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Sollers et son temps
En 1999, Philippe Sollers écrit régulièrement dans le Monde des livres. Il est aussi " éditorialiste associé " du quotidien. C’est à ce titre qu’il écrit " La France moisie " le 28 janvier. Première page du Monde. Quel article a connu retentissement plus grand ? Des quotidiens, des hebdos (Marianne surtout [1]) ripostent, protestent. Des radios s’en mêlent. Des écrivains, des intellectuels sont sommés de "se positionner". Bernard-Henri Lévy le fait, clairement. Edwy Plenel, alors directeur de la rédaction du Monde, est obligé de s’expliquer. Deux mois plus tard, Régis Debray écrira un article d’une violence inouïe — Le cas Sollers — toujours dans l’hedomadaire Marianne [2]. Un débat oppose, à France Culture (le 17 avril 1999 dans l’émission d’Alain Finkelkraut), Sollers et Max Gallo. Sollers l’anti-français ! Pourquoi tant de "belles âmes" se sont-elles empressées de croire ou de faire croire que la France moisie représentait pour Sollers la France entière ? Pourquoi cette hystérie ? Quel point sensible a été touché ? Trois ans plus tard, nous étions en avril 2002. Le second tour des présidentielles opposait Le Pen à Chirac. Huit ans après, relisons cet article. Daté ? Vraiment ? La France moisieElle était là, elle est toujours là ; on la sent, peu à peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin, elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux. Elle a son corps, ses mots de passe, ses habitudes, ses réflexes. Elle parle bas dans les salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux. Elle a son catalogue de clichés qui finissent par sortir en plein jour, sa voix caractéristique. Des petites phrases arrivent, bien rancies, bien médiocres, des formules de rentier peureux se tenant au chaud d’un ressentiment borné. Il y a une bêtise française sans équivalent, laquelle, on le sait, fascinait Flaubert. L’intelligence, en France, est d’autant plus forte qu’elle est exceptionnelle. La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes.
La France moisie, rappelez- vous, c’est la force tranquille des villages, la torpeur des provinces, la terre qui, elle, ne ment pas, le mariage conflictuel, mais nécessaire, du clocher et de l’école républicaine. C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, mais on est ensemble. On est avare, soupçonneux, grincheux, mais, de temps en temps, La Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même, mais on le retrouve volontiers en masse pour des explosions unanimes sans lendemain. L’Etat ? Chacun est contre, tout en attendant qu’il vous assiste. L’argent ? Evidemment, pourvu que les choses se passent en silence, en coulisse. Un référendum sur l’Europe ? Vous n’y pensez pas : ce serait non, alors que le désir est oui. Faites vos affaires sans nous, parlons d’autre chose. Laissez-nous à notre bonne vieille routine endormie. La France moisie a bien aimé le XIXe siècle, sauf 1848 et la Commune de Paris. Cela fait longtemps que le XXe lui fait horreur, boucherie de 14 et humiliation de 40. Elle a eu un bref espoir pendant quatre ans, mais supporte très difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration. Pendant quatre-vingts ans, d’autre part, une de ses composantes importante et très influente a systématiquement menti sur l’est de l’Europe, ce qui a eu comme résultat de renforcer le sommeil hexagonal. New York ? Connais pas. Moscou ? Il paraît que c’est globalement positif, malgré quelques vipères lubriques. Oui, finalement, ce XXe siècle a été très décevant, on a envie de l’oublier, d’en faire table rase. Pourquoi ne pas repartir des cathédrales, de Jeanne d’Arc, ou, à défaut, d’avant 1914, de Péguy ? A quoi bon les penseurs et les artistes qui ont tout compliqué comme à plaisir, Heidegger, Sartre, Joyce, Picasso, Stravinski, Genet, Giacometti, Céline ? La plupart se sont d’ailleurs honteusement trompés ou ont fait des oeuvres incompréhensibles, tandis que nous, les moisis, sans bruit, nous avons toujours eu raison sur le fond, c’est-à- dire la nature humaine. Il y a eu trop de bizarreries, de désordres intimes, de singularités. Revenons au bon sens, à la morale élémentaire, à la société policée, à la charité bien ordonnée commençant par soi-même. Serrons les rangs, le pays est en danger. Le danger, vous le connaissez : il rôde, il est insaisissable, imprévisible, ludique. Son nom de code est 68, autrement dit Cohn-Bendit. Résumé de sa personnalité, ces temps-ci : anarchiste mercantiliste, élite mondialisée, Allemand notoire, candidat des médias, trublion, emmerdeur, Dany-la-Pagaille. Il a du bagou, soit, mais c’est une sorte de sauvageon. Personne n’ose crier (comme dans la grande manifestation patriotique de l’époque anti-68) : " Cohn-Bendit à Dachau ! ", mais ce n’est pas l’envie qui en manque à certains, du côté de Vitrolles ou de Marignane. On se contentera, sur le terrain, de " pédé ", " enculé ", " bandit ", dans la bonne tradition syndicale virile. " Anarchiste allemand ", disait le soviétique Marchais. " Allemand qui revient tous les trente ans ", s’exclame un ancien ministre gaulliste de l’intérieur. Il n’est pas comme nous, il n’est pas de chez nous, et cela nous inquiète d’autant plus que le XXIe siècle se présente comme l’Apocalypse. Le moisi, en euro, ne vaut déjà plus un kopeck. Tout est foutu, c’est la fin de l’Histoire, on va nous piller, nous éliminer, nous pousser dans un asservissement effroyable. Et ce rouquin rouge devenu vert vient nous narguer depuis Berlin ? C’est un comble, la famille en tremble. Non, nous ne dialoguerons pas avec lui, ce serait lui faire trop d’honneur. Quand on est un penseur sérieux, responsable, un Bourdieu par exemple, on rejette avec hauteur une telle proposition. Le bateleur sans diplômes n’aura droit qu’à quelques aboiements de chiens de garde. C’est tout ce qu’il mérite en tant que manipulateur médiatique et agent dissimulé des marchés financiers. Un entretien télévisé, autrefois, avec l’abbé Pierre, soit. Avec Cohn-Bendit, non, cela ferait blasphème dans les sacristies et les salles feutrées du Collège de France. A la limite, on peut dîner avec lui si on porte le lourd poids du passé stalinien, ça fera diversion et moderne. Nous sommes pluriels, ne l’oublions pas. L’actuel ministre de l’intérieur est sympathique : il a frôlé la mort, il revient du royaume des ombres, c’est " un miraculé de la République ", laquelle n’attendait pas cette onction d’un quasi au-delà. Mais dans " ministre de l’intérieur ", il faut aujourd’hui entendre surtout intérieur. C’est l’intériorité qui s’exprime, ses fantasmes, ses défenses, son vocabulaire spontané. Le ministre a des lectures. Il sait ce qu’est la" vidéosphère " de Régis Debray (où se déplace, avec une aisance impertinente, cet Ariel de Cohn-Bendit, qu’il prononce " Bindit "). Mais d’où vient, à propos des casseurs, le mot " sauvageon " ? De quel mauvais roman scout ? Soudain, c’est une vieille littérature qui s’exprime, une littérature qui n’aurait jamais enregistré l’existence de La Nausée ou d’ Ubu roi. Qui veut faire cultivé prend des risques. On n’entend pas non plus Voltaire dans cette voix-là. Comme quoi, on peut refuser du même geste les Lumières et les audaces créatrices du XXe siècle. Ce n’est pas sa souveraineté nationale que la France moisie a perdue, mais sa souveraineté spirituelle. Elle a baissé la tête, elle s’est renfrognée, elle se sent coupable et veut à peine en convenir, elle n’aime pas l’innocence, la gratuité, l’improvisation ou le don des langues. Un Européen d’origine allemande vient la tourmenter ? C’est, ici, un écrivain européen d’origine française qui s’en félicite. Philippe Sollers (repris dans L’Infini 65, au printemps 99, puis dans Eloge de l’infini, 2001, p. 714) Bernard-Henri Lévy : Encore l’Idéologie françaiseUne prétendue gauche, une très vieille droite, ce sont les deux faces d’une même médaille. Marianne : Le texte de Sollers dans « le Monde » ne vise-t-il pas, après tant d’autres, la gauche républicaine ? Dans votre esprit, comme dans celui de Sollers, le véritable ennemi aujourd’hui serait-il la gauche républicaine plutôt que l’extrême droite ? B.-H.L. : C’est à Sollers qu’il faut poser la question ! Il appelle « France moisie » ce que j’appelais, il y a presque vingt ans, « idéologie française ». Alors « gauche républicaine », dites-vous ? Tout dépend de ce que vous entendez par là. Si c’est, par exemple, ce fameux Mouvement des citoyens qui n’est ni un « mouvement » ni spécialement « citoyen », peut-être bien, oui, qu’il est justiciable du procès instruit par Sollers. Une prétendue gauche, une très vieille droite, ce sont l’avers et l’envers de la même médaille, ce sont les deux ailes de la même réalité : ce que j’appelais, encore une fois, l’« idéologie française ». C’est un corps idéologique qui a une main droite et une main gauche ; c’est Maurras et Esprit ; c’est Mégret et Chevènement. Le texte de Sollers est un texte d’écrivain. Il est vif, cinglant et, d’ailleurs, formellement très réussi. On peut dire, il me semble, que c’est tout ça qu’il vise, même s’il ne nomme explicitement personne. J’ajoute, soit dit en passant, qu’il a été dans le temps parmi les très rares défenseurs de l’Idéologie française, attaquée par presque tout le monde. Vous voyez : tout ça est assez cohérent. Marianne : Les formules choisies dans l’article ne datent-elles pas d’un autre temps ? B.-H.L. : C’est ce que disaient les sartriens aux hussards après guerre. En gros : « Vous vous prétendez jeunes, vous nous jouez l’air de la jeunesse insolente et irrévérencieuse ; en réalité, vous sentez la poussière et la naphtaline de la France pétainiste, rance et aigrie. » C’est le procès fait par Sartre à Nimier, à Blondin... Il y avait quelque chose en effet de glauque dans cette France prétendument renaissante. Et la vraie jeunesse de l’esprit était du côté de Sartre. Aujourd’hui : elle est du côté de Sollers. Marianne : Pour vous, il y a donc toujours les mêmes deux France ? B.-H.L. : Les deux France, toujours, oui. Le pétainisme était déjà une forme abâtardie et perverse du péguysme. Le vrai socle est là. Il y a, en effet, en France un socle idéologique qui emprunte ses harmoniques - pour aller vite - à Péguy, Barrès, Bernanos - trois grands écrivains, surtout Péguy -, qui ont eu à certains moments de leur vie des positions morales admirables, mais qui constituent une espèce d’humus qui se déploie à travers tout le siècle, aujourd’hui encore, et qui produit des effets désastreux. Je crois qu’on n’en est pas sorti. Marianne : Le débat sur ces deux France doit-il toujours reproduire éternellement les mêmes querelles ? B.-H.L. : Moi aussi, je rêve d’une France apaisée où ce genre de débat prendrait une forme civilisée ou serait, du moins, définitivement arbitré. Mais c’est la France moisie dont parle Sollers qui, hélas !, ne désarme pas. Regardez, là, ce coup-ci, d’où sont concrètement venues les hostilités. C’est Chevènement attaquant, sans sommation, la tête de liste des Verts ! Quand on est ministre de l’Intérieur, on n’appelle pas Cohn-Bendit « Cohn-Bandit ». On ne dit pas « anarchiste allemand ». On évite « élites médiatisées ». On peut polémiquer contre Cohn-Bendit, c’est même l’objet de la campagne qui s’ouvre ces jours-ci. Mais croyez-vous que dire « Cohn-Bandit », c’est ouvrir le débat de fond ? C’est un acte de guerre caractérisé. Et ce sont des mots qui, je vous le répète, sont presque inquiétants dans la bouche du « premier flic de France ». Marianne : Chevènement appartient donc définitivement à la France d’en face ? B.-H.L. : Il serait parfaitement démontrable que Chevènement est fondamentalement un idéologique maurrassien. Il a les réflexes d’un maurrasien, il a l’idéologie d’un maurrassien : lorsqu’il se pense « de gauche », lorsqu’il s’en prend à l’argent, au grand capital, à l’impérialisme, comme il l’a fait plus jeune, il est encore et toujours maurrassien. Mais laissons Chevènement, vous voulez ? Marianne : A lire ce qu’écrit Debray, ces dernières années, sur la place de la République, sur l’économie, sur le gaullisme, etc., on peut se demander si vous ne le rangez pas, lui aussi, dans la France moisie... B.-H.L. : Longtemps, j’ai entretenu un dialogue avec Régis Debray. Mais je suis très perplexe face à ses dernières prises de position : la République portée au pinacle, l’éloge des blouses grises et de la police républicaine, la politique réduite à la police. Parce que c’est ça : il y a un courant aujourd’hui en France qui prétend réhabiliter la politique, alors qu’il ne fait que la remplacer par la police (la police des corps, la police des âmes, la police des banlieues). Si la politique s’y réduit, alors la déception sera terrible, y compris chez ceux qui réclament de la police. Ils réclament de la police tout en attendant aussi de la politique. Il y a des intellectuels aujourd’hui qui n’ont plus qu’une définition policière de la politique. Marianne , février 1999. Pauvre France... moisieSollers a écrit une phrase inadmissible, scandaleuse et folle : il évoque la « voix caractéristique » de la « France moisie ». Cette voix-là, on l’entend, ou pas. Question d’oreille absolue depuis l’enfance. Enfant, Sollers a entendu les nazis vociférer dans la chartreuse familiale, les aviateurs anglais chuchoter dans la cave où ses parents les accueillaient, les juifs de Bordeaux gémir en attendant la déportation derrière les murs de leur synagogue. Puis Sollers a entendu le silence organisé en France autour de ce précipice vocal. Un silence obscur et humide, comme les parois d’un puits recouvertes, en effet, d’une étrange moisissure langagière. La métaphore de Sollers est donc imparablement vraie. Imaginons, pour déplacer le débat, un écrivain né bien après ce puits. Il aurait eu 5 ans en Mai 68, et l’oreille absolue formée dès l’enfance par les récits en franco-yiddish d’une grand-mère polonaise imitant la voix du flic français venu rafler sa fille. Un tel écrivain entendrait spontanément la vérité dans un texte de Sollers et le mensonge dans ceux de ses ennemis. Il serait capable, grâce à ses propres expériences, d’expliquer comment, pourquoi et par l’intermédiaire de quelles cordes vocales s’est exprimée cette moisissure depuis un demi-siècle. Il pourrait écrire pour l’an 2000 un traité entier, scandaleux et fou, sur la question. Le titre pourrait être, par exemple : Pauvre France ! Stéphane Zagdanski, 15 février 1999. Votre terrorisme intellectuelRien n’autorise qu’on dénie à Sollers l’authenticité de sa colère. Sinon le dépit et les préjugés. Ainsi donc Marianne convoque Philippe Sollers devant son tribunal. Et, parce qu’il a publié le coup de colère de l’écrivain, le Monde est invité à rendre compte de sa complicité avec ce crime de lèse-France. N’ayant pas pour habitude de nous défiler, nous déférons volontiers à la convocation. Mais - que le tribunal nous pardonne - notre défense sera de rupture, comme l’on disait en ces temps lointains de guerre d’Algérie et de porteurs de valise où, déjà, l’idée de la France partageait nationalistes et internationalistes. Car il ne sert à rien de plaider : la cause est entendue, le procès joué d’avance, le verdict bel et bien rendu. Le précédent numéro de Marianne ressemble à la Gazette du Palais. L’article de Sollers ? « Une déclaration de guerre à la France [...], un totalitarisme intellectuel d’un autre âge », écrit Bernard Morrot dans la page « Notre opinion ». « Un texte ignoble, inouï de haine rance », renchérit Jean-François Kahn neuf pages plus loin, au cas où les attendus du jugement nous auraient échappé. Curieuse justice que celle où l’on délibère après le prononcé de la peine. Nous ne sommes ici conviés que pour des demandes en grâce. La lettre-circulaire adressée par Marianne à certains contributeurs de ce numéro le dit bien : « L’article de Sollers constitue-t-il à vos yeux une forme de terrorisme intellectuel ou relève-t-il du jeu normal du débat d’idées ? » En d’autres termes : le condamné Sollers a-t-il commis, selon vous, ce crime que lui a définitivement imputé un tribunal mariannesque ? La guerre à la France, nous connaissons l’antienne, cher Morrot. C’est à peu près ce qu’écrivait Dominique Jamet, aujourd’hui collaborateur épisodique de Marianne, quand il proposait au début des années 80 de fusiller comme un traître Jean-Marie Tjibaou, l’indépendantiste kanak. C’est aussi ce qu’écrivaient la plupart des éditorialistes patentés quand Gilles Perrault, en pleine guerre du Golfe, osa déclarer : « Cette guerre n’est pas ma guerre, cette France n’est pas ma France. » Le Monde s’honore d’avoir défendu l’un et l’autre : leur droit, tout comme celui de Sollers aujourd’hui, d’avoir leur idée de la France. Mon propos, je le sais, manque d’ironie et de légèreté. Mais il est parfois des sujets dont on ne blague pas. D’ailleurs, Sollers lui-même, ce libertin, ce joueur et cet esthète que vous abhorrez tant, n’était pour une fois pas drôle du tout dans sa « France moisie ». Sa colère était grave, presque solennelle. Et son objet bien tangible. Car, artificiellement montée comme blancs en neige, l’affaire Sollers n’a d’autre but que de faire oublier son point de départ : la stigmatisation violente (La Hague), la disqualification méprisante (Jean-Pierre Chevènement), bref la promotion d’un homme, Daniel Cohn-Bendit, en bouc émissaire des peurs françaises. Le scandale, ce serait Sollers et non pas ces dérapages pour le moins discutables. C’est ce renversement qui m’intrigue : cette transformation de la victime en coupable (après tout, il l’a bien mérité, hein, ce provocateur allemand, mondialiste, conformiste, libéral-libertaire, etc. !). Tout comme m’attriste cette propension de Marianne à décréter, chaque lundi, que qui ne pense pas comme elle est immanquablement un terroriste intellectuel, un lyncheur médiatique, un politiquement correct, un penseur unique, un raciste retourné, et j’en passe. On ne discute plus, on disqualifie par avance. Cette façon de ne pas débattre au nom, évidemment, du débat d’idées me fait irrésistiblement penser à cet « esprit réduit à l’état de gramophone » qu’évoquait Orwell en imaginant un temps où les staliniens, fussent-ils du centre, cher J.-F.K., et leur bien-pensance survivraient au stalinisme. Aussi est-il décevant de voir un trotsko-péguyste estimable comme Daniel Ben-saïd céder à cette vindicte. Trotsky ne m’est certes pas inconnu, et Péguy m’est cher - comme quoi l’on peut goûter les colères de Sollers sans partager ses goûts. Or c’est bien Trotsky qui, proclamant avec André Breton « toute licence en art », s’interdisait de faire la police de la littérature au nom de valeurs sociales. De même que le socialiste-libertaire Péguy - oui, libertaire, et dont les colères auraient fait pâlir nos censeurs - préférait « un fatras vivant à un ordre mort ». Que l’on discute Sollers, soit. Qu’on lui dénie l’authenticité de sa colère - une colère d’écrivain, fidèle à lui-même -, non. Rien n’y autorise, excepté le dépit ou les préjugés. Alors, oui, la France peut faire débat sans qu’il y ait offense, selon que l’on choisit son salut temporel ou son salut éternel - Péguy toujours. Edwy Plenel, Marianne, 8 Février 1999. Un homme de bonne compagnieLa chronique de Régine Deforges Il ne le sait sans doute pas, mais j’ai de l’affection pour Philippe Sollers. J’aime les articles brillants ou ironiques qu’il publie çà et là, quelquefois ses romans. C’est un homme de commerce agréable, à la conversation primesautière, tour à tour érudite, familière et cocasse. Il est ce qu’autrefois on appelait un homme de bonne compagnie. Aussi quand, l’autre jour, j’ai lu en première page du " Monde ", un article signé de lui et intitulé " La France moisie ", ai-je été traversée de sentiments divers : passèrent la stupeur, la colère, la consternation, la tristesse enfin. Pour cette raison, j’acceptai d’abord le principe, à la demande de Jean-François Kahn, de livrer ma réaction à cette parution ; la lecture des dix pages que " Marianne " a consacrées à " l’événement ", m’a retenue de m’expliquer sur ce sujet dans les colonnes de cet hebdomadaire. Je dirai plus loin pourquoi. Auparavant, je reviens au papier de Sollers que j’ai relu attentivement. Il me semble avoir été écrit dans un moment d’exaspération — encore que, répondant à Delphine Peras, de " l’Evénement ", Sollers ait indiqué : " C’est un article qui essaie de prendre les choses de loin. Un article assez calme, je crois, qui porte un diagnostic sur l’Histoire. Si on a pu y voir de la virulence, c’est du côté du style : mon article est plutôt bien écrit, le problème est probablement là. Comme disait Flaubert, " je crois à la haine inconsciente du style ". " Foutre ! comme se serait exclamé le marquis de Sade si cher à notre homme de lettres, ce n’est pas la modestie qui l’étouffe. Je l’imaginais plutôt assis à sa table de travail, tremblant de rage à la vue des propos outranciers, injurieux avec lesquels est accueilli Daniel Cohn-Bendit, lors de ses déplacements ou de ses réunions politiques en France. Là, Sollers a sans aucun doute raison de s’insurger contre ces dérives langagières et de fortement l’affirmer. Je comprends son aversion pour cette France frileuse, raciste et xénophobe, " assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux ". Mais, d’où vient cette méchante hargne qui lui a fait écrire cette énormité, voyant en tous ces Français, forcément moisis des années quarante, des nostalgiques de l’Occupation ? " Elle (la France) a eu un bref espoir pendant quatre ans mais supporte difficilement qu’on lui rappelle l’abjection de la Collaboration. " Assurément pour mieux enfoncer le clou, Sollers ajoutera dans " l’Evénement " : " ces quatre ans à rayer de notre Histoire, qui lui ont plutôt plu, 1940-1944 ". Or, ce qui n’est pas supportable, en définitive, c’est qu’à la une du " Monde " — ou ailleurs — soit soutenu qu’une moitié des Français regretta la défaite de cette Allemagne nazie qui, elle au moins, aurait su faire régner l’ordre et la sécurité, valeurs supposées si chères à nos " compatriotes moisissants ". Cela sous-entend-il que ces Français-là auraient aussi consenti à envoyer dans des camps artistes " décadents ", écrivains contestataires, homosexuels, juifs — cela va sans doute de soi — et autres communistes ? De ces communistes qui, toujours selon Philippe Sollers, se montrèrent d’ailleurs tout aussi " moisis " que les autres : " Pendant quatre-vingts ans, d’autre part, une de ses composantes [3], importante et influente, a systématiquement menti sur l’est de l’Europe, ce qui a eu pour résultat de renforcer le sommeil hexagonal. New York ? Connais pas. Moscou ? Il paraît que c’est globalement positif, malgré quelques vipères lubriques. " Que tous les Français n’aient pas été résistants, on le sait. Que l’immense majorité d’entre eux n’aient pas collaboré, on le sait aussi, mais il faut donc sans cesse le dire et le répéter, tant on rencontre encore à cet égard, en France, de masochisme ou de volonté de dénigrer. Oui, il y eut des salauds, des traîtres aussi, comme au cours de toutes les guerres ; quelques-uns ont payé, d’autres pas et il en serait même qui, dit-on, se seraient retrouvés ministres voire parmi les cercles amicaux de certains présidents de la République. Regrettable, sans aucun doute, et le mot est faible ! De là, pourtant, à nous dresser ce portait défaitiste et nostalgique de quelque XIXe siècle — " Moi, je dis que la France moisie était à son aise au XIXe siècle, sauf en 1848 et au moment de la Commune de Paris " - d’une moitié de nos contemporains, il y a un abîme. Comme l’écrit Jean-François Kahn, " quelque chose se réveille, ces temps-ci, qui est très vieux, très sale et très rance ". Et il n’a sans doute pas tout à fait tort. Pourtant, sa réponse à l’article de Sollers, d’une virulence à peine contenue mais avec laquelle je me trouve en accord sur certains points, en appelle avec excès à convoquer un tribunal afin d’y juger l’écrivain. D’autres souvenirs non moins déplaisants, non moins dérangeants reviennent alors. Une chance pour notre Bordelais qu’il n’ait pas écrit pendant la guerre : nul doute que, parmi ses confrères au temps de l’épuration, on eût demandé sa tête ; même si n’est pas Robert Brasillach qui veut. Je plaisante, naturellement. Le sujet n’est pas drôle, m’objecteront tout de suite les bouches pincées et, comparer Sollers à Brasillach, voilà qui est trop. D’ailleurs, il ne me serait pas venu à l’esprit d’établir un parallèle sérieux entre l’un et l’autre : Brasillach ne s’était-il pas rendu coupable d’articles appelant à la haine et dénonçant tous ceux qui n’adhéraient pas à la politique de Vichy ? Notre " écrivain européen d’origine française ", quant à lui, n’a fait que crier sa colère et, finalement, sa déception éprouvée face à l’attitude réactionnaire " d’une France qui déteste pêle-mêle les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers, en général ". De là à le juger comme on l’aurait fait d’un écrivain collaborationniste, il y a un abîme ! Régine Deforges, L’Humanité du 16 février 1999.
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