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Mon journal du mois, octobre 2008

Argent, Vertu, Paris, Fondamentaux

D 26 octobre 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Argent

Je décide de me mettre dans la tête d’un banquier d’aujourd’hui en pleine crise, c’est-à-dire dans le système nerveux d’un trader mondial. C’est lui qui parle :

« Ma force est celle de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, puisque l’effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l’argent... Je suis méchant, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur. L’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon ; l’argent m’évite en outre d’être malhonnête et l’on me présume honnête. Je n’ai pas d’esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toute chose ; comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? »

Comme c’est bien dit. Mais je dois à la vérité de préciser que ces lignes ont été écrites en 1844, et proviennent des manuscrits d’un certain Karl Marx. N’allez surtout pas me dénoncer pour avoir cité ce nom maudit. Comme chacun sait, il est temps de refonder le capitalisme. Ces milliards qui partent en fumée ont fait long feu. Le capitalisme financier était une simple perversion du système, et les parachutes dorés, les paradis fiscaux, doivent être repeints dans l’urgence. Tout doit changer au plus vite pour que tout continue d’une autre façon. Vous êtes comme moi : vous étiez parti pour gagner plus en travaillant plus, mais il faut maintenant sauver les banques, donc vous travaillerez plus pour renflouer plus. Et ne me parlez pas d’abattre le capitalisme, il est indestructible par définition. Ça n’empêchera pas (mais ils sont prévus au programme) quelques illuminés de prétendre qu’il faut réinventer et purifier le communisme, ce précieux allié du capitalisme d’autrefois. Allez, la musique.

Vertu

Remarquez, j’aurais pu aussi bien citer La Bruyère (auteur très actuel) : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peutêtre des hommes : ils ont de l’argent. » Heureusement, nous avons, en France, des saints et des saintes. L’abbé Pierre, au ciel, prie pour nous. Soeur Emmanuelle, dans l’autre monde, prend soin de notre immortalité, pauvres chiffonniers que nous sommes. Le vice adore rendre hommage à la vertu. La preuve : ce prix Nobel de littérature décerné à l’excellent Jean-Marie-Gustave Le Clézio.

Je salue ce choix, je me réjouis de la leçon cinglante qu’il donne à la folie américaine prétendant que la culture française est morte. Le Clézio, Modiano sont en pleine forme. Kundera, écrivain français d’origine tchèque, survivra aux obscures manoeuvres des officines policières. Je félicite en tout cas Dominique Strauss-Kahn de porter bien haut la fierté libidinale française au sein du FMI, prouvant ainsi que l’argent n’est pas tout, que la fraîcheur du désir est intacte. Quant à moi, si je peux me permettre, j’attends la création imminente du prix Nobel posthume qui sera le plus convoité. Je pose déjà ma candidature pour 2058, si le prix Nobel existe encore. En attendant, et pour une somme modique dans le chaos actuel, je veux bien être le nègre stagiaire de Strauss-Kahn pour ses Mémoires : Journal d’un séducteur, le titre a déjà été employé, mais on peut sûrement aller plus loin dans l’étrange.

Paris

Comment nier l’effervescence intellectuelle qui règne à Paris ? Nous sommes en pleine Renaissance. Les bons livres succèdent aux bons livres, le Ségo-show a laissé loin derrière lui les pénibles contorsions des élections américaines, les romans anglo-saxons sont de plus en plus ennuyeux et lourds (plutôt n’importe quel film), Mesrine est de retour, Picasso enflamme la capitale. Le duel épistolaire BHL-Houellebecq a éclaté comme un coup de tonnerre et s’impose avec maestria. A ma grande surprise, je constate que j’apparais de-ci de-là dans les échanges entre ces deux grands professionnels. Par exemple, dans ce propos de Houellebecq : « Philippe Sollers a réussi à occuper de manière à peu près constante les médias, depuis un peu plus de quarante ans, sans que l’on apprenne rien, ou à peu près rien, sur sa vie privée. C’est là un succès admirable ; bien sûr il a commencé à une époque infiniment moins brutale que la nôtre, et les gens conservent certaines habitudes ; il n’empêche que cela laisse pantois. » A mon tour, je reste pantois.

Fondamentaux

Soyons sérieux : jamais le fondamental, en pensée, en art, en littérature n’a eu plus de prix. Les milliards fument, les fonds remontent. Pierre Bergé a eu l’excellente idée de rassembler des préfaces d’auteurs français consacrées à des auteurs du passé (1). Là, vous allez de merveilles en merveilles : Claudel et Giono sur Homère, Tzara sur Villon, Gide sur Montaigne, Jouhandeau sur La Bruyère, Morand sur le cardinal de Retz, Camus sur Chamfort, Gracq sur Chateaubriand, Valéry sur Stendhal, Malraux sur Gide, Proust sur Morand... Voyez Valéry : « Stendhal avait remarqué que les hommes importants, si nécessairement associés à la bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un Etat qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un Etat sans nerfs. Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit. » Et Morand sur Retz dans la Fronde : « Sa plume est sublime quand il peint la rue en émoi. Nous n’oublierons jamais : "Le mal s’aigrit ; la tête s’éveilla ; Paris se sentit... L’on chercha, comme en s’éveillant à tâtons, les lois." »

Philippe Sollers, Le Journal du mois, 26 octobre 2008.

(1) L’Art de la préface, Gallimard

Nota : Tout le JDD en pdf,du 26 octobre, exceptionnellement mis en accès gratuit, par la direction du JDD, en raison de la non distribution de ce numéro, par suite d’un mouvement de grève. Une occasion pour vous de découvrir le journal, si vous n’avez pas l’habitude de le lire.

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