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Hommages à Dominique Rolin

D 13 juin 2012     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dominique en bref, par Philippe Sollers

Serge Moati reçoit Philippe Sollers, en toute intimité, dans son appartement parisien et lui fait commenter quelques photos :

Philippe Sollers : [A Venise] tout seul avec ma grande amie Dominique Rolin à qui j’ai dédié mon Dictionnaire amoureux de Venise et qui sait se taire comme personne.
[...]

Serge Moati : Un amour secret dévoilé par Pivot.

Ph. S. : Il suffisait de me lire
[...] Magnifique personne. Une fée

Extrait de l’entretien vidéo, : « De vous à moi » Vivolta (2008).

Nota : Leur relation amoureuse a débuté en 1958. Philippe Sollers fait ses débuts dans l’écriture avec la publication de son premier roman, Une curieuse solitude, il a 22 ans. Dominique Rolin, elle, est une écrivaine belge, installée et reconnue (prix Femina avec Le Souffle en 1952). Belle femme de 45 ans qui vient de perdre son mari aimé ; en fait 10 de moins, dira Sollers. Ils se rencontrent à un cocktail organisé par leur éditeur commun Denoël, à l’occasion de la parution de "Une curieuse solitude" bien accueilli par la critique. De là, va commencer une longue histoire croisée, amoureuse et littéraire que les années qui suivent vont sceller pour toujours. Quelques éléments biographiques, côté Sollers :

1959
- Ph. Sollers échappe de peu à la mort dans un grave accident de voiture.

1960
- Faillite de l’usine familiale.
- Fondation de la revue Tel Quel aux Editions du Seuil.
Dans ce premier numéro, Ph. S. publie « Requiem », un texte consacré aux funérailles militaires de son ami Pierre de Provenchères, mort en Algérie, là où une guerre qui ne dit pas son nom se poursuivra jusqu’en 1963.

1961
- Coma hépatique, dont l’expérience se donne à lire dans les textes écrits à l’époque
- Publication du Parc, qui reçoit le prix Médicis. Hostilité de la critique, en général, qui reproche à Sollers de sacrifier à la mode du « nouveau roman ».
- La liaison avec l’écrivaine belge, Dominique Rolin, depuis 1958, se poursuit. Le printemps et l’automne, ils écrivent ensemble à Venise. Une passion amoureuse et littéraire qui se prolongera de longues années et dont Sollers rendra compte dans Passion fixe et rendue publique à l’occasion d’une émission Apostrophe de Bernard Pivot.

1962 Ph. Sollers est incorporé pour son service militaire. Simulation de la folie, grève de la fin, afin d’éviter de participer à la guerre en Algérie. Il connaîtra les quartiers psychiatriques des hôpitaux militaires jusqu’à mettre sa vie en danger. Malraux, le sortira de là. Mais une femme a joué un rôle essentiel dans ces moments difficiles pour lui : Dominique Rolin.

En 2007, Ph. Sollers publie Un vrai roman, Mémoires.
A l’entrée Dominique Rolin, on peut lire :

Elle est assise à côté de moi, sur ma gauche. Je ne fais attention à rien d’autre. Corps de rêve, seins magnifiques, voix-mélodie, rire de gorge, humour. Elle paraît dix ans de moins (elle a dix ans de moins), elle sort d’un deuil très dur qu’elle décrit dans un de ses meilleurs livres, « le Lit », c’est donc une veuve sombre et joyeuse. Coup de foudre pour moi, légère commotion pour elle (elle manque de tomber dans un escalier). Mon destin est là, aucun doute. Même conviction, fondée, qu’avec Eugénie, sept ans plus tôt. Le surnom d’Eugénie dans ma mythologie personnelle : « l’Ange ». Celui de Dominique, immédiatement : « la Fée ». Tout y est : lumière intérieure, effet d’irradiation, sensualité, peau, bijoux, extraordinaire impression de confort et de repos que donne la beauté indifférente à elle-même (elle ne se trouve pas belle, évidemment). Il ne manque que la baguette magique, mais elle est là, invisible, l’étoile est là. Les citrouilles, autour de la table, ont disparu dans une gélatine de paroles vides. Elle va partir en riant dans un carrosse, mais je la retrouverai.

Philippe Sollers
Un vrai roman, Mémoires, Gallimard, 2010.

De son côté, Dominique Rolin, a introduit "Jim" dans ses romans. Un de ses nombreux regards. Découvrons Philippe Sollers silencieux... :

Ce matin, je découvre entre autres qu’il possède une masse de profils en réserve dont certains n’ont pas encore été répertoriés. A moi revient la tâche de les consigner dans mes registres clandestins : orgueil, concentration, humour, anxiété, rêve, amour, souveraineté de la certitude, souveraineté de la modestie, soif et faim, générosité, bonté, lucidité crue et rieuse, enfance, enfance, ruées massives de volonté, plaisirs, saveurs, sommeils, la liste pourrait s’allonger indéfiniment.

Remarque en passant : aucun des profils en question n’a droit à la parole plus volontiers liée au mensonge qu’à la vérité.
Notre goût du silence est notre plus sûr moyen de communication.
Face à l’autre, chacun sait rester hypodermique, doux et chaud, exalté par la certitude d’avoir raison. Le silence est par conséquent notre allié majeur ?

Dominique Rolin
Le Jardin d’agrément, pp. 51-52.

Le sexe du rire

Extrait de Dominique Rolin, Plaisirs
,
Entretiens avec Patricia Boyer de Latour (1)

P.B.L. : Au début de Passion fixe
, de Philippe Sollers, il y a une évocation splendide et très lumineuse du rire de Dora et, là, on ne peut pas s’empêcher de penser à vous, même s’il s’agit bien sûr d’un personnage de roman :

Son rire commence à se distinguer pour moi de tous les autres, je n’ai jamais entendu quelqu’un rire comme ça, d’une seule coulée, cascade de gorge venant de derrière la tête, un rire de dos, retourné, de profil, du bas et du haut, un vrai rire de joie sans raison, un rire pour être présente, simplement, et que tout le reste s’en aille(2) » Et dans Journal amoureux, vous parlez du « sexe du rire(3).

cette disposition joyeuse à communiquer ses émotions d’une manière à la fois enfantine et libre, lorsqu’on est heureux dans l’amour.

D.R. : Ah oui ! Sans gaieté, il n’y a pas d’amour. [...]

P.B.L. : Il y aurait donc quelque chose de l’enfance à préserver dans l’amour par le rire.

D.R. : C’est probablement ça, le secret. (Sourire.) Que c’est bon de rire ! Je n’ai jamais analysé cela, mais on se sent tout à coup en accord avec le monde entier. Il n’y a plus de haine autour de soi... On se sent en situation de bonté. Un rire échangé avec quelqu’un, c’est comme une sorte de baiser à distance.

Dans les archives de l’INA.

1977 : "Dominique ROLIN, fille de BREUGHEL"
sur le plateau de Bernard Pivot pour la sortie de son livre : "Dulle griet"(Denoël).

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Extrait 1

Dominique ROLIN lit les premières lignes de son roman "Dulle griet"(Denoël). En fait, comme le note Bernard PIVOT, le roman commence par la reproduction d’un tableau de BRUEGEL, "Dulle griet", formule flamande qui signifie "Margot l’enragée". Le tableau est composé d’une foule de créatures fantastiques et occupé en son centre par Margot l’enragée, de profil, coiffée d’une sorte de marmite, l’oeil hagard, tenant une épée... sorte de sainte et de folle.

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Extrait 2

Quand mon père est entré en agonie, dit-elle, le tableau de BRUEGEL s’est interposé entre lui et moi, tout mon livre s’est conçu autour de ce tableau. A force d’explorer le drame de la mort des proches on parvient à sortir de l’autre coté de cette mort. Ce livre a été une recherche de ma propre délivrance c’est une auto-psychanalyse. Ma famille fut une famille difficile, j’étais un peu agressive, ma mère voulait garder un univers familial très clos, j’ai eu du mal à en sortir. Très tôt j’ai dit que je serai écrivain, je le sentais obscurément, j’ai l’impression d’être environné de mots. Mot de la langue française le plus détesté : aucun mot, un mot est une musique... Mot préféré : c’est la même chose, je les aime tous

Crédit : Document Antenne 2, "Ah vous écrivez" - 02/09/1977. Archives INA. Version complète(18min 54s) disponible sur le site de l’INA.

Oh Jim ! Dominique Rolin et le fardeau d’Adam

Par Anne Guérin-Castell sur Médiapart
22 Mai 2012

Non, Dominique Rolin n’est pas morte il y a sept jours. Elle s’est juste endormie à vie. « Êtes-vous capable de saisir la nuance ? »

Le Futur immédiat , 2002 (extrait).

« La Grande Réalisatrice a décidé de déstructurer son ouvrage. Déstructurer, mot admirable, mot fascinant. Supprimer l’épaisse doublure laineuse d’un manteau. En assouplir l’architecture trop rigoureuse. Rétablir l’intimité entre les corps et les tissus, qu’ils se caressent, qu’ils glissent, qu’ils se plaisent et se comprennent, qu’ils échangent leurs fluides, leurs chaleurs, leurs odeurs, leurs respirations. Qu’est-ce qu’une étoffe, sinon le mouvant projet d’une pensée attendant sa raison d’être ? Déstructurer un habit, c’est se jeter sur les mots avec violence. On les disperse, on les assemble, on les retourne, on les détourne, on les contourne, on les façonne, ainsi finit-on par créer un nouveau modèle de narration, peut-être tordue mais infiniment plus juteuse.

Coup de barre. Où es-tu, Dominique ? Chez toi.

Tu entreprends (le mot n’est pas trop fort) la descente de ton escalier intérieur, raide et tournant. Tu prends appui sur le mur et sur la rampe, corps incliné à gauche puis à droite. Prudence, les pieds bien collés au passage de chaque marche. Évite la chute, fracture, appels à l’aide, hôpital, soins, opération, rééducation, bref, dégradations dont, sauvagement, je refuse l’éventualité. Oh ! Petite mère, tu en es morte, toi. Au moment de ton accident, tu avais hurlé. Tes cordes vocales s’étaient brisées net, perdue ta voix de déclamatrice heureuse, des mots morts sortaient de ta bouche grande ouverte, c’est la dernière image que j’ai gardée de toi.

Jim est un réfugié de luxe sur son île. “Veux-tu que je rentre ?” me dit-il au téléphone avec une douceur de ferme velours. Je te vois d’ici, ramassé sur le manuscrit en cours, ton cou de presque enfant sent bon. Il fait si chaud qu’il s’est mis nu, le roi d’une île a toute autorité sur ses charges : la germination des mots est sa priorité.

[...] Un roi reste un roi n’importe où, à n’importe quel prix, debout sur son socle de bronze. Il n’obéit jamais à rien ni à personne.

Il domine ici, retiré tout au fond de moi. Il est ma sauvegarde, il est ma carte de séjour, mon passeport, acte de naissance inclus.

Divine comédie du bonheur de vivre.

Pas aussi simple que ça.

Trois semaines d’attente encore avant son retour, c’est-à-dire une immensité d’espace et de temps qui s’obstine à me renier.

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© Biblothèque Royale de Belgique

Entre chaque nuit qui se ferme et chaque matin se creuse un vertigineux enfer. Quelques gestes mineurs stupidement utiles m’aident à en sortir, voilà qui est beau, voilà qui est respectable. Ouvrir la fenêtre sur la perspective des toits, défaire le lit pour aérer les draps. Mouiller mon visage et relever mes cheveux en chignon, ça dégage, un bain très chaud me plonge dans une odeur de travail prémonitoirement achevé. Reprise du choc très doux de la respiration qui coïncide avec le premier appel au téléphone disant : “Rejette ce que Dante appelle le fardeau d’Adam.” Je réponds : “D’accord.” Ce fardeau de mort menace n’importe qui, n’importe où. Prononcé par Jim, qui sourit même quand il ne sourit pas, la petite phrase en question n’a rien de solennel, au contraire, elle est intimiste et tendre, conseil patient, paisible encouragement à l’audace, à la ténacité. Ça me connaît. Je suis on ne peut plus d’accord.

J’ai donc le droit d’ouvrir le manuscrit au point où je l’ai rangé hier. Mais à ma surprise, la phrase commencée la veille n’a pas été interrompue au cours de la nuit comme on pourrait le croire d’habitude. Une main étrange, se substituant à la mienne, l’a poursuivie et terminée. Et je ne suis pas déçue. Au contraire. Cette fin de phrase dégage, mot après mot, une espèce de chaleur intéressante et vierge. À moi de profiter de l’occasion qu’elle me propose en toute liberté. J’en suis la bénéficiaire poétique absolue, personne au monde ne peut me la chiper, soit par bêtise, soit par malveillance, je suis ce matin la reine d’une phrase nocturne anonyme. Mille courants sanguins gratuits, chauds et vifs me parcourent de la tête aux pieds.

Jim, ne crains rien, je me surveille, je me contrôle seconde après seconde, crois-moi, nous ne serons pas déçus, me voici uniquement moi pour un centième de seconde encore - et c’est beaucoup, tu le sais !

Corps (écoute bien, c’est à toi que je m’adresse, imbécile, ne feins pas d’être sourd), fous-moi la paix. Mes organes que tu surveilles jalousement y sont fourrés pêle-mêle pour obéir aux basses fonctions. C’est normal. Mais quand tu essaies de toucher ma pensée, c’est-à-dire mon amour et mon travail, je te hais et fais le nécessaire pour te rejeter. Notre lutte à tous les deux s’engage chaque matin, tôt. Tu me vaincrais si je ne t’opposais qu’une résistance plus ou moins ramollie. Pas de ça, pas de ça. Je connais dans ses moindres replis les secrets de tes manoeuvres de souillures. Haaa ! Tu viens de me rater une fois de plus. Corps immonde. Trop tard. Je suis parvenue à te refouler dans tes caveaux étranglés. Tu peux y grogner à l’aise, rien ni personne ne t’empêchera d’écrire. Te voilà maté jusqu’à nouvel ordre. J’ai le droit d’être fière de moi.

[...] Le coup de fil inattendu interrompt mon travail en milieu de page, c’est la voix de mon frère Denys l’aviateur, mort au début de cette année.

- Bonjour, Soeur.

- Bonjour, Vieux.

“Soeur” et “Vieux” étaient nos identités mutuelles depuis l’enfance, jamais remises en question, sauf une seule fois, juste avant la fin, en décembre dernier. Il s’est soudain mis furieusement en colère, il criait : “Je ne suis pas vieux, c’est toi qui es vieille.” Nous nous sommes tus, un peu surpris, choqués même, mais soulagés aussi. Nous ne pouvions pas aller plus loin. “Soeur” et “Vieux” sont sortis indemnes de la petite affaire.

- Le christ en croix que papa t’a donné, tu te souviens ?

Chaleur, détente nerveuse absolue du dialogue entre la vivante que je suis et le mort, le mort mis en cendres depuis février dernier. Ça nous rapproche, pour un peu nous aurions de nouveau sept et neuf ans qui fut le départ de notre complicité. Ce christ, Papa l’avait repéré au cours d’une promenade à Genk, au croisement de deux chemins de sable argenté traversant la lande de bruyère.

[...] il est pendu contre le mur dans un angle de ma grande pièce, toujours le même avec ses bras chétifs verticalement fixés sur la croix. Mais sa tête s’incline de plus en plus vers l’épaule, prête à se détacher. On le croirait saisi par une fatigue qu’il ne supportait peut-être plus depuis pas mal de temps.

- Soeur (reprend mon frère l’incinéré), tu te souviens que tu me l’as promis pour après toi ? Tu me l’avais dit, n’est-ce pas ?

Cet entretien mon dérange. Brûler un corps est un crime aussi laid que théâtralement comique : enfermer des restes dans un tiroir parmi tant d’autres, pourquoi ? On s’y recueille parfois en serrant les mâchoires, carnaval indigne. Non, rien ne vaut le sommeil en terre, oui, la bonne et riche terre. C’est ce que j’ai souhaité pour ma part, cimetière de haut niveau, pelouses ratissées, fleurs, monuments stupides, oiseaux vifs, juste ce qu’il faut pour que l’oubli s’installe avec sobriété ; je me transformerai sans hâte en compost (comme disent les jardiniers).

Quoi désirer de plus noble et de plus juste ? Être consommée avec patience et méticulosité avant d’être digne d’alimenter les ténèbres. Être digérée ensuite, sans autre ambition que celle d’une insignifiance, quoi désirer de plus noble et de plus juste ?

Jusqu’à ce que Dieu, pourquoi pas, descende jusqu’à moi au fond des abysses avant de m’emporter en surfant sur l’infini dont j’apprendrai peu à peu à me gorger.

Je mérite une telle aventure, non ?

Mes compagnons d’en-bas, en train d’y parachever leur décomposition obscure, en resteront bouche bée quand ils verront mes ailes se déployer, ils entendront Dieu me dire : “Va, va”, la jalousie les fera mourir une seconde fois.

“Pourquoi elle ? Pourquoi elle et pas nous ?” gronderont-ils entre eux, irrités par la partialité du Tout-Puissant à mon égard.

“Pourquoi moi, imbéciles ?” crierai-je alors en traversant des flottilles de nuages de plus en plus élevés, “parce que vous avez sous-estimé la vie, et moi non, et moi non, compris ?”

(Le Futur immédiat, 2002) ».

Dominique Rolin a 99 ans aujourd’hui.

Crédit : Anne Guérin-Castell sur Médiapart

COMMENTAIRES

24/05/2012, 16:22par bendidonc

Merci Anne... Quel superbe moment ce" bouillon de culture" du 24.3.2000, Dominique Rolin ne parle que de Jim, de sa rencontre qui à transformé son écriture, de cette sensation d’adhésion totale à l’autre, juste avant le désormais célèbre"et bien Jim est assis à coté de vous" de Pivot.

Peut-être lui disait-elle, comme Romain Gary à sa 1ère femme l’écrivain britannique Lesley Blanch, comme Sartre à Beauvoir : "C’est la quantité qui compte ; il faut laisser derrière soi non pas deux ou trois mais toute une étagère de livres, sinon on n’existe pas".

25/05/2012, 09:00par Anne Guérin-Castell

J’en avais entendu parler, à l’époque, mais je ne l’ai regardé que récemment. Et oui, le plus beau moment est celui où Dominique Rolin répond, avec une magnifique et candide simplicité, à toutes les questions que le machiavélique Pivot lui pose sur Jim. Elle dira plus tard que Sollers ne voulait pas aller à cette émission, c’est elle qui avait insisté.

Non seulement ils ont été placés l’un à côté de l’autre, mais le mot d’ordre a dû être donné de montrer des plans sur Sollers à des moments précis, ainsi on le voit souvent tenter de dissimuler avec sa main le rire que provoque certaines réponses de Dominique Rolin. Le piège se referme lorsque Pivot sort de son rôle pour contraindre Dominique Rolin a avouer que, oui, Jim “est” Sollers.

À partir de là, ça tourne mal pour l’émission, bien que Sollers fasse le maximum pour sauver la situation, parce que nous n’avons plus devant nous deux auteurs, mais un couple, avec ses connivences, ses divergences et ses apartés - par exemple quand Dominique Rolin compare l’écriture de Sollers à de la musique de jazz - comme cela s’observe dans la vie. C’est la littérature, évincée par le scoop, qui est perdante.

Je ne connaissais pas cette phrase sur la quantité. Un erreur de jugement, il faut croire, de Gary comme de Sartre. Si la quantité peut impressionner les contemporains, la postérité s’en moque. De nombreux exemples le prouvent.

Crédit : Mediapart.

Journal amoureux (extrait)

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Dominique Rolin (années 60)

Les chiffres ne nous ont jamais intéressés, Jim et moi. Nous avons su dès le départ, il y a quarante siècles, qu’il fallait se méfier de ces bestioles rusées, trompeuses, et souvent d’un rigorisme malfaisant.

Nous nous fions aux battements d’une horloge qui serait sidérale. Pas de cadran, pas d’aiguilles, pas de remontoir. Les heures tournent d’elles-mêmes sans avoir besoin de nous qui les avons pourtant inventées.

Temps doux ce soir au carrefour, sur la terrasse de notre café. Circulation calmée. La nuit déroule son rideau de scène à reflets moirés. Ancrés sur leurs patins à roulettes, des garçons et filles pressés traversent en diagonale, bras étendus, puissants, gracieux, avant de disparaître au croisement des boulevards.

Jim les a-t-il remarqués ? Sûrement oui. Rien ne lui échappe. Sans même y prêter attention, il absorbe et consomme les images pour les laisser couler en lui. Elles y seront chambrées comme les meilleurs vins de son pays. Il s’en servira tôt ou tard après un long travail de filtrage. C’est tout un art. C’est le secret bien gardé de son art personnel.

Il couvre de notes plusieurs feuillets de son carnet rouge. Sans lever la tête, il demande à quoi je pense.

À rien, comme d’habitude. Enfin, quand on dit « rien », c’est une façon sommaire de parler. Il y a de tout petits « riens » fugaces et sans intérêt. Il y a de grands « riens » qui accrochent.

Le carrefour est une arène sans bords diffusant la splendeur de mon « rien » aux disponibilités infinies. Où suis-je ? Qui suis-je ?

Ou, plus exactement : quand suis-je ?

N’importe où. Nulle part. Ici peut-être. Pourquoi pas autrefois ? Tout cela m’est proposé à travers les allées et venues du mot maintenant qui se profile en ombre chinoise sur fond d’arbres, d’immeubles et de ciel.

« À présent, dans un temps actuel », précise le dictionnaire, ajoutant « participe présent de maintenir, tenir la main, ne pas lâcher ».

On ne peut pas trouver meilleure définition à ce que Jim et moi avons désiré.

- On s’en va, dit-il en rangeant ses affaires.

Dès qu’il se met en marche, un léger coup d’air soulève les pans de son imperméable tandis que le corps, compact et ramassé en avant, prend l’attitude d’un guetteur sur le qui-vive. Un ennemi potentiel peut surgir ici ou là à l’improviste, il est donc utile de rester vigilant sans en avoir l’air. Principe décontracté de surveillance.

Une femme sortie du parking d’à côté vient jusqu’à nous avec vivacité : il nous arrivait parfois de la croiser dans les circuits du travail, sans plus. Elle est gentille, élégante et plutôt belle, un peu plus sèche peut-être, et voilà qu’elle murmure sur un ton plaintif et désirant :

- Bonsoir les amoureux.

Nous l’attirons dans nos bras en tournant sur nous-mêmes comme pour une danse. « Quelle surprise ! Il faut absolument qu’on se revoie, oh oui oh oui, c’est promis, juré, on s’appelle, à très bientôt ! » Mais déjà, nous nous détachons d’elle à reculons, avons-nous réellement vu fixés sur nous ses beaux yeux dorés de chien triste ? Rien n’est moins sûr.

- Journal amoureux, que penses-tu de ce titre pour ton prochain livre ? dit Jim le lendemain matin en me quittant.

C’est l’homme qui trouve sans chercher. Il n’a pas besoin d’aimer une idée. Il est aimé par l’idée, elle a besoin de lui, il en fait ce qu’il veut, je suis toujours d’accord. Je me demande parfois s’il se souvient des circonstances de notre première rencontre il y a de cela quarante siècles, pardon, quarante ans, ou bien pour mieux affiner encore mes calculs : quarante mois, quarante semaines, quarante jours, quarante heures, quarante minutes, quarante secondes au centième près.

Il est évident qu’il n’a rien oublié, sa tête bien ronde et bien dure abrite entre autres choses une mémoire phénoménale. Pourtant jamais nous n’évoquons ensemble nos souvenirs que nous traitons plutôt comme des doublures de nous-mêmes restées ultra- vivantes, par conséquent libres, indépendantes, frôleuses, gaies.

Cela s’est passé en automne.

Un éditeur important - homme d’âge moyen mais vieux de naissance - convie à déjeuner chez lui à la campagne une poignée de compétences littéraires dont il évalue l’utilité : il fignole le lancement du premier roman d’un tout jeune inconnu, pas encore vingt-deux ans, le mirage enchanteur des prix de fin d’année est proche.

À table, on m’a placée à sa droite et je lui raconte aussitôt le drame qui m’a brisée deux ans plus tôt, la maladie et la mort de mon mari sculpteur et dessinateur. À force de traîner partout ce feuilleton déchirant, il est devenu une séduisante parure de malheur. Ça me va bien sans doute. C’en est fini de moi, dis-je à mon voisin, je ne peux plus écrire, j’ai perdu mon armature.

Il secoue la tête avec une gravité insolente et se penche au plus près, voyons donc cette armature, il ravale un léger rire :

- Ah vous croyez ?

Il est grand, mince. Le regard est sombre. On sait peu de chose sur cet étrange oiseau. Naissance à Bordeaux, bourgeoisie riche, vit maintenant à Paris, interrompt de brillantes études universitaires, veut écrire, écrire à plein temps. Son livre fait du bruit déjà, soutenu avec enthousiasme par plusieurs hommes célèbres. Par ailleurs, le puritanisme rageur de certains palefreniers du cirque littéraire s’indigne : les « amours ancillaires » (disent-ils) d’un garçon de quinze ans et d’une servante espagnole sont scandaleusement privées d’intérêt, etc.

Les invités sont ramenés en ville, il pleut à verse, il fait froid, les parapluies sont noirs, dans le train qui m’emporte jusqu’à ma sinistre maison de campagne je pense à ce jeune homme aussi rieur que grave, mobile et frais, à son livre musical, profond, ciselé. Je cours me réfugier dans la petite bibliothèque au premier étage, elle me sert de nid, je m’étends sur le canapé en sanglotant. « Non, Ben, non », dis-je au chien qui cherche à me consoler, je n’ai plus personne au monde à part quelques bons amis ainsi qu’une poignée d’amants occasionnels : ceux-ci viennent de temps en temps m’y déshabiller : je n’aime ni leurs gymnastiques ni leurs discours, pour moi ils ne sont rien que de communs objets de curiosité. (...)

Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m’a écrit : notre rencontre l’a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? Plaire est le tout premier mot codé d’une certaine clé d’ouverture : rien n’est possible sans elle. Premier rendez-vous fixé la semaine suivante dans un vieux café célèbre de Saint-Germain-des-Prés, proche du petit hôtel où j’ai mes habitudes. Heure creuse d’après-midi (« heure creuse », inexplicable merveille du langage) ; première stupeur de nous trouver face à face dans la grande salle vide et miroitante ; premier déclic mental : ce jeune homme dont je ne sais presque rien est un génie de la rapidité, ce que confirme le contenu ailé de son livre. Il lui suffit de trois minutes pour balayer l’immédiat, pour précéder les sauts de sa pensée, et peut-être aussi la mienne. Où s’est caché le monde ? On s’en fout, il n’y a plus de monde, simple constat d’une fausse réalité rieuse, fiable. Nous n’avons rien de spécial à dire, tout est à faire. Pour donner le change et sur un ton d’impatience amusée il m’offre deux ou trois morceaux choisis de sa ville d’enfance, un fleuve, l’océan, des vignes, ah oui, d’immenses champs de vignes, une île de vacances aussi, et je lui renvoie aussitôt un peu de mes anciens « moi ». Notre double récit ressemble aux rushes d’un film que nous chercherons, qui le sait, à monter par la suite. Et voilà que Jim le jeune consulte sa montre, se lève d’un coup, il doit se dépêcher, un autre rendez-vous l’attend chez son éditeur, il aime la ponctualité, vite il me raccompagne jusqu’au carrefour voisin. Alors il descend la marche du trottoir pour que nos visages se trouvent au même niveau, proches à se toucher, sans se toucher pourtant, il me scrute simplement avant d’articuler vite, vite mais avec précision : - Vous savez, je suis quelqu’un de très bien.

Phrase d’une prétention inouïe ? Nullement. Ce jeune écrivain ne cherche rien de plus qu’à m’enseigner le goût de l’instantané, le temps est une valeur à massacrer sans cesse.

Dominique Rolin, Journal amoureux, Gallimard, 2000 (« Folio », 2001)

Un amour clandestin

PAR JOSYANE SAVIGNEAU

Mais qui était donc ce « Jim », apparu dans l’oeuvre de Dominique Rolin au début des années 1960 et traversant désormais presque tous ses livres ? Le choix de son nom était certainement un clin d’oeil à James Joyce et à son amour pour Nora. Mais était-il seulement un personnage de fiction, une miraculeuse invention, ou un miracle dans la vie même de la narratrice ? De roman en roman, jusqu’à ces Trente Ans d’amour fou, en 1988, on avait compris qu’il était l’amour absolu, non seulement de la narratrice, mais de l’auteur.

Il l’avait ramenée à la vie après un deuil qu’elle croyait inguérissable. Il avait apaisé ses angoisses. Ecrivain lui aussi, plus jeune qu’elle, il lui avait permis, disait-elle, de libérer » sa narration. Il l’avait arrachée à toutes les conventions, littéraires, sociales. Ses anciens amis s’en plaignaient. Elle s’en moquait.

Leur amour devait demeurer clandestin, donc parfait, puisque totalement asocial. Ensemble, ils avaient découvert leur refuge, « la ville étrangère », devenue elle aussi un personnage des romans de Dominique Rolin. On reconnaissait sans peine Venise. Ils y allaient deux fois par an, presque toujours aux mêmes dates. Dans le même hôtel, dans la même chambre. Quand il faisait beau, elle écrivait sur le ponton, tandis qu’il restait à l’intérieur. Si le temps se gâtait, ils écrivaient tous deux dans la chambre. Une même passion : les mots.

A la toute fin du XXe siècle, l’identité de Jim était devenue, dans le milieu littéraire, un secret de Polichinelle. Mais personne n’aurait osé écrire ou dire son nom. En 2000, Dominique Rolin publiait Journal amoureux. Un texte bref, magnifique. Leur histoire d’amour demeurait, certes, une « clandestine révélation magnétique », mais l’excellente dessinatrice qu’était aussi Dominique Rolin traçait un portrait de Jim, où l’on pouvait reconnaître un écrivain désormais célèbre.

Elle racontait leur première rencontre, en 1958. Il n’avait pas encore 22 ans, et son premier roman, Une curieuse solitude, faisait beaucoup de bruit. Son éditeur voulait faire connaître ce jeune homme et avait organisé un déjeuner littéraire. Dominique Rolin, dans la grande beauté de ses 45 ans, était assise à côté de lui. Elle lui a confié que depuis la mort de son mari, le sculpteur Bernard Milleret, elle ne pouvait plus écrire. Il a répondu : « Vous croyez ? » Puis il lui a écrit. « Il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? »

Pour ceux qui savaient qui était Jim, l’occasion était trop belle. Bernard Pivot a invité Dominique Rolin sur le plateau de « Bouillon de culture » pour Journal amoureux et lui a dit soudain : « Jim, c’est l’homme qui est ici à côté de vous, c’est Philippe Sollers. » À la fois heureuse et gênée, elle a simplement dit « oui ». Si Philippe Sollers était sur ce plateau de télévision, c’est aussi parce qu’il publiait Passion fixe, que certains ont lu un peu trop vite comme un écho à Journal amoureux. Dora, le personnage principal, n’est pas Dominique Rolin comme Jim est Philippe Sollers. Passion fixe n’est pas une confession.

Mais leur histoire est bien une passion fixe. En 1965, Drame, de Philippe Sollers, était dédié « à D ». En 2004, son Dictionnaire amoureux de Venise est « Pour la Grande Petite Jolie Belle Beauté ». « Venise est une grande aventure historique. Elle peut être aussi une passion individuelle. C’est le cas ici », écrit Sollers.

Dominique Rolin est morte le 15 mai. « Jim a dit : "Comme c’est bête la mort !" » Mais quelques pages auparavant, dans ce Journal amoureux, Dominique Rolin lui avait répondu : « À y bien réfléchir, la mort existe-t-elle vraiment ? »

Le Nouvel Observateur du 24 mai 2012 - n° 2481

Dominique Rolin, écrivaine de l’infini amoureux, est morte

Par René de Ceccatty
Le Monde.fr | 15.05.2012

Auteure d’une oeuvre littéraire intransigeante d’une exceptionnelle longévité, Dominique Rolin est morte le 15 mai, à Paris. Elle aurait eu 99 ans une semaine plus tard, le 22 mai.

Au début des années 1960, Dominique Rolin, encore quadragénaire, avait déjà une oeuvre romanesque importante, assez classique de facture, mais traversée de violences. Elle venait de perdre son mari, le sculpteur Bernard Milleret, et lui avait consacré un récit bouleversant, Le Lit (Denoël, 1960). Ses précédents livres avaient été remarqués par la critique et par le public. Elle n’hésitait certainement pas sur son rapport à la littérature, mais la forme littéraire n’était pas sa préoccupation première. Grâce à la rencontre d’un jeune écrivain et aux recherches du Nouveau Roman et de Tel Quel, elle trouve alors une liberté de narration nouvelle. Elle publie Le For intérieur, en 1962 : c’est un tournant.

La critique prétend qu’elle se laisse gagner par l’avant-garde. Ce n’est pourtant pas la stricte vérité, car dès Les Marais (Denoël, 1942), les contradictions intérieures des liens familiaux et affectifs, des pulsions sexuelles, faites de désir et de dégoût, étaient traquées. Ce livre, à sa sortie, fut célébré notamment par Jean Cocteau et Jean Paulhan. Dominique Rolin lui demeura fidèle, puisqu’elle le republiera.

UNE OEUVRE "SOMNAMBULIQUE"

De ses personnages, elle écrivait dans la préface à l’édition de 1991 (Gallimard), où elle s’adressait à la jeune femme de 29 ans qui avait signé ce premier roman : "Ils sont uniquement sauvés de leurs obsessions par la permanence d’une fantasmagorie ténébreuse qui les autorise à flotter au long des jours et des nuits : Jérôme Bosch et Bruegel, ainsi que la magique atmosphère de ton pays de naissance, sont là pour te seconder."
En effet, Dominique Rolin aura puisé dans une zone de rêves la force de résister à ses "violences narratives incontrôlées". Et son oeuvre, qui se réfère souvent à Bruegel (Dulle Griet, L’Enragé) est, comme elle le reconnaît, "somnambulique".

Née le 22 mai 1913, à Bruxelles, dans une famille littéraire (son père est conservateur de la bibliothèque du ministère de la justice et sa mère est la fille du romancier Louis Cladel), elle a d’abord été bibliothécaire, mais publie des nouvelles dès 1934 (reprises dans Les Géraniums, La Différence, 1993).

"Le futur écrivain, commentera-t-elle, était doué d’une méchanceté d’oeil fort plaisante, d’humour noir aussi, du besoin de s’abandonner sans contrôle à ses intuitions et ses rêves, c’est-à-dire l’amorce d’une recherche d’amour."

Son mariage en 1937 avec un homme violent et alcoolique la hantera toute sa vie. Pendant la deuxième guerre mondiale, elle change à la fois de pays et de style d’existence. Dessinatrice douée, elle mène parallèlement une carrière d’illustratrice et une autre d’écrivaine, avec succès, puisque, en 1952, elle obtient le prix Femina pour Le Souffle (Seuil). Les romans et nouvelles publiées durant cette période (Moi qui ne suis qu’amour, Le Gardien, Artémis) font d’elles une écrivaine qui, sans être populaire, rassemble un large public.

UN AUTRE MONDE

Sa famille demeure au centre de son inspiration. Son ton est cruel, ses descriptions parfois crues, son regard assassin. Par ailleurs, sa beauté lui permet de construire un personnage très singulier dans le milieu littéraire.

Mais, tout en acquérant un certain pouvoir et une autorité critique (elle fait partie du jury Femina, qui l’exclura pour avoir critiqué son "archaïsme" et son fonctionnement), elle se détache intérieurement de cette comédie. Ses livres se dépouillent de l’intrigue. Le style passe au premier rang. Maintenant, Le Corps, Les Eclairs, Deux témoignent de cette affirmation de la littérature pure.

Elle met en place une oeuvre de plus en plus originale, avec en particulier une trilogie : L’Infini chez soi ; Le Gâteau des morts, qui fait mourir l’auteur le 5 août 2000 et La Voyageuse (Denoël, 1980, 1982, 1984). Dénonçant l’hypocrisie mielleuse des âmes éplorées, Dominique Rolin trace un tableau impitoyable de son entourage, en isolant un amour clandestin, dans lequel beaucoup de lecteurs verront la clé de l’oeuvre de la maturité. Enfin, à l’occasion de Journal amoureux (Gallimard, 2000), a été révélée l’identité de celui qu’elle a toujours prénommé Jim, Philippe Sollers, ce qui a suscité dans le grand public une plus vive curiosité.

Philippe Sollers (ici à Paris en janvier 2006) a encouragé le travail de Frédéric Berthet et publié ses livres chez Gallimard. | AFP/BERTRAND GUAY

A cet amour, elle a consacré de nombreux livres, dont Trente ans d’amour fou, 1988, Le Jardin d’agrément, 1994 (tous deux chez Gallimard). Cet homme apparaît comme un repère essentiel de son univers, auquel il procure constance et force. Mais aucun détail qui trahirait l’intimité des amants. On est dans un autre monde, dans une autre mesure. L’enjeu est ailleurs que dans des confidences anecdotiques : dans un dialogue de l’écrivaine avec des parts lumineuses ou obscures d’elle-même, un véritable combat avec son inconscient, ses rêves, ses désirs, auxquels elle assigne des formes souvent allégoriques, sur un ton onirique, provocant, parfois comique.

"VIVANTS DÉSARMÉS"

"Pourquoi faudrait-il mourir ?", s’interrogeait-elle dans Le Futur immédiat (Gallimard, 2002). "Falloir mourir. Que signifie en réalité ce monstrueux aphorisme auquel est soumise l’humanité depuis ses origines les plus lointaines, burlesquement ignorées de nous, pauvres petits vivants désarmés." Fuyant l’angoisse et la courtisant, Dominique Rolin est allée au plus loin dans la description de la solitude et du bonheur, acquis par les seules armes de l’intelligence, de l’ironie, de la franchise.

Cette mort qu’elle connaissait parfaitement, chez les autres et chez elle-même, elle ne cède pas devant elle, mais l’a toujours provoquée. Ecrivaine pourtant sensuelle, elle avait intitulé Plaisirs son livre d’entretiens avec Patricia Boyer de Latour (Gallimard, 2002). Il y est question de Venise, de sa lumière et de ses peintres, de son bonheur d’aimer et d’écrire, mais aussi, toujours, de son enfance assombrie par la mésentente de ses parents, des erreurs et errements de sa vie et de la seule tyrannie qu’elle ait jamais acceptée : celle de la page à remplir.

René de Ceccatty

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"Le bonheur est une décision" disait Dominique Rolin.
J. Sassier/ Gallimard

En quelques dates

22 mai 1913 Naissance à Bruxelles

1942 Premier roman, Les Marais

1952 Prix Femina pour Le Souffle

1958 Rencontre celui qui deviendra "Jim" et l’homme de sa vie

1965 Est exclue du jury Femina pour avoir écrit un article critiquant "l’archaïsme" des choix du jury

1989 Elue à l’Académie royale de Belgique au fauteuil de Marguerite Yourcenar

2000 Publie Journal amoureux. Bernard Pivot révèle dans une émission de télévision que Jim est l’écrivain Philippe Sollers

15 mai 2012 Mort à Paris


Liens

Sur pileface

Dominique Rolin et Jim

La chambre aux trois fenêtres de La Calcina

Aux Gesuati, ensemble

Cherchez la femme : La rivalité amoureuse de Jérome Garcin

Alice Granger sur le {Dictionnaire amoureux de Venise}

Insula Rhéa (V)

Passion fixe

Cologne (eau de)

La correspondance de Dominique Rolin et Philippe Sollers à La Bibliothèque royale de Belgique

Sur amazon.fr

Pour mieux éclairer le contexte :
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Livre d’entretiens
avec Patricia Boyer de Latour
Elle m’avait dit au début :
" On va faire un livre vrai "
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Trente ans d’amour fou
roman antérieur au Journal amoureux

Site dédié à Dominique Rolin

http://dominique-rolin.blogg.org/

par Benjamin Lahache avec notamment des extraits de sa thèse de doctorat intitulée "L’oeuvre de Dominique Rolin, essai de documentation et d’interprétation" (soutenue en Sorbonne en 2002).

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1 Messages

  • Marco | 8 septembre 2016 - 17:54 1

    Le diadème en fruits divers
    Une envie seigneur le sucrer
    Nuit à toi "ferveur des hivers"
    Envoie ciel ! Bruegel te nacrer.

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