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Le grand entretien : Philippe Sollers, la littérature absolue

par Arnaud Jamin

D 21 août 2021     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En mars 2021, Philippe Sollers accorde un important entretien à Arnaud Jamin pour le magazine Diacritik. Je l’ai signalé dans mon premier article sur Philippe Sollers, Légende et Agent secret. Perdu dans le flot du bavardage médiatique, il n’est pas sûr que cet entretien ait connu l’audience qu’il méritait. Son titre lui-même reprend la notion de « littérature absolue » chère à l’écrivain italien Roberto Calasso qui la définissait dès 1987 dans un entretien avec Alain Jaubert publié dans L’Infini n°20 (automne 1987) comme « l’idée de la littérature comme forme absolue, comme forme de toutes les formes, ce qui la situe évidemment au-delà de la philosophie et de la littérature elle-même », idée qu’il approfondit dans La littérature et les dieux, paru en 2001, dont le dernier chapitre s’intitule précisément « Littérature absolue » [1]. De Calasso, décédé le jeudi 29 juillet, il est question dans cet entretien, mais aussi de la Société du Spectacle, de la domination de la Technique, de la Révolution, de la mort, du « dieu nouveau » et d’une certaine « logique du silence ».


DIACRITIK.
Philippe Sollers, 2019 © Francesca Mantovani/Gallimard. ZOOM : cliquer sur l’image.

Arnaud Jamin, 23 mars 2021.

Quand un écrivain que vous considérez comme un mythe vivant publie un roman intitulé Légende (Gallimard), c’est probablement que le temps d’initier une rencontre est venu. D’autant que cette parution est doublée de l’ouvrage Agent Secret, un récit plus personnel qui paraît au même moment dans la collection Traits et Portraits du Mercure de France. Philippe Sollers, 84 ans, dont une soixantaine joyeusement vécue au cœur de la création littéraire entre romans, essais et édition, reçoit dans son bureau au 5, rue Gaston Gallimard.

Espion de l’Église catholique romaine… Franc-maçon trop cultivé… A refusé l’Académie Française, imagine le culot… Punk balladurien qui a délaissé l’avant-garde… Dangereux stratège chinois… Maoïste jamais repenti… Obscur dix-huitièmiste… Encyclopédiste du vingtième… Révolutionnaire bourgeois provocateur… Vous aurez beau piocher une à une les cartes qui lui ont été accolées dans le grand jeu spectaculaire depuis tant d’années, vous n’épuiserez pas l’identité de Sollers.

L’être futé nommé Philippe Joyaux, opérant depuis une infinie constellation de citations, vous répondra qu’il continue tout simplement et en secret de Traverser la mer à l’insu du Ciel comme l’y invite l’ancien mais revigorant Manuel secret des 36 stratagèmes convoqué dans Légende : « L’occulte est au cœur du manifeste et non dans son contraire. Rien n’est plus caché que le plus apparent. »

L’ENTRETIEN

Pour commencer, je voudrais lire l’incipit au rythme quasi trinitaire de votre roman Studio paru en 1997 : “J’ai rarement été aussi seul. Mais j’aime ça. Et de plus en plus.” La solitude, marque persistante chez les narrateurs de vos romans, est-elle le centre, le point de capiton de la littérature ?

Une curieuse solitude, c’est par là que je commence… À partir du moment où vous vous mêlez de dire la vérité du langage ou du moins la façon dont il vous fait signe, vous êtes par définition étranger à la Société, quelle qu’elle soit.

Là, il y a deux possibilités. Soit vous assumez complètement ce destin qui peut – ô combien – être tragique ; soit vous avez la possibilité de ruser, d’être l’homme aux mille tours, l’Ulysse polytropos, et vous vous transformez — ce que j’ai voulu éclaircir — en agent secret. Par définition, celui-ci est seul. Surtout s’il n’est pas affilié à un État constitué ou qu’il n’attend pas la moindre validation. Être agent secret pour son propre compte, c’est-à-dire pour affirmer sa liberté à travers des aventures multiples, voilà la question que j’ai résolue à ma façon.

Vous êtes justement un des seuls écrivains à expliciter et à mettre en pratique un combat contre la Société, à dire que le Nous est impossible en littérature puisqu’il y opère une falsification…

NOMBRES, 1968 :
« Cependant j’arrivais du côté de ma propre histoire. Cela m’était signalé par la tentative de me situer à la périphérie d’un cercle qui serait passé par "nous tous". Je pensais que si j’arrivais au tissu qui nous composait, je saurais en même temps ce qui le maintient, le nourrit, l’anime – quelque chose devant malgré tout disparaître au moment de la réponse juste, se jeter dans ce qui autrefois avait été appelé "mer" en criant. »
« ... Millions de coeurs en train de battre, millions de pensées en train de se déguiser — et, ici, entrée de l’espace, des masses — 群众 ---- »

Oui, la Société avec un grand S comme Spectacle ! Dès qu’on dit Nous en littérature, on ment. Bon, il peut y avoir de très belles façons de mentir et le mensonge n’est pas à exclure de la vie d’un écrivain ou d’un agent secret transformé en écrivain…. mais il est vrai que j’évite autant que possible l’usage de ce mot. Quand je l’ai employé, c’était pour des motifs puissamment idéologico-politiques à une période de mon existence où il fallait faire semblant qu’un Nous se levait à l’horizon. À ce titre, sa forme révolutionnaire est la moins condamnable malgré tous les excès qui peuvent l’accompagner.

L’horizon de l’écrivain reste le dévoilement de la vérité ?

L’humanité est peut-être constituée d’une féroce volonté de ne pas savoir. Ou de faire semblant de savoir sans savoir. Alors, sur quoi y a-t-il une volonté de ne pas savoir ? Sujet exaltant ! Un écrivain doit s’intéresser à ça, à l’envers de l’histoire contemporaine, au Spectacle aggravé, au dessous des cartes. Par exemple, nous sommes en train d’avoir cet entretien à Paris, en France et dans la langue française et — ça m’intéresse beaucoup — ce pays est l’objet d’un discrédit auto-proclamé et à vocation mondiale. La France est intéressante dans la mesure où c’est à la fois le pays de la Révolution et le lieu où, si on a de la chance, l’enchantement poétique est considérable. De La Fontaine à Baudelaire en passant par Rimbaud, allez où vous voulez, ça surgit constamment.

Historiquement, ce qui ne veut pas se savoir, c’est deux choses qui sont d’une actualité tout à fait brûlante. Si vous écoutez les bavardages des commentateurs, vous voyez que ça revient toujours là. Tout d’abord Vichy. Beaucoup de choses sont encore à découvrir, c’est un sujet passionnant…

Au niveau de l’Histoire, Vichy a de l’avenir…

Oui, ainsi que Hitler, en colorisation ! Vichy donc et le parti communiste français, ou si vous préférez, pour aller vite, la formation des élites françaises partagée entre l’Action française et le parti communiste stalinien français contre lequel il fallait bien que se produisit un jour ou l’autre une sorte de révolution très très saccadée, maoïste…

Regardez comme mai 68, quoi qu’on dise, reste quelque chose qui menace toujours de faire retour… Et puis il y a la guerre d’Algérie. Là, vous avez des problèmes qui sont débattus tous les jours. Qu’est-ce que le décolonial ? Et le racialisme, l’islamo-gauchisme etc. Il y a là effectivement quelque chose qui ne veut pas se savoir et je crois que c’est précisément la mort. Hegel a compris que la mort se présentait là. Si vous étiez à la Convention au moment de la Révolution française, vous faisiez un discours plus ou moins interrompu, vous descendiez de la tribune et vous jouiez votre tête. Il faut lire à ce sujet le livre excellent de Jean-Claude Milner Relire la Révolution, chez Verdier.

D’un point de vue philosophique, qui a pensé ce qui s’est passé ? Hegel donc, Nietzsche assurément, puisque le temps change de dimension avec lui et bien sûr Heidegger, cela devrait aller de soi s’il n’y avait pas toutes les semaines, par exemple dans Le Monde, un coup de pied pour l’enfoncer. C’est bien la preuve qu’il est très menaçant dans son silence ! Ce qui me frappe dans le dernier ouvrage paru de Heidegger, Méditation, c’est ce qu’il dit d’emblée. Il essaye de construire une logique du silence. C’est la meilleure définition de ce que je peux avoir envie d’écrire ou de ce que j’écris.

Dans ce livre, Heidegger envisage aussi la manière d’envisager le retour des dieux et les conditions dans lesquelles ils pourraient s’approcher à nouveau.

Il a risqué l’hypothèse d’un Dieu nouveau.

Ce qu’il appelle “Le dernier Dieu”.

Le dernier est nouveau en ce sens qu’il ne ressemble à aucun autre. Ce n’est pas un retour des Dieux grecs. Les pauvres, ils sont exilés très loin et j’en souffre d’ailleurs personnellement. Surtout les déesses, dont on ne parle jamais, et pour cause… Le dernier Dieu ça serait donc quelqu’un… quelqu’un… disons une présence telle qu’elle s’imposerait à celui qui la perçoit.

Il y a un livre extraordinaire dont personne ne parle évidemment, Le chasseur céleste de Roberto Calasso qui connaît parfaitement cette affaire. Il est d’une érudition fabuleuse concernant les dieux grecs et latins. Je compte republier dans la revue l’Infini le dernier chapitre qui s’appelle Retour à Éleusis. Voilà, il faut savoir réinterpréter les Dieux anciens. Avec un dernier dieu tout à fait nouveau et imprévu, vous pouvez passer à travers tout le divin possible et imaginable, que ce soit le dieu hébraïque ou l’extraordinaire fourmillement des Vedas etc. Autrement dit, il faut quand même ouvrir un jour ou l’autre — ou écouter, en lisant — Paradis 1 et Paradis 2. (livres de Sollers parus respectivement au Seuil en 1981 et chez Gallimard en 1986, NDLR).

Vous apportez dans Légende et Agent Secret des précisions biographiques, notamment sur votre mère et votre tante.

Ma mère était en quelque sorte une déesse. Elle avait un œil marron foncé et l’autre marron clair. Dualité immédiate… L’idée du double… Avec sa sœur, elles avaient épousé deux frères et s’étaient installées dans deux maisons symétriques dans un vaste jardin. Il y avait ces deux femmes… l’une très très jolie avec qui se nouait presque forcément ce qui était palpable dans l’air, c’est-à-dire une incestuosité considérable.

Vous présentez le nom de cette femme : Laure, qui se trouve être le personnage Édith de votre roman Femmes, bestseller publié en 1983.

Voilà, c’est ça. Encore un sujet tout à fait actuel, l’inceste… est-ce que c’est permis à quinze ans et quart ? Ou strictement criminel à quinze ans moins le quart ? Ce qui est sûr, c’est que c’est un crime.

Vous dites qu’elle vous fait des caresses sur le bras pendant des heures, « comme si elle donnait à ce bras droit la permission future d’écrire »

Pas le bras mais la saignée du bras… Elle était très disposée à se livrer à ce genre d’ambiguïté. Comme j’avais des crises d’asthme, je prétendais que seule cette tante Laure pouvait aplanir la souffrance aiguë que j’augmentais bien entendu. Au bout d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, la chose était arrivée à expiration. C’est une façon d’approcher la chose sans y tomber, autrement dit d’expérimenter ce que peut être en physique un trou noir. Quelque chose dont la lumière ne sort pas… mais vous pouvez peut-être percevoir en quoi c’est un gouffre dans la galaxie.

Vous racontez aussi que votre mère avait positionné une reproduction du tableau de Watteau L’assemblée dans un parc dans votre chambre d’enfant. Vous êtes donc dans l’onde du XVIIIe siècle depuis très longtemps.

Je sortais dans ce grand jardin et je rentrais pour dormir avec l’Assemblée dans un parc. Je n’ai pas besoin de vous dire que L’embarquement pour Cythère de Berlin est la seule chose à voir… il y a aussi une version au Louvre où se trouve de même ce tableau (il montre une reproduction de Apollon amoureux de Daphné, dernière œuvre de Poussin). C’est un testament de la peinture française. Si on a pas remarqué quelque chose de fondamentalement divin – autrement que les divinités antérieures – dans la peinture française, on ne comprend rien.


Poussin, Apollon amoureux de Daphné, 1664.
Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017. ZOOM : cliquer sur l’image.

Peut-on dire que l’agent secret sollersien est précisément la figure de l’écrivain ?

Un agent secret passe à travers des IRM, des Identités Rapprochées Multiples. Il travaille pour lui-même. S’il comprend la façon dont fonctionne l’écriture prise très au sérieux et en même temps de la façon la plus légère possible, oui, c’est indubitablement un écrivain. Qui est plus agent secret que Kafka , que Joyce ou que Proust ? Qui a été plus français que Proust ? C’est ce qui devrait nous parler tout de suite dans la mesure où c’est quand même un juif homosexuel qui comprend mieux la France que les Français de son époque. Donc il faut être élu, de cette façon ou d’une autre, élu ! Par qui ? Par le dieu de la littérature, voilà. C’est une question d’élection. Quand j’ai commencé à écrire, le tintamarre a aussitôt prouvé qu’il se passait quelque chose. Mauriac, Aragon… il fallait aller ailleurs, traverser les déserts, les montagnes…

Parmi les écrivains côtoyés à vos débuts figure aussi André Breton.

Je vais le voir rue Fontaine et je m’attendais à ce qu’il me parle du surréalisme. Mais il voulait savoir si je m’intéressais à l’alchimie comme s’il avait deviné que cela pouvait être le cas. En 1962, sa dédicace de la réédition du Manifeste du Surréalisme dit “Pour Philippe Sollers, aimé des fées.” Voilà quelqu’un qui pouvait supposément être un expert dans ce domaine, les rencontres, l’éblouissement, la dérive dans Paris, le temps qui surgit… Tout cela — qui est à incarner par une grande liberté de déambulation qui protège des totalitarismes de l’époque — pendant qu’Aragon, immense écrivain au demeurant, reste assis au Comité Central du parti stalinien français pendant trente ans avant de dévoiler le fait que son homosexualité refoulée était quand même le cœur de son battement rythmique. C’est intéressant.

Justement, le jour de votre mariage avec Julia Kristeva vous croisez par hasard Aragon et Elsa Triolet…

C’est drôle parce qu’il y a eu immédiatement des fantasmes. Nous étions censés reproduire quelque chose qui avait déjà eu lieu de leur côté. Or, pas du tout. Aucun rapport !

Depuis Paradis et avant cela Femmes, vous maintenez régulièrement une description et une alerte de la menace que constitue l’empire de la Technique sur la procréation.
Sans moralisme et avec un grand humour, vous évoquez dans Légende l’histoire récente de cette grand-mère au Nebraska qui, à 61 ans, vient d’engendrer une fille avec le sperme de son propre fils homosexuel. Elle est donc la mère de sa petite-fille.
Était-il possible d’imaginer au moment où vous avez écrit Femmes ce développement dans l’histoire de la reproduction des corps ?

Mon enquête repose sur les années 70, mais sans doute que oui. Elle était très fouillée, sur le terrain, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout ce qui vient après la poursuit aussi, Portrait du Joueur, Le Cœur Absolu… Qu’est-ce qui se dissimule et monte à travers les femmes et à travers l’impasse sexuelle de la normalité dite hétérosexuelle où les hommes sont comme des nigauds séculiers, millénaires ? Tout cela est en train de sauter au moment où arrive Femmes qui tombe à pic et que j’écris dans une sorte de fièvre qui d’ailleurs se sent. D’où le côté renversement du style célinien. L’occasion de parler en passant de ces gens comme lui ou Heidegger qui suscitent encore des réactions. Qu’est devenu Céline aujourd’hui ? Il est objectivable qu’il y a deux grands noms de la littérature française au XXe siècle : Proust et Céline. Pourquoi ne peut-on pas lire les Pamphlets réédités au Canada par exemple ?

Peut-être parce qu’en France ces pulsions racistes sont toujours très partagées et qu’on a peur de celles-ci, qu’on s’imagine qu’on peut ainsi les étouffer dans une dénégation…

C’est surtout que les gens n’ont aucun talent dans leurs pulsions ! Femmes est un livre qu’il faut ouvrir si on veut se débrouiller avec moi. Il est d’ailleurs curieux qu’il soit ignoré à ce point.

Personne ne vous parle de Femmes aujourd’hui ?

Jamais. J’ai entendu récemment une voix de femme à la radio qui disait : “C’est bien tout ce que dit Sollers quand il parle de son enfance, Joyaux, son fils, tout ça… mais j’aime pas tellement Sollers à cause de ce qu’il dit des femmes…” Voilà.

Est-ce si grave ?

Dans un sens oui. Parce que les types en face sont fantomatiques. Il n’y a plus de réponse face à des énoncés metooistes ou lgbtistes, ça dépend des cas… et cette absence est passionnante, justement ! La littérature est censurée parce qu’elle touche à la vérité sexuelle à tous les coups, y compris en parlant d’autre chose.

Je reviens à ma question : historiquement, ne sommes-nous pas passés à une nouvelle accélération technique qui s’empare des humains ?

La fabrication des corps est un des enjeux cruciaux de l’espace-temps dans lequel vous êtes sommé de vivre. Je me demandais toujours si j’allais laisser cette formulation en quelque sorte biblique au commencement de Femmes : “Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment.” C’est une façon de fabriquer la mort… Lacan me disait toujours : “Vous verrez, n’oubliez pas : le père va disparaître.”

En effet ! Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit… qui est-ce qui trouve ça compréhensible désormais ? Sauf des croyants qui répètent cela sans se poser la question ? Tout comme Je vous salue Marie plein de grâce… vous savez, c’est une question énorme : comment remplacer une religion qui a duré des millénaires ? Ces questions dites du divin, de dieu dans l’histoire, de sa réactivation dans des explosions de barbarie invraisemblables ou de la divinité dans le sens où Heidegger profile le fait que la question demeure ont tout leur intérêt. Mais personne ne vous dira de lire Heidegger sauf quelques-uns… “L’espace-temps est un espace à quatre dimensions dont les points sont des évènements.”… dites-moi si vous connaissez beaucoup de personnes humaines qui ont le sentiment que les points de l’espace sont des évènements… or, c’est ça : on invente beaucoup d’évènements factices qui ne sont pas des évènements.

Parmi les rencontres singulières de votre existence, vous dites souvent que Georges Bataille est l’écrivain qui vous a le plus impressionné.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une singularité ? J’ai peur de me tromper chaque fois alors je vous lis la définition directement depuis le dictionnaire : “point dans l’espace-temps où la courbure de l’espace-temps devient infinie.” Alors qui, dans les rencontres de singularité, vous donne l’impression d’être une courbure ? On vient de voir que les points de l’espace-temps peuvent être des évènements, n’est-ce pas ? Qui a cette luminosité, cette présence lumineuse qui vous donne le sentiment que les dieux sont là ? Qui peut vous faire présumer qu’à un certain moment vous êtes dans cette de courbure qui peut vous faire sentir l’infini ?

Et bien, la présence de Georges Bataille, en fin d’après-midi, quand il venait pour les raisons qui le concernaient — certainement de façon intime — s’assoir dans le bureau de cette petite revue trimestrielle qui s’appelait Tel Quel et que j’ai eu l’occasion de diriger. Il parlait très peu, voire pas du tout, ou alors il disait “Au lycée, on m’appelait la brute.” Vous voyez ce que c’est que la vie de Bataille ? Les contradictions extrêmes surmontées… Hegel et Madame Edwarda… vous imaginez Hegel recevant une citation de lui en exergue de ce livre ? Il faut comprendre à quel point c’est juste. Juste où c’est apparemment complètement déraisonnable. C’est un diagnostic sur l’hystérie fondamental…

Ce qui nous ramène vers la figure de Jacques Lacan que vous avez aussi très bien connu…

L’autre personnage qui m’aimait bien je crois, parce qu’il devait sentir que je percevais sa singularité qui faisait d’ailleurs beaucoup bavarder à tort, c’est en effet Lacan. Il m’invitait à dîner, on se voyait. Dans Agent Secret vous avez une photographie de nous deux prise en 1975 à la sortie de son séminaire sur Joyce qu’il découvre je pense trop tard. Il était embarrassé, il s’intéressait à Gide dans sa jeunesse… Je le ressens encore me prenant le bras pour sortir de la Sorbonne sur cette image qui d’ailleurs a été prise par une anarchiste belge puisque jamais une française ou un français n’aurait pu le faire. On voit dans le fond la statue blanche de Montaigne, c’est subliminal. Quand ont été publiés ses Écrits en 1966 – pour répondre à votre propos sur la solitude – j’ai reçu le livre avec la dédicace “On est pas si seuls somme toute.” Certaines solitudes peuvent ainsi communiquer sans démonstration de sentiments excessifs.


Sollers et Lacan, 1975.
Droits réservés (merci à Philippe Sollers). ZOOM : cliquer sur l’image.

Tout a-t-il été dit sur Lacan ?

Il était furieux. Je l’ai écrit dans un texte qui s’appelle Lacan même (2005). Il était vraiment atteint d’une fureur constante. Pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas trouvé l’amour qui lui convenait. Mais au moins s’en rendait-il compte ! Et ça le rendait furax. C’est ça qui l’a conduit à faire des analyses de plus en plus courtes, à désespérer au maximum les gens et ça, c’était extraordinairement intéressant. Il ne parlait jamais pour ne rien dire et si le propos était vaseux, il interrompait très vite, alors là ! Lacan avait une élégance surjouée, le cigare tendu, les manteaux en fourrure, tout ça permettait de maintenir la plus grande distance possible… Il était surtout extrêmement drôle. Sa phrase qui selon moi est tout à fait d’actualité est la suivante : Il n’y a rien à espérer du désespoir. C’est pas beau ça ? Vous pouvez l’envoyer comme un tract à tous vos amis !

Ou dans un tweet…

Avouez que c’est comme s’il avait écrit cela ce matin-même, en pleine pandémie…

En revanche, la courbure n’a pas eu lieu entre lui et Heidegger pour qui il éprouvait une profonde fascination. Quand l’Allemand reçoit comme vous ses Écrits, il confie dans des lettres à son ami Medard Boss : “Je n’arrive pas à lire par moi-même ce texte manifestement baroque. (…) Il me semble bien que le psychiatre ait besoin d’un psychiatre.

Catherine Millot a raconté un peu les choses dans son livre que j’ai publié à l’Infini en 2016, Vivre avec Lacan. Mais à mon avis pas assez. À la fin de sa vie, Lacan dit à Millot justement qu’il faut quand même qu’il aille voir Heidegger pour lui montrer son travail sur la topologie. Il voulait arriver à un mathème de la conscience… bon, pourquoi pas ? Chacun ses passions ! Il va donc chez Heidegger et à peine sont-ils entrés dans l’appartement qu’ils entendent la voix d’Elfriede, sa femme assez redoutable, qui hurle : “Les patins !” Voilà une belle scène dans la vie des courbures !

Lacan a donc développé ses théories topologiques mais elles n’intéressaient pas du tout Heidegger. Je crois que les anecdotes sont très importantes dans l’histoire. La plus remarquable est certainement celle concernant Jean Beauffret. Lacan se taisait beaucoup, comme je vous l’ai dit. Ou alors il faisait une intervention très percutante. Un jour, Beauffret parlait et l’autre dans son fauteuil ne disait rien du tout. Cause toujours… cause toujours, c’est pas sûr que tu m’intéresses. Je dors peut-être… C’est l’impression que donnait Lacan, c’est-à-dire que tout était pesé au crible de ce qui pouvait avoir lieu dans la psychanalyse. Beauffret en avait marre de ce silence et pour essayer de le piquer au vif il lui dit “J’ai vu Heidegger hier…” et Lacan réplique aussitôt “Et alors qu’est-ce qu’il a dit ?”.

Autre histoire, Roland Castro avait eu une aventure amoureuse avec une des filles de Lacan, Sibylle. Castro, tout fier d’avoir quelque chose à dire à Lacan sur le terrain d’une sexualité intime, lui raconte le fait qu’il a passé la nuit à satisfaire sexuellement sa fille. Et Lacan lui dit “Et alors ?”. C’est génial. Autrement dit : “Payez-moi.

Ou bien sa célèbre formule “Il n’y a pas de rapport sexuel.”

Exact. Phrase que personne ne comprend, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’acte sexuel, mais qu’il n’y a pas ce que toute l’humanité cherche à maintenir coûte que coûte… La preuve, c’est qu’une analyse c’est très cher. Parce qu’avant d’entraver un peu ce que ça veut dire “Il n’y a pas de rapport sexuel”… vous savez, les êtres humains sont persuadés du contraire… ils veulent l’instaurer quoi qu’il arrive… quoi qu’il en coûte !

À la fin de sa vie, Philip Roth émettait de sacrés doutes sur la capacité des humains à continuer à lire de la littérature. Est-elle éternelle ?

Pour savoir lire, il faut savoir vivre. Si plus personne ne sait trop comment vivre, personne ne lira plus rien. Nous y sommes. Il faut interroger la façon de vivre. Nous sommes dans un désastre extrêmement palpable qui fait de la bibliothèque un miracle absolument constant. Vous savez, l’avenir c’est le passé. Le passé miraculeux. Il n’y a pas besoin du miracle grec, ce n’est pas la peine. J’ai eu l’impression, et je l’ai de plus en plus, d’avoir eu une vie miraculeuse.

LIRE L’ENTRETIEN SUR DIACRITIK


[1Je reçois ce message d’Arnaud Jamin :

« Merci beaucoup. C’est grâce à vous que j’ai découvert que le titre "littérature absolue" fait signe vers Calasso. Mais je vous avoue que dans mon esprit il s’agissait d’une référence au très réussi roman de Sollers "Le cœur absolu" (en italien "Il cuore assoluto") Comme il est question de Calasso dans l’entretien, la boucle est finalement bouclée. Amitiés »

Réponse :

« Je pensais que vous y aviez pensé. Mais, de toute façon, ce fut le cas puisque "Le coeur absolu" est effectivement "au coeur" de la littérature absolue. De plus, hasard objectif, le roman de Sollers est sorti en 1987, l’année même où j’ai trouvé la première définition donnée par Calasso... dans L’Infini ! Amitiés. »

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1 Messages

  • M.B. | 22 août 2021 - 09:15 1

    Trois remarques

    Le vouvoiement suppose une personne plurielle au sujet de l’énonciation, ainsi, si l’on rejette le tutoiement, le nous devient sujet de l’énonciation de la première personne, par convention de courtoisie de ne pas se compter soi-même dans l’enflure d’une exposition superflue. Ce "nous" à la première personne est tout contraire au "Nous" de l’adresse collective, dont il est en effet aussi convenu de la réduire à son péjoratif "on". Il en va de même pour les maximes interdisant par exemple, "il faut" ou "il ne faut pas", qui ne sont dans l’ordre de la censure morale, qu’au point d’un propos déjà moralisant. Les expressions de ce qu’il faut ou non instruisent de la nécessité et/ou de la suffisance de prérequis dont il est impossible de se passer pour expliciter par exemple, le point à démontrer. L’emporte-pièce est un piètre ustensile pour ciseler finement.. Mais peut-être le vertige des "IRM" est-il ici ce qu’il fallut conjurer un jouir en fixant un "Je" à tout jamais dans les limites d’une normalité acquise de haute lutte dans la forme du "cas" ?

    Autre chose, l’usage du point Godwin, si typique des usages des réseaux, ici utilisé préventivement de quelque crainte sans doute, peut-être celle du temps qui geint ? Difficile de dire si l’écoute permanente de toute la fausseté des discours du chroniqueur d’une chaîne d’information du front national est la meilleure approche pour s’indemniser de tout mouvement en ce sens, mais il semblerait bien que non, et que l’ imperméabilité du "cas" en prenne un coup, au point de prendre à charge des notions qui dévoient son ambition.

    Enfin, “L’espace-temps est un espace à quatre dimensions dont les points sont des évènements.”, une dynamique de suites causales faisant émerger l’espace et le temps, oui c’est un modèle étudié dans certains périmètres de la physique, seulement, sans référence au poison heideggerien, mais bien à Leibniz.

    Voir en ligne : Il ne faut pas le Point de Vue de l’État