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Correspondance Dominique Rolin - Sollers à la Bibliothèque royale de Belgique

D 22 mars 2014     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



"Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour,
telle est son excellence."
Lautréamont, Poésies

L’échange épistolaire volumineux entre la romancière belge Dominique Rolin (1913-2012) et l’écrivain Philippe Sollers (1936) a trouvé refuge à la Bibliothèque royale de Belgique (KBR), a indiqué jeudi [1] la Fondation Roi Baudouin. Cinquante ans d’amour entre deux grands noms de la littérature francophone et aussi témoignage d’une époque.

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Dominique Rolin

Sollers : Entré en littérature à 22 ans, il rencontre la romancière Dominique Rolin, qui en a 45. Un amour « nécessaire » - c’est-à-dire majeur - qui durera jusqu’à la mort de cette dernière, à l’âge de 98 ans.

La lettre posthume qu’il lui écrit, c’est en quelque sorte le livre Portrait de femmes qu’il publie en 2013, l’année suivant son décès, dont elle constitue le chapitre principal, et qui en a été le déclic :

« À la suite de ce deuil violent, j’avais le choix entre la dépression profonde et la recherche d’un style enlevé, d’un récit ramassé... »

Une belle place est aussi accordée à sa femme Julia Kristeva « dont l’amour constitue un roc inébranlable », les deux piliers féminins de son existence avec un troisième, sa mère.

Une relation épistolaire de plus de 10 000 lettres

Etrangement, dans les inRocks du 23/09/2012,
on pouvait lire : « Philippe Sollers qui aime à se considérer déjà comme “un auteur posthume” a tout prévu : “Après ma mort sera publiée une très longue correspondance amoureuse avec Dominique Rolin. Ce sera probablement un posthume très étrange, qui s’inscrira dans mes aventures biographiques.” »

tandis que ce 20 mars 2014, la Fondation du Roi Baudoin, publie un communiqué :

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41ème anniversaire de Philippe Sollers né le 28 novembre 1936.
Dessin de Dominique Rolin
« C’est un fonds exceptionnel que la Fondation Roi Baudouin vient de déposer à la section des Manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique : plus de 10.000 lettres, échangées de 1958 à 2008 entre l’écrivaine belge Dominique Rolin et le romancier et essayiste français Philippe Sollers, et 35 volumes du journal intime de Dominique Rolin.

Ces documents témoignent d’une longue aventure, amoureuse et littéraire, entre deux figures marquantes de la littérature française du XXe siècle. Ils sont désormais sauvegardés dans les collections publiques belges, à la satisfaction de Philippe Sollers, présent à Bruxelles ce jeudi 20 mars. »

Dominique Rolin, née en 1913 à Bruxelles et décédée en 2012, est l’auteur de quelques 30 romans et essais, une œuvre remarquée par le public et saluée par la critique. Elle obtient en 1952 le Prix Fémina pour son roman Le Souffle.

Elle fait la rencontre en 1958 d’un jeune écrivain français, Philippe Sollers. Né en 1936, il sera en 1960 le fondateur de la collection et de la célèbre revue Tel Quel. En 1983 paraît un roman qui fera date : Femmes. Suivront de nombreux essais et romans parmi lesquels Dictionnaire amoureux de Venise et, tout récemment, Médium.

Cette rencontre fera évoluer stylistiquement et subjectivement le travail littéraire de l’un et l’autre. C’est le début de longues années d’un « amour fou » qui unira les deux personnalités littéraires, et qui sera à l’origine d’une expression unique, à travers une série de lettres et écrits inédits. Les deux écrivains ont entretenu une correspondance passionnée, échangeant parfois jusqu’à trois lettres par jour !

Le fonds Philippe Sollers - Dominique Rolin est désormais accessible à la Bibliothèque royale de Belgique, où il a été mis en dépôt par la Fondation Roi Baudouin. Il y est actuellement répertorié et étudié en vue d’une publication d’envergure.

Le journal intime de la romancière belge et sa correspondance avec le créateur de la revue ‘Tel Quel’ sont ainsi pérennisés.

Patrick Lefèvre, directeur de la Bibliothèque royale : Il s’agit d’une correspondance assez unique, une mine pour l’histoire littéraire du 20e siècle tant belge que française. Une aventure certes très différente de celle entre J.P. Sartre et S. de Beauvoir, mais de même envergure et de même qualité.

Crédit : La page Facebook de la Fondation du Roi Baudouin

Une question, un doute ?

« Le fonds Philippe Sollers-Dominique Rolin... » dit le communiqué. Faut-il entendre que Sollers y aurait déposé ses propres archives de cette correspondance ? Ou s’agit-il des seules lettres conservées par Dominique Rolin, ce que laisse plutôt entendre la dernière phrase du communiqué : « Le journal intime de la romancière belge et sa correspondance avec le créateur de la revue ‘Tel Quel’ sont ainsi pérennisés. ».

Sinon, Sollers se considérerait vraiment, déjà, un « auteur posthume », comme il semble l’avoir laissé entendre dans l’interview des inRocks de 2012 ? Plutôt facétie d’autodérision face à ses interviewers ! Comme Ulysse « l’homme aux mille tours », auquel il s’identifie volontiers, il est plus probable que Sollers se soit réservé un nouveau tour ...de piste, à l’occasion de l’ouverture de ses propres archives.

La rencontre

Il est évident qu’il n’a rien oublié, sa tête bien ronde et bien dure abrite entre autres choses une mémoire phénoménale. Pourtant jamais nous n’évoquons ensemble nos souvenirs que nous traitons plutôt comme des doublures de nous-mêmes restées ultra-vivantes, par conséquent libres, indépendantes, frôleuses, gaies.

Cela s’est passé en automne [2]. Un éditeur important - homme d’âge moyen mais vieux de naissance - convie à déjeuner chez lui à la campagne une poignée de compétences littéraires dont il évalue l’utilité : il fignole le lancement du premier roman d’un tout jeune inconnu, pas encore vingt-deux ans, le mirage enchanteur des prix de fin d’année est proche.
À table, on m’a placée à sa droite et je lui raconte aussitôt le drame qui m’a brisée deux ans plus tôt, la maladie et la mort de mon mari sculpteur et dessinateur. À force de traîner partout ce feuilleton déchirant, il est devenu une séduisante parure de malheur. Ça me va bien sans doute. C’en est fini de moi, dis-je à mon voisin, je ne peux plus écrire, j’ai perdu mon armature.
Il secoue la tête avec une gravité insolente et se penche au plus près, voyons donc cette armature, il ravale un léger rire :
- Ah vous croyez ?

Dominique Rolin
Journal amoureux (2000)

*

Jim m’a écrit

Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m’a écrit : notre rencontre l’a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? Plaire est le tout premier mot codé d’une certaine clé d’ouverture : rien n’est possible sans elle. Premier rendez-vous fixé la semaine suivante dans un vieux café célèbre de Saint-Germain-des-Prés, proche du petit hôtel où j’ai mes habitudes. Heure creuse d’après-midi (« heure creuse », inexplicable merveille du langage) ; première stupeur de nous trouver face à face dans la grande salle vide et miroitante ; premier déclic mental : ce jeune homme dont je ne sais presque rien est un génie de la rapidité, ce que confirme le contenu ailé de son livre. Il lui suffit de trois minutes pour balayer l’immédiat, pour précéder les sauts de sa pensée, et peut-être aussi la mienne. Où s’est caché le monde ? On s’en fout, il n’y a plus de monde, simple constat d’une fausse réalité rieuse, fiable. Nous n’avons rien de spécial à dire, tout est à faire. Pour donner le change et sur un ton d’impatience amusée il m’offre deux ou trois morceaux choisis de sa ville d’enfance, un fleuve, l’océan, des vignes, ah oui, d’immenses champs de vignes, une île de vacances aussi, et je lui renvoie aussitôt un peu de mes anciens « moi ». Notre double récit ressemble aux rushes d’un film que nous chercherons, qui le sait, à monter par la suite. Et voilà que Jim le jeune consulte sa montre, se lève d’un coup, il doit se dépêcher, un autre rendez-vous l’attend chez son éditeur, il aime la ponctualité, vite il me raccompagne jusqu’au carrefour voisin. Alors il descend la marche du trottoir pour que nos visages se trouvent au même niveau, proches à se toucher, sans se toucher pourtant, il me scrute simplement avant d’articuler vite, vite mais avec précision :
— Vous savez, je suis quelqu’un de très bien.
Phrase d’une prétention inouïe ? Nullement. Ce jeune écrivain ne cherche rien de plus qu’à m’enseigner le goût de l’instantané, le temps est une valeur à massacrer sans cesse.

Plus ici : Dominique Rolin et Jim

Dora est malade

« C’est la pluie, Dora est malade, beaucoup de fièvre, un peu de délire, le jeune médecin la drague avec humour. On reste sur les lits, la ville est inondée, on achète des bottes, on marche sur des tréteaux sur les quais, je glisse, je tombe, on rit. Tout est gris-noir, le vent souffle en tempête, on n’aurait jamais dû venir à Venise en cette saison, mais si, justement. J’écris dans un coin de la chambre, Dora dort ou fait semblant. « Tu ne t’ennuies pas ? - Question idiote. - Des corps mortels ne devraient jamais s’ennuyer. - Mais on est morts. - Et toujours là. - Tu te souviens de notre passage sur terre ? - Oui, c’était pas mal, un peu confus. - J’essaye de mettre de l’ordre. - Tu y arrives ? - Par moments, je crois. » (Philippe Sollers, Passion fixe, 2000)

le film de Laurène L’Allinec (2006)

Dominique Rolin publie Le futur immédiat, Philippe Sollers Une vie divine, et Laurène L’Allinec fixe ce moment de leur relation sur la pellicule d’un film sous titré sur le site de Philippe Sollers L’interlocution. Extrait ci-dessous ( cliquez l’image) :

Crédit : www.philippesollers.net/

Quelques liens

Correspondance Sollers-Rolin (suite I)

Dominique Rolin sur pileface

Dominique Rolin et Jim

Hommages à Dominique Rolin

D’autres articles sur pileface

BnF : Bibliographie des ouvrages disponibles en libre accès et autres ressources disponibles en ligne.
bnf.fr/documents/biblio_rolin.pdf

Le site de la Bibliothèque royale de Belgique
ICI (cette correspondance n’est, toutefois, pas encore en libre accès numérisé )

Blog de Benjamin Lahache sur Dominique Rolin, avec notamment des extraits de la thèse de doctorat intitulée L’œuvre de Dominique Rolin, essai de documentation et d’interprétation (soutenue en Sorbonne le 6 décembre 2002).

Sur Wikipedia

www.aml.cfwb.be (Archives et Musée de la Littérature - Fonds Dominique ROLIN)


[120 mars 2014

[21958

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2 Messages

  • V.K. | 12 avril 2014 - 21:02 1

    Invité de l’Institut Pierre Werner (Luxembourg), le 4 avril 2014, et interviewé par Marie-Laure Rolland, au fil des questions, un scoop :
    Sollers est en train de vendre ses manuscrits à des collectionneurs privés !
    ...La BnF devra payer le prix fort pour les récupérer ?

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    Un des cahiers manuscrits de Ph. Sollers

    L’extrait en question :

    Vous- publiez régulièrement. Gardez-vous dans vos tiroirs, comme votre maître à penser Saint-Simon, des écrits qui seront publiés après votre mort ?

    J’ai des cahiers. Mais j’ai pris d’autres dispositions car je ne crois plus aux institutions comme les bibliothèques, qui sont en très mauvais état. En ce moment, je vends mes manuscrits d’ouvrages publiés à des collectionneurs. Le manuscrit de Femmes par exemple, qui a été un best-seller, les intéresse. On verra s’ils le revendent beaucoup plus cher dans quarante ou cinquante ans. C’est une manière de jouer avec la mort sur un temps très long.

    II n’y aura donc pas de fonds Sollers que le public pourra consulter ?

    Non. Je joue plus tard. Ou jamais. La postérité ne m’intéresse pas. Ce qui me plaît, c’est jouer la mort. Je n’ai pas envie d’être « déposé », d’être « reconnu » par des institutions. Je joue tout seul, en « lonesome cowboy »...

    La relation Sollers - BnF n’est pas un long fleuve tranquille

    Sollers enfonce même le clou avec « je ne crois plus aux institutions comme les bibliothèques, qui sont en très mauvais état » (sic). Comme du dépit dans ce commentaire !

    On se souvient pourtant qu’au sortir d’un dîner des mécènes de la Bibliothèque nationale de France, le 16 juin 2009, Sollers déclarait « La négociation vient de commencer », en réponse à une question sur le devenir de ses archives (rapporté par Libération du même jour).

    Philippe Sollers, venait de se voir honoré par l’institution qui lui octroyait le premier Prix de la BNF, doté de 10 000 euros et assorti d’une bourse de recherche de 10 000 euros attribuée à un étudiant chargé d’un travail sur son oeuvre.

    Un geste d’apaisement et un signe de bonne volonté de son président Bruno Racine à l’égard de Sollers après une période de froid. Annoncée en 2008, la grande exposition autour de l’écrivain que la BnF avait programmée pour l’automne 2009 est déprogrammée en avril. Philippe Sollers s’est décommandé au dernier moment pour un tournage qui devait débuter à Venise déclarant qu’il se sentait « trop fatigué ». Ce documentaire devait accompagner l’exposition. Le magazine L’Express, quasiment le seul à commenter ce non événement, suppute un désaccord d’ordre financier.

    Un désaccord d’ordre financier ?

    Sollers en grippe-sous, …cet écrivain qui dénonce si ironiquement les travers de Mr et Me Leymarché-Financier ? Face au voisinage du manuscrit de l’Histoire de ma vie de Casanova, aux archives et manuscrits de Guy Debord, il serait pourtant en bonne compagnie ! Deux acquisitions de la BnF qu’il a soutenues ! Que valent une bataille d’euros, de son vivant, face à pareille consécration ?

    Peut-être Sollers est-il trop pudique pour ne pas donner les vraies raisons de sa bataille d’euros ? Il ne se bat pas pour lui mais pour son fils, David, né du couple Kristeva-Sollers, celui dont il dit, dans un entretien vidéo du 15 juin 2008, au détour d’une confidence à Serge Moati  : « Il a comme un handicap. Voila. C’est pas grave… »  :

    18/02/2010, Ministère de la Culture (c) AP Photo {JPEG}

    Philippe Sollers pose devant le manuscrit des mémoires de Giacomo Casanova. « Histoire de ma vie » (1780) présenté au Ministère de la Culture à Paris suite à la signature de l’agrément d ?acquisition, le 18 février 2010, par Frédéric Mitterrand, pour le compte de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

    S.M. : David, c’est un enfant magnifique... c’est aussi votre chagrin...

    Ph. S. : Un souci. Pas du tout un chagrin... [...] Comme je suis resté un enfant, on s’entend très très très bien. [...] Quelqu’un de très intelligent, percutant. [...] Il a comme on dit un handicap. Voila. C’est pas grave... c’est même beaucoup plus intéressant que les gens dits normaux.

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    1990 - 28 novembre
    Pour l’anniversaire de Philippe. Avec leur fils David, né en 1975, très présent dans l’oeuvre de Sollers, comme aussi sa femme. Dans Le lys d’or. David s’appelle Paul. « 
    C’est curieux une naissance, excusez-moi si je dis des choses banales (mais elles ne le sont pas pour vous). J’ai eu l’impression de mourir sur le coup. De me volatiliser, de me recomposer, d’un bloc, trois pas en arrière. On est éjecté... Après quoi, il y a beaucoup d’agitation, d’émotion plus ou moins simulée (et d’ailleurs authentique), mais l’essentiel est ailleurs. dans cette dématérialisation verticale, cette ponctuation brève, en éclair. Je ne sais pas si Dieu existe, mais il fonctionne à ce moment là. C’est sa région, en tout cas. [...] J’ai été dans une extase continue pendant une semaine.
     »
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    2003 Julia Kristeva anime le Comité Handicap soutenu par Jacques Chirac
    Le couple Sollers-Kristeva et Chirac sont tous deux personnellement concernés par la question du handicap. David, en blanc comme sa mère.

    Ces photos sont extraites de l’article "Quand l’infidélité sauve les couples". Peut-être aussi d’avoir un enfant avec un handicap !

    ...C’est pas grave, mais c’est important pour Sollers de lui assurer un avenir matériel au de-là de sa mort. C’est l’explication que nous serions tentés d’avancer.

    Et la BnF, n’a pas sans ses dotations ordinaires, la capacité de faire face à la concurrence du marché. Ceci vient d’être une nouvelle fois démontré par l’acquisition du récent rouleau autographe des « Cent Vingt Journées de Sodome » du marquis de Sade, non par la BnF, mais par un investisseur privé Gérard Lhéritier, président fondateur d’Aristophil et du Musée des lettres et manuscrits. Même si Bruno Racine ne désespère pas de voir un jour ce rouleau rejoindre les archives de la BnF... A l’issue d’un nouveau dîner des mécènes comme ce fut le cas pour les archives et manuscrits de Guy Debord. Car c’est bien là, la limite de l’autonomie financière de la BnF, il lui faut des situations de crise, des enjeux de retombée médiatiques, en communication, en notoriété, associés aux avantages fiscaux du mécénat pour dénouer la bourse des généreux mécènes. Sollers en a sans doute conclu qu’il n’arriverait pas un accord à la hauteur de ses attentes, alors il décide d’en faire son deuil, comme il le fait de sa pléiadisation ! Rien à attendre de son vivant ! Alors, il va faire monter les enchères, en espérant secrètement revenir dans le jeu, ...post mortem.

    Nous n’en croyons pas un mot quand Sollers dit « la postérité ne m’intéresse pas » ! Pourquoi alors aurait-il recruté deux secrétaires particuliers, la photographe Sophie Zhang et le vidéaste Georgi K. Galabov qui depuis quelques années constituent ses propres archives audiovisuelles, reconnaissant aussi par là, qu’en un temps où l’on s’éloigne de la lecture, les archives d’un écrivain ne peuvent plus être que textuelles. La voix est importante, celle qu’il célèbre justement au début de Paradis : « voix fleur lumière écho des lumières cascade jetée dans le noir »

    Et aussi dans Paradis 2 :

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    Début de Paradis 2 : soleil voix lumiere echo des lumieres


  • V. Kirtov | 24 mars 2014 - 19:32 2

    Les cheveux de Marie-Madeleine

    Un beau texte de Dominique rolin sur le chef d’oeuvre de Titien, "Marie-Madeleine la pénitente")


    Il y a deux ans à Venise, au cours de l’exposition Titien au Palais des Doges, Florence

    « 
    Soudain, sans savoir pourquoi, je me suis arrêtée net devant l’une des deux Marie-Madeleine qui figurait là. J’avais la sensation presque physique d’être mise en présence d’un vrai corps, un corps tiède, rayonnant et douillet qui cherchait à me transmettre par détour un message clandestin venu des profondeurs de mon enfance. Mon devoir le plus strict était de le déchiffrer sans hâte, à condition d’analyser l’œuvre à fond.

    Marie-Madeleine se tient presque de face, à peine tournée vers la droite et la tête renversée en arrière dans l’attitude conventionnelle de l’extase. Le visage et le torse, d’une carnation ardente, se détachent nettement sur un fond de nature dont il est difficile de préciser les détails. À gauche un nuage bleu-noir est fendu de clarté lunaire. À droite on entrevoit un massif obscur, végétal ou minéral on ne sait trop.

    La radieuse jeune femme occupant l’avant-plan serait nue si son extravagante chevelure d’or fauve ne la recouvrait d’un manteau torrentiel, ou plus exactement d’un fleuve dont la source part du front et des tempes. Ça descend d’abord en finesse, contourne le relief enflammé de l’oreille qui pourrait être un fruit, un coquillage, une fleur, enveloppe ensuite les épaules et la gorge. Ça devrait en rester là, mais non. Tournant à l’angle droit, le flot se glisse entre les seins, (« boucliers provocants armés de pointes roses » écrit Baudelaire dans son Beau Navire), se déploie en delta effervescent au niveau du sexe, s’élargit enfin d’un affluent sauvage issu du bas des reins. Cette chevelure-là, d’une surabondance mythologique, ne peut être que le creuset d’un berceau. Il serait doux d’y être pris par un maître sommeil où l’on retrouverait la cécité bienheureuse d’un embryon.
    _ [...]

    La chevelure de Marie-Madeleine est tout autre chose qu’une vulgaire parure jaillissant d’un crâne. En fait, ce soyeux ornement dont on prend toujours grand soin serait plutôt la sauvage mise à l’air de l’âme. Oui. Elle devient l’âme révoltée de ce corps-là. Elle refuse de garder enfouie une masse de secrets plus ou moins honteux. Elle se veut luxuriante et luxurieuse afin de mettre en lumière un océan de peurs, de mensonges, de fidélités, de fourberies, d’ambitions, de mesquineries, de perversions, d’échecs et de victoires.
    _ [...]

    Après ma visite au Palais des Doges, j’ai senti que rien n’était clos entre cette femme et moi. En effet : elle m’attendait ailleurs, du côté de mon passé d’enfance. J’étais obligée de retourner en arrière de moi-même afin d’y récupérer un nouveau présent de l’indicatif, revu et corrigé par ma mémoire. J’aime la cohérence et la cohésion de toute une foule d’images que je croyais détruites. La logique articulée de leurs galaxies les remet en action au lieu de m’encombrer la tête d’astres désaffectés.

    C’est donc avec une acuité d’eau-forte que je revois un moment-clé de ma toute jeune vie, lors de ma découverte de l’écriture et de la lecture. J’ai trois ans environ. Le phénomène s’est produit sans effort et sans secousse, presque du jour au lendemain. On m’a poussée de plain-pied sur l’autre versant d’un territoire inédit. Tout s’organise comme si j’étais le point de mire d’une passation de pouvoir enchanté. Je ne ressens aucune surprise. J’ai navigué jusqu’à présent dans les eaux d’un Néant joueur éparpillé. Et voici qu’une mini-révolution naturelle, en bouleversant l’équilibre des choses, m’emporte vers la lumière d’un Tout extraordinaire. Maintenant, si je veux vraiment posséder les corps concrets qui m’entourent, il ne suffit plus de toucher, goûter, flairer, regarder. Un caillou que je ramasse est tout autre chose qu’un caillou. Même histoire pour la pomme que je croque, le brin d’herbe que j’arrache, la main de ma mère refermée sur la mienne, etc. Dès lors ils ont le droit d’exister à l’écart de mes sens, en traduction libre, comme s’ils m’engageaient à servir une langue originale. Les voici métamorphosés en signes abstraits. Leur doublure en représentation s’aplatit entre les pages de mes cahiers et de mes livres. Leur nouvelle réalité s’ouvre à deux battants sur un continent d’immensité. Je m’y précipite en me fiant à mes intuitions. Déjà je commence à circuler dans les couloirs labyrinthiques d’un palais à ciel ouvert. L’exploration s’annonce aussi simple que bonjour-bonsoir.

    Les adultes se penchent vers moi avec une curiosité concupiscente pour demander : qu’aimerais-tu faire quand tu seras grande ? Avec un aplomb somnambulique je réponds que je serai écrivain. Ce mot m’attire. Tracer des mots dans un cahier d’école est un plaisir de rondeur et d’abondance. La guirlande souple et régulière des consonnes et des voyelles se soumet volontiers à la calligraphie de mon écriture. Au lieu de rester en marge de la vie, les lettres occupent des creux de muette intimité. À qui pourrais-je expliquer, entre autres bonheurs, que tout ce qui est beau est forcément rond ? Le soleil et la lune par exemple, le corps d’un oiseau, une goutte de pluie, un nuage, un œuf, une roue, un fruit, un bol, un ballon, un cerceau, etc. Ces choses-là servent mon besoin d’être enfermée dans une sphère, protégée par un globe, une spirale, un tourbillon. Dès lors naît aussitôt ma répulsion à l’égard des angles cassants et pointus des chiffres. Je juge meurtrière, par instinct, l’indigente géométrie des lignes droites. La régularité de mon souffle (c’est-à-dire la discipline reposante des jours et des nuits) ne peut être assurée que par des volumes concaves ou convexes. C’est peut-être la raison qui me permet de mieux jouir d’un certain climat d’esprit baignant à l’époque notre jeune famille. Mon père, attaché à la Bibliothèque Royale puis au ministère de la Justice, est fou de littérature. Ma mère, fille de Léon Cladel, donne des cours de diction dans plusieurs écoles de la ville. Elle m’apprend à réciter des poèmes. Qu’est-ce qu’un poème, là encore, sinon un prodigieux organisme de rondeurs rythmées ? Ainsi vivons-nous en état permanent de lévitation claire. Le temps lui-même nous préserve de tout effort de croissance. Cela revient à dire que la vie est un phénomène de circularité rassurante.

    Quand mon père est en ville à son travail, je m’installe toute seule dans son bureau tapissé de livres. Les quatre murs sont de grandes baies ouvrant l’infini de l’imagination. À portée de ma main sur le rayon du bas est classée une collection de monographies de peintres célèbres en format réduit. Les reproductions sont en noir et blanc sur papier couché, une odeur confinée s’en dégage. Je suis captivée tout d’abord par la féroce austérité des Primitifs Flamands, le baroquisme religieux de Murillo, la somptuosité méchante de Velasquez, les gaietés charnelles de Rubens. Mais ce qui me retient par-dessus tout, c’est l’audace ambiguë de l’œuvre d’un certain Titien, sa Marie-Madeleine. Je ne me lasse pas de l’examiner.
    _ [...]

    J’aimerais qu’on m’explique le pourquoi et le comment de ma fascination.
    _ Alors intervient dans ma vie un très singulier personnage que je nommerai par la suite - mais beaucoup plus tard - mon double. Sa main invisible se pose avec une légèreté d’ange gardien sur mon épaule. Il m’assure qu’il est inutile de raisonner sur-le-champ. Il suffit de s’abandonner sans réserve aux rondeurs incurvées de l’insouciance pour lesquelles j’ai parié dès le départ.

    Ce petit fantôme d’extra-lucidité ajoute aussi que la source de mes plaisirs en forme de boucle me prépare, par anticipation, un précieux outil d’écriture. Le simple fait de concentrer mon attention sur ce qui se passe autour de moi annonce le tracé des lettres, des mots, des phrases et des pages. Puis il conclut : ne te presse pas, sois patiente, tu as la chance d’être douée pour le dessin comme ton père. Profites-en. Sache que tes yeux prendront un jour la perçante acuité de deux crayons aussi finement taillés que les siens quand il se met au travail. Fie-toi à sa technique. Regarde-le choisir son sujet : un bois de pins, une lande, une église de campagne, une prairie. La flèche de son regard bleu pâle court d’elle-même sur les grandes feuilles de papier captant à mesure ses perceptions.
    _ J’accepte de tels conseils à une réserve près : mon père exclut de ses paysages le moindre signe d’humanité. L’absolue vacuité d’un quelconque espace exalte sa passion pour la solitude, l’écart, le silence. En dépit du lien ténu qui va se tendre alors entre le père et la fille (mais à leur insu), je m’applique au contraire à dessiner des visages, des silhouettes, animées ou fixes.
    _ La vie est par conséquent ronde et belle comme prévu sans doute ?
    _ Eh bien ce serait trop simple, trop pur, par conséquent impossible.
    _ [...]

    Ma mère s’est placée d’elle-même au premier plan de mon enquête. Elle devient mon miroir favori d’analyse, il n’y en a pas d’aussi fidèle, d’aussi flamboyant. Le soir nous nous enfermons, elle et moi, dans la salle de bains pour y faire notre toilette. Elle m’observe pendant que je me déshabille. Devine-t-elle à quel point je l’observe aussi, elle qui reste emmitouflée dans son peignoir de pilou ? Elle se borne à retirer les épingles de son lourd chignon. Les cheveux libérés se répandent en cascades brunes jusqu’aux mollets. Ce beau spectacle me trouble. Pourquoi ? Pudique et ronde, voici qu’elle entreprend le brossage cadencé de son manteau de soie volante. Le buste se plie tour à tour à gauche puis à droite.
    _ La pièce est envahie d’odeurs chatoyantes issues du corps de cette femme encore belle qui est, ô surprise, ma mère. Sa bouche s’entrouvre, on dirait qu’elle va déclamer un poème. La tête se renverse en arrière. Le regard semble chercher à l’angle du plafond l’image de ses bonheurs perdus. Je suis partagée entre l’envie de fuir et de rester là, captive. Captive ? Bien entendu, à la fois terrifiée et joyeuse.
    [...]

    Ma visite à l’exposition Titien du Palais des Doges il y a deux ans m’a offert l’occasion de cet éblouissement. Il est loin de s’éteindre. Il ne s’éteindra jamais, je suis prête à le parier. Il continue à violenter mon esprit de toute une suite d’intuitions restées en suspens, si brumeuses même que je n’ai jamais vraiment songé à les préciser jusqu’ici. Une de ces intuitions est reliée à l’exercice du dessin. Si je l’ai laissé de côté, c’est parce qu’il faut choisir, et j’ai choisi les mots.

    Dominique Rolin,
    _ Les cheveux de Marie-Madeleine. Écriture et dessin,
    _ Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1993. www.arllfb.be

    La version intégrale (pdf)

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    Dessins de Dominique Rolin

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    « ...j’arrive, le café est dans le FRIGO », « Derrière toi, c’est la forêt du bonheur »

    Dans les archives de Dominique Rolin, figurent aussi photos et dessins... Nous avons vu son dessin du mercredi 30 novembre 1977 pour le 41ème anniversaire de Philippe Sollers, en voici un autre du mercredi 6 avril 1977, époque où Sollers fumait la pipe, l’attribut qui permet de l’identifier (avant d’adopter définitivement le fume-cigarette), avec le texte de l’illustration sans ambiguité quant à son destinataire : « ...J’arrive, le café est dans le FRIGO » ou encore « Derrière toi, c’est la forêt du bonheur », « GENIE de mon amour »..., car les talents de caricaturiste de Dominique Rolin ne sont pas vraiment au rendez-vous.

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    Dominique Rolin, Tête d’enfant, 1951

    Néanmoins, D. Rolin peut être plus talentueuse. En témoigne ce dessin original au crayon, signé en bas à droite et légendé Tête d’enfant, juillet 1951 ; 50 x 32 cm., Beau portrait de « Françoise ». (Crédit : http://www.ader-paris.fr/).

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    Ominique Rolin, Portrait de Franz Hellens

    Egalement, son portrait de Frédéric Van Ermengem, dit Franz Hellens, fondateur de plusieurs revues, dont Le Disque vert, à laquelle collaboreront Henri Michaux, André Malraux et Blaise Cendrars. On y sent l’influence de son mari Bernard Milleret (1904-1957) dessinateur et sculpteur :

    Belle composition : un couple danse parmi les jets d’eau d’une fontaine animée par un phoque, un garçon et une tortue. Provenance : exposition-vente au bénéfice de la Quinzaine littéraire, Galerie Jeanne Bucher, novembre-décembre 1975.

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    Eau forte de Dominique Rolin

    Aussi cette eau-forte de l’auteur, en illustration de son livre Anne.

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