République, d’un comité interministériel pour la politique culturelle extérieure et, à terme, d’un grand opérateur pour l’action culturelle internationale.

II - RÉINVENTER LE CONCEPT ET LA POLITIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, DE LA FRANCOPHONIE ET DU PLURILINGUISME

A - Une politique décomplexée pour la langue française.
Malgré un recul dans le monde, le français demeure une des grandes langues de communication et de culture qu’il convient de faire vivre. Dans cette perspective, le CESE prône plusieurs types d’actions : un meilleur emploi de notre langue aussi bien en France que dans les organisations internationales ; la modernisation de l’enseignement du français au sein de notre réseau à l’étranger et le développement du multilinguisme. Sur ce dernier aspect, il s’agit de parier sur le plurilinguisme pour un changement des mentalités en favorisant l’enseignement de deux langues vivantes dans les systèmes éducatifs et le développement, au service de la promotion des langues européennes et des industries culturelles, de la traduction.

B - La francophonie, un objectif à la fois interne et externe.
Dans le contexte de la mondialisation, la francophonie n’est pas une idée passéiste mais représente une source d’ouverture à la diversité culturelle. L’OIF, qui réunit des pays ayant le français en partage et des pays à « francophonie choisie », joue un rôle croissant au niveau diplomatique international.

Parce qu’elle constitue notamment un lieu de dialogue entre des pays du Nord et du Sud, le CESE estime que la France pourrait s’appuyer davantage sur le dynamisme de cette francophonie plurielle qui constitue, dans son action culturelle extérieure, une marque d’originalité.
De même, il estime que la francophonie pourrait davantage être mise en avant par les acteurs nationaux et locaux pour renforcer la cohésion nationale et l’intégration des migrants en France même. La présentation d’une francophonie ouverte, porteuse dans toute sa diversité de la vision de ses fondateurs sur l’homme et la civilisation peut contribuer à offrir ce lien et à promouvoir des valeurs qui sont aussi celles de la République. Très concrètement, une meilleure connaissance de la littérature de langue française à l’école et à l’université, la création d’une bibliothèque numérique ainsi que d’un portail Internet francophones, la multiplication des jumelages entre collectivités locales Nord/Sud, et l’institution d’un volontariat francophone participeraient de cette logique.

C - Améliorer l’accueil et la formation des élites étrangères.
Quatrième pays au niveau mondial après les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni pour le nombre d’étudiants étrangers, la France ne semble envisager l’accueil des étudiants étrangers qu’en termes de coût. Ce déficit stratégique, qui s’accompagne d’un éclatement de l’offre française entre universités et grandes écoles, révèle en fait l’absence d’une politique dynamique et cohérente d’attractivité de nos universités. Il est donc urgent d’inverser le cours des choses en agissant dans plusieurs directions.
La consolidation des missions de Campus France, afin d’offrir des conditions d’accueil soutenant la concurrence internationale, revêt un caractère prioritaire et à cet effet, il conviendrait de transformer le Groupement d’intérêt public CampusFrance en EPIC regroupant Egide et Edufrance. La réalisation de cet objectif suppose cependant que soient mises en place une politique des bourses plus qualitative et une approche plus souple des prérequis exigés en français, et que les établissements d’enseignement supérieur se dotent d’une vraie politique à l’international.

Par ailleurs, il importe d’attirer en plus grand nombre des élites étrangères pour de courts ou de longs séjours : jeunes professionnels étrangers, chercheurs, artistes. À cette fin, une politique de visas plus adaptée s’impose. Enfin, les coopérations entre universités françaises et étrangères, l’ouverture d’antennes d’universités françaises dans des aires géographiques clés ou encore la création de collèges universitaires français sont autant d’initiatives à encourager.

III - IMPULSER UNE DYNAMIQUE POLITIQUE AU MESSAGE CULTUREL DE LA FRANCE

A - Hiérarchiser les priorités d’une politique culturelle attentive à la diversité.
Afin de renforcer la place de la France comme puissance médiatique, l’adaptation de son audiovisuel extérieur, pour une véritable stratégie de programmation diversifiée en fonction des publics et des zones géographiques, est un impératif. Il faut donc que la holding Audiovisuel extérieur de la France (AEF), sous la tutelle du Premier ministre, voie sa politique de diffusion mais aussi sa politique linguistique et le rôle spécifique de ses trois composantes — France 24, RFI, TV 5 — clairement précisées. Il est également indispensable qu’AEF dispose des financements nécessaires, en particulier pour la montée en puissance de France 24. Les nouvelles technologies sont désormais indissociables de toute action culturelle. À cet égard, le CESE estime que cette révolution culturelle, qui s’inscrit dans le message culturel de la France comme partie intégrante de la culture européenne, ne pourra toutefois se réaliser sans une véritable modernisation du projet culturel européen auquel est appelé à contribuer entre autre la Bibliothèque numérique européenne. Il souligne toutefois qu’un accès toujours plus large aux oeuvres, aux images via Internet ne peut se faire que dans le strict respect du droit d’auteur. Mais quelle que soit la percée des nouveaux moyens de communication, le CESE demeurera attentif à ce que les expressions plus traditionnelles, comme le livre, le cinéma, les échanges artistiques, conservent toute leur place dans le message culturel de la France.

Et, si la mondialisation des marchés pousse à l’uniformisation et à la marchandisation de la culture, il appartient à l’UE de veiller avec la plus grande attention à ce que les négociations internationales sur la libéralisation des échanges ne portent pas atteinte aux dispositifs d’aide aux industries culturelles et à la protection de la propriété intellectuelle, qui font partie du message pour la diversité.

B - Dépasser les actions bilatérales traditionnelles pour mettre en oeuvre une politique de la diversité.
Notre assemblée estime que la valorisation de notre action culturelle exige de dépasser le cadre bilatéral en accordant plus de place aux opérations à caractère multilatéral et à la mise en réseau des institutions et des professionnels français et étrangers, afin de favoriser la mobilité et des liens plus étroits.
À ce titre, l’UE a une place bien particulière à tenir en faveur de la promotion de la diversité culturelle, du dialogue interculturel et du multilinguisme. Dans cette perspective, la notion même de culture européenne doit devenir un axe essentiel des politiques culturelles de l’UE et des États membres. En ce qui concerne la France, le CESE émet le voeu que le réseau culturel à l’étranger et CulturesFrance se montrent particulièrement actifs pour mettre en lumière les spécificités de la culture européenne, dans son histoire et ses développements, et pour encourager la réciprocité des échanges artistiques entre la culture européenne et les autres cultures du monde.
Enfin, la mise en oeuvre de la Convention de l’Unesco sur la diversité des expressions culturelles est un défi décisif pour la France. Le CESE insiste pour que la France, avec l’appui de la société civile, soit beaucoup plus active et inventive dans le travail de préparation des textes relatifs à sa mise en oeuvre, qu’elle apporte au fonds pour la diversité culturelle une participation financière à la hauteur des enjeux et qu’elle soit attentive à son incorporation dans l’ordre juridique international et à sa juste place dans les relations avec l’OMC.

Le site du CESE

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5 Messages

  • A.G. | 26 juin 2009 - 15:24 1

    La présentation du " Projet d’avis " par Julia Kristeva ainsi que les interventions des différents participants sont maintenant en ligne.


  • A.G. | 26 juin 2009 - 13:46 2

    D’accord avec ce que vous dites de Sollers.

    Mais ne peut-on lire aussi ce qu’écrit Kristeva dont la pensée, bien réelle, irrigue ce rapport — qui ne se résume pas à la Note — malgré les "lourdeurs" liées aux conventions du genre et au sujet traité ?

    Le CESE n’est certes pas un boudoir mais il faut parfois introduire un peu de philosophie et de politique concrètes dans d’autres lieux !


  • D. | 26 juin 2009 - 11:25 3

    Bon, peut-on séparer la pensée éventuelle de ce rapport de son lourd langage bureaucratique ?

    Par ailleurs, un dossier pourrait être ouvert ici sur le rapport, infiniment paradoxal, de Sollers à la France. Sollers est bien celui qui a écrit "La France moisie", qui raille l’hexagonisme et le gallicanisme, et qui se proclame "écrivain européen d’origine française" ; qui s’est dit, comme Bordelais, comme "sudiste", méfiant vis-à-vis du centralisme français ; qui a sondé les coins sombres de l’histoire française (le culte de l’être suprême, par exemple) et les profondeurs de la névrose française contemporaine ; et qui, par ailleurs, a écrit "Les Folies françaises", et a peut-être été l’écrivain de son époque qui a le plus exploré la France dans sa dimension essentielle, c’est-à-dire dans son "été", se retrouvant dans la curieuse position d’Ali Baba, découvrant une fabuleuse caverne étonnamment fraîche au trésor délaissé de tous : Molière, La Fontaine, Sévigné, Sade, Bossuet, Saint-Simon, Fragonard, Manet, la liste est très longue : toute la guerre du goût, jusqu’à Picasso, peintre espagnol et français, ou encore Nietzsche, miracle français...


  • Thelonious | 25 juin 2009 - 21:27 4

    Oh oh ! Marco est de retour avec toujours autant d’humour et d’ironie mordante, il nous manquait !


  • Marc’O | 25 juin 2009 - 07:33 5

    "On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de "diversités culturelles". Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture." Guy Debord.