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Mao revient...

La roue ou la spirale du Temps

D 17 décembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Ajout 31/12/2012 : Touche pas à mon Tibet

MAO REVIENT :
Un Mao de 20 mètres de haut en Chine

13/12/08 - CHONGQING (NOVOpress)
La plus grande statue de Mao Zedong a été dressée sur le campus de l’université de médecine de Chongqing, ville de 7 millions d’habitants, située à l’ouest de la Chine. Conçue pour résister aux catastrophes naturelles, la statue mesure 20,6 mètres de haut, pèse 46 tonnes d’acier inoxydable et a coûté 450 000 ?. Somme qui aurait été certainement utile aux sinistrés du tremblement de terre du Sichuan du 12 mai dernier. Dont certains vivent toujours sous des tentes.

De 1949 à 1976, le régime maoïste a conduit à la mort plusieurs dizaines de millions de personnes en Chine (65 millions selon Le Livre noir du communisme). En France, sa gloire a connu son apogée autour de 1968 et ne s’éteignit réellement qu’à la fin des années 1980.

Crédit : d’après nonopress [1]


TOUCHE PAS A MON TIBET

La rencontre Sarkozy-Dalaï Lama déclenche la colère de Pékin. Au même moment, un Mao de 20 mètres de haut est dressé sur le campus d’une université chinoise ! Le responsable du « grand bond en avant », de la révolution culturelle, de ses millions de morts... Enterré lui aussi ? Non, encore debout ! Et que dire de Taïwan que la Chine considère toujours partie de son territoire, attendant patiemment son heure, comme elle a attendu l’heure de la restitution de Hong Kong par les Anglais. C’était en 1997, après un siècle de souveraineté anglaise. La fin du « bail de 99 ans » d’administration anglaise, une clause de durée ajoutée pour ne pas faire perdre la face aux Chinois. Une petite clause que les Chinois ont attendu patiemment de faire valoir... L’occasion pour Deng Xiaoping, vétéran de « La longue marche » avec Mao, de démontrer la flexibilité de la dialectique chinoise avec un slogan de circonstance : « Un pays, deux systèmes » à propos du retour de Hong Kong à la Chine. Hong Kong peut faire partie de la Chine sans qu’on y applique les règles politiques et économiques de la Chine ! Il n’y a pas de contradiction qui résiste à la dialectique chinoise... Et l’on comprend que cet élément, parmi bien d’autres — rendons cette justice à Sollers — ait pu le séduire. Le même Deng Xiaoping qui disait : « Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ! »

et aussi : « Il ne peut pas y avoir 2 tigres sur la même colline ».

Mao, aussi, en cette fin 2008, dans « Sexe et pouvoir, les dessous de la vie des chefs » publié aux Editions de la Martinière. Le livre explore la sexualité des personnages de l’Histoire et un chapitre lui est consacré : « Mao Zedong, l’empereur rouge et ses concubines » : jeunes paysannes vierges, trois, quatre, cinq à la fois. On n’est pas le Grand Timonier des masses populaires pour rien.


DALAI-LAMA ET LES EMEUTES DE LHASSA :
Il y a 52 ans, Mao en parlait déjà

Déjà Mao stigmatisait le Dalaï-Lama, au moment où ce dernier s’apprêtait à quitter le Tibet. C’était lors du 8e Congrès du Parti Communiste Chinois, tenu du 10 au 15 novembre 1956. Extraits :

« Je voudrais parler du problème de dalaï-lama. Le bouddha a quitté ce monde il y a 2500 ans. Dalai-lama et ses proches veulent faire leur pèlerinage à bouddha en Inde. Faudrait-il le laisser partir ou l’en empêcher ? Pour le Comité central du PCC, le laisser partir, ce sera une bonne décision, l’en empêcher, ce ne sera pas une bonne décision. Il partira donc dans quelques jours. Nous lui avons proposé d’y aller par avion, il a refusé. Il a décidé d’y aller en voiture et de passer par Kalimpong (Inde) où se trouvent bien des espions du monde entier, des espions du Parti Nationaliste (Taiwan).

Rencontre Sarkozy - Dalaï-Lama :
la colère de Pékin
07/12/2008 : Le communiqué de l’Agence Chine Nouvelle condamne l’entretien entre Nicolas Sarkozy et le Dalaï-Lama, qualifié d’approche opportuniste, imprudente et manquant de perspicacité sur la question du Tibet. « Un acte peu judicieux,ajoute encore ce communiqué, qui froisse les sentiments du peuple chinois et sape les relations entre la France et la Chine ».

Nous devons prévoir que le dalaï-lama ne rentrerait plus. Et non seulement il ne rentrera pas, mais encore il nous insultera tous les jours, en criant que « le Parti Communiste Chinois a envahi le Tibet », etc. Il pourrait aller jusqu’à déclarer : « l’indépendance du Tibet » en Inde. Il pourrait donner l’instruction aux aristocrates tibétains au pouvoir à Lhassa de lancer un appel à une émeute générale pour nous chasser du Tibet, alors qu’il prendrait son absence comme alibi pour plaider son innocence en affirmant qu’il n’est pas responsable de ces émeutes. C’est pour nous préparer au pire des cas que nous avançons cette hypothèse. Si ce pire des cas arrive vraiment, j’en suis heureux également. Notre Comité du travail au Tibet et l’Armée doivent se préparer à cette éventualité : fortifier le système de défense, stocker des nourritures et de l’eau. Nous avons seulement ce petit contingent militaire au Tibet.

De toute façon, chacun a sa liberté d’agir : s’ils tirent, nous nous défendrons. S’ils attaquent, nous défendrons nos positions. En un mot, nous n’attaquerons pas les premiers, nous leur laisserons l’initiative, et nous riposterons à leur attaque et après nous les écraserons. La fuite du Dalaï-Lama pourrait-elle me rendre triste ? [...] On ne forme pas un couple en l’attachant avec une corde. Il n’aime pas votre famille et veut s’en aller, laissez le s’en aller. Une fois réfugié à l’étranger, qu’est-ce qu’il peut faire pour nous nuire ? Ah, rien ! Sauf les insultes. Nous autres, membres du PCC, nous sommes insultés depuis 35 ans (depuis la création du PCC en 1921) : « diabolique », « partage des biens et des femmes », « atroce », etc. Qu’un Dalaï-Lama ou quelqu’un d’autre, s’y ajoute, peu importe. Qu’ils nous insultent encore 35 ans, cela fera 70 ans. Je ne crois pas que c’est bon, d’avoir peur d’être insulté. »

Crédit : Gorgui Wade NDOYE [2]

1974 : UNE DELEGATION DE TEL QUEL AU PAYS DE MAO

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1974, Pékin
de g. à d. François Wahl, Julia Kristeva, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet
(manque Roland Barthes. Peut-être prend-t-il la photo ?)

Le groupe est composé de Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes, François Wahl et Marcelin Pleynet. Jacques Lacan initialement prévu ne se joindra pas au groupe. Le voyage est préparé en liaison avec Maria-Antonietta Macciocchi, une journaliste italienne, membre du parti communiste, correspondante de L’Unita, en poste à Paris et bien introduite en Chine. Dès 1954, elle avait pu rencontrer Mao, à l’occasion d’un premier reportage. L’épisode du voyage en Chine du groupe Tel Quel, en couronnement de la fascination croissante qu’exerçait alors Mao sur le groupe est analysée avec finesse et détails dans le livre de Philippe Forest Histoire de Tel Quel 1960-1982. Début 1971, Sollers reçoit les premières pages du manuscrit De la Chine de Maria-Antonietta Macciocchi, qui lui est chaudement recommandé par Louis Althusser, « récit apologétique [...] de la marche difficile mais glorieuse du peuple chinois vers une forme inédite et supérieure de socialisme. » nous dit Philippe Forest (HTQ, 380). Les communistes français de l’obédience Moscou, apprécient peu. La rupture sino-soviétique a creusé le fossé. C’est dans ce climat que paraît De la Chine, en juin 1971, soutenu par les telqueliens, contre le parti communiste qui a interdit la vente du livre à la fête de l’Humanité. « Le stand de Tel Quel, tenu par Rottenberg avec l’aide de Scarpetta, Henric et Houdebine devient le lieu débats animés » (HTQ, 383). Ce sera la dernière présence de Tel Quel à la fête de l’Humanité. Tel Quel qui avait, jusque là, conclu une alliance tactique avec les communistes en profite pour couper les ponts avec le PCF et « met la dernière main au texte des explosives "Positions du Mouvement de Juin 1971" » (HTQ, 383) rendues publiques en octobre de la même année. Ainsi baptisé afin de célébrer le mois historique où fut publié De la Chine.

Tel Quel fait sa révolution culturelle

... et se saisit de l’étendard maoïste. Sollers est son « Grand Timonier ». Sollers a trente six ans. « Une histoire de Tel Quel manquera toujours à faire sentir cette accélération qui alors affecte jusqu’à la trame la plus intime des vies. Fictions et poèmes, entre les lignes en témoignent.[...] On ne néglige d’abuser d’aucun stupéfiant et chacun de ceux-ci voit ses effets démultipliés par le recours au principal d’entre eux : l’écriture. Le sexe et la pensée, le "travail" et la "dépense" participent d’une expérience où chaque psychisme se tend à l’extrême dans la perspective de connaître le cercle de ses limites. »(HTQ, 385-386). [ Qu’en termes retenus ces choses là sont dites ! En 1972, Sollers publiera Lois, et en 1973, H, comme hash et autres substances, Sollers n’en fait pas mystère dans ses Mémoires. H, aussi,comme héroïne (?) - les notes entre crochets sont de pileface.]. Selon le principe chinois du "Un se divise en deux" Tel Quel éclate. D’un côté les tenants de la ligne maoïste et du Mouvement de Juin 71. De l’autre, ceux qui restent attachés au PCF ou refusent la ligne chinoise.

Deux épitaphes

Ricardou quittera la barque Tel Quel, suivi de Thibaudeau. Philippe Sollers ne pleure pas leur départ. Avant même que ne soit officielle la nouvelle de leur démission, il leur consacre deux expéditives épitaphes.

De Ricardou, il déclare : « Ricardou, depuis longtemps, représentait au comité Tel Quelune minorité elle-même dégagée par le départ de Faye, ce vulgaire diffamateur opportuniste que nous avons complètement démasqué en son temps. Ricardou est un formaliste qui, à notre avis, s’essoufle à maintenir le mythe du "nouveau roman", catégorie de plus en plus écaillée de littérature ronron et sans force. Au fond, il aurait bien voulu établir, entre ce mythe et nous, on ne sait quelle continuité. [...] Vous n’ignorez pas que Ricardou a intitulé un de ses livres : Révolutions minuscules. Faut-il s’étonner que la révolution ne l’intéresse pas ? »

De Thibaudeau on dira que sa réaction s’explique par "sa longue inscription personnelle à Tel Quel et à cause de son inscription récente et conformiste (après 68 !) au parti révisionniste français[ le PCF] [...] Thibaudeau que nous avons eu l’extraordinaire patience d’entendre traiter Mao Tsé-toung de "penseur petit bourgeois" (sic) [...]. Comme écrivain, on peut dire que cet hyper-révisionniste compte donc sur une institution révisionniste pour vendre sa camelote d’écrivain révisionniste [ Philippe Sollers, "Tac au tac", Peinture, cahiers théoriques, 2/3, p. 9.-
cité par Ph. Forest (HTQ, 398)]

Ainsi, s’exprimait Sollers au temps du PCF et de Mao ! Ceci, pour restituer l’ambiance interne à Tel Quel et celle de cette époque, au sein des cellules et comités politico-littéraires. Le PCF représentait, alors, plus de 25% de l’électorat français. C’était le temps de la "guerre froide" Est-Ouest. Les idéologies politiques s’affrontaient. C’était, il y a 37 ans !
L’URSS a disparu, la Chine est toujours là !


« Un se divise en deux »

Sinteuil trouvait dans le style chinois (surtout dans l’ancien [...]) la confirmation de son propre penchant à l’ellipse élégante et classique
Julia Kristeva, Les Samouraïs, Librairie Arthème Fayard, 1990, Folio, 1992, p 195) [Philippe Sollers, alias Hervé Sinteuil].

J.K. consacre dans ce roman à clé, largement autobiographique, une longue partie (p. 195-279) intitulée "Chinois", au voyage en Chine du groupe Tel Quel. Elle y est présente en tant qu’Olga et nous livre, aussi, ce trait de caractère d’Hervé Sinteuil :

[...] Olga acquiesçait admirative. Son scepticisme s’atténuait devant la fougue raisonnée autant que naturelle d’Hervé. Sous ses airs de dialecticien habile et d’imbattable érudit, Sinteuil était (elle le savait mieux que personne) un intuitif dont les jugements se basaient sur l’expérience physique. Les yeux, l’oreille, le sexe, la stratégie, telle aventure guerrière ou religieuse le convainquaient ou le révulsaient, amorçant une invention intellectuelle qu’il bâtissait « pour » ou « contre », que Maintenant [La revue de Sinteuil, Tel Quel] propageait et que Paris exécrait dans la fascination. Avec des hauts et des bas, au gré des péripéties de la politique, la Chine resterait un axe pour Hervé, Olga le savait. Et elle continuait à tracer ses idéogrammes.


Julia Kristeva, Les Samouraïs, Folio, p. 229.

On a souvent prétendu que le maoïsme telquelien n’était que le produit d’une tardive conversion, d’une mode dérisoire. On a vu qu’il n’en était rien. C’est dès l’automne 1966 que certains des membres de la revue se passionnent pour la cause de la révolution culturelle. On peut même dire que nourri de la lecture du Yi-king et des classiques du taoisme, Drame, publié en 1965 - est déjà un roman chinois.
Cet intérêt ancien, l’actualité historique vient le relancer. Sollers s’en est expliqué dans un long entretien de septembre 1980 " Pourquoi j’ai été chinois ". « A la fin des années soixante, déclare-t-il, pour la première fois, la Chine émettait le message ». Elle cessait d’être un continent oublié, abaissé, et faisait un retour spectaculaire sur la scène historique mondiale. S’arrachant à l’orbite soviétique, la Chine devenait comme le nouveau pôle de l’action révolutionnaire. [...] Les telqueliens prennent clairement parti dans le grand schisme du mouvement communiste international. Ils trouvent dans les textes mêmes de Mao Zedong les éléments théoriques qui permettent de construire et justifier leur position. [...]

D’une manière générale, théoricien de la contradiction, Mao insiste sur la lutte dans laquelle s’engagent les contraires : " L’unité des contraires est conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ". [...] Refus de voir la révolution s’enliser dans une fausse synthèse, une réconciliation factice [...]. le débat sur ce point avait été particulièrement vif au début des années soixante. Sollers en rend compte dans un texte intitulé : " La lutte philosophique dans la Chine révolutionnaire " (in Sur le matérialisme, p. 178-191). Deux conceptions du marxisme s’affrontaient alors, chacune rangée sous la bannière d’un slogan théorique : "Un se divise en deux" ; "Deux fusionnent en un" :

"Un se divise en deux" ou la vision de Mao selon laquelle la loi universelle est celle de la contradiction perpétuelle, chaque réalité se scindant en deux jusqu’à ce que l’un de ces deux aspects ainsi dégagés "dévore" l’autre.

"Deux fusionnent en un", conception développée par Liu Shaoqi et YangHsien-tchen et selon laquelle les contradictions doivent se résoudre et se conclure par la fusion des contraires, la phase de réunion devant suivre inévitablement la phase de division. Derrière le débat philosophique, l’enjeu politique est clair et consiste à répondre à cette question centrale : faut-il ou non poursuivre la révolution ? Faut-il aggraver les contradictions dans un processus de révolution permanente ou, à l’inverse, laisser celles-ci se résorber dans une sorte de paix inerte ? [...]

Tel Quel et le maoïsme se retrouvent donc dans la même volonté d’exacerber luttes et contradictions pour que le processus révolutionnaire ne s’enlise pas en une synthèse factice.

(HTQ, 410-412)


Sinophiles et Sinophobes

Au printemps 1972, Tel Quel [N° 49] livre un numéro double entièrement consacré à la Chine. Parmi les membres du comité, seuls Philippe Sollers et Julia Kristeva collaborent à l’entreprise. [...] L’ambition de ce numéro spécial est de donner au lecteur quelques éléments afin de découvrir "les particularités de la langue, la littérature, l’art et la philosophie chinois, pour mieux suivre et comprendre les transformations politiques sociales et culturelles que produit la Chine révolutionnaire d’aujourd’hui". Le maoïsme telquelien est d’abord interrogation de la civilisation chinoise. Ce n’est que dans un second temps qu’on pénètre dans le vif de querelles politiques.

(HTQ, 413-414)


L’AVANT-GARDE AU CINEMA


En octobre 1967, La Chinoise de Godard est sur les écrans. De façon retentissante, Godard entre ainsi dans ses "années Mao". Affinités intellectuelles entre la revue Tel Quel et Les Cahiers du Cinéma, Godard avait originellement souhaité que Sollers joue dans son film. Le film n’est pas dépourvu de références au travail des telqueliens. Incertain, de l’image de lui-même que le cinéaste entendait donner, Sollers a préféré décliné l’offre. Son nom apparaît pourtant dans La Chinoise. Dans une scène devenue fameuse, Jean-Pierre Léaud efface un à un les noms des plus célèbres écrivains de l’histoire littéraire occidentale : Molière, Goethe, etc. Le nom de Sollers, juste avant celui de Brecht est l’un des derniers à disparaître du tableau noir. Dans l’entretien qu’il accorde aux Cahiers du Cinéma, en octobre, Godard cite plusieurs écrivains : Michel Deguy, Jean-Louis Baudry mais surtout Philippe Sollers. Le réalisateur de La Chinoise ne manque pas d’ailleurs de critiquer les telqueliens mais il les distingue, marquant très clairement qu’ils constituent à ses yeux les seuls interlocuteurs dignes d’intérêt. [Jean Luc Godard, Godard par Godard. Des années mao aux années 80, Paris, Flammarion, 1991. P. 28.]
(HTQ, 418)


LE VOYAGE EN CHINE vu par Philippe Forest

dans son Histoire de Tel Quel 1960-1982  [3]

Du 11 avril au 3 mai 1974, une délégation de la revue Tel Quel se rend en voyage officiel en Chine. Mené par Philippe Sollers, le groupe est composé de Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Roland Barthes et François Wahl. [...] Dans ses souvenirs, Macciocchi a évoqué la genèse du projet [4]. Dès leur retour, Roland Barthes et François Wahl ont confié leurs impressions de voyageurs aux lecteurs du Monde [5]

La genèse du projet

A l’automne 1974, Tel Quel consacre à l’événement un numéro spécial tandis que Julia Kristeva publie aux Éditions Des Femmes un essai intitulé Des Chinoises [6]. Dans son roman Les Samouraïs, elle reviendra abondamment sur son périple chinois. Quant à Marcelin Pleynet, il fera paraître en 1980 les pages de son journal relatives à ce voyage collectif.

Il semble que le projet de cette expédition naisse en 1972. Le livre de Macciocchi a excité les imaginations. Il suscite chez certains intellectuels français le désir de découvrir une terre désormais mythique autant pour son prestigieux passé que pour son présent révolutionnaire. Lacan est parmi les plus enthousiastes. Pendant la guerre, il a appris le chinois aux Langues orientales. Comme le relate Élisabeth Roudinesco dans la biographie qu’elle a consacrée au psychanalyste, celui-ci se remet au chinois en 1969. Son professeur est le sinologue François Cheng qui a tracé les idéogrammes de Nombres et qui collaborera à Tel Quel En mai 1972, Lacan rencontre Macciocchi et s’ouvre à elle de son envie de découvrir l’Empire du Milieu.

Amie officielle de la Chine, ayant ses entrées à l’ambassade, auréolée du prestige de ses précédents voyages, Macciocchi est l’interlocutrice naturelle de ceux qui, dans le Paris littéraire, songent à une telle expédition. Elle est susceptible de les mettre en contact avec les autorités chinoises et de susciter de la part de celles-ci une nécessaire invitation. C’est par Macciocchi que passeront donc Sollers, Barthes ou Lacan.

Or au dernier moment, le psychanalyste renonce à partir. Des questions de préséance ont-elles joué ? Lacan aurait souhaité faire le voyage en comité restreint mais l’idée d’appartenir à une « délégation » le satisfait peu. Il écrit à Macciocchi :

« Chère, je serais parti avec enthousiasme en votre compagnie. Mais là, nous sommes une vraie caravane. Et quel est le chef de la caravane pour vos Chinois ? Sollers, peut-être ? Juste, M. Sollers est beaucoup plus célèbre que moi dans le monde » [7]


(HTQ 475-476)

Le voyage en Chine

Le 11 avril, Sollers, Barthes, Wahl, Kristeva et Pleynet se retrouvent donc à Orly d’où décolle l’avion qui, après une escale à Karachi, atterrit le lendemain sur les pistes de l’aéroport de Pékin. A partir de là, faisant la somme du témoignage de Kristeva et de celui de Pleynet, on pourrait, l’espace de ces trois semaines, suivre jour par jour le périple politico-touristique qui mène les telqueliens de Pékin à Shangaï, Nankin, Luoyang, Xian avant le retour dans la capitale et l’envol pour la France le 3 mai. La délégation a fait connaître les lieux qu’elle aimerait visiter : au nombre de ceux-ci comptent les « Écoles du 7 mai », c’est-à-dire les camps de rééducation pour intellectuels. Aimablement, mais fermement encadrés par leurs deux guides-traducteurs, les telqueliens n’auront guère la possibilité de satisfaire une curiosité politiquement suspecte. Leur périple suit la route ordinairement tracée pour les visiteurs occidentaux. Il mène d’usine en université, de chantier en maternité, de commune populaire en haut lieu archéologique ou culturel. Les telqueliens sont reçus avec hospitalité. Lorsqu’ils arrivent à l’imprimerie Xinhua de Pékin, un tableau noir proclame : « Bienvenue aux amis français de la revue Tel Quel ». Chaque entrevue est soumise à un cérémonial immuable avec force statistiques et références à la pensée maotsetoung, les responsables de tous niveaux entendent tracer le tableau d’un pays économiquement, socialement et idéologiquement en marche vers un avenir de progrès. Les grandes réussites du régime sont ainsi présentées : à l’hôpital de Shanghai, les telqueliens assistent à une opération réalisée sous acupuncture ; à Luoyang, le directeur d’une entreprise prie Philippe Sollers de vérifier par lui-même le bon fonctionnement de l’un des tracteurs qu’il fabrique. Roland Barthes, tout particulièrement, est quelque peu accablé par ce déluge de chiffres édifiants, cette interminable succession d’ateliers et d’établis. Mais le voyage réserve d’autres temps forts qui permettent aux telqueliens de découvrir le visage stupéfiant de l’ancienne culture chinoise : ainsi les grottes de Longmen ou le musée préhistorique de Panpo où sont exposés les restes d’une hypothétique civilisation matriarcale. Quant au présent, quand l’occasion s’en offre, quelques questions sont posées — sur la répression, les tenants et les aboutissants de la campagne contre Lin Piao. Questions pour lesquelles il n’y aura, bien entendu, jamais de réponse véritable.

Ce voyage chinois est, pour les cinq participants, une expérience éminemment subjective et singulière. Sous un ciel radicalement neuf, chacun y suit le fil de sa propre existence. Dans le train qui mène de Shanghai à Nankin, Barthes lit Bouvard et Pécuchet ; son hédonisme se délecte, notamment, aux savantes saveurs de la cuisine locale.

Le témoignage qu’elle ramène le montre bien : l’expérience est vécue de manière particulièrement personnelle par Julia Kristeva. Rencontrant « des Chinoises », esquissant de ces femmes une série de portraits émouvants et retenus, Kristeva interroge explicitement sa propre condition d’ « étrangère », sa propre situation de femme et d’intellectuelle. Contemporain de Polylogue — son étude de H —, le livre consacré à la Chine est plus investi subjectivement qu’aucun des textes qui a précédé. En ce sens, il rend possibles tous les livres qui suivront. Un « je » s’y manifeste dont l’inscription est nécessaire à toute compréhension d’autrui et du monde. [8]

Chacun des voyageurs, à un degré ou à un autre, se trouve affecté par ce qu’il vit. Fait de la somme de cinq individualités distinctes contraintes à une certaine existence commune, le groupe des telqueliens se transforme au fil des journées partagées. Le sentiment éprouvé est « estrangement » : non pas séparation mais éloignement intérieur, mise à distance de soi-même et des autres. Julia Kristeva le raconte dans Les Samouraïs :

« Ils ne se voyaient pas les uns les autres [ ... ]. Ils étaient devenus les uns pour les autres comme des Chinois, indifférents et coupés d’eux-mêmes aussi bien que du groupe. Ils ne formaient plus un ensemble, mais étaient comme blanchis. Ils continuaient pourtant à parler le langage du pays et du jour. Pi Lin, Pi Kong - combattre Lin Piao, descendre Confucius. Batailles, conquêtes, victoires. Ce n’est pas qu’ils n’y croyaient plus : on essaie toujours de comprendre, on est là pour cela, mais on est dépris. L’arrière-pays pétrifié des rêves revenait en avant, et ce périple politique se révélait de plus en plus comme ce qu’ils soupçonnaient bien qu’il serait, même s’il n’était pas question de faire des confessions intimes : une descente dans leurs propres jardins secrets, là où l’allée des Morts côtoie la voie de l’Esprit [9] »

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Il se pourrait que, dans l’éloignement chinois, quelque chose de secret et de décisif se soit joué dont ait dépendu l’avenir de Tel Quel. Julia Kristeva le laisse encore entendre : « Un groupe tient par la manie, on appelle ça de l’enthousiasme. Bizarrement, c’est l’enthousiasme fébrile et, en définitive, factice des Chinois qui est en train de disloquer leur manie de pèlerins. Tel Quel survivra peut-être au retour de Chine, mais certainement pas l’esprit de Tel Quel. La manie était en train de virer au scepticisme, le groupe éclatait [10]. » Le voyage d’avril 1974, on le verra, n’annonce l’écriture d’aucun Mea Culpa ; il n’y aura la tonitruante révélation d’aucun « retour » de Chine. Mais, plus subtilement, les telqueliens abandonnent quelque part entre Pékin et Xian ce qui donnait sens à leur passion politique.

Et d’une certaine manière, c’est bien la possibilité de ce sens que, paradoxalement, leur ravit le spectacle direct du maoïsme. La Chine est ici ce qui résiste à l’interprétation. Offrant aux lecteurs du Monde un récit bien peu journalistique, Roland Barthes le notera :

« Nous voulons qu’il y ait des choses impénétrables pour que nous puissions les pénétrer : par atavisme idéologique, nous sommes des êtres du déchiffrement, des sujets herméneutiques : nous croyons que notre tâche intellectuelle est toujours de découvrir un sens. La Chine semble résister à livrer ce sens, non parce qu’elle le cache, mais, plus subtilement, parce que (en cela bien peu confucéenne), elle défait la constitution des concepts, des thèmes, des noms ; elle ne partage pas les cibles du savoir comme nous ; [...]les objets idéologiques que notre société construit sont silencieusement déclarés impertinents. C’est la fin de l’herméneutique [11]. »

[...] En Chine, les telqueliens se vivent comme des herméneutes désemparés. Ils font l’expérience d’un espace blanc et illisible qui les sépare de l’objet qu’ils avaient chargé de la plus haute et de la plus vivante signification politique. Pour des raisons très concrètes — l’encadrement rigide de leur voyage, leur non-connaissance de la langue que — seule — parle quelque peu Julia Kristeva, mais aussi en raison du fossé culturel, ils n’ont qu’à demi accès au monde dans lequel ils évoluent. Pleynet le note dans son journal :

« Ce pays se lève, s’arrache à sa misère passée, le temps n’est sans doute pas venu de savoir ce qu’il fera de ses richesses. Je me répète cela presque chaque jour pour me convaincre (et parfois j’y parviens) que mes réactions appartiennent à une autre aire économique, que je pense aussi avec ce que je possède, que ce qui me paraît tunnel est peut-être pour eux lumière et plein jour, que ce qui me paraît lumière est pour eux scandales, crimes et obscurités. Dès lors, tout au long de ce voyage il faut se reconnaître coupé de toute expérience concrète, dans la mesure où coupé de toute expérience comptable et de toute expérience sexuelle, de tout rapport à la monnaie et au sexe. Ce que je perçois est évidemment, en fonction de ce grand écart des expériences, séparé [12]. »

Le Des Chinoises de Kristeva s’ouvre, à cet égard, sur une scène emblématique. Dans le village agricole de Huxian, les telqueliens sont les premiers Occidentaux à jamais pénétrer. Kristeva le raconte :

« Une foule immense est assise sous le soleil : elle nous attend sans mot, sans mouvement. Des yeux calmes, même pas curieux, mais légèrement amusés ou anxieux, en tout cas perçants, et sûrs d’appartenir à une communauté avec laquelle nous n’aurons jamais rien à voir. Ils ne fixent pas en nous l’homme ou la femme, le jeune ou le vieux, le blond ou le brun, tel trait du visage ou du corps. Comme s’ils découvraient des animaux bizarres et drôles, inoffensifs mais insensés. Sans agressivité, mais au-delà d’un abîme de temps, d’espace [13]. »

L’expérience de cet abîme, pensé de longue date par Montaigne ou Montesquieu, coutumier de tout voyageur, n’en est pas moins vertigineuse. Les Occidentaux sont les « Chinois » des Chinois qu’ils découvrent. Ce moment vécu se dira encore dans l’un des essais récents de Kristeva : étrangers aux autres, nous nous découvrons « étrangers à nous-mêmes ». [...]
(HTQ 476-480)

Retour de Chine

Le 5 mai, les telqueliens débarquent à Orly. Macciocchi les attend à l’aéroport. Les cinq voyageurs ont revêtu le costume mao, acquis dans quelque boutique chinoise à titre de souvenir...

Aussitôt, sur le front parisien, la bataille reprend. Elle laisse peu de. place à l’expression des subtiles contradictions ressenties à Shanghai ou à Nankin. Il s’agit de prendre position et de livrer combat. Chacun attend des telqueliens qu’ils se prêtent au rituel récit dû par ceux qui reviennent de quelque terre mythique et inconnue. Il faut s’expliquer, se justifier.

Dans Le Monde du 24 mai, Barthes répond à la question qui passe de lèvres en lèvres : « Alors, la Chine ? » Il ne livre aucune confession politique mais évoque la paisible « fadeur » d’une terre « sans hystérie ». Entre le 15 et le 19 juin, dans ce même quotidien du soir, François Wahl aborde « la Chine sans utopie ». Son attitude à l’égard de la nation qu’il a visitée est empreinte de sympathie mais aussi de méfiance. Wahl craint que le pays de Mao ne répète sur une échelle plus large encore les erreurs commises autrefois sous Staline et qui ont abouti au désastre soviétique. Il écrit ainsi :

« [La Chine] se précipite vers une occidentalisation dont le marxisme soviétique aura été l’instrument et continue — malgré tout,— de fixer la structure. Une économie développée sur le modèle international ( même si les étapes sont différentes) [Belle lucidité et anticipation, vue de notre tour d’observation de 2008. (pileface)], un système soviétique améliore (plus égalitaire) mais dont on ne peut assurer qu’il soit beaucoup plus démocratique, la révolution portée dans l’idéologie mais une table rase culturelle : les risques sont très lourds [...]. Ce qui serait le pire pour le marxisme, c’est que l’alternative chinoise à l’URSS aboutisse au même type d’échec [14]. »

Paraissant à l’automne 1974, le numéro 59 de Tel Quel est tout entier consacré au voyage chinois. Sollers décrit la campagne engagée contre le confucianisme. En marge de son essai paru aux Éditions Des Femmes, Kristeva évoque les Chinoises rencontrées. Pleynet s’interroge : « Pourquoi la Chine populaire ? » Suivent des contributions de Joseph Needham, Chi-Hsi Hu et Donald M. Lowe. La revue répond à François Wahl. On lui reproche « cet accent de pessimisme » qui contribue à accréditer l’idée que « le socialisme ne peut, par essence, qu’aller à l’échec » [15]... Le parallèle constant avec l’URSS stalinienne est contesté.

Les numéros 60 et 61 de Tel Quel sont encore largement consacrés à la Chine maoïste. On y publie Luxun et l’on y traite, par exemple, de la langue et de l’enseignement chinois. Le travail de fond entrepris par la revue ne cesse pas. Il s’agit bien de sortir d’une certaine « clôture » occidentale, d’interroger des systèmes de signes qui ne sont pas les nôtres afin d’y découvrir le reflet décalé de notre propre présence au langage. En 1975, sous la direction de Julia Kristeva, est publié dans la collection « Tel Quel » La Traversée des signes, un ouvrage collectif qui suscite l’enthousiasme de Roman Jakobson. François Cheng, Michelle Loi, Madeleine Biardeau, Pierre-Sylvain Filliozat, Eva de Vitray-Meyerovitch et Daniel Sibony se penchent tour à tour sur les poésies chinoises, sanskrites et musulmanes, sur la langue de l’Inde et celle de la Bible. Le prière d’insérer précise la philosophie du projet initié par Tel Quel : « Au moment où l’Orient "entre" sur la scène de notre histoire, il y a plus que jamais à nous prévenir de ce que, peut-être, nous n’avons jamais voulu savoir. Ce n’est pas un problème d’érudition que d’envisager le mode d’énonciation de la Bible, des Veda, de la poésie islamique ou chinoise : mais, étrangement, et comme underground, notre modernité même, éclatée, critique [16]... »

Retour de Chine, le ton des éditoriaux par lesquels s’ouvre souvent la revue se fait plus grave. Quel que soit l’angle sous lequel on la considère, la situation politique n’est guère faite pour enthousiasmer une avant-garde littéraire. Même s’ils taisent leurs réserves, les telqueliens ont pu apprécier la complexité de la réalité chinoise : bientôt, ils ne dresseront plus avec la même ferveur l’étendard maoïste. Valéry Giscard d’Estaing vient d’accéder à la présidence de la République. Défait aux élections, le PCF voit son influence idéologique augmenter : le « révisionnisme » communiste contre lequel Tel Quel s’est révolté diffuse dans l’ensemble des milieux intellectuels. Éclectisme et opportunisme précipitent au sein du Parti un vaste « aggiornamento » : toute référence au marxisme et à la révolution se trouve vidée de sa substance authentique. Quant aux mouvements de l’extrême gauche, ils ne constituent aucune alternative crédible ; ils sombrent dans le dogmatisme, le sectarisme, quand ce n’est pas dans un certain fascisme groupusculaire.

Le constat posé en tête du numéro 59 de Tel Quel frappe par son ton désabusé :

« Qu’y a-t-il dans la tête d’un petit bourgeois intellectuel actuel ? Un mélange d’althussérianisme et de lacanisme, de telquelisme et de changisme, de pseudo-marxisme et de deleuzisme, d’anti ?dipianisme et de familialisme, le tout d’ailleurs de plus en plus ?dipianisé. Pas une discussion qui ne débouche, en trois minutes, sur la misère sexuelle, sur la misère du discours (c’est la même). Et voici la valse du "désir", de la "castration", le tango psychologique : X ou Y n’ont-ils pas fait ça par hasard avec W ou Z ? X et Y sont-ils des pervers classiques, des névrosés obsessionnels ? Z est-il un vrai ou un faux schizophrène ? Est-elle hystérique, bien sûr, et lui, alors, paranoïaque ? Bien entendu. Vous m’en mettrez dix kilos. Petite machine, petit marché des fantasmes, jalousies microscopiques... Étudiants sans professeurs, professeurs sans étudiants, écrivains sans public, discussions vaseuses, avec l’obscénité obligatoire par minute ; congrès, colloques, émissions, journaux... Potins, ragots tapissés d’ angoisse [17]... »

Le texte s’achève sur un appel à la révolte d’autant plus enflammé qu’il semble entièrement désespéré. Cri véritable dans le misérable désert d’une société à la dérive :

« VOUS RENDEZ-VOUS COMPTE À QUEL POINT VOTRE VIE EST TRUQUÉE, VOTRE LANGAGE EMPRUNTÉ, QUE VOUS NE SAVEZ MÊME PAS DIRE je , QUE VOUS AVEZ PEUR, À CHAQUE SECONDE ?
VOUS DOUTEZ-VOUS QUE VOUS ÊTES MORTS SUR PLACE ?
POUVEZ-VOUS ANALYSER UN SEUL DE VOS RÊVES ? EN DÉTAIL ?
ALLEZ-VOUS VOUS RÉVOLTER ? OUI, NON [18] ? »

Il s’agit bien de sortir d’une impasse, de chercher un peu d’air, de déserter un champ de bataille où tout combat est désormais voué à l’échec. Tout doit être repris dans une perspective nouvelle. [...] on médite déjà une stratégie différente qui soit adaptée au nouveau rapport des forces en présence.
(HTQ 480-483)

La roue ou spirale du Temps

décembre 2008. Autre temps, autre impasse, : la roue ou spirale du Temps... Temps chinois... On pourrait presque publier ce texte, aujourd’hui, en changeant « maoïsme » par « ultra-libéralisme » et ses perversions économico-financières, écologiques, sociales et humaines...
Sacrés Chinois, inventeurs de la roue et du Temps circulaire spiralé !

— Et l’inventeur de l’engrenage ?
Un Chinois !
— Et de la tyrolienne ?
Le même Chinois !
— Ah ! Tu es sûr ?
Oui. Quand il s’est pris les couilles dans l’engrenage ! ]

Adieu au maoïsme

Oubliant les tonitruantes déclarations de l’automne 1971, c’est avec une grande discrétion que Tel Quel prendra ses distances à l’égard du maoïsme. Le numéro 66 de l’été 1976 voit encore la publication de deux poèmes du Grand Timonier, traduits par Philippe Sollers ainsi que d’un article d’Alain Peyraube consacré à la « Révolution de l’enseignement en Chine ». Le numéro 68 de l’hiver 1976 se conclut par une note lapidaire : « A propos du "maoïsme". » On y lit :

« Des informations continuent à paraître, ici et là, sur le "maoïsme" de Tel Quel. Précisons donc que si Tel Quel a en effet, pendant un certain temps, tenté d’informer l’opinion sur la Chine, surtout pour s’opposer aux déformations systématiques du PCF, il ne saurait en être de même aujourd’hui. Cela fait longtemps, d’ailleurs, que notre revue est l’objet d’attaques de la part des "vrais maoïstes". Nous leur laissons volontiers ce qualificatif. Les événements qui se déroulent actuellement à Pékin ne peuvent qu’ouvrir définitivement les yeux des plus hésitants sur ce qu’il ne faut plus s’abstenir de nommer la "structure marxiste", dont les conséquences sordides sur le plan de la manipulation du pouvoir et de l’information sont désormais vérifiables. Il faudra y revenir, et en profondeur. Il faut en finir avec les mythes, tous les mythes. » Et une note précise : « On peut s’en tenir à un seul symptôme : la momification et l’embaumement du père mort pour que sa lettre soit exhibée-conjurée en langue morte (Lénine, Mao). C’est la signature de toute contre-révolution [19]. »

Dans Le Monde du 22 octobre 1976, Sollers avait déjà déclaré :

« Ce n’est pas de "doutes" ou d’ "inquiétudes" qu’il faut, à mon avis, parler, au sujet de la situation actuelle en Chine, mais de véritable drame. Ce qui apparaît sous une lumière de plus en plus crue, c’est la sinistre réalité stalinienne d’une mécanique de pouvoir et d’information, mécanique à propos de laquelle on pouvait nourrir un certain nombre d’illusions, qui me semblent de plus en plus impossibles. Le "marxisme" en vient-il toujours là ? Certains ont depuis toujours répondu oui à cette question mais l’expérience chinoise portait en elle l’espoir d’un nouvel enjeu. Peu à peu, cependant, de destitutions en arrestations, de répression en pseudo-débats, de stéréotypes en réductions au silence, il devient criant que rien, quant au fonctionnement du pouvoir de l’État, n’a pu réellement aller plus loin que la plus flagrante manipulation [20]. »

Voir aussi : « Pourquoi j’ai été chinois ? ».


L’indéfendable engagement des Telqueliens

Aux yeux de la plupart des observateurs, le voyage en Chine apparaît, dans l’histoire de Tel Quel, comme cette « tache damnée » que rien ne parviendra à effacer.

On le pressentait à l’époque, on le sait aujourd’hui : la révolution culturelle fut l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire du totalitarisme. A l’heure hypothétique du Jugement dernier, les telqueliens devront donc répondre de ce crime. Ils ont été coupables de soutenir un régime brutalement répressif. Si leur « maxime » était devenue « loi universelle », une implacable tyrannie aurait régné sur l’humanité tout entière. Jugé dans une telle perspective et en termes si absolus, le maoïsme telquelien fut sans excuse.

On ne cesse d’ailleurs de l’écrire et de le répéter. Pensant tenir là leur argument majeur, les détracteurs de Tel Quel ne manquent pas de faire peser sur les épaules de Sollers, Kristeva, Pleynet, Barthes le poids de l’infamante révolution culturelle. Le climat idéologique d’aujourd’hui est tel qu’on aura tout intérêt à verser le maoïsme au compte de ces nombreuses « trahisons » qui déshonorèrent nos clercs. Il n’est pas sûr que l’objectivité trouve son compte à un manichéisme semblable.

Certes, avec d’autres au nombre desquels de prestigieux savants comme Joseph Needham, les telqueliens crurent que la Chine serait à notre temps ce que la Grèce fut à la Renaissance : un continent ignoré surgirait qui bouleverserait de fond en comble le savoir et la pensée de l’Occident. Comment pourrait-on reprocher à quiconque d’avoir rêvé ce rêve ?

Certes, comme d’autres, les telqueliens espérèrent que la Chine inventerait une forme de socialisme qui éviterait les monstrueuses ornières du totalitarisme. A cet égard, ils se trompèrent et le pari qu’ils firent fut une erreur. Mais à aucun moment — et contrairement à ce que l’on affirme souvent — les telqueliens ne taisent leurs inquiétudes et leurs incertitudes. Ils ne nient nullement l’existence d’une possible répression. Ils envisagent l’éventualité d’un échec qui serait aux dimensions du pays concerné. Lorsque apparaît la vérité du régime chinois, ils ne s’obstinent pas et tournent la page. Tout lecteur de bonne foi pourra se reporter aux textes pour s’en convaincre.

Si les telqueliens soutinrent un régime répressif, s’ils rêvèrent la révolution culturelle, leur maoïsme ne fut nullement allégeance à un totalitarisme exotique ; non acte de soumission mais acte de subversion. Dans le contexte intellectuel français où elle avait vocation à produire ses effets, la référence chinoise fut pensée comme une arme : par elle se trouvait posée la possibilité d’une langue poétique nouvelle ; par elle se trouvait fondée une façon offensive de manier la dialectique ; par elle se trouvait battue en brèche la morne et conservatrice pesanteur du communisme national. Tout tient en une formule simple : « On a raison de se révolter. » [Une page est tournée, son histoire demeure.]

Philippe Forest
Histoire de Tel Quel 1960-1982
Ed. du Seuil, 1995, 655 pages.



[1fr.novopress.info

[2gorguindoye.blog.tdg.ch

[3Ed. du Seuil, 1995, 655 pages.

[4Maria-Antonietta Macciocchi, Deux Mille Ans de bonheur, Paris, Grasset, 1983 ; rééd. « Le Livre de poche », 1985.

[5Roland Barthes, « Alors, la Chine », Le Monde , 24 mai 1974, François Wahl, « La Chine sans utopie », Le Monde, 15, 16, 18, 19 juin 1974.

[6Julia Kristeva, Des Chinoises, Paris, Editions Des Femmes, 1974, Pauvert, 2005.

[7Maria-Antonietta Macciocchi, Deux Mille Ans de bonheur, op. cit. p. 434.

[8Julia Kristeva, Des Chinoises, op. cit. p.180.

[9Julia Kristeva, Les Samouraïs, Folio p. 218-219

[10Ibid. p.251

[11Roland Barthes, Alors la Chine, Le Monde 24 mai 1974

[12Marcelin Pleynet, Le Voyage en Chine, op. cit., p. 66.

[13Julia Kristeva, Des Chinoises, op. cit., p. 13-14.

[14François Wahl, La Chine sans utopie, op. cit.

[15« A propos de la Chine sans utopie », Tel Quel, 59, p. 7.

[16« Prière d’insérer », de Julia Kristeva, La Traversée des signes, Paris, Ed. du Seuil, coll. « Tel Quel », 1975.

[17« Editorial », Tel Quel, 59, p. 4.

[18« Ibid.

[19« A propos du maoïsme », Tel Quel, 68, p. 104.

[20Philippe Sollers, Le Monde, 29 octobre 1976.

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3 Messages

  • V. K. | 21 mai 2013 - 16:44 1

    La petite fille de Mao fait son entrée dans la liste des grandes fortunes chinoises. L’aristocratie rouge est au pouvoir en Chine.

    JPEG - 77.9 ko
    Kong Dongmei, la petite-fille de Mao, devant le portrait de son grand-père

    http://bit.ly/11ph1I2


  • A.G. | 18 décembre 2008 - 21:45 2

    S’il fallait sans doute signer " l’appel à la solidarité avec le peuple tibétain " comme l’a fait, entre autres, Julia Kristeva, doit-on partager l’idéologie que le dalaï-lama promeut — de manière souriante et finalement très consensuelle — partout dans le monde ? C’est moins sûr.

    Sollers écrivait dans le JDD le 26 août dernier :

    Dalaï-lama

    Vais-je me convertir au bouddhisme tibétain ? J’y pense. Paix intérieure, paix extérieure, écharpe blanche, bonne humeur, art de la communication impressionnant, quand on pense que le coeur de cette expérience de calme néantisant est le vide. Le dalaï-lama, en toute modestie humoristique, accepte sans broncher qu’on l’appelle " Océan de sagesse ", " Sa Sainteté " et même " Joyau accompli ". Ces termes, d’après moi, pourraient m’être aussi décernés s’il y avait une justice en ce monde. Mais enfin, la place est prise, il y a de plus en plus d’adeptes en France, de belles jeunes femmes prient en silence, on entend des clochettes, et voici Carla Bruni, pour l’inauguration d’un temple, qui montre la voie à la résignation par rapport au pouvoir d’achat. Ségolène Royal, qui estimait scandaleux d’avoir été photographiée agenouillée dans une église de Rome, éclate de joie et de sérénité quand le dalaï-lama la prend en écharpe. Manuel Valls, lui, saute en l’air. La gauche est donc au rendez-vous spirituel du siècle. Voilà ce que nous avons à dire, nous, aux méchants Chinois. Le dalaï-lama, désormais, écoute sans arrêt l’album de Carla. Il sera rendu obligatoire dans la formation monastique. Comment, espèce de libre-penseur, vous préférez entendre une messe de Mozart ? Vous penchez pour le pape, malgré ses odieuses considérations sur la sexualité ? Vous iriez plutôt à Notre-Dame de Paris que dans un temple tibétain de province ? Plutôt Michel-Ange que les gros bouddhas peinturlurés assis dans leur éternel et souriant sommeil ? Vous me décevez beaucoup, vous n’avez pas d’âme.

    [...] Nietzsche, en son temps, n’a eu aucun mal à diagnostiquer, dans le bouddhisme, une forme achevée de nihilisme. Au fait, y a-t-il un libre-penseur tibétain ? Il faut que je pose la question à la soeur du dalaï-lama, qui, humblement, se fait appeler "vénérable". On m’assure pourtant que le dalaï-lama s’est mis à lire la Bible, mais je n’en crois rien.

    Philippe Sollers, Le JDD, 26 août 2008


  • A.G. | 18 décembre 2008 - 15:06 3

    En 1976 le batteur et compositeur de jazz Max Roach compose, à la mort de Mao, « The Long March », partie centrale d’une suite en trois parties intitulée « Sweet Mao » en hommage à la longue marche entreprise par Mao et ses partisans en 1934-35, afin d’échapper aux persécutions des troupes de Chiang Kai-shek.
    _ Sur la photo de l’album Force, la photo de Mao au début de la révolution culturelle : « Pour annoncer la couleur, dans la grande tradition mythique, Mao, entouré de drapeaux rouges, parcourt à la nage 15 kilomètres dans le Yangzi. Du grand art qui, à l’époque, en séduit plus d’un. A tort, j’en conviens. » écrivait Sollers en 2005. Mao, donc, et le poing dressé du black power...
    _ Enregistrée le 30 août 1979 avec le saxophoniste ténor Archie Shepp au festival de jazz de Willisau, l’interprétation ci-dessous fait partie d’une série de duos que Max Roach commence à provoquer avec des musiciens plus ou moins liés à l’esthétique free comme Dollar Brand, Anthony Braxton (« Birth and Rebirth », 1978) et Cecil Taylor (1979).

    On l’aura compris : la révolution est d’abord une question de révolte, de rythme... and freedom. Pour de nombreux artistes, c’était ça le sens, en occident, de la référence à la Chine de Mao.

    The Long March (26’18)

    [mp3]

    Pour démarrer l’écoute, cliquez deux fois sur la flèche verte

    Archie Shepp à la mort de Max Roach : « Avoir collaboré avec Max Roach a été une expérience excitante, une tranche d’histoire. J’ai pris part à l’enregistrement Long March, en 1979. Max Roach, non seulement batteur exceptionnel, mais aussi musicien total, compositeur inspiré, irréductible militant, a été un modèle pour moi, de par son engagement politique. Il a osé critiquer le racisme, la suprématie de la loi du marché... Une audace, à l’époque ! Vous pouviez vous retrouver boycotté par le système dominant, par l’industrie du disque. De nos jours, il faudrait des milliers de Max Roach. »