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Dominique Rolin et Jim

Elle l’appelle Jim

D 15 mai 2012     A par Viktor Kirtov - A.G. - C 7 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« la Fée », « Dominique Rolin, écrivaine de l’infini amoureux, est morte ».

« Auteure d’une oeuvre littéraire intransigeante d’une exceptionnelle longévité, Dominique Rolin est morte le 15 mai, à Paris. Elle aurait eu 99 ans une semaine plus tard, le 22 mai.
Au début des années 1960, Dominique Rolin, encore quadragénaire, avait déjà une œuvre romanesque importante, assez classique de facture, mais traversée de violences. Elle venait de perdre son mari, le sculpteur Bernard Milleret, et lui avait consacré un récit bouleversant, Le Lit (Denoël, 1960). Ses précédents livres avaient été remarqués par la critique et par le public. Elle n’hésitait certainement pas sur son rapport à la littérature, mais la forme littéraire n’était pas sa préoccupation première. Grâce à la rencontre d’un jeune écrivain et aux recherches du Nouveau Roman et de Tel Quel, elle trouve alors une liberté de narration nouvelle. Elle publie Le For intérieur, en 1962 : c’est un tournant. »

René de Ceccatty, Le Monde du 15 mai 2012.

*

« la Fée »

Providence

« Comme la Providence agit, c’est donc la rencontre, au moment de la publication d’Une curieuse solitude.
Déjeuner à la campagne, chez mon éditeur. Il veut un prix littéraire : il a donc invité un juré Goncourt et un juré Femina pour leur présenter son jeune auteur. Pour moi, tout ça, c’est la barbe. Mais le juré Femina, stupeur. C’est une femme de 45 ans, merveilleusement belle, et qui rit presque tout le temps, Dominique Rolin. Je l’ai aperçue une fois à la télévision, regardée chez Roger-la-frite, petit boui-boui populaire et pas cher de Montparnasse, lors de mes virées nocturnes. Impossible d’oublier cette première image : personne ne peut porter des pendants d’oreilles comme D. À l’espagnole, justement, bien qu’elle soit belge, ou plutôt hollandaise, ou plutôt juive polonaise, ou plutôt, tout simplement, une des plus belles femmes qui ait jamais existé.

Elle est assise à côté de moi, sur ma gauche. Je ne fais attention à rien d’autre. Corps de rêve, seins magnifiques, voix-mélodie, rire de gorge, humour. Elle paraît dix ans de moins (elle a dix ans de moins), elle sort d’un deuil très dur qu’elle décrit dans un de ses meilleurs livres, « le Lit », c’est donc une veuve sombre et joyeuse. Coup de foudre pour moi, légère commotion pour elle (elle manque de tomber dans un escalier). Mon destin est là, aucun doute. Même conviction, fondée, qu’avec Eugénie, sept ans plus tôt. Le surnom d’Eugénie dans ma mythologie personnelle : « l’Ange ». Celui de Dominique, immédiatement : « la Fée ». Tout y est : lumière intérieure, effet d’irradiation, sensualité, peau, bijoux, extraordinaire impression de confort et de repos que donne la beauté indifférente à elle-même (elle ne se trouve pas belle, évidemment). Il ne manque que la baguette magique, mais elle est là, invisible, l’étoile est là. Les citrouilles, autour de la table, ont disparu dans une gélatine de paroles vides. Elle va partir en riant dans un carrosse, mais je la retrouverai.

Et je la retrouve. Il faut insister un peu : moi 22 ans, elle 45, est-ce bien raisonnable ? Pas du tout, c’est la raison même. En route pour la féerie qui dure, à l’écart. L’amour ne peut être que clandestin, c’est sa définition. Elle est d’accord, sauvage et discrète sous ses airs trompeurs de grande gentillesse, faite pour décourager les intrusions, la glu des confidences et des indiscrétions. Toute personne qui avoue un amour, ment. Banco ? Banco.
Je prends une voiture, je l’emmène tout de suite en Espagne, je sais où, l’hôtel Oriente à Barcelone, sur la Rambla de las Flores. Barcelone, la ville qui, à l’époque, ne dort jamais, ou sans cesse, ce qui revient au même. On se baigne dans les environs, on assiste à des corridas à la Monumental, dont l’une, inouïe de virtuosité et de grandeur, de Luis-Miguel Dominguin (les oreilles et la queue), on dîne au Caracoles, près de la Plaza Real (ses palmiers, ses arcades, son marchand de cigares). Mais attention : tous les matins, on monte à Montjuich, sur la colline surplombant la ville, et là, dans un petit café, à l’extérieur, presque seuls, on s’assied chacun à une table isolée, et on écrit. Végétation explosive, vue sur le port, grand silence partagé dans la séparation pure. On rentre, on mange des concombres frais, on boit de la sangria, on fait l’amour, on dort, on refait l’amour, on redort.

Cette femme est stupéfiante, amusante, très déterminée. La nuit chaude, sur les Ramblas, est d’une gaieté folle, foule intarissable dont le flot faiblit à peine vers 5 heures du matin. Des fleurs partout, des femmes-fleurs partout, des prostituées fabuleuses au Cosmos, café vers le port. Dominique sait que je vais déraper de temps en temps vers là-bas, elle ferme les yeux, ne se plaint pas, ça fait partie de l’accord. Barcelone est mon université accélérée vitale. C’est là que Picasso a fait ses classes. Le quartier chaud s’appelle, comme par hasard, le « Barrio Chino », le quartier chinois.
Barcelone, Barcelone, pendant trois ans, chaque été. Grand hôtel pas trop cher, murs épais blanchis à la chaux, fraîcheur, sommeil, veille, sommeil éveillé, rêve éveillé. Et puis un jour, en partant, accident, pneu éclaté, voiture bousillée, pas une égratignure. On sort par le toit ouvrant dans un fossé, on s’embrasse. Il y a un village pas loin, et un café où je bois le meilleur cognac de mon existence. On s’aime ? On s’aime.

Dominique, à l’époque, habite une grande maison avec parc à Villiers-sur-Morin. C’est là que j’apporte mon sac, en recevant l’hommage renversant et fiévreux de son gros boxer, Caramel. Seule divergence : elle aime les chiens, moi pas. La propriété est vaste, étouffante, loin. Elle va la vendre, et trouver bientôt un appartement rue de Verneuil, dans le VIIe arrondissement de Paris, tout près de chez Gallimard (future providence). Son surnom pour nous : Le Veineux. On reste bien entendu entre nous (jamais assez), on écoute beaucoup de musique, on écrit, on ne voit personne. S’il y a une cohérence dans ma vie plutôt agitée, elle est là.  »

Philippe Sollers, Un vrai roman. Mémoires [1].

Dominique Rolin est également la dédicataire du Dictionnaire amoureux de Venise. Voir le site de Philippe Sollers.

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Dominique Rolin, Paris 1992.
Photographie réalisée pour le Magazine Littéraire.
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« Pendant très longtemps, j’ai masqué dans mes romans les noms et prénoms de ceux qui faisaient partie de ma vie. Puis, petit à petit, ils sont devenus une sorte de légende, ce qui me permettait de leur donner une identité littéraire. [...] C’est le diminutif de James Joyce que Sollers a trouvé quand j’ai voulu le nommer plus directement, au moment où je commence ma « trilogie familiale » : L’infini chez soi, Le gâteau des morts et La voyageuse. Je ne l’évoque jamais dans mes romans sous son individualité connue d’écrivain (dans Train de rêves, il est nommé Ph.). Quand je suis amenée à en parler dans la vie, je donne rarement son prénom véritable, je dis Sollers, c’est un bloc d’identité ; ou alors je parle de Jim ... »

Dominique Rolin, Plaisirs,
Entretiens avec Patricia Boyer de Latour,
Gallimard, L’Infini, 2002, p. 29.



Dominique Rolin et Philippe Sollers chez Pivot

« L’outing » : 24 mars 2000, Bouillon de culture, l’émission TV de Bernard Pivot, Dominique Rolin et Philippe Sollers sont sur le plateau pour la sortie de leur dernier livre. Voici ce qu’en dit Dominique Rolin à Patricia Boyer de Latour :

D.R. : Avant une émission de télévision, on se fait du souci parce qu’on voudrait être au maximum de soi-même, et dire exactement ce qu’on désire exprimer comme taire ce qu’on ne veut pas dire. Lui et moi, nous en avions parlé ensemble avant d’accepter de participer à ce fameux Bouillon de culture où nous étions invités à parler de Journal amoureux pour moi, et pour lui de Passion fixe. D’abord, il ne voulait pas y aller. Je trouvais qu’il ne fallait pas se dérober, à cause de nos livres. Il a changé d’avis, et nous avons décidé de nous y rendre [...]

P.B.L. : Quand Bernard Pivot commence à vous parler, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

D.R. : Je connais Bernard Pivot depuis trente ans au moins, depuis l’époque où il était courriériste au Figaro
[...] Je crois qu’il m’aime bien, et moi aussi je l’aime bien, il le sait.

P.B.L. : Au moment où il annonce sa « révélation », que se passe-t-il en vous ?

D.R. : J’ai senti qu’il voulait me piéger.

P.B.L. : Il aurait pu vous poser la question à laquelle on pouvait s’attendre : qui est Jim ? Vous vous seriez récriée en disant qu’il s’agissait d’un personnage de fiction. Mais il est rusé, il ne vous demande rien du tout. Il veut « son » moment de télévision, et il sait qu’il le tient. « L’homme que vous aimez depuis quarante ans, c’est Jim... » Il ralentissait... « Et Jim est à côté de vous, c’est Philippe Sollers. »

D.R. : Et je me suis laissé faire ?

P.B.L. : Vous vous défendez d’abord en disant : « Quel piège ! quel piège ! »

D.R. : Quelqu’un m’a dit : « Vous auriez vu la tête que vous aviez ! » Etais-je si troublée ? J’ai tout oublié.

P.B.L. : Vous étiez interloquée. Pensant peut-être au fond de vous : « Quand même, il a osé ... » D’un certain point de vue, c’était de sa part un manque de tact absolu. Il aurait pu respecter votre secret et se dire surtout qu’il risquait de blesser d’autres personnes. Mais il n’en tient pas compte, parce qu’on est à la télévision, dans un monde agressif où l’on veut du spectacle et des scoops. Enfin, il est journaliste, je peux comprendre ... Il avait Sollers sous les yeux, avec toutes les caméras braquées sur lui à côté de vous, on le voyait de profil. L’occasion ne se représenterait pas de sitôt, elle était même unique. Et l’idée de pouvoir déstabiliser Sollers ne se refuse pas ! Avec un peu de sadisme, c’est même jubilatoire. D’autant que vous vous êtes mis vous-mêmes « dans la gueule du loup », donc vous l’avez bien cherché ! Alors, comment résister ?

D.R. : Oui, mais enfin, cette histoire, tout le monde la connaît.

P.B.L. : Le monde des lettres la connaît, pas le grand public. Et puis, la télévision, c’est quand même une incroyable caisse de résonance. Allait-il dévoiler votre vie privée en direct ? Tous ces voyeurs derrière leur poste, ceux qui savaient, devaient bien attendre ça d’une façon un peu perverse et guetter les réactions ...

D.R. : Je me souviens seulement qu’il m’a dit : « Allez, Dominique, regardez-moi dans les yeux ! » et ça, c’était drôle.

[...]

[Sollers] a parlé après moi avec une sorte de spontanéité réfléchie, qui le mettait dans une sphère d’introspection calme, de pondération ... Il y a des gens qui ratent leur intervention parce qu’ils n’y sont pas au moment où il faut y être. C’est très imprévisible, ce qui se passe au cours des émissions. Sur un plateau, on est dans un monde clos, tout peut arriver et tout dépend de soi. Vous pouvez donner une direction ou une autre, impulser ce que vous avez en vous pleinement, mais il faut être bien là, et pas ailleurs. Le reste vient après...

Dominique Rolin, Plaisirs,
Entretiens avec Patricia Boyer de Latour,

Gallimard, L’Infini, 2002, p. 203-207.

*


Extraits de l’émission

Nous sommes donc le 24 mars 2000. Il y a sur le plateau plusieurs invités. Parmi eux : Dominique Rolin pour la publication du Journal amoureux, Philippe Sollers pour Passion fixe et... Michel Onfray pour son essai, Théorie du corps amoureux.

Bernard Pivot a bien préparé son coup. Les caméramen savent ce qu’ils doivent faire. Pendant l’intervention de Dominique Rolin, admirable, le réalisateur cadre régulièrement le visage de Philippe Sollers qui écoute en souriant, détendu. Et puis, vers la fin de la première séquence : « le piège ». Et l’indiscrétion : « L’homme que vous aimez depuis quarante ans, c’est Jim... Et Jim, c’est Philippe Sollers ». Dominique Rolin tente d’esquiver, puis, de manière souveraine, poursuit... A la fin, elle insiste : il s’agit bien d’un roman (« la vie est un roman »).
Sollers intervient ensuite calmement pour "recadrer" Bernard Pivot. Éloge de la discrétion. Éloge de l’amour comme acte anti-social, immédiatement et nécessairement clandestin. C’est le thème de tous ses romans, et notamment de... Passion fixe. «  Comment aurais-je tenu et vécu sans Dora ? Impossible à prévoir. », écrit Sollers dans le roman. On s’étonne presque que Bernard Pivot n’ait pas demandé qui était Dora, l’héroïne du livre (mais cela aurait sans doute été trop) [2].

Littérature et télévision. La littérature contre la télévision ? La télévision contre la littérature ? Oui, bien sûr. Mais aussi, un grand moment de télévision d’où la littérature est pourtant sortie victorieuse. Sans doute fallait-il que ce soient avec ces écrivains-là, écrivant ces romans-là.

Ils vivent, ils écrivent, ils aiment. Finalement, ils se foutent carrément de tout.

Tout cela se passe sous l’oeil bienveillant des autres participants. Parmi eux, habillé en jeune clergyman, Michel Onfray, brillant. J’ai gardé la séquence car on ne la trouve pas sur la "toile" et il m’a semblé que ces moments de complicité manifeste entre Sollers et Onfray, même gros de malentendus, méritaient d’être rappelés. Onfray ne va-t-il pas jusqu’à dire que le sous-titre de son essai — Pour une érotique solaire — aurait pu être « Pour une érotique Sollers » [3] ?

La fin de l’émission est particulièrement savoureuse. Je vous la laisse découvrir.

A.G.

*

1. Apostrophes du 24 mars 2000 : Dominique Rolin et son Journal amoureux


(1ère partie, durée : 18’52)
*

2. Apostrophes du 24 mars 2000 : Philippe Sollers et Passion fixe


(2ème partie, durée : 19’06)
*

3. Apostrophes du 24 mars 2000 : Michel Onfray et La théorie du corps amoureux


(3ème partie, durée : 12’47)
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Quarante siècles plus tôt...

Journal amoureux

La rencontre

C’est l’homme qui trouve sans chercher. Il n’a pas besoin d’aimer une idée. Il est aimé par l’idée, elle a besoin de lui, il en fait ce qu’il veut, je suis toujours d’accord. Je me demande parfois s’il se souvient des circonstances de notre première rencontre il y a de cela quarante siècles, pardon, quarante ans, ou bien pour mieux affiner encore mes calculs : quarante mois, quarante semaines, quarante jours, quarante heures, quarante minutes, quarante secondes au centième près.
Il est évident qu’il n’a rien oublié, sa tête bien ronde et bien dure abrite entre autres choses une mémoire phénoménale. Pourtant jamais nous n’évoquons ensemble nos souvenirs que nous traitons plutôt comme des doublures de nous-mêmes restées ultra-vivantes, par conséquent libres, indépendantes, frôleuses, gaies.

Dominique Rolin dans les années 50
Photo, Musée de la littérature, Bruxelles.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Cela s’est passé en automne. Un éditeur important — homme d’âge moyen mais vieux de naissance — convie à déjeuner chez lui à la campagne une poignée de compétences littéraires dont il évalue l’utilité : il fignole le lancement du premier roman d’un tout jeune inconnu, pas encore vingt-deux ans, le mirage enchanteur des prix de fin d’année est proche.
À table, on m’a placée à sa droite et je lui raconte aussitôt le drame qui m’a brisée deux ans plus tôt, la maladie et la mort de mon mari sculpteur et dessinateur. À force de traîner partout ce feuilleton déchirant, il est devenu une séduisante parure de malheur. Ça me va bien sans doute. C’en est fini de moi, dis je à mon voisin, je ne peux plus écrire, j’ai perdu mon armature.
Il secoue la tête avec une gravité insolente et se penche au plus près, voyons donc cette armature, il ravale un léger rire :
— Ah vous croyez ?
Il est grand, mince. Le regard est sombre. On sait peu de chose sur cet étrange oiseau. Naissance à Bordeaux, bourgeoisie riche, vit maintenant à Paris, interrompt de brillantes études universitaires, veut écrire, écrire à plein temps. Son livre fait du bruit déjà, soutenu avec enthousiasme par plusieurs hommes célèbres. Par ailleurs, le puritanisme rageur de certains palefreniers du cirque littéraire s’indigne : les « amours ancillaires » (disent-ils) d’un garçon de quinze ans et d’une servante espagnole sont scandaleusement privées d’intérêt, etc.

*

Jim m’a écrit

Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m’a écrit : notre rencontre l’a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? Plaire est le tout premier mot codé d’une certaine clé d’ouverture : rien n’est possible sans elle. Premier rendez-vous fixé la semaine suivante dans un vieux café célèbre de Saint-Germain-des-Prés, proche du petit hôtel où j’ai mes habitudes. Heure creuse d’après-midi (« heure creuse », inexplicable merveille du langage) ; première stupeur de nous trouver face à face dans la grande salle vide et miroitante ; premier déclic mental : ce jeune homme dont je ne sais presque rien est un génie de la rapidité, ce que confirme le contenu ailé de son livre. Il lui suffit de trois minutes pour balayer l’immédiat, pour précéder les sauts de sa pensée, et peut-être aussi la mienne. Où s’est caché le monde ? On s’en fout, il n’y a plus de monde, simple constat d’une fausse réalité rieuse, fiable. Nous n’avons rien de spécial à dire, tout est à faire. Pour donner le change et sur un ton d’impatience amusée il m’offre deux ou trois morceaux choisis de sa ville d’enfance, un fleuve, l’océan, des vignes, ah oui, d’immenses champs de vignes, une île de vacances aussi, et je lui renvoie aussitôt un peu de mes anciens « moi ». Notre double récit ressemble aux rushes d’un film que nous chercherons, qui le sait, à monter par la suite. Et voilà que Jim le jeune consulte sa montre, se lève d’un coup, il doit se dépêcher, un autre rendez-vous l’attend chez son éditeur, il aime la ponctualité, vite il me raccompagne jusqu’au carrefour voisin. Alors il descend la marche du trottoir pour que nos visages se trouvent au même niveau, proches à se toucher, sans se toucher pourtant, il me scrute simplement avant d’articuler vite, vite mais avec précision :
— Vous savez, je suis quelqu’un de très bien.
Phrase d’une prétention inouïe ? Nullement. Ce jeune écrivain ne cherche rien de plus qu’à m’enseigner le goût de l’instantané, le temps est une valeur à massacrer sans cesse.
*

Écrire

J’ai préféré les risques : Jim est resté une clandestine révélation magnétique. Nous avons évincé les chausse-trapes du présent de l’indicatif, des passés définis ringards, plus-que-parfaits maniérés, subjonctifs violeurs, imparfaits obséquieux, futurs antérieurs dévots.
Écrire est à la fois un certain rire et un certain cri.
Assis à mon bureau, Jim travaille.
Son écriture est fluide, serrée, linéaire, finement musclée.
Il s’arrête de temps en temps.
La main droite levée semble attendre le signal d’un ordre précis, et c’est exactement cela.
Le regard de l’homme se fait vacant comme pour mieux capter la source d’une idée enfouie dans la profondeur, informelle, et se préparant à luire.
Ce n’est pas si mal après tout mais il faut aller plus loin.
Il faut capter la lueur avant de la fixer sur le papier sous forme de mots, de phrases que cadence la ponctuation. Vrai travail d’Hercule, un Hercule paisible en apparence.
Le front et la mâchoire, creusés jusqu’ici par l’effort, brusquement se détendent.
Voilà. Ça vient. Ouf. Ça y est. C’est .
Comment un tel tour de passe-passe abstrait-concret a-t-il pu se produire ?
On n’en sait rien du tout. On n’a pas envie de savoir. Simplement ceci : un miracle intérieur d’origine énigmatique a pris par la nuque l’homme au stylo.
La main droite obéit. Elle reprend sa course frémissante et bleue.
Sous les paupières pudiquement baissées, le regard de l’homme au stylo a cessé d’être humain, la pensée a le droit de pleuvoir dans sa plénitude contrôlée.
Les mots s’alignent sur le papier à toute vitesse.
Enfin l’homme se redresse, vidé de lui-même, heureux d’avoir échappé à son trou visionnaire.
Il se tourne vers moi, un peu surpris, comme s’il me voyait pour la première fois.
*

L’auteur voit sec

Le jeune Jim, un soir après un bon dîner, me raccompagne jusqu’au seuil de mon petit hôtel. Avec un aplomb tranquille il m’annonce :
— Je vous aime.
Ajoutant très vite :
— Je t’aime.
Rien de solennel dans sa déclaration. Le ton est sûr, patient, calme. Le mot quand brûle malgré tout depuis un certain temps au fond des yeux.
Tout se passe ensuite avec une fraîcheur logique. Ma chambre au troisième étage est minuscule, minable, mais propre. La fenêtre s’ouvre sur le puits de la cour. Les échos d’une musique de bastringue montent jus- qu’à nous. Le beau jeune homme tout nu n’apprécie pas mon décor. Il va falloir trouver autre chose. L’essentiel a eu lieu : nous sommes passés à l’acte.
Un lecteur : voulez-vous développer s’il vous plaît ?
L’acte. Point.
Le lecteur étonné, surpris, agacé : ayez l’obligeance de nous raconter l’acte.
Ah je vois ! Vous attendez des zip et des zap, des chlik et des chlak ? Eh bien, vous n’en aurez pas, quitte à vous décevoir. L’auteur voit sec.
Le lecteur se détourne : il ne lira pas ce roman.

Journal amoureux , 2000.

Bien entendu, le lecteur lira ce roman.

***


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Les plaisirs, l’amour et le futur immédiat

En janvier 2002, Dominique Rolin publie donc Plaisirs, des Entretiens avec Patricia Boyer de Latour, dans la collection L’infini, livre dans lequel elle revient, nous l’avons vu, sur l’émission de Bernard Pivot. Quoi de plus normal d’« officialiser » ce que la télévision a révélé, en l’écrivant et le publiant dans la collection même que dirige Philippe Sollers ?
Plaisirs est un livre important qui, bien sûr, ne se limite pas à cette « révélation ». La table des matières en témoigne : Je doute de moi-même / La chance / Je suis double / La Belgique / j’aime rire / Ma maladresse / Les visages / Des apparences / Lady Mémoire / Les rêves / Mon oeil : Breughel, Vermeer, Rembrandt / De la musique / Silence / Venise / Les miroirs / Chansons / La gourmandise / La télévision / D’une révélation / L’amour.
Le livre commence par le « doute », il rencontre très vite « la chance », il s’achève par l’affirmation de « l’amour » :

« Cela demande beaucoup de temps de rester fidèle à un grand amour. Du temps, de la patience et de la concentration pour mieux rejoindre l’autre par l’intérieur de la réflexion sans jamais faire la moindre concession... Il y a des personnes qui passent leur vie à se sacrifier. Ils vivent ensemble et ils acceptent tout : les sorties ensemble, les invitations ensemble, les achats ensemble, les disputes ensemble, les rancoeurs, les regrets et enfin toute cette petite dramaturgie d’intimité abominable. On appelle ça la fidélité ! Mais c’est effrayant, c’est la trahison suprême. La vraie fidélité, c’est tout autre chose. Ai-je l’air d’une femme résignée ? » (Plaisirs, p. 219)
*

Parallèlement à ces entretiens, Dominique Rolin publie un nouveau roman, Le futur immédiat [4]. La vie est un roman. Dominique Rolin poursuit son « anthologie exclusivement consacrée à Jim » :

« Impériale prudence. Nous sommes doués l’un et l’autre d’un instinct si pointu que nous n’avons pas besoin de partager les incidents de nos parcours. Écrire, c’est avant tout se taire. Écrire, c’est partager la moelle interdite dont nous sommes les uniques jouisseurs.
Jim s’installe à mon bureau, couvre d’encre son carnet rouge. La moelle, la moelle est là, intouchable, ultra-vivante derrière le mur de son front, glissant jusqu’à la main droite agitée de frissons. La bouche se contracte imperceptiblement. Peut-être est-il en train de se lire avant même d’avoir écrit. Déjà, il se corrige, se relit et, de nouveau, corrige s’il y a lieu les méandres d’un texte qui n’existe pas encore. Tout se joue d’avance au cours de cet instantané à la fois survolté et paisible. Voilà qui est fait. À ce moment, Jim a une façon particulière de se redresser pour trouver appui contre le dossier du fauteuil. Il a besoin de s’abandonner pendant trois secondes à une crise de stupeur douce, à la fois folle et familière. Puis il remet en route un disque de Mozart. La musique sert de relais, il n’y en a pas d’autre.
D’une certaine façon, je suis l’auteur d’une anthologie exclusivement consacrée à Jim. Cet énorme ouvrage concerne tout ce qui le touche de près ou de loin. Histoire de sa peau, de son esprit, de sa puissance de travail ininterrompu, de sa gaieté ou de sa gravité, de ses surprises également. À quoi s’ajoutent en s’y greffant les modulations de ses gestes, du plus éloquent jusqu’au plus dérobé. Aucun détail de cette étrange aventure sans début ni fin ne peut être négligé. Rien n’est superflu, j’ai découvert cela au cours de ce gigantesque et délicat travail d’observation qui dure depuis quarante-deux ans.
Les gestes d’un écrivain sont chargés de raconter, un par un, ce qui peut être — ce qui doit être — un corps aussi singulier. Corps impatient. Corps injuste, ingrat, gratifiant, infatigable. Ses éloquences modulées à l’infini : sauvages, tendres, furibondes, souvent répétitives mais nécessaires. Ses gaietés aussi.
Les gestes sont des collaborateurs absolus. Impossible de s’en passer ou de les négliger par erreur ou fatigue. L’oeuvre ne cesse de les réclamer. Qu’est-ce qu’une oeuvre réussie, sinon une chair, une chair authentiquement vivace dont les gestes sont les organes, la pulpe, les nerfs, le sang, un luxueux instrument, la patine.
J’ai conçu ce monument bizarre sans jamais l’avoir consciemment voulu. Il s’est bâti de lui-même. S’il n’était qu’un livre ordinaire, il resterait indéchiffrable à n’importe qui. j’en resplendis de fierté quand j’y pense, bien que je n’aie nullement besoin d’y penser. Il continue à tourner sur lui-même, en prenant petit à petit la rondeur et l’épaisseur d’un rouleau manuscrit chinois qui ne sera jamais publié. Il s’est fait de seconde en seconde, de jour en jour, d’année en année. Sphère transparente, on peut le dire, trouée de part en part, à quelque instant que ce soit aussi bien la nuit ou le jour, par la rigueur de mon attention magique et voilà tout.
Précision.
J’y ai travaillé sans jamais supposer qu’il s’agit là d’un travail de titan. Ça peut être doux, léger, feutré, un titan. Et pourquoi pas un ange en disponibilité ? Le plus curieux, c’est sa chance de n’avoir rien de commun avec l’écriture, la musique ou la parole, mais plutôt avec un langage éphémère et définitif suscité par mes intuitions. Tout à coup c’est là, gratuit, presque enfantin, merveilleux. Comme un inventaire vécu à l’écart de ma volonté. Un exemple concret parmi tant d’autres : quand Jim cherche un mot dont il a besoin de toute urgence pour équilibrer la lumière de sa pensée, je le devine à la tension d’un certain petit muscle sous son oreille : je suis seule à l’avoir remarqué.
— Ho !
— Qui parle ?
— Le moi de ton moi. Sois claire, s’il te plaît, ou bien boucle-la. » (Le futur immédiat, p. 70-72)
***


Dominique Rolin s’entretient avec Alain Veinstein

Du jour au lendemain, 2 avril 1994

Rediffusé dans Les Nuits de France Culture le 2 mars 2015.

La bibliothèque de Dominique Rolin.
L’écrivain parle du Jardin d’agrément (Gallimard) et de Train de rêves (Gallimard, coll. L’infini), de ses goûts littéraires et, in fine, de... Philippe Sollers.

***

Surpris par la nuit, le 4 mars 2002.

Après la publication de Plaisirs et du Futur immédiat.

1. Écrire 1. (14’54)

La vie est un roman.
Le carnet de notes.
Des romans à part entière.
La musique est souveraine.
Le jazz. Louis Armstrong.

*

2. Écrire 2. (11’39)

Tout est roman.
Plaisirs, Journal amoureux, La rénovation.
Nathalie Sarraute.
La peinture flamande, le dessin.
Quand on voit, on entend.

*

3. Rencontres. (3’29)

Robert Denoël. Bernard Milleret. Jim.

*

4. JIM. (13’44)

La Fête. Il faut sortir du malheur.
Musique, amour, Venise.
Le secret.
Haydn, La création.

*

5. La Fête. (6’17)

Le vin, la musique, le sommeil.
Lady Mémoire.

*

6. Le face-à-face de l’écriture avec le Temps. (7’38)

Le Temps, la Mort.

Sur ces deux livres lire : Le Matricule des Anges
Le Monde

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Dominique Rolin ou la chronique d’un amour fou

par Josyane Savigneau

Dans ses livres, elle l’a toujours nommé Jim. Parce que c’est ainsi que Nora Joyce appelait son mari. Parce que James Joyce était l’un de ses écrivains préférés, à lui, le jeune romancier débutant qu’elle a rencontré alors qu’il n’avait pas vingt-deux ans. Parce que dans Joyce, il y a joy, « joie », et que leur histoire est placée sous le signe de la joie. Une joie désirée, voulue, gagnée sur tous ceux qui leur promettaient le malheur — fatal, dit-on, dans toute passion et absolument inévitable quand, à quarante-cinq ans, on croit aux déclarations d’amour d’un jeune homme, au point de « balancer sans explication » ses « amants occasionnels », « je dirais plutôt des coucheurs, écrit Dominique Rolin : leurs gymnastiques, leurs peaux, leurs discours ne me touchaient en rien, ils m’aidaient uniquement à flotter à fleur de vie ».

C’était à l’automne de 1958 et presque quarante-deux ans plus tard, ils sont toujours là, Jim et elle, étrange paire qui ne se reconnaît pas comme un couple. Jim est très « écrit » par Dominique Rolin et elle n’est pas absente de ses livres. En 1988, il était le héros de Trente ans d’amour fou, mais, comme souvent chez Dominique Rolin, le récit fonctionnait sur un mode double, faisant alterner le monde du dessus — le présent avec Jim, à Paris, quotidiennement, ou dans « la ville étrangère » (Venise), deux fois par an — et le monde du dessous, celui de la mémoire, des nostalgies, des vieilles angoisses inguérissables, du passé douloureux — un mariage raté, puis un second avec Martin, le sculpteur, mort prématurément d’un cancer et la laissant désespérée, à quarante-quatre ans. Aujourd’hui, dans Journal amoureux — son trente-quatrième livre —, le monde du dessus a gagné, le récit est recentré, concentré sur la chronique de cet amour, sa naissance, sa persistance et les réticences qu’il a provoquées.

Et de plus, hin-hin-hin, qu’avons-nous appris ? C’est qu’un flirt le lie à une certaine romancière plus que mûre (...) une joyeuse veuve éplorée, laquelle (assure la rumeur) a la fâcheuse réputation de lever la cuisse pour un oui ou pour un non avec les premiers venus. Parfaitement : un des nôtres le confirme. Il a vu le couple assis sur un banc, dans un parc. Le garçon caressait le cou de la femme, sa gorge, ses bras, oui-oui, sans pudeur (...). Jusqu’où peut aller ce feuilleton ridicule ? il est permis de se poser la question, d’autant que cette romancière se pâmait dans les bras du luron. » « C’est l’évidence même. Ce Jim (dont le talent ne peut que s’essouffler bientôt) menace les conventions sacrées de la communauté. La preuve ? Le corps de ce jeune homme, oui, son corps, pouah, s’adonne aux plaisirs de la chair, c’est de notoriété publique (...). La femme est un produit qui l’obsède. Il s’en sert sans vergogne. Toutes y passent, qu’elles soient entrevues par hasard ou non (...). Observons simplement qu’il centre davantage ses appétits sur les créatures de condition modeste et d’un certain âge (les très jeunes filles ne l’intéressent pas heureusement !). Il les préfère bien molles et bien grasses, et surtout consentantes (...). Vous voyez les dégâts ? »

Est-ce cette liberté de ton ou cette manière de donner certains détails permettant d’identifier le fameux Jim (à moins de ne rien connaître à l’histoire littéraire de la France des quarante dernières années) qui incitent les médias à prononcer un nom que Dominique Rolin n’a jamais écrit ? Peut-être. Le milieu médiatico-littéraire aime de plus en plus les fiches de police.

Dévoiler est tellement plus excitant qu’admirer. Et cela tient lieu de goût. Mais on peut très bien se passer de pseudo-révélation pour lire avec jubilation ce Journal amoureux, petit bijou de bonheur et d’humour.

« Jim et moi devenons à la longue des rôdeurs professionnels de l’amour. A notre époque, il s’agit là d’une vocation exceptionnelle. Bien sûr, l’apprentissage est long, dur, fastidieux (...). Peu d’élus. » Ceux qui échouent, « les voilà rangés sans effort du côté des ratés du divin. Les ratés du divin ont un point commun : leur haine — persifleuse et violente — à l’égard de Jim ».

A l’égard de Dominique Rolin aussi. Au fil du temps, de roman en roman, on lui a tout dit sur son amour pour Jim. En un mot, ce ne serait qu’une aliénation à un homme libre et indépendant : séducteur de profession, qui, pour faire bonne mesure, s’est marié (avec une autre, évidemment). Ne faut-il pas être extrêmement démodée pour supporter cela, et même l’accepter ? Dominique Rolin a déjà répondu à maintes reprises. On retiendra cette phrase de Trente ans d’amour fou :

« Il est à moi sans être mien, je suis à lui sans être sienne, il le sait, je le sais, tout va bien. » [5].

Et si au contraire son aventure était celle d’une liberté choisie ? Mais qui suppose une discipline de fer, une définition de son espace et la certitude que s’il est rempli de rires, de vin, de musique, il ne sera jamais menacé. Pour cela, une seule règle : être « strict » : « J’aime la sécheresse électrisée de ce mot. » Et aussi être capable d’écrire « la jalousie me ronge », puis d’en finir avec ce sentiment, dicté, au fond, par les conventions sociales.

Dominique Rolin, dans ce récit plus que dans tout autre, ne parle que de lui et d’elle, du jeune écrivain et de son aînée, de leur histoire unique, restée secrète parce que jugée trop improbable. Elle ne donne aucune leçon, ne se pose pas en exemple, ne souhaite pas être prise pour modèle ou faire école. Toute idée de communauté, de collectif, lui est étrangère. C’est probablement la raison de son étrange jeunesse — d’allure, de voix, de rire — et de la fascination qu’elle exerce sur ceux qui la rencontrent. En effet, signaler qu’elle est octogénaire paraît ridicule. Et pourtant elle n’a pas cherché à effacer les marques du temps sur son visage, les rides ne lui ont jamais fait peur. Elle rit de bon coeur de ses amies plus jeunes qui, dès la quarantaine, ne résistent pas à l’idée de combattre l’âge à coups de petites « interventions réparatrices ». Pour elle la lutte était ailleurs et elle l’a gagnée avec splendeur.

Malgré cette affirmation de singularité, Dominique Rolin n’écrit pas seulement pour Jim et elle. Ses lecteurs, ses lectrices surtout, seraient bien avisés de la lire en laissant tomber leurs préjugés et de se poser enfin quelques questions. D’où vient l’idée que dans les histoires d’amour, la lucidité consiste à toujours relever les défauts de l’autre, sinon l’amour serait « aveugle » et deviendrait une prison ? Ne serait-ce pas le contraire ? L’incessante recension des supposés défauts est peut-être le signe de l’aliénation et, comme le prouve Journal amoureux, la lucidité est probablement d’être capable de voir les qualités de la personne qu’on aime, de les reconnaître, et même de les proclamer.

Dominique Rolin, il faut la lire en aimant son enthousiasme et son ironie, mais il est sans doute indispensable de se déprendre du rêve de lui ressembler, de leur ressembler à Jim et à elle. Car leur histoire est inséparable de la possibilité de l’écrire. Comme presque tous les textes de Dominique Rolin, ce Journal amoureux l’affirme, de page en page, de difficulté à composer le récit en sentiment qu’il « prend petit à petit son mouvement ». Leur amour, c’est une passion d’écrivains : magnifique à admirer, impossible à copier.

Josyane Savigneau, Le Monde du 24 mars 2000.

***

Un amour clandestin de Dominique Rolin

par Josyane Savigneau

Mais qui était donc ce « Jim », apparu dans l’oeuvre de Dominique Rolin au début des années 1960 et traversant désormais presque tous ses livres ? Le choix de son nom était certainement un clin d’oeil à James Joyce et à son amour pour Nora. Mais était-il seulement un personnage de fiction, une miraculeuse invention, ou un miracle dans la vie même de la narratrice ?

De roman en roman, jusqu’à ces « Trente Ans d’amour fou », en 1988, on avait compris qu’il était l’amour absolu, non seulement de la narratrice, mais de l’auteur. Il l’avait ramenée à la vie après un deuil qu’elle croyait inguérissable. Il avait apaisé ses angoisses. Ecrivain lui aussi, plus jeune qu’elle, il lui avait permis, disait-elle, de « libérer » sa narration. Il l’avait arrachée à toutes les conventions, littéraires, sociales. Ses anciens amis s’en plaignaient. Elle s’en moquait. Leur amour devait demeurer clandestin, donc parfait, puisque totalement asocial.

Ensemble, ils avaient découvert leur refuge, « la ville étrangère », devenue elle aussi un personnage des romans de Dominique Rolin. On reconnaissait sans peine Venise. Ils y allaient deux fois par an, presque toujours aux mêmes dates. Dans le même hôtel, dans la même chambre. Quand il faisait beau, elle écrivait sur le ponton, tandis qu’il restait à l’intérieur. Si le temps se gâtait, ils écrivaient tous deux dans la chambre. Une même passion : les mots. A la toute fin du XXe siècle, l’identité de Jim était devenue, dans le milieu littéraire, un secret de Polichinelle. Mais personne n’aurait osé écrire ou dire son nom.

En 2000, Dominique Rolin publiait « Journal amoureux ». Un texte bref, magnifique. Leur histoire d’amour demeurait, certes, une « clandestine révélation magnétique », mais l’excellente dessinatrice qu’était aussi Dominique Rolin traçait un portrait de Jim, où l’on pouvait reconnaître un écrivain désormais célèbre.

Elle racontait leur première rencontre, en 1958. Il n’avait pas encore 22 ans, et son premier roman, « Une curieuse solitude », faisait beaucoup de bruit. Son éditeur voulait faire connaître ce jeune homme et avait organisé un déjeuner littéraire. Dominique Rolin, dans la grande beauté de ses 45 ans, était assise à côté de lui. Elle lui a confié que depuis la mort de son mari, le sculpteur Bernard Milleret, elle ne pouvait plus écrire. Il a répondu : « Vous croyez ? » Puis il lui a écrit. « Il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? »

Pour ceux qui savaient qui était Jim, l’occasion était trop belle. Bernard Pivot a invité Dominique Rolin sur le plateau de « Bouillon de culture » pour « Journal amoureux » et lui a dit soudain : « Jim, c’est l’homme qui est ici à côté de vous, c’est Philippe Sollers. » A la fois heureuse et gênée, elle a simplement dit « oui ».

Si Philippe Sollers était sur ce plateau de télévision, c’est aussi parce qu’il publiait « Passion fixe », que certains ont lu un peu trop vite comme un écho à « Journal amoureux ». Dora, le personnage principal, n’est pas Dominique Rolin comme Jim est Philippe Sollers. « Passion fixe » n’est pas une confession. Mais leur histoire est bien une passion fixe. En 1965, « Drame », de Philippe Sollers, était dédié « à D ». En 2004, son « Dictionnaire amoureux de Venise » est « Pour la Grande Petite Jolie Belle Beauté ». « Venise est une grande aventure historique. Elle peut être aussi une passion individuelle. C’est le cas ici », écrit Sollers.

Dominique Rolin est morte le 15 mai. « Jim a dit : “Comme c’est bête la mort !” » Mais quelques pages auparavant, dans ce « Journal amoureux », Dominique Rolin lui avait répondu : « A y bien réfléchir, la mort existe-t-elle vraiment ? »

Josyane Savigneau, Le N.O. du 24 mai 2012.

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***


Dominique Rolin dans Tel Quel

Dulle Griet, n° 68 Hiver 1976
L’Infini chez soi, n° 82 Hiver 1979
Le gâteau des morts, n° 90 Hiver 1981

*

Dominique Rolin dans L’Infini

La Voyageuse, n° 4 Automne 1983
Le chanteur de Venise, n° 9 Hiver 1984
Dans le vacarme du temps, n° 12 Automne 1985
Lettre ouverte à Florence, n° 17 Hiver 1986
L’Agneau mystique, n° 22 Été 1988
Rêves, n° 28 Hiver 1989-1990
Train de rêves, n° 37 Printemps 1992
Les géraniums, n° 41 Printemps 1993
Rêves, n° 47 Automne 1994
Entretien, n° 47 Automne 1994
Les débuts de « Tel Quel », n° 49-50 Printemps 1995
Paulhan ou le miroir déformant, n° 55 Automne 1996
La Rénovation (entretien), n° 61 Printemps 1998
Journal amoureux (entretien), n° 70 Été 2000
Plaisirs (entretien), n° 76 Automne 2001

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Dominique Rolin par Frans De Haes

Lire :
Dominique Rolin et le Nouveau roman (1)
Dominique Rolin et le Nouveau roman (2)
Dominique Rolin et le pays natal (1)
Dominique Rolin et le pays natal (2)
Les Pas de la Voyageuse, Dominique Rolin, Éditions Labor, 2007 [6].

***

Autres

Benjamin Lahache, Dominique Rolin et l’écriture organique, L’Infini n° 56 Hiver 1996
Alice Granger-Guitard, A propos de Plaisirs
Christiane Lemire, Problématique de l’infini chez Dominique Rolin
Maria Chiara Gnocchi, L’irrépressible vitalité créatrice de Dominique Rolin


Hommages à Dominique Rolin
(à l’occasion de son décès)

***

Correspondance Dominique Rolin - Sollers à la Bibliothèque royale de Belqique

Dépôt le 20 mars 2014
Plus de 10000 lettres
échangées de 1958 à 2008
parfois jusqu’à trois lettres par jour
et 35 volumes du journal intime
témoignagne d’une longue aventure, amoureuse et littéraire
et témoignage d’une époque.

Plus ici

***

[1Folio, p. 101-104.

[2Dora est et n’est pas Dominique Rolin. Cf. Dominique Brouttelande, Les romans de Dora.

[3Cf. vers la fin de la 2ème partie de l’enregistrement. C’était, il est vrai, juste avant que Sollers ne rencontre le pape Jean Paul II pour lui remettre un exemplaire de La Divine Comédie, son livre d’entretiens avec Benoît Chantre. Événement qui n’est sans doute pas pour rien dans le changement d’attitude d’Onfray à l’égard de Sollers, même s’il publiera encore, en 2003, dans la revue L’Infini (La philosophie populaire, n° 85, hiver 2003). Les choses se gâteront un an plus tard.

[4Gallimard, janvier 2002, collection blanche.

[5Voir le portrait de Dominique Rolin dans « Le Monde des livres » du 18 février 1994.

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7 Messages

  • Albert Gauvin | 3 mars 2015 - 10:59 1

    Dominique Rolin s’entretient avec Alain Veinstein

    Du jour au lendemain, 2 avril 1994. Rediffusé dans Les Nuits de France Culture le 2 mars 2015.

    La bibliothèque de Dominique Rolin.
    L’écrivain parle du Jardin d’agrément (Gallimard) et de Train de rêves (coll. L’infini), de ses goûts littéraires et, in fine, de... Philippe Sollers. Écoutez ici.


  • A.G. | 22 mars 2014 - 11:07 2

    L’échange épistolaire volumineux entre la romancière belge Dominique Rolin (1913-2012) et l’écrivain français Philippe Sollers (1936) a trouvé refuge à la Bibliothèque royale de Belgique (KBR), a indiqué jeudi la Fondation Roi Baudouin. Lire.


  • A.G. | 2 décembre 2013 - 18:53 3

    Hommage à Dominique Rolin le jeudi 12 décembre 2013 à 19h00

    au Centre Wallonie, 46 rue Quincampoix 75004 Paris (M° Rambuteau)

    Table ronde et lecture

    Des proches de Dominique Rolin — Josyane Savigneau, René de Ceccatty et Jean-Luc Outers — évoquent sa personnalité et son oeuvre, accompagnés de lectures de ses textes par Marie-Christine Barrault.

    Dominique Rolin (Bruxelles 1913 - Paris 2012) reçoit les éloges de Jean Cocteau et Max Jacob à la parution de son premier roman Les Marais. En 1952, elle obtient le Prix Femina pour Le Souffle (Denoël). Entrée à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1989, elle est l’auteure de plus d’une trentaine de livres dont plusieurs — comme Journal amoureux (Gallimard) — abordent sa relation avec Philippe Sollers.

    Écrivaine et journaliste au Monde des livres dont elle fut la directrice, Josyane Savigneau est auteure notamment de biographies de Marguerite Yourcenar et de Carson McCullers.

    Jean-Luc Outers est l’auteur d’une dizaine de romans. De jour comme de nuit (Actes Sud), son dernier livre, vient de faire l’objet d’une lecture par Fanny Cottençon au Centre Wallonie-Bruxelles. En avril 2004, il réalise ce qui sera le dernier entretien de Dominique Rolin.

    Admiratrice de l’oeuvre de Dominique Rolin, la comédienne Marie-Christine Barrault a proposé de nombreuses lectures de textes de l’auteure belge comme au Marathon des mots de Toulouse en 2013.

    Auteur, éditeur, traducteur et critique, René de Ceccatty a consacré de belles pages à l’oeuvre de Dominique Rolin. Un renoncement (Flammarion) est son dernier livre paru.

    « Fuyant l’angoisse et la courtisant, Dominique Rolin est allée au plus loin dans la description de la solitude et du bonheur, acquis par les seules armes de l’intelligence, de l’ironie, de la franchise. » René de Ceccatty

    Informations et réservations au 01.53.01.96.96 et sur le site du Centre.


  • A.G. | 19 mai 2013 - 23:31 4

    Pascal Boulanger écrit aujourd’hui sur sa page facebook :

    « Dominique Rolin est morte paraît-il... je n’y crois pas.
    On ne meurt pas quand on écrit : "Ecrire, c’est aimer / Ecrire, c’est être aimé".
    Dans "Journal amoureux", avec la présence constante, aimante de Jim alias Sollers.
    À lire/relire les jours pluvieux ».

    Il a bien raison.


  • A.Gauvin | 24 mai 2012 - 11:28 5

    Hommage à Dominique Rolin
    _ Alain Veinstein s’entretenait avec Dominique Rolin, à l’occasion de la parution de "La rénovation" (Gallimard).
    _ (rediffusion de l’émission du 18 février 1998)


  • A.G. | 15 mai 2012 - 20:48 6


  • A.G. | 6 juin 2008 - 23:22 7

    Sur la rencontre entre Philippe Sollers et Dominique Rolin, voir :

    Frans de Haes, Dominique Rolin et le nouveau roman