vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Les lieux de Sollers » II - Au coeur du parc ou d’un château l’oeuvre
  • > Les lieux de Sollers
II - Au coeur du parc ou d’un château l’oeuvre

D 12 février 2007     A par D. Brouttelande - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dominique Brouttelande avait déjà parcouru les allées du parc Monceau, les rues voisines, rencontré quelques unes des figures féminines des romans de Sollers dans un article intitulé Des Glycines au parc ou le parc retrouvé, voici, ici, la deuxième partie de ce voyage initiatique dans les lieux de Sollers, et toujours en bonne compagnie. De Chantilly au Parc Monceau en passant par Villiers sur Morin avec Dora personnage central omniprésent, mais aussi Clara, Concha, Reine de Laume...

Sollers aime jalonner son récit de petits cailloux en forme de clin d’ ?il, références littéraires, artistiques, topographiques... D.B. a scruté les textes et nous les fait découvrir. Suggestions plus que vérités révélées. A nous d’y voir pépites ou vulgaires cailloux... là, par hasard. Souvenons nous quand même que Sollers est un pratiquant de l’intertextualité, avec la partie visible de l’iceberg qu’est chez lui l’abondance des citations avec ou sans référence à leur auteur original et du concept de l’ ?uvre infinie qui se poursuit intergénérations d’écrivains. Et son érudition littéraire ne lui est guère contestée... Détours avec Proust, Kafka...
V.K.

II Au coeur du parc ou d’un château l’oeuvre

Il y a ce soir grande soirée d’ombres chinoises chez la princesse de Parme, disait le valet de pied, mais nous n’irons pas, parce que, à cinq heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours chez le duc d’Aumale...

Marcel Proust Le Côté de Guermantes

[...]

***

La Lenteur de Milan Kundera débute ainsi : « L’envie nous a pris de passer la soirée et la nuit dans un château. » Suit rapidement l’évocation de Point de lendemain de Vivant Denon qui parcourt tout le livre. La femme du narrateur s’appelle Véra... Puis, quelques pages avant la fin du roman, pointe une série d’interrogations : « Peut-on vivre dans le plaisir et par le plaisir, et être heureux ? L’idéal de l’hédonisme est-il réalisable ? Cet espoir existe-t-il ? Existe-t-il au moins une frêle lueur d’espoir ? »  [1]

Quelques mois plus tard, précisément dans Le Cavalier du Louvre, livre consacré à Vivant Denon, Philippe Sollers interpelle Milan Kundera et martèle sa réponse. Par l’affirmative. Par le rappel de ses romans... Par un souvenir personnel aussi, avec en final un clin d’ ?il à un autre écrivain d’origine tchèque :

« Je me souviens du château de R..., sur les bords de la Loire, où, un été, j’écrivais, pour « être sur le terrain », certaines pages du Lys d’Or. J’avais avec moi, quelle coïncidence, Point de lendemain. J’étais avec une délicieuse et décente Mme de T...(...) Le matin, nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse à l’italienne, colonnade et glycine, en regardant, de l’autre côté du fleuve le château de la Belle au Bois Dormant.(...) Ce château [où j’étais avec Me de T...] a appartenu à Talleyrand qui y a vécu avec sa jeune nièce, la duchesse de Dino. Il était vieux, et elle très jeune. [2](...) Ah, les bords de la Loire, cher Milan, les contes de Perrault ! Comme Kafka aurait été heureux de venir se promener par ici ! Quelle vie de château ! » (LCL p105)

Et cinq ans après Le Cavalier du Louvre, à la fois peut-être comme une réponse plus globale et déterminée à la Lenteur, et assurément dans le prolongement des romans alors écrits, prend corps Passion Fixe ; l’expression du bonheur vécu et partagé dans une connivence totale entre le narrateur et son héroïne, Dora. A travers un récit, même romanesque, d’une expérience valant démonstration. Il va moins s’agir ici de lenteur que de durée, avec sa vitesse, que de permanence, de sortie du Temps que permet le bonheur ou qui en résulte...

Le scénario ? « Le narrateur commence par avoir envie de se suicider, ne le fait pas, rencontre une femme qui transforme son existence. Dora est une jeune et jolie veuve, avocate, dont le mari, disparu prématurément, possédait une vaste bibliothèque. Des livres anciens, des manuscrits rares, l’ ?uvre d’un collectionneur. Tiens, voici une édition originale de Cyrano de Bergerac (...) Il y a aussi une pianiste célèbre, Clara, un personnage mystérieux, François, ce dernier étant peut-être un espion chinois. » (PF p 274) Avec La Chine, toujours, sa pensée... Ajoutons que le narrateur, aux ambitions littéraires, est relecteur d’ouvrages scientifiques.

Concha, dans Une curieuse solitude, Reine de Laume dans Le Lys d’Or, étaient apparues dans leur royaume, en l’occurrence le parc Monceau. Le souvenir de ce moment au château évoqué plus haut incitait naturellement à poursuivre la visite. Car, à bien y penser, un royaume existe-t-il sans château ? Plus, qu’existe-t-il au sein d’un château ? Que trouve-t-on exactement au c ?ur de ces réalisations paysagères et guerrières ? Passion Fixe apporte ses propres réponses.

Les romans de Dora

JPEG - 12.8 ko
Dominique Rolin (Dora)

La parution de Passion Fixe en 2000 s’est accompagnée de la publicité de la relation née 40 ans plus tôt entre Philippe Sollers et Dominique Rolin qui faisait paraître en même temps son roman Journal Amoureux. Dans d’autres romans, et notamment en 1994 dans Le jardin d’agrément, Dominique Rolin traitait déjà de la relation amoureuse entre la narratrice et un écrivain. Mais par cette annonce publique, avec ses repères biographiques, nombre d’éléments du roman de Philippe Sollers devenaient plus lisibles. Dans les limites toutefois propres au genre romanesque.

Il est vrai, pour commencer, que Dora pourrait être Do... Ro... au féminin.

Notons aussi que si Dominique Rolin, pour évoquer Philippe Sollers dans ses romans, a choisi de le désigner par le prénom Jim, en souvenir de Joyce, il convient de rappeler que c’est ainsi que l’appelait sa femme ... Nora.

Si la réponse de Philippe Sollers à Milan Kundera peut passer pour un des éventuels prétextes de Passion Fixe, la référence à Kafka mêlée au souvenir d’un moment de bonheur passé dans un château sous le haut patronage de Vivant Denon, vient étoffer le personnage de Dora d’une richesse historique nourrie d’allusions littéraires surprenantes.

Pour souscrire à la proposition de Philippe Sollers, il est en effet tout à fait permis d’imaginer Kafka heureux ici, au château, surtout avec ce dernier amour rencontré quelques mois avant sa mort ...Dora.

La « vraie » Dora a pour patronyme (mais une autre orthographe est parfois retenue ; lui donnant, à elle aussi, au moins un deuxième nom) Diamant... Comme le joyau transparent ? Blanc ? Oui, puisqu’elle s’appelle comme Philippe Diamant du Portrait du Joueur.

Dans Passion Fixe, Dora est avocate, a 40 ans (le narrateur en a 28). Kafka, docteur en droit, un moment avocat stagiaire... rencontre, à l’âge de 40 ans, Dora (elle en a 25).

Cette association de Kafka au symbole du château, rappelle l’intérêt que l’écrivain a porté très tôt à ce motif avant le roman éponyme.

Au début d’année 1911, pour des raisons professionnelles, Kafka voyage et se rend notamment à Friedland. Il visite le Château. Il tient son journal, prend des notes... « Nombreux points de vues d’où on peut le voir...Château étonnant par son mode de construction où les différentes parties se chevauchent...il met longtemps à s’ordonner...la diversité de ses aspects. » « Joli parc...on ne peut pas du tout imaginer l’apparence qu’il en a été... » Une rencontre alors : « J’emboîte le pas à deux jeunes filles qui se retournent constamment...vers moi... » A l’intérieur, il assiste à un curieux spectacle « dirigé par un vieux monsieur qui, assis à une petite table, sous une lampe, lit des numéros de l’Illustrierte Welt réunis en volumes. Au bout d’un moment, il fait marcher une lanterne magique spécialement pour moi [3]. ».

[...]

Le Château a pour l’essentiel été écrit dix ans plus tard, en 1922, et est resté inachevé. Une esquisse l’avait précédé en juin 1914, intitulée Tentation au village. En juillet, après la rupture de ses fiançailles scellées deux mois auparavant avec Felice Bauer, Kafka voyage sur la Baltique, visite plusieurs villes, en compagnie, pour partie, d’un ami écrivain, Ernst Weiss...

Dans Passion Fixe , l’héroïne s’appelle Dora...Weiss.

Si le rapprochement avec Ernst Weiss recèle quelques pertinences, nous en trouverions alors un signe particulier dans un long passage de six pages de Passion Fixe, consacré à la projection d’un film sur l’occupation en France. Que se passe-t-il quand la lumière réapparaît sur ces images en noir et blanc ? « Dora, après la projection, n’a rien dit... » « Ce soir-là, Dora a voulu dormir tout de suite... » Silence, sommeil [4]... Sa manière de « bondir hors du rang des meurtriers », comme disait Kafka ? Concevable, compréhensible... quand par transparence on porte le nom de ce Ernst, émigré en France en 1933 et suicidé dans sa chambre d’hôtel à Paris le 15 juin 1940, à l’arrivée des allemands qu’il avait fuit...

[...]

Dora dans les romans

Dans ce roman, Dora est avocate, âgée de 40 ans, veuve d’un cardiologue... Rencontre au cours d’une soirée arrosée, qui s’inscrira d’elle-même dans la pérennité. Rien de semblable donc aux expériences précédentes. Pourtant, le personnage de Dora mêle nombreux traits caractéristiques des deux autres personnages féminins.

JPEG - 19 ko
« Pour la Grande Petite Jolie Belle Beauté »
Philippe Sollers, exergue de Dictionnaire amoureux de Venise, dédié à Dominique Rolin.

Concha était plus âgée que le narrateur, Reine de Laume plus jeune que lui ; Dora, dans Passion Fixe, joue à nouveau le rôle de l’aînée. Dans le « couple » sollersien, la différence d’âge est une constante entre les amants. Très souvent encore, l’un des membres est âgé de 28 ans (Concha, Reine et, ici, le narrateur PF p189)

Concha venait d’Espagne ; Reine habitait rue Rembrandt (d’ailleurs parallèle à la rue de Lisbonne). Dora est d’origine hollandaise et se verra inévitablement associée au peintre : « On revenait d’Amsterdam, elle m’avait montré le quartier où elle était née, j’avais les yeux bourrés de l’obscurité flamboyante de Rembrandt, la ronde de nuit me poursuivait en rêve, la fiancée juive s’enfonçait pour moi dans un silence d’or. » (PF p 37) Et c’est au pays de Concha que le couple entame une série de voyages : « On a décidé de partir pour l’Espagne » (PF p 47)

Retour également sur l’argent, la gratuité, la fausse monnaie : « L’argent a donc circulé entre nous, sans traces. Elle m’en a donné, je lui en ai donné. Elle ne m’a jamais demandé, par exemple, à quoi correspondait ce que j’appelais de temps en temps en riant « l’effort de guerre ». (PF p 33) « On était en pleine gratuité heureuse, en pleine vie pour rien ». (PF p 37) « Des regrets ? Non, la culpabilité est une usine de fausse monnaie » (PF p 47)

Même complicité amoureuse, joueuse entre deux femmes. Telle Concha et Dolorès la danseuse du cabaret espagnol, telle Reine que le narrateur rêve embrassée par une femme brune, Dora entretient un rapport particulier avec Clara, la musicienne « J’avais compris qu’elles s’étaient aimées, je ne posais pas de questions... » (PF p 47)

Son parc, son château...

Un autre point, ici essentiel, que partage Dora avec Concha et Reine : la référence au parc Monceau. « Elle avait loué un appartement du côté du parc Monceau, et moi une chambre pas loin, sous les toits, pour travailler tranquille. » (PF p 56)... « Le quartier est mystérieux, on le sait... Quartier impénétrable, on peut y marcher sans fin, personne la nuit, les grilles du jardin ouvrent sur une végétation sans raison, un masque. » (PF p 69)... « Pensez à la douceur de vivre ici, près du parc... Les soirs d’été, surtout, après la fermeture des grilles, sont magiques » (PF p 227)... « Dora a la clé [5]
de la petite porte de fer donnant sur le parc... On attend la nuit, on entre... »
(PF p 234)

Mais dans Passion Fixe, le parc Monceau n’est pas seulement le cadre de souvenirs biographiques propres au narrateur, à l’auteur ; il est encore le théâtre de la passion que les deux amants partagent et vivent, voire revivent. Car, ici, dans ce quartier mystérieux, quelque chose d’ailleurs a été transposé pour y être accueilli et continuer de s’y épanouir. Et le thème du parc est enrichi du motif du château auquel désormais il renvoie, y étant inséré.

Lors de leur rencontre, le narrateur, le premier soir, a été comme enlevé par Dora : « Je vous emmène ? » C’est Dora. Je monte. « Vous allez où ? - Nulle part - Ah bon. » Je regarde ses mains précises, ses jambes sûres. Elle conduit bien. On ne parle pas.On sort de Paris... [6] » (PF p 25)

Et le lendemain, visite, découverte : « Un parc, donc, avec une prairie en pente douce vers un bois de chênes. On n’est pas loin du château. Deux bassins abandonnés, des bancs de pierre, des massifs mal délimités, et le gardien ne doit pas être très jardinier. Dans la maison, un salon en rotonde, une salle à manger, deux bureaux... » (PF p 26) A la similitude, s’ajoute la proximité ; on n’est pas loin du château, effectivement, puisque cette grande maison blanche, et son parc sont situés près de Versailles.

Cette localisation, désignée mais approximative, n’en reste pas moins significative quand on retient qu’à l’époque de sa rencontre avec Philippe Sollers, Dominique Rolin est propriétaire d’« une maison à Villiers sur Morin, en Seine et Marne, ravissante et ridicule, avec un parc, et beaucoup trop grande pour nous. C’était de la folie [7]. »

Et de ce côté, la ville de Villiers sur Morin se distingue notamment par son Château des Dames de Chelles et son parc en jardin d’agrément. Ville par ailleurs située à 20 kilomètres d’une autre commune également dotée d’un château... : Guermantes.

Mais dans le roman, le parc et le « presque-château » sont à l’opposé, donc plein ouest... Le propriétaire du Château n’est-il pas le comte Westwest [8] ?

Ce parc rappelle les premiers temps de la rencontre, en ce qu’il est associé aux moments originaires et fondateurs du bonheur et du plaisir. « On est comme à la campagne, autrefois... » (PF p 234) Et ici, une femme aimée et amoureuse ne fait pas son âge : « ...Quand on court pieds nus dans l’herbe d’été, en plein orage, en relançant son chien bondissant fiévreux ? Quand on fait l’amour sous la pluie, le dos contre un gros chêne, en appelant par défi, la foudre à tomber sur soi ? » (PF p 61)

« ...on s’effondre dans l’herbe du parc. Dora doit plaider le lendemain... De quel Palais voulez-vous parler cher Maître ? » (PF p 54) Et quelle princesse, quelle reine êtes-vous, Maître ?

Mais la référence au parc Monceau s’impose d’autant plus qu’elle vient supplanter le souvenir de l’autre parc qu’au final, Jim dans le Journal Amoureux n’aime pas « D’ailleurs Jim déteste ces lieux pourris de végétation parasitaires... » (JA p 27)

D’ailleurs, la maison sera rapidement vendue après la rencontre. « Maison et parc vendus pour une bouchée de pain (...) Aucun regret. Je n’ai jamais rien regretté. » (JA p 27)

Sa bibliothèque

Kafka, en visite au château de Friedland, notait avoir été accueilli à l’intérieur par un « vieux monsieur » occupé à lire « des numéros de l’Illustrierte Welt réunis en volumes ».

Si dans la production romanesque de Philippe Sollers, le thème du livre est récurrent, celui de la bibliothèque en revanche surgit de façon inédite avec Passion Fixe, et ne semble pas depuis avoir été repris.

La bibliothèque apparaît rapidement dans l’évocation, sinon la description, de la maison-château et, par la fréquence de son rappel dans le texte, s’impose comme l’élément déterminant, central, du lieu.

« Dans la maison, un salon en rotonde, une salle à manger, deux bureaux, une grande bibliothèque. (...)La bibliothèque, surtout, est étrange. Vieux livres reliés, éditions rares, seizième, dix-septième, dix-huitième, volumes alchimiques et gravures chinoises. Un érudit a vécu là, ou y vit encore » (PF p 26) « Il y a la bibliothèque, en somme, et la maison autour. » (PF p 27)

« ...l’énorme mutisme de la pièce aux livres. Elle semblait nous attendre. Quelques siècles en fusion dormaient là, comme sous un volcan, volumes reliés, manuscrits grimoires,planches, lithographies, gravures, vignettes, papiers plus ou moins jaunis(...) fixés autrefois par des regards comme restés attachés à eux. » (PF p 60)

« Dora, messagère d’alchimie sortie de la grande bibliothèque de campagne, fond de temps dangereux, réservé, rougi. » (PF p 60)

« Et le soir venait, on buvait, on écoutait de la musique, j’allais encore un peu dans la bibliothèque faire grandir la nuit dans les livres, l’écouter s’installer peu à peu autour de la maison, à travers les arbres » (PF p 61)

Sans perdre sa force tant réelle que symbolique, la bibliothèque suivra le couple dans son déplacement de la maison-château vers le parc Monceau, pour une mise à disposition au profit du narrateur...

« Ce soir-là, Dora a voulu dormir tout de suite, je suis resté dans la bibliothèque qu’elle avait fait déménager pour moi. Tous les livres de la campagne étaient là, reliures noires, rouges, bleues, vertes. » p 76... Elle deviendra « la bibliothèque de Monceau... » (PF p 127)

Et que se passe-t-il lorsqu’un livre de Cyrano de Bergerac est ouvert ? « La bibliothèque tourne lentement sur elle-même, l’espace s’ouvre avec elle, et aussi le temps des volumes, chacun dans sa date significative rejoignant les autres dans un même pli, le même creuset brûlant. Je sens les pages tassées vivre dans le feu comme des salamandres, elles sont en train de composer ensemble, braises et cendres, une seule histoire pleine de bruit, de fureur, mais aussi de plaisir, de gaieté. » (PF p 77)

A vrai dire, le caractère exceptionnel de la figure de la bibliothèque chez Philippe Sollers, résulte peut-être de ce qu’elle appartient surtout à l’univers de Dominique Rolin pour des raisons personnelles et littéraires.

Son père, Jean Rolin, est employé de 1910 à 1919 à la Bibliothèque Royale de Bruxelles, puis de 1924 à 1930, professeur d’histoire littéraire à l’Ecole Centrale de Service social, section bibliothéconomie... Elle-même, sera dix ans bibliothécaire à l’Université libre de Bruxelles...

La bibliothèque sera plus tard associée à son amour, le futur écrivain célèbre, et ce dès le premier soir de la rencontre. C’est en effet, à son retour, le lieu de refuge de la narratrice du Journal Amoureux. Elle rentre en train vers sa« sinistre maison de campagne »... « Je cours me réfugier dans la petite bibliothèque au premier étage, elle me sert de nid, je m’étends sur le canapé en sanglotant. » (JA p 13)

Après le choc de la rencontre, une autre association, à laquelle participe évidemment Jim, est établie entre la bibliothèque et, cette fois, l’aristocratie, thème déjà rencontré chez Philippe Sollers. « ...un des voyages d’été en Espagne. (...) Nous plongeons dans le froid des sous-sols obscurs pour y découvrir le sanctuaire des grands rois morts de l’Histoire. Chacun dort dans un somptueux coffre de bronze, tous alignés par étage du haut en bas des formidables murs. On croirait pour un peu visiter les rayons d’une bibliothèque baroque, dramatiquement confinée. » (JA p 56/57)

Vers l’oeuvre

En France, s’il est difficile d’imaginer, aujourd’hui comme hier, la Basilique St Denis ou encore la Chapelle Royale de Dreux, en bibliothèque baroque, il est en revanche un château exceptionnel pour sa bibliothèque : le Château de Chantilly...

C’est Louis II de Bourbon-Condé (1621-1686), le Grand Condé, qui transforme le domaine dont le parc sera dessiné par Le Nôtre, le futur jardinier de Versailles... Il fait du site un lieu de fêtes en donnant bals et feux d’artifices ainsi qu’un cercle littéraire où passent La Fontaine, La Bruyère, Bossuet, Madame de La Fayette, Madame de Sévigné...

En 1830, à 8 ans, Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822- 1897), se voit léguer le domaine. Après son retour d’exil en 1871, il fait reconstruire le grand château de 1875 à 1885 et, pour y loger ses collections, fait aménager à partir de 1876 un Cabinet des livres conçu à la fois pour recevoir sa collection de livres et pour être un lieu de lecture et de travail. Les livres sont classés par formats, par regroupements intellectuels, par époques de reliures dont les couleurs et les dorures constituent le décor. 13000 volumes dont 1 500 manuscrits...

[...]

Le duc d’Aumale s’avère le plus important des collectionneurs français de livres des XIXème et XXème siècle ; c’est encore un grand collectionneur de dessins et gravures. Ainsi, grâce à lui, plus de 450 des portraits de Carmontelle sont rassemblés depuis 1877 en France, après un long séjour en Ecosse... Le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, petit fils de Philippe-Egalité les considéraient comme des « portraits de famille »... Souvenirs transmis des temps du parc Monceau [9] ?...

Mais le duc d’Aumale continue de retenir notre attention... Veuf, il s’éprend à Londres en 1870 (il a 48 ans) d’une jeune comédienne de 28 ans, Léonide Leblanc, membre d’une troupe qui se produit alors notamment dans une pièce intitulée La joie fait peur. Elle a commencé sa carrière théâtrale à 17 ans en jouant La fille terrible puis l’année d’après Ce qui plaît aux hommes [...] ... Le duc d’Aumale note dans son agenda chaque rencontre, souvent quotidienne, en la désignant par« LL » ou « N°1 ». Des adieux, régulièrement, suivis de retrouvailles entre Londres, Bruxelles, Paris. Il finit par l’installer boulevard Haussmann, où dans l’appartement il s’est réservé un cabinet de travail. Leur relation durera sans doute jusqu’à la mort de Léonide en janvier 1894 à 52 ans. Il la visite quelques jours avant la fin... Il note dans son agenda son courage et les derniers instants de sa fin édifiante.

A propos, Leblanc ne peut-il pas se dire aussi Weiss [10] ?

***

Imaginons Léonide Leblanc interroger le duc d’Aumale sur l’ ?uvre de sa vie. Qu’aurait-il fait valoir ? Ses écrits historiques ? Ses collections ? Sa bibliothèque ? Le Château ?

Au narrateur de Passion Fixe :

« - Supposons que tu fasses une ?uvre littéraire, dit Dora. Tu la vois comment ?

- Je n’aime pas l’expression « ?uvre littéraire ». Il s’agit d’autre chose...

- Supposons...

- Eh bien, comme le développement d’un château baroque, je crois. Il y aurait d’abord un petit rendez-vous de chasse, une confidence de jeunesse, un pavillon chinois à l’écart, mais qui annoncerait discrètement l’ensemble. Puis un parc... (PF p202/203)

La suite reste à lire...

Peut-être en raison du château, Kafka a longtemps montré un grand intérêt pour l’horticulture...

DB - Fev-07


L’article dans sa version complète



[1Milan Kundera La Lenteur, Gallimard, 1995, p 142

[2Talleyrand dira de la fille de Dorothée de Dino, Pauline, qu’il appelle « sa chère Minette », qu’elle est, au Château de Rochecotte, puisque c’est de lui dont il s’agit, l’ange de la maison...

[3Kafka Journal, Notes de voyage, Livre de poche, collection Biblio, p 572-573

[4Le sommeil, le silence ... thèmes très fréquents chez Philippe Sollers et Dominique Rolin. Le premier parcourt régulièrement les romans et le second donne lieu par exemple à un chapitre dans le livre d’entretiens Plaisirs. On trouve encore dans Passion Fixe des « fêtes du silence » p 175

[5Dora-Madame de Genlis ? Dora-Jean Jacques Rousseau...? Sans compter que schloss, traduit par château signifie aussi clé...

[6Voilà qui n’est pas sans rappeler Point de lendemain : « Elle me sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, et je suis déjà hors la ville avant d’avoir pu m’informer de ce qu’on voulait faire de moi. » p 31 Point de Lendemain. Notons que jusqu’à la parution de L’Infini chez soi (1980) Dominique Rolin désigne par « T » celui qui deviendra Jim... Philippe Sollers ne nous disait-il pas être au Château de R... en compagnie d’ « une délicieuse et décente Madame de T... » ?

[7Au caractère déraisonnable de cette acquisition que le terme « folie » entend exprimer peut encore s’ajouter la désignation de ce qui se dénommait ainsi aux XVII et XVIII siècles... soit une maison de campagne avec son parc. Une « Folie de Chartres » à Villiers sur Morin ?

[8Poursuivons... « On sort de Paris, porte de Saint-Cloud, Versailles. » (PF p 25) Après la porte de Saint-Cloud, pour se rendre à Versailles, on emprunte le tunnel de Saint-Cloud... En quittant l’autoroute, on arrive à Villers sur Morin par un lieudit « Le Souterrain ». Plus, à cet endroit existe toujours une auberge devenue célèbre pour avoir été le lieu de rendez-vous de peintres impressionnistes à la fin du XIX et début du XX siècle, à l’origine de la « curiosité » artistique de la ville. Cet établissement était autrefois appelé « Auberge du Pont », soit comme celle où Kafka fait dormir K... un jour et une nuit dans Le Château... Une dernière remarque : le goût du silence chez Dominique Rolin devait trouver à Villers sur Morin un cadre accueillant ; c’est ici que Vercors a écrit quelques années auparavant Le Silence de la mer.

[9Etonnant parcourt des gravures de Carmontelle qui passent notamment entre les mains de Pierre de la Mésangère (1761-1831). Ancien abbé devenu homme de presse, directeur d’un des journaux les plus diffusés du XIXème siècle, Le Journal des Dames et des Modes, dans lequel Balzac commencera à publier... Egalement bibliophile et grand collectionneur. Pour de plus amples détails : http://www.physik.fu-berlin.de/~kleinert/kleiner_re1001/cahier.html

[10En janvier 2007, Philippe Sollers rendait compte dans le Nouvel Observateur d’un ouvrage Le livre des Courtisanes, Archives secrètes de la police des m ?urs, présenté par Gabrielle Houbre, Tallandier, 2007. L’article finit précisément par l’évocation de Léonide Leblanc...

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document