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Orgasme cosmique et frissons gravitationnels

Sollers et la science

D 1er mars 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’actualité du 12 février 2016 faisait état de deux frémissements…
Vous ne voyez pas ? Vous avez oublié ?
Vous êtes excusés, le flux de l’actualité recouvre l’actualité de la veille comme la marée efface les châteaux de sable sur la plage. Mais les images, les archives se souviennent. Le tamis du temps se chargeant de faire le tri.

Ce 12 février, le premier frémissement, c’était celui d’un nouveau gouvernement. Il est probable que l’Histoire n’en gardera pas la trace, même si un dessin humoristique du jour saluait, à sa façon, ce non-événement. Le deuxième frémissement venait de loin, d’une étreinte cosmique entre deux gigantesques trous noirs. Et là, c’est sûr, oui l’Histoire de la science et de la connaissance en gardera la trace. On a vu des ondes gravitationnelles ! Confirmation officielle le 11 février 2016. Elles avaient été prédites par Einstein, il y a cent ans. La dernière prévision de sa théorie de la relativité générale qui n’avait pas encore été confirmée par les faits ! Et en bonus, ces ondes gravitationnelles ont confirmé, de façon directe, l’existence des trous noirs que personne n’avait jamais « vus » !
Aussi mémorable que les observations de Galilée avec son premier télescope ! Les physiciens se sont dotés de nouvelles lunettes à voir le cosmos. Des lunettes qui voient autre chose que les phénomènes lumineux (visibles, infrarouge, rayons X, rayons gamma). Tout ça c’est de la même famille des ondes électromagnétiques. Ils appellent ces nouvelles lunettes, des interféromètres qui voient ce qui n’est pas lumineux ! Et comme l’univers "visible" que l’on observait jusqu’alors ne représente que 4% du cosmos, c’est comme si ces interféromètres ouvraient une nouvelle fenêtre sur l’univers. Depuis dix ans que leurs interféromètres scrutaient, en vain, le ciel, les « physiciens-voyeurs » ont fini par voir ce qui avait été caché à tous les humains, jusque-là, l’étreinte-fusion de deux trous noirs, en direct. Enfin, en direct cosmique ! C’est-à-dire pour nous terriens, en différé de quelques 10,3 milliards d’années du moment des ébats. Le lit cosmique (l’espace-temps) en fut ébranlé comme la toile d’un trampoline, les petites secousses parvenues jusqu’à nous ont été enregistrées par les physiciens américains avec leurs interféromètres du projet LIGO !

Pourquoi y accorder une place sur ce blog plus dédié à la littérature et l’art qu’à la science ?

1. Cette actualité scientifique est un événement majeur. Tous les scientifiques le pensent et prédisent le Nobel aux découvreurs. Même si vous avez lu quelques informations, voici des explications complémentaires. « L’événement le vaut bien ». …Plus que la publicité avec ce slogan ou l’actualité politique éphémère du moment !
Aussi, pour en rendre compte avons-nous sélectionné un article du journaliste Yann Verdo publié dans le journal économique Les Echos car il nous est apparu comme une des meilleures synthèses destinées au grand public, publiées sur le sujet.

2. Philippe Sollers, en « honnête homme » de son siècle s’intéresse à la science et inscrit cet intérêt dans ses livres au détour d’une simple notation, d’une digression ou d’une métaphore. Aussi, en deuxième partie, nous vous présentons un florilège « Sollers et la science » classé selon deux sous-thèmes : « Au coeur de la matière » et « Au coeur du vivant ». En final, nous laissons la parole au narrateur et une de ses héroïnes chéries : Luz la physicienne. Elle le vaut bien et, bien sûr, sa présence s’imposait, ici.

On a vu des ondes gravitationnelles

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Crédit dessin : ©Olivier Lascar, Science Avenir

L’épisode du remaniement gouvernemental sera vite oublié, pas l’événement majeur de la détection, pour la premières fois, d’ondes gravitationnelles.

Consultez plutôt la vidéo d’annonce du journal télévisé de TF1 du 12 février 2016 et l’article cité en introduction pour mieux comprendre l’événement et sa portée.

Crédit : tf1.fr

Ondes gravitationnelles:une nouvelle fenêtre sur l’univers

YANN VERDO
Les Echos

La théorie d’Einstein sur les ondes gravitationnelles validée 100 ans plus tard– AFP - ZOOM... : Cliquez l’image.

Pour la première fois depuis qu’Einstein en a prédit l’existence, il y a cent ans, une onde gravitationnelle a été détectée. Un tournant majeur pour l’astrophysique.

« Très impressionnant… ? ».« Un degré d’accord hallucinant entre la prédiction théorique d’Einstein et ce qui a été observé… » L’astrophysicien et cosmologiste Marc Lachièze-Rey, chroniqueur régulier de la page scientifique du journal Les Echos, n’est guère coutumier de l’hyperbole. S’il se dit ainsi « baba » à l’annonce d’une découverte, c’est qu’il y a vraiment de quoi.« Aucun doute sur le fait qu’il s’agit d’une date très importante dans la longue histoire de l’astronomie. Il y aura certainement un prix Nobel à la clef. »

A l’origine de cet enthousiasme, l’annonce faite jeudi 12 février 2016 à Washington de la première détection directe d’une onde gravitationnelle, ces ondulations de l’espace-temps produites par certains des événements les plus violents du cosmos, comme les fusions d’astres compacts et massifs. Ces ondes, Einstein les avait déduites de ses équations en 1916 –il y a tout juste cent ans. Des preuves indirectes de leur existence avaient été apportées dans les années 1970, mais elles n’avaient encore jamais été observées. C’est désormais chose faite. Et David Reitze, le directeur exécutif de l’instrument américain Ligo ayant réalisé cet exploit, ne cachait ni sa joie ni sa fierté.« On s’est posé sur la Lune ! », a-t-il lancé en conclusion de son allocution.

Cataclysme cosmique

Les faits annoncés jeudi sont impressionnants. Bien avant que toute forme de vie n’apparaisse sur Terre, quelque part du côté des Nuages de Magellan qui sont l’un des joyaux du ciel austral, deux énormes trous noirs tournaient l’un autour de l’autre en se rapprochant toujours davantage. Il y a 1,3 milliard d’années, ils sont entrés en collision à une vitesse phénoménale (la moitié de celle de la lumière) et ont fusionné. Un cataclysme cosmique d’une puissance défiant l’imagination. L’un de ces trous noirs concentrait dans une sphère de 150 km de diamètre une quantité de matière représentant 29 fois la masse du Soleil ; l’autre, 36. Leur « coalescence » (nom que les astrophysiciens donnent à la fusion de deux trous noirs en un seul) a donné naissance à un monstre représentant 62 masses solaires.

En fait, en vertu de l’équation d’Einstein E=mc2, cette énorme quantité de matière a été convertie en énergie. Les physiciens ont calculé que cette énergie, qui s’est alors déchargée en une fraction de seconde sous forme d’ondes gravitationnelles, était d’une puissance dix fois plus grande que celle émise sous forme de lumière à un instant t par toutes les étoiles et galaxies de l’univers observable !

Les ondes gravitationnelles nées de cette apocalypse se sont propagées à la vitesse de la lumière dans toutes les directions pendant 1,3 milliard d’années, distordant l’espace-temps sur leur passage. Concrètement, cette distorsion momentanée se traduit par une infime variation des longueurs : extension dans une direction, contraction dans la direction orthogonale à la première.

Sept millisecondes

L’instrument Ligo, construit par les scientifiques de Caltech et du MIT, a justement été conçu pour détecter une telle distorsion des longueurs. Il se compose de deux interféromètres situés l’un à Livingston, en Louisiane, l’autre à Hanford, dans l’Etat de Washington, et séparés donc de 3.000 km. Le 14 septembre à 11h 50 et 45 secondes (heure de Paris), le détecteur de Hanford a enregistré un signal correspondant potentiellement au passage d’une onde.

Sept millisecondes plus tard (temps correspondant à celui mis par la lumière et donc à l’onde gravitationnelle pour aller de l’Etat de Washington à la Louisiane), le détecteur de Livingston a enregistré exactement le même signal. Dès lors, plus de place au doute : c’est bien la distorsion spatiale provoquée par le passage d’une onde gravitationnelle que les deux composantes de Ligo ont enregistrée.
Dans les mois qui ont suivi, ce double signal a été analysé sous toutes les coutures par les scientifiques américains de la collaboration Ligo mais aussi par leurs collègues européens, à qui ils ont transmis leurs données. Celles-ci correspondaient avec une prévision confondante à ce que prévoit la théorie d’Einstein en cas de fusion de deux trous noirs.

Une journée mémorable

« Cela confirme avec éclat l’existence des trous noirs dont on n’avait jusqu’ici que des preuves indirectes », observe Marc Lachièze-Rey. « Le plus remarquable, poursuit-il, c’est que de ce signal ont pu être extraites quantité d’informations, tout aussi riches que celles qu’on peut déduire d’un signal lumineux : la masse des deux trous noirs initiaux, leur temps de rotation sur eux-mêmes et l’un autour de l’autre, la distance à la Terre, leur direction approximative dans l’univers… »

Et c’est bien cette richesse d’informations qui rend la journée du 14 septembre 2015 si mémorable dans l’histoire de l’astronomie : elle ne reposera plus exclusivement sur les ondes électromagnétiques –lumière visible, rayonnement infrarouge, ondes radio ou rayons gamma. « Une nouvelle fenêtre vient de s’ouvrir sur l’univers. Elle nous donnera peut-être à voir des entités ou des phénomènes dont nous ne soupçonnons pas encore l’existence », a commenté David Reitze. « L’ère de l’astronomie gravitationnelle a débuté », confirme Marc Lachièze-Rey, qui ne cache pas que cette découverte lui paraît d’une bien plus grande importance pour l’astronomie et l’astrophysique que celle du boson de Higgs pour la physique des particules, qui n’a fait que confirmer la théorie existante, « sans ouvrir une branche nouvelle ».

Dans ces conditions, on comprend mieux tous les efforts déployés –et les sommes investies– pour traquer ces fameuses ondes. En 1974, la découverte puis l’étude du pulsar binaire PSRB1913+16, système double composé d’un pulsar et d’une étoile à neutrons en rotation, avaient apporté la première preuve indirecte de leur existence : ce travail vaudra en 1993 à Russell Hulse et Joseph Taylor leur prix Nobel. Depuis cette première percée, la communauté scientifique s’est donné les moyens de les détecter.

Montée en puissance

Outre Ligo aux Etats-Unis, mis en service dès 2002, puis arrêté en 2010 pour subir des améliorations qui lui permettront finalement de trouver le Graal, Virgo, construit près de Pise en Cœur, fonctionne sur le même principe, mais dans une bande de fréquences différente, le rendant sensible à d’autres phénomènes susceptibles d’engendrer des ondes gravitationnelles. Dans les prochaines années, d’autres pays se doteront d’interféromètres équivalents : l’un en Inde, l’autre au Japon. Ce réseau de détecteurs permettra de déterminer plus précisément, par triangulation, d’où les ondes nous parviennent.

Mais le match se jouera aussi au-dessus de nos têtes. En décembre, l’Agence spatiale européenne a lancé le satellite Lisa Pathfinder, chargé de valider les technologies qui seront utilisées pour son projet eLisa, programmé pour 2034 : cet observatoire céleste détectera les ondes d’Einstein avec une précision encore plus grande. « Le silence éternel de ces espaces infinis », pour reprendre la formule de Blaise Pascal, n’a pas fini de parler.

Yann Verdo

Crédit lesechos.fr

Les ondes gravitationnelles expliquées :

SOLLERS ET LA SCIENCE

Philippe Sollers manifeste un intérêt pour la science, comme en témoigne le sous-titre de ses revues successives Tel Quel, aussi bien que L’Infini où figure explicitement le thème « Science », même si quantitativement sa place reste modeste dans la revue. Ses domaines de prédilection : la physique fondamentale et la biologie régissant l’homme, en somme les lois de la matière de l’infiniment petit au cosmos et les lois du vivant.

Intérêt que l’on retrouve aussi dans ses livres, au détour d’une simple notation ou d’une digression. Intérêt qui s’affiche aussi dans ses tribunes dans les journaux. Longtemps Philippe Sollers a disposé d’une tribune mensuelle, son « Journal du mois » dans Le Point puis le Journal du Dimanche de 1999 à 2012. Il retenait une demi-douzaine de mots de l’actualité et les commentait. Nul doute qu’« Ondes gravitationnelles » y aurait figuré. Mais depuis 2012, cette rubrique est close. Viré du JDD ! L’essentiel de ces rubriques ont été rassemblées dans un livre Littérature et politique publié en 2014, chez Flammarion. Là, le style est plus journalistique, Sollers y développe l’entrée choisie sans nécessité d’insérer ses commentaires dans le fil d’un récit. Pour ses romans, Sollers usera de la métaphore, ou de la simple notation dans le cours du récit, ou carrément de la digression pour développer ces aspects scientifiques qui occupent fort son esprit. Mais ces digressions se font aussi avec l’art du tressage du tisserand qu’est le romancier et l’on pourra découvrir, au fil des extraits, comment l’écrivain s’y prend pour parvenir à ses fins. Comme un magicien qui sort de sa manche une tourterelle, au bout de son stylo apparaît, ça et là, une envolée scientifique. C’est un tour de magie qui lui est propre. Ailleurs, ce sont des envolées lyriques ou métaphysiques, péri-scientifiques.

Ainsi dans Mouvement :

« Hegel continue très étrangement d’exister, les galaxies fuient à toute allure, les marchés financiers délirent, le terrorisme fait rage […] »

_Ph. S. Mouvement, Quatrième de couverture(à paraître en mars 2016

Ou bien dans Paradis :

Pourquoi pas de blancs, de paragraphes, de chapitres ? Parce que tout se raconte et se rythme à la fois maintenant, non pas dans l’ordre restreint de la vieille logique embrouillée terrestre, mais dans celle, merveilleusement claire et continue, à éclipses, des ondes et des satellites. Autour de quoi ça tourne chez l’être humain ? Des mille et une façons de s’illusionner sur le pouvoir et l’argent du sexe. Salut petite planète roulante et pensante dans sa galaxie de galaxies !

Ou dans Fugues, l’Infini de Pascal

Sublime Pascal : tout le monde dort, s’occupe, rêve, s’amuse, et il se dresse, seul, contre l’hypnose ambiante qui est celle de son temps et de tous les temps. Il a eu sa révélation divine, dont témoigne le fameux Mémorial, nuit de feu notée à la hâte sur un papier cousu en double exemplaire dans ses vêtements. L’homme n’est rien, le feu est tout. Et il le prouve par la seule puissance de son raisonnement et de son style :

« Que l’homme étant revenu à soi considère ce qu’il est au prix de ce qui est, qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. »

Je commence donc par le déstabiliser, l’homme, en lui montrant sa petitesse dans l’infiniment grand. Il va dans l’espace, il a marché sur la lune ? Il observe les galaxies, les trous noirs ? Mais « tout le monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature ». Il peut multiplier les télescopes, les fusées, les satellites, faire aller ses appareils sur Mars, il aura toujours le sentiment angoissant que quelque chose d’autre a lieu plus loin, au-delà. Mais l’infiniment petit le déconcerte encore plus. Malgré sa science atomique, sa recherche des neutrinos, ses approches du Big Bang originaire, je lui montre qu’il n’a aucune conscience personnelle de la façon dont il est composé, et de comment fonctionne chimiquement son corps :

« Qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ? »

C’est ainsi que l’homme devient à lui-même le « plus prodigieux objet de la nature ». De nul qu’il était, il se retrouve merveille, quoique restant suspendu entre rien et tout.

La plus grande proposition de Pascal concerne la pensée. Non pas « je pense, donc je suis » (en fait, comme l’homme pense très peu, il est peu de chose, ses pensées sont en général des ruminations de calculs, d’envies, de pouvoirs), mais, carrément, « Je pense, donc je peux surplomber la négation qui me nie » :

« Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »

La pensée est un miracle. Je sais que je meurs, alors que l’univers qui m’écrase ne sait rien. D’où la formule :

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »

Essayez donc de vous faire roseau.

Fugues

Autre registre dans Medium (2014) :

DOSE

Quand je viens de Paris, je prends le dernier vol d’Air Cœur, le vendredi soir à 21h30, arrivée à Marco Polo à 23heures. Avec un motoscafo à toute allure, je suis chez moi peu avant minuit. Tout le quartier dort, pas un bruit. Je repars le lundi en fin de matinée, j’ai mes rendez-vous à Paris dans l’après-midi.

Ce week-end va rester mémorable. J’ai pris, le samedi matin, une dose trop forte, et je me suis vite retrouvé en état de désagrégation violente. Là, le corps ne sait plus où il est, il a juste une perception de lit et de chambre, mais le lit flotte, la chambre est ouverte à tous les vents, elle devient, comme le cerveau bousculé, sans limites. Drôle de truc, d’avoir un cerveau cosmique, et de ne plus savoir qui l’on est. Vous êtes en pleine hémorragie de mémoire, comme un mourant dans sa vision panoramique des moindres détails de son existence, mais aussi au-delà, flot des générations, bloc d’humanité animale, prolifération d’atomes, collisions de particules dont vous n’avez pas la moindre représentation. Les « coups de mémoire », eux, se présentent comme des sphères autonomes, planètes délirantes fonçant vers l’avalement des trous noirs. Vous êtes un trou noir dans un univers à cordes. Oui, à cordes , comme des milliards de violons jouant chacun une partition différente. La souffrance est énorme, vous respirez quand même (mais rien ne le prouve) dans une sorte de coma lucide. Au bout de deux ou trois heures, vous retrouvez un bras, une main, puis une jambe, et, selon toute probabilité, un visage.

Medium

*

Encore dans Medium.  :

« Les astronomes s’exercent, échouent à expliquer le réchauffement climatique, la fonte des glaciers et des icebergs, la noyade des ours, l’hostilité évidente d’un mauvais temps continu. Pourtant, ils sont allés sur la Lune, ont planté leurs appareils sur Mars, pendant que les trous noirs gardent leurs secrets dans les tourbillons galactiques. Voyez le petit duc passer sous la pluie en 1701, mais plus de 300ans après, c’est vexant, la Nature n’en fait qu’à sa tête. Bon, vous quittez l’inépuisable Saint-Simon avec sa bougie, et vous passez aux classiques chinois, qui, peut-être, vous feront mieux comprendre le système nerveux, inconnu d’eux-mêmes, des nouveaux occupants des lieux. »
*

Et toujours dans Medium :

« La folie fait du cinéma, votre contre-folie est astrophysique. La matière noire vous émeut, la découverte du boson vous comble, le néant marche avec vous dans la rue. Vous aimez les enfants, dont la contre-folie est évidente. On tente sans arrêt de les rendre fous, mais ils multiplient les incartades, les jeux de mots idiots, les maladies, les chagrins rentables. Ils sont là pour aggraver la folie de leurs parents, des éducateurs, des maniaques sociaux. Ces emmerdeurs-nés enfantins sont coriaces. Vous êtes comme eux, mais, vous, vous allez le rester contre vents et marées. Ils grandissent, vous rapetissez, ça y est, vous êtes maintenant un atome invisible. Pas besoin de dissimuler, vous êtes caché. »
*
« Au fond, j’ai recréé ici un rêve enfantin. Tout le monde est parti, je reste seul dans les maisons, je vais de pièce en pièce en célébrant le silence. La grande différence, c’est la vie du port, les variations colorées de l’eau. Je veux bien être une particule issue d’une conflagration multimillénaire, un boson, si l’on veut, ma main parle, elle s’adresse à moi depuis plusieurs endroits à la fois. On n’écrit pas à 12 ans, mais il vaut mieux être resté à l’âge de 12 ans pour écrire. Tout revient vers vous sur des pattes de colombe, le présent remercie le passé, l’avenir est au bout d’une phrase, les morts vous sourient, un vent doux chasse vos soucis. »
*

Le violon de Picasso

Le Violon de Picasso avale vite ce qui est autour de lui : coussins, canapé, tables, fauteuils. Il fait le vide là où il est, s’évade du musée, passe à travers les murs, supprime la foule, la circulation, les communications, la ville. C’est un avion supersonique, une navette intergalactique, une matière noire, une énergie sombre, un quark, un boson. Voilà un satellite qui peut changer d’orbite à son gré. Comme le haschisch (Picasso en prenait beaucoup à l’époque), il révèle, dans le monde humain, ce qui se cache derrière quoi ou qui. Les uns, les autres, mais surtout les unes et les autres. Dans ce genre d’expérience, les désirs se démasquent, celle-là ne m’aime pas vraiment, et je finis par préférer sa voisine que j’avais à peine remarquée d’abord. Ah, le bon Afghan bien noir d’autrefois ! Truffe des rires et des visions ! Mon H, jalousement rangé dans un tiroir ! Je sais ce que je lui dois.

L’Eclaircie

Mais il arrive aussi à Sollers, d’être beaucoup plus près de la physique de la matière. C’est l’objet de la section « Au cœur de la matière ».

AU CŒUR DE LA MATIERE

Matière noire et énergie noire

« Plus de mystère ? D’accord. Mais c’est justement cette situation qui multiplie le mystère. J’avance, je tombe, je m’enfonce, je me redresse,je n’y comprends rien. Il n’y a, d’ailleurs, peut-être rien à comprendre, sauf que l’Univers, ou plutôt le Multivers, a toujours lieu, comme rayonnement, 380 000 ans après le Big Bang. Je sais que la matière ordinaire (mes atomes) n’occupe que 4,8 % de ce tourbillon, que 25,8 % sont constitués de « matière noire » encore inconnue, et que « l’énergie noire », poussant le tout à grossir, prend 68,4 % de l’ensemble. Je n’en ai pas l’air, mais je suis bel et bien un boson gravitationnel, un neutrino qui peut franchir des montagnes. Je me souviens surtout, et ça me ravit, que les galaxies s’éloignent les unes des autres à 66 kilomètres par seconde. Un, deux, trois : 198 kilomètres. Pas mal. »


L’Ecole du mystère (2015)

*
« 90% de la matière de l’Univers est formée de matière noire, objets massifs (naines brunes) et particules élémentaires (neutrinos) échappant aux télescopes les plus puissants. Traduisons :on ne voit pas l’essentiel. Beaucoup de particules restent à découvrir. On peut rêver au fait que nous jugeons constamment les phénomènes existants avec seulement 10% de probabilité. Un être humain pourrait-il se ressentir lui-même comme formé, à 90%, de « matière noire » ? Pourquoi pas ? Cela rend aussitôt ridicule l’agitation de surveillance des apparences. Cet individu m’échappe, je n’arrive pas à le cadrer, à le cerner, il doit avoir plusieurs identités, plusieurs vies. Il bouge sans cesse, perturbe les calculs, oblige les clans et les familles à ruminer, inquiète la culture d’entreprise. Son existence ressemble à un roman dont nous n’avons pas les clés. Ces clés pourtant doivent être trouvables, un personnage dont on n’a pas la clé n’est pas pensable. En chasse, trouvez-moi ces clés. Deux suffiront, trois seraient troublantes, quatre révoltantes, cinq ou six carrément intolérables. Argent, sexualité : il faut que tout soit clair. Ah voilà, nous le tenons, au suivant : qui prétend à la liberté inconditionnelle ? Qui ose ? Envoyez votre rapport à la centrale Leymarché-Financier. »


Journal du mois, JDD du 26/03/2000
Littérature et politique

Dans les confins du nuage de Magellan

Là, où dans L’Eclaircie (2012), le romanesque et quelques notations scientifiques s’entremêlent jusqu’au bouquet final, le Bouquet de Manet pour lequel l’auteur s’enthousiasme : « C’est un big-bang en peinture », avant son « Résumons », une digression en règle sur la matière et le big-bang :

« Lucie entend la musique, un halo de silence l’entoure. L’amour impose son silence, c’est du sommeil éveillé. Une autre fois, elle regarde avec moi, rue du Bac, les photos de Fernande, d’Eva, de Sara, de Marie-Thérèse. Elle perçoit, comme moi, la folie et la destruction montantes dans les visages d’Olga, de Dora. Rien de plus triste que la beauté qui s’abîme, que le cancer psychique prenant possession des corps. Vous me direz que le Minotaure Pablo l’a bien cherché, que c’est lui le coupable et le responsable. Sans doute, sans doute, si vous voulez… Corrida intime… Rien de nouveau sous le soleil ? Si, l’observation peinte. La Femme qui pleure, dans son cri, est une révélation.
L’univers, ou plutôt le multivers, est aussi un processus de destruction massive. On vient de découvrir, très loin, là-bas, dans les confins du nuage de Magellan, une ou plusieurs étoiles monstres, 260 fois plus grandes et intenses que notre soleil. Plus la moindre vie, dans ces conditions, faites attention à la vôtre, microscopique miracle. […]
Vous multipliez le soleil par 260, vous disparaissez illico. Vous revenez au bon vieux soleil quotidien, vous réapparaissez. Voilà un entraînement gymnastique, auquel le passager de l’après big-bang doit s’habituer. C’est lui, le fameux boson qu’on recherche. C’est lui que la serveuse du Bar aux Folies-Bergère regarde sans aucun espoir, pendant que la foule des clients se presse dans le miroir. C’est elle l’abîme, le trou noir paré pour cette parade. Manet a signé et daté son tableau sur l’étiquette de vin ou d’alcool ambré, sur la gauche. Deux autres étiquettes de bouteilles plus sombres attirent le regard. Deux roses, l’une jaune, l’autre rose, sont piquées dans un verre à pied. Des fleurs à la fille, aucun saut : c’est la même substance. Aucune bouteille n’est ouverte, le champagne attend. Vous ouvrez et vous buvez la bouteille signée Manet, et tout s’illumine. […]

Lucie a dû passer dans la matinée pour installer ici, bien en évidence, le Bouquet de violettes (1872) de Manet. Dimensions : 21×27. Éventail à tranche rouge, bouquet bleu profond, billet où on peut déchiffrer « À Mlle Berthe » (Morisot), signature à droite. […]

Lucie l’a-t-elle acheté à la collection particulière à laquelle elle appartient ? Elle en a les moyens, mais elle le remportera le soir même. Elle l’a donc déposé ici, rue du Bac, ni vu ni connu, pour une fête. Quel cadeau, quel anniversaire, quel jardin d’hiver.

Ce petit tableau, très célèbre, est un des plus beaux du monde. Lettre d’amour, message privé universel, science, élégance, violence, douceur. Mon amie, mon enfant, ma sœur.

Un tel bouquet agit immédiatement sur ses environs. La rue monte vers lui, la Seine coule dans sa direction, les murs l’écoutent, la cheminée devient un autel. […]

Ce Bouquet n’a jamais été dans le commerce, il n’est que très rarement exposé, il appartient (appartenait ?) à la fille de Berthe Morisot, et est resté dans sa famille (n’oublions pas qu’à cause de son mariage avec le frère de Manet, Berthe Morisot s’est aussi appelée Berthe Manet). La tranche rouge de l’éventail représente pour moi une accélération et une dilatation en cours. Il perce le mur du visible et celui du son. C’est un big-bang en peinture.

Résumons : la matière ordinaire de l’Univers, la seule visible, n’est que de 4%. La matière noire, indétectable, représente 23% de la masse totale du cosmos, et on l’appelle parfois matière exotique. Mais c’est l’énergie sombre qui défie la pensée. Cette force répulsive, dont la nature est inconnue, occuperait 73% du contenu cosmique. C’est elle qui est responsable de l’accélération, commencée il y a environ 3,5 milliards d’années, de l’expansion de l’Univers.

Essayez d’imaginer tout ça : le big-bang, il y a 13,7 milliards d’années, la vitesse de la lumière (300000 km/s dans le vide), celle de la rotation de la Terre (220 km/s, là, en ce moment même), la vitesse de propagation des sons audibles (340 mètres/s dans l’air, 1430 dans l’eau, 5000 dans l’acier), hauteur, intensité, timbre, mais aussi infrason, ultrason. Qu’est-ce qu’une seconde ? Regardez votre montre.

Je dis que ce roman fantastique de l’évolution est sensible dans le Bouquet de Manet. Même s’il n’est plus là demain, il habite le studio une fois pour toutes. À partir de lui, on peut jeter un regard sur l’histoire des corps. »

L’Eclaircie, 2012

Discovery

C’est quand même le clou de l’été : la navette réparée en plein vol par ses astronautes mêmes. Vous avez vu ça ? Le type qui, flottant dans le vide, va réparer sa capsule spatiale comme s’il changeait des tuiles sur un toit ? Avec ses petits gestes d’artisan du cosmos ? J’ai la plus grande considération pour les coureurs français du quatre cents mètres haies, je suis avec passion le retour en bleu de Zidane, je n’ai rien à objecter au sacre de plus grand Français en la personne de Noah, mais là, je m’incline. Mieux : je m’identifie indûment. Après tout, se lever chaque jour à six heures du matin pour écrire quelques pages d’un gros roman en cours relève du même art d’ajustement microscopique. Une plaquette, une autre. Et retour, un jour ou l’autre, dans les flammes de l’atmosphère. « À quoi pensez-vous dans ces moments-là ? » demande-t-on à un type qui a vécu ce genre d’expérience. « À rien, répond-il, j’ai trop de travail avec mes instruments. » Une erreur de un degré dans le vol, et c’est l’explosion (comme pour Columbia). Voilà, l’équipage a atterri, le commandant de bord est une femme précise et tranquille. Impossible, à ce moment-là, de ne pas penser aux Canadair écrasés dans le feu, ou aux charters dépressurisés s’abîmant en quelques minutes, avec leur cargaison de pauvres touristes.


Journal du mois, JDD du 21/08/2005
Littérature et politique

Titan

Et me voici, de plus en plus fort que Jules Verne, en train de regarder à la loupe ce satellite de Saturne situé à plus d’un milliard de kilomètres de ma petite planète. Je vois des cailloux. Je me demande si la vie, jadis, a pu surgir dans ce dépotoir inhabitable. Je viens de quitter des photos épouvantables du tsunami et de l’enfer du Darfour, heureusement qu’en tournant les pages de mon magazine la publicité me rassure, de même que le bonheur épanoui de vedettes souriant à leur dernier bébé adopté. Partout des couples heureux, des amours, des jeunes femmes enceintes ou sur le point de l’être (mais n’oublions pas qu’une Roumaine de soixante-sept ans vient d’accoucher de jumelles dont l’une est, hélas, perdue).

Je reviens à Titan (hier, c’était Mars, et demain la galaxie dans son ensemble), et je me persuade immédiatement que je vis bien dans le meilleur des mondes possibles. Je m’en persuade d’autant plus que je lis le titre suivant : « Le capitalisme chinois à l’assaut du monde occidental ». Marionnaud, les parfums, repris par Hongkong, la vie est un roman, pas de doute. Un ironiste vient de m’envoyer ce titre et le dessin qui l’accompagne, où on voit une jeune et pimpante Chinoise se vaporiser les joues avec un grand sourire. Mon correspondant a mis une bulle dans la bouche de la Chinoise qui, faisant allusion à ma jeunesse hasardeuse, s’exclame « Bravo les maos ! »

Où l’on voit que l’ironiste reste naïf en croyant que Mao, ce grand criminel subtil, désapprouverait aujourd’hui la fulgurante ascension du capitalisme chinois. Mais non, voyons, il n’avait pas d’autre but. La preuve : Staline et Hitler ont disparu, la photo de Mao est toujours là. Je note tout de même qu’un film vient de sortir sur la sinistre fin de Hitler dans son bunker où, semble-t-il, il apparaît presque humain. Je m’abstiendrai d’aller le voir, mais, décidément, le capitalisme est étrange.

Journal du mois, JDD du 30/01/2005
Littérature et politique

Boson de Higgs

BOSON DE HIGGS

le 04 juillet 2012, le CERN [1] confirmait la découverte d’une particule candidate au titre de boson de Higgs. Saint Graal des physiciens des particules et chaînon manquant, le boson de Higgs avait été prédit dès les années 60.Sans le boson, il était impossible d’expliquer la masse des particules (et de la matière).

Dans Femmes, Sollers glisse le mot « boson » montrant ainsi qu’il n’est pas étranger aux débats scientifiques de son temps et en utilise le vocabulaire.

« [J’ai emporté un peu de haschisch... On le fume, ensemble, le soir, sous les pins... Elle s’endort rapidement sur mon épaule... Je vais la coucher... Je reprends devant ma machine... Une phrase... Deux... Ça ne va pas... Ça suffit comme ça... Ou alors, ça marche, c’est la nuit favorable, voilà, je deviens un grain échappé du bloc... Une particule de l’envers en bulles, un mobile d’antimatière, un boson , comme dit la physique d’aujourd’hui... Noté Z zéro... Z0... Combien d’écarts sont possibles ? Avant de retomber ? D’oublier ? D’être de nouveau réveillé ? De rentrer dans l’embouteillage ?...

Après l’amour, avec Deb, on sombre aussitôt l’un à côté de l’autre... Sitôt jouis, sitôt endormis... L’amour, c’est ça... La possibilité d’inconscience immédiate à deux... La petite guerre de la cohabitation-tu es trop ceci ou cela-tu n’es pas assez ceci ou cela-toi évidemment !-avec toi, bien entendu !-ne peut pas mettre en cause le plaisir des jambes dans les jambes, l’odeur de la peau qu’on aime sentir, respirer... Les joues... Le cou... »


Femmes, 1983

*

Nota :

1. Femmes a été publié en 1983, alors que la preuve du boson de Higgs ne sera effective que bien plus tard, en 2012, dans les laboratoires du CERN à Genève (dont l’accélérateur de particules souterrain est sous la commune de Ferney-Voltaire).

2. Dans Le Monde du 24/09/2000, dans un article intitulé :« Le fantôme de la République », il évoquait aussi le boson : « Etrange moment historique : le choc pétrolier est de retour, la mondialisation s’accentue, le transgénique et le transgénétique s’imposent, le génome est décrypté, le clonage s’annonce, la physique fouille les bosons, au-delà des particules élémentaires...[...] »


Événement candidat boson de Higgs : collisions entre protons dans le détecteur CMS au LHC
(Image CMS/CERN Plus ICI... :)

Théorie des ensembles

« Condamné à mort par le tribunal militaire d’Arras au début de l’année 1944 et immédiatement exécuté. » Cavaillès, dans la Résistance, s’est successivement appelé Marty, Hervé, Chennevières, Carrière, Charpentier, Daniel... A Londres, en1943, l’Intelligence Service l’avait baptisé Crillon. « A côté de sa tombe, écrit sa sœur venue identifier ses débris physiques, dans un coin abandonné du cimetière d’Arras, il y avait un rosier blanc, placé là par le hasard, un rosier blanc et vigoureux. »

[…] Le livre de sa sœur sur lui (réédité avec un autre titre,J.C., Un philosophe dans la guerre, au lieu deUn philosophe combattant, correction significative) voisine sur ma table avec les Souvenirs d’égotisme, couverture illustrée par le portrait de Dedreux-Doroy du musée Stendhal à Grenoble. Aucune ressemblance, mais une parenté saisissante. La littérature et la théorie des ensembles ont beaucoup de choses à se dire . « Théorie solitaire, écrit Cavaillès, encore inachevée, incertaine aux yeux de beaucoup, bras tendu vers le ciel... »

« C’est tellement amusant de faire sauter un viaduc, dit-il un jour, d’allumer soi-même le cordeau Bickford »... Sa sœur commente : « En un sens, il n’était pas “sage il aimait la vie, le bon vin, les voyages, à l’occasion le luxe et l’élégance, il m’accompagnait souvent pour le choix d’une robe. » J’aime mettre en correspondance ce souvenir et la phrase suivante : « Par un renversement révolutionnaire, c’est le nombre qui est chassé de la rationalité parfaite, l’infini qui y entre. » Puissance du continu, veillez sur nous. Vous dites qu’il y a autant de points dans le côté d’un carré que dans toute la surface de ce carré ? Oui. Élémentaire. N’empêche que le jour où Cantor arrive à cette conclusion, il écrit à Dedekind : « Je le vois, mais je ne le crois pas. » Heureux ceux qui auront vu et n’auront pas cru ! Loués soient Galilée, Newton, Cantor, Einstein, Cézanne, Picasso, Joyce ! Silence, profanes puissants immergés dans l’ombre : achetez, rachetez vos péchés : « Ce n’est que par un préjugé réaliste que nous nous occupons d’objets, alors que seul importe, dans la succession de nos affirmations, ce qui régit cette succession, savoir le travail intellectuel effectif. »

La Fête à Venise

Galaxie, décalage vers le rouge

Le français n’a pas de différence entre time et weather, on ne dit pas : weather is money, on a tort. Quelle est la phrase habituelle de Richard, voix un peu chantante ? « Ça va bien cinq minutes. » Et toi, ta phrase ? « On peut le penser. » Reprenons. Explique-moi encore ce qu’est le rayonnement du fond du ciel, ou comment plus une galaxie est loin et plus elle s’éloigne vite, pas évident, histoire du décalage vers le rouge. Décalons-nous vers le rouge. Ou encore comment l’espace et le temps sont finis, mais sans frontières, sans bords. Avec quelle rapidité, déjà, une fusée doit-elle se déplacer pour échapper à la gravité terrestre ? Douze kilomètres seconde ? Bon. Quand je te vois, tu n’es déjà plus où je te vois, distance infinitésimale, seconde de seconde de seconde. Quel beau mot, seconde : tu me secondes, je te seconde, nous nous secondons.

–Allez, vas-y sur Watteau.

–Une autre fois.

–Non, maintenant. (Blanc.) S’il te plaît.

–... (Plan bleu piscine.)

–Première : le secret de Watteau,La Toilette intime.

(Sonnerie téléphone.)

–Shit.

C’est Geena : Luz enregistre la conversation.

La Fête à Venise

Espace-temps

« C’est fou le nombre de morts qui demandent à parler à Luz, ils sont bien négligés d’habitude, les pauvres, dans les interstices de l’espace-temps... Ma jeune Américaine est médium... »

La Fête à Venise

*
« Ce qui est très connu est mal connu, ce qui n’est pas connu devrait l’être. Parle-moi encore des ensembles, de l’infini, des trous noirs.

–D’abord, en physique, le zéro et l’infini ne correspondent à aucun objet mesurable. Tu as ensuite deux horizons qui marquent leur inaccessibilité : l’horizon cosmologique de la relativité dû à l’impossibilité de transmettre des signaux plus vite que la lumière...

–Éteins la lumière.

–... et l’horizon quantique dû au principe d’incertitude qui interdit le zéro comme résultat d’une mesure physique. Bon, maintenant, trou noir : corps condensé dont le champ gravitationnel est si intense qu’il empêche toute matière et tout rayonnement de s’échapper.

Je l’écoute, je pense vite à autre chose, des nappes de souvenirs me viennent, je la fais parler pour mieux la regarder dans le noir. Il fait chaud. Elle était assise en face de moi dans la bibliothèque, elle vient de se lever pour éteindre le lustre, il est onze heures, on vient de rentrer de notre promenade du soir, la lune entre de biais par l’une des portes-fenêtres, un dernier verre avant de dormir, une dernière petite conférence. Tableau : « écrivain aux activités problématiques écoutant jeune femme physicienne, sous la lune, l’été, à Venise ». Ou encore : « la leçon de cosmologie ». La définition d’unesingularité ? Point dans l’espace-temps où la courbure de l’espace-temps devient infinie. Bien sûr. L’espace-temps ? Espace à quatre dimensions dont les points sont des événements. Évident. Nous sommes point par point un événement singulier ? Rien ne s’oppose, n’est-ce pas, à ce que je ressente les choses ainsi en ce moment même ? En caressant ses cheveux, ses épaules, ses bras frais ? En lui fermant de temps en temps les lèvres (petite bouche),en suçant sa langue mobile qui vient de parler ? Au fait, un trou noir est-il un corps condensé ou une région de l’espace-temps ? Les deux ? Forcément. Y a-t-il eu de grandes physiciennes récentes ? Mais oui, Jocelyn Bell, par exemple, de Cambridge, l’affaire des pulsars, en1967. Et Chien-Shiung Wu, en 1956, encore une Américaine, qui a montré que l’interaction faible n’obéit pas à la symétrie P. (qui veut que les lois soient les mêmes pour toute situation et son image dans le miroir). Oh, ceci m’intéresse. Et bien d’autres, de plus en plus. Ça m’étonne ? Pas le moins du monde. Je ne partage pas le préjugé courant consistant à croire que les femmes sont incapables d’innover en mathématiques, aux échecs, en musique, bref, dans les dimensions abstraites ? Loin de moi une telle idée. Les femmes sous le joug biologique ? Hélas, le plus souvent, mais en avant dans l’autre sens, ce sera inouï, la preuve. Je suis très convaincu, je l’aime. Je vais composer une chanson sur ma petite savante, ma lumière de jour et de nuit, mes yeux nouveaux sous le ciel, ma courbure blonde, sur l’air de qu’il fait bon dormir, tourterelle, caille, perdrix, là, tout près, à des secondes d’années-ténèbres. »

La Fête à Venise

Matière noire, encore

SYMETRIE P

La symétrie P ou parité, appelée aussi inversion de l’espace,
Dans une vision tridimensionnelle du monde, la symétrie P consiste à remplacer chacune des trois coordonnées spatiales (x,y,z) pour prendre la notation courante des coordonnées cartésiennes par son opposé, donc prendre les valeurs (-x,-y,-z). D’une manière générale, cette opération diffère d’une simple opération miroir et revient à non seulement prendre l’image dans un miroir mais à faire en plus un demi-tour dans le même plan que celui du miroir.
(Wikipedia)

La matière noire ? Les MACHOS ?

–Massive Compact Halo Objects. La matière noire est simplement le prolongement de la révolution copernicienne. La Terre n’était pas le centre du monde ? Maintenant, si la matière noire existe, cela signifie que toutes les choses visibles ne sont pas si importantes. Place à l’évanescent, à l’incertain, à l’intervalle, à l’écho, au décalage, à l’accent, à la perturbation minuscule, au reflet, au ricochet. Place aux milliards de milliards de milliards de particules qui remplissent ce monde trop léger. Ce qui brille n’est pas ce qui soutient. Ce qui s’observe n’est pas ce qui enveloppe. Tout le monde se raccroche à l’image au moment même où elle est mise en abîme, relativisée, explosée. Publicité sur fond d’évanouissement, galaxies d’écume. La mort peut se regarder indirectement, le Soleil est un détail, la nuit nous donne une nouvelle énergie, vive la peinture en acte, toi, moi, bonjour. Un ange passe, c’est un neutrino.

L’AXION

L’axion est une particule hypothétique, supposée stable, neutre et de très faible masse (1meV-µeV). Elle est une conséquence de la solution de Peccei-Quinn (1977) au problème de violation de la symétrie CP en chromodynamique quantique. Depuis, il est proposé comme l’un des constituants possibles de la matière noire.
Le nom de cette particule est dû à Frank Wilczek, qui lui attribua celui d’une marque de détergent, considérant que le problème qui entachait la chromodynamique quantique avait été « nettoyé ».
(Wikipedia)
Coluche aurait pu proposer OMO, et son « lave plus blanc que blanc »

Si tu préfères les neutralinos ou les axions, c’est ton droit. Comment va ta densité critique ? N’es-tu pas toi-même un mirage gravitationnel ?

–Quintessence ?

–Façon de parler. En tout cas, il y a dix fois plus de masse cachée que de masse apparente. Conséquences psychologiques ? Imagine une catastrophe interminable.

–Et jouir ?

–C’est une question ?

–Matière noire ?

–Peut-être.

La Fête à Venise

Parle-moi encore des ensembles, de l’infini, des trous noirs

TROU NOIR

Image, diffusée par la Nasa le 29 août 2013, illustrant un trou noir supermassif. (NEWSCOM/SIPA)

Le terme « trou noir » a été inventé par le physicien américain John Wheeler en 1967, pour décrire une concentration de masse-énergie si compacte que même les photons-ne peuvent se soustraire à sa force gravitationnelle.

Celui-ci a été dévoilé par les données du satellite Rossi XTE opérant dans le domaine des rayons X. Un trou noir, d’environ 400 masses solaires, que les astronomes ont déniché dans la galaxie Messier 82, située à environ 14,7 années-lumière de la Terre, dans la constellation de la Grande Ourse. Le satellite a enregistré les émissions de rayons X émises par les gaz accélérés avant d’être absorbés par le trou noir. La rythmicité des pulsations a permis de qualifier cet objet et d’estimer sa masse.

Ce qui est très connu est mal connu, ce qui n’est pas connu devrait l’être. Parle-moi encore des ensembles, de l’infini, des trous noirs.

–D’abord, en physique, le zéro et l’infini ne correspondent à aucun objet mesurable. Tu as ensuite deux horizons qui marquent leur inaccessibilité : l’horizon cosmologique de la relativité dû à l’impossibilité de transmettre des signaux plus vite que la lumière...

–Éteins la lumière.

–... et l’horizon quantique dû au principe d’incertitude qui interdit le zéro comme résultat d’une mesure physique. Bon, maintenant, trou noir : corps condensé dont le champ gravitationnel est si intense qu’il empêche toute matière et tout rayonnement de s’échapper.

La Fête à Venise


Parade nuptiale de deux trous noirs avant l’accouplement-fusion (en fin de vidéo) et leur cortège d’ondes gravitationnelles. (Simulation)
Crédit : dailymotion.com/Spi0n

Le Cosmos et le Big Bang vont-ils livrer leurs secrets ?

« Sautons maintenant de Galilée à aujourd’hui, pour un bref éloge de la Science et de la Technique.

Le Cosmos et le Big Bang vont-ils livrer leurs secrets ? On s’en occupe sans cesse à 100 mètres sous terre, en France, près de la frontière suisse. Il s’agit de remonter le Temps jusqu’à environ 14 milliards d’années, une paille. L’énorme machine nouvelle fait de long, et s’appelle le LHC, Large Hadron Collider, le collisionneur de particules, spectaculaire réussite inégalée de l’Europe. À une échelle microscopique, et en toute humilité, comme Scardanelli, ce livre est aussi un collisionneur. Les phrases sont des tubes parcourus de faisceaux rapides. Au commencement est un atome explosif, puis, presque aussitôt, un grain de raisin, puis une pomme, tout cela d’une chaleur insensée, puis un plasma de quarks et des gluons, puis des protons et des neutrons, fractions de secondes et suite en expansion continue, jusqu’à ce beau rayon de soleil qui conduit ma main sur le papier. On arrive à reproduire ainsi la vitesse de la lumière qui, on l’oublie toujours, est de 300000 km/s. Le faisceau protons-neutrons du LHC parcourt donc 1 milliard de kilomètres par heure. C’est ce qui s’appelle entrer dans l’intimité de la matière. Vous n’y êtes pour rien, et vous avez, une fois de plus, oublié la vitesse de rotation de la Terre. Ce n’est pas grave, on s’occupe de tout. Quant à la vitesse de la pensée, je vous laisse juge.

Rimbaud encore : « Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !

Viva ne vient plus au Centre de tir. J’apprends par mon contact qu’elle a demandé une mutation à Hong Kong. Elle avait le choix entre Tokyo et Hong Kong, et elle a choisi, preuve de goût, Hong Kong.

Les Voyageurs du temps

Encore quelques métaphores

« Luz […] un sourire blond-bleu qui éclaire d’un coup ses joues et ses cheveux courts. Pour elle, un écrivain (Stendhal, Proust, Artaud, les autres) est une sorte de trou noir dans le cosmos humain, une sorte de trafiquant de l’antimatière, avalant tout, même la lumière, ne laissant rien échapper, ne renvoyant rien. Reproche ? Sans doute, mais excité. Non, non, pas prisonnière,détournée. Esprit scientifique, mais curiosité esthétique (c’est donc un peu pour elle si je me suis réembarqué dans l’affaire Geena, chaque nouvelle femme oblige à vérifier les galeries de l’existence menée jusqu’à elle, expériences, sensations, connaissances, je ne m’en serais pas cru encore capable, fatigue, mais non, aucun hasard, la chance, puisqu’on se déplace dans un monde de plus en plus sans mémoire, énorme trou noir, en effet). Elle a juste son T-shirt blanc, elle est très bronzée, blanche brune blonde, jambes chaudes, je continue à l’observer depuis le fauteuil, […] »


La Fête à Venise

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« Ils sont bien négligés d’habitude, les pauvres, dans les interstices de l’espace-temps... »


La Fête à Venise

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« Le marché silencieux de la dope, matière blanche pour effet noir, était en hausse, comme d’habitude, […] »


La Fête à Venise

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« J’ai quelqu’un pour toi » : sacrée vieille et toujours jeune et professionnelle Geena, pas un moment sans calcul, les hommes s’agitent, les femmes font semblant en restant immobiles, toile d’ondes, échange d’informations sur les bourdons mâles, additions, corrections, décisions. « J’ai quelqu’un pour toi » : à qui pense-t-elle ?


La Fête à Venise

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Par hasard, ou sans hasard, le torse féminin réputé obscène de Courbet, dit L’Origine du monde, était exposé, au même moment, à Brooklyn. […] Quelle agitation, autour, des enfants adultes qui ne veulent rien voir puisque Dieu, c’est connu, ayant regardé de ce côté-là, est devenu aveugle. Je donnerais, moi, deux mille abstractions hyper-cotées pour ce con, une des premières vraiessondes posées sur Vénus. Je serais curieux de voir ses effets dans une vente télévisée publique, et s’il dépasserait Les Iris, beaucoup plus allusifs mais tout aussi explicites. « Vous êtes vraiment obsédé.–Et vous, donc. » Ne t’impatiente pas, Luz, je prépare simplement les fonds dignes de La Toilette intime et de La Fête à Venise. Courbet à Brooklyn !


La Fête à Venise

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Quelqu’un qui verrait les ondes radio baignerait dans une brillance permanente.

Omnia praeclara... rara. Toutes les choses (ou les actions) très claires sont aussi difficiles que rares. Ce qu’il y a de plus clair est ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. Dites-moi donc quelque chose de très clair. Encore. Non, davantage. Non, encore.

Suis-je clair ?

L’œil ne voit qu’une partie de la lumière (laquelle met huit minutes pour nous parvenir de cette étoile secondaire : le Soleil). Il ne perçoit pas, notre œil, les rayons X, gamma, infrarouges, ultraviolets, radio. Quelqu’un qui verrait les ondes radio baignerait dans une brillance permanente. Il n’y aurait plus, pour lui, ni jour ni nuit. Si vous voulez étudier le cœur du Soleil et ses neutrinos impalpables, il faut vous enfoncer sous terre et sous l’eau, à l’abri des rayons cosmiques. Patience, longueur de temps, écoutez bien, cherchez bien.

L’Étude pour un arbre, de Cézanne (années1895-1900) mesure 27,5×43,5 cm. Elle se trouve donc au Kunsthaus de Zurich. Grise, verte, bleutée, dégagée, ferme, vide et affirmative, blanche à force d’être passée par le noir vivant, elle est plus explicite, dans sa relativité absolue, que mille traités de physique, cinquante de métaphysique, vingt d’éthique ou encore que dix mille virtuosités zen du Japon. Les Japonais le pressentent sans pouvoir le savoir en détail. Nous, non. Le mystère est là.

Quelle beauté.

*

Charme

« Charme : vertu magique que l’on porte en soi. Se dit désormais, en physique, de certaines particules. »


La Fête à Venise

LES SAVEURS DES PARTICULES ELEMENTAIRES

Les physiciens poursuivent l’étude de la structure de la matière dans le but de trouver plus d’unité et de simplicité dans un monde qui nous frappe par sa diversité et son apparente complexité. N’est-il pas remarquable de pouvoir ramener la variété quasi infinie des objets qui nous entourent aux multiples constructions de quelques constituants fondamentaux ?

Trouver ces constituants, et comprendre la façon dont ils se lient entre eux, est le but de la physique des particules élémentaires, une des clés de la cosmologie moderne.
Face aux nuances subtiles des caractéristiques de particules voisines, le physicien peut au choix se révéler facétieux, poète ou se rappeler les saveurs de la cuisine de sa grand-mère pour nommer ces caractéristiques. Ainsi la saveur, en physique des particules, est une caractéristique permettant de distinguer différents types de leptons et de quarks, deux sous-familles des fermions. Les leptons se déclinent en trois saveurs et les quarks en six saveurs. Les dénominations des saveurs ont été introduites par Murray Gell-Mann en 1964 :

Saveurs des quarks

Les quarks sont ainsi répartis entre six saveurs, auxquelles on a donné des noms poétiques. Les noms anglais restent plus utilisés. Les quarks ont pour particularité de posséder une charge électrique fractionnaire de la charge électrique élémentaire (celle de l’électron) :
(D’après Universalis et Wikipedia)

Notons au passage que le nom de « quark » a été puisé chez Joyce par le même Murray Gell-Mann. C’était en 1963. Voir l’article « Three quarks for muster mark », ou l’histoire joycienne d’un cri d’oiseau. C’est ICI…

"Si la relativité m’était contée..." par Etienne Klein physicien et docteur en philisophie des sciences, merveilleux pédagogue et vulgarisateur
*

Physique

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Dans son nouveau roman, Mouvement, à paraître le 10 mars, bien que tournant autour de Hegel, une section s’intitule « PHYSIQUE » et Philippe Sollers y devient de plus en plus pointu en physique des particules, autour du grand collisionneur de particules du CERN [2] (le plus grand du monde) en périphérie de Genève. Un lieu qui m’est familier, où un stage étudiant m’avait égaré quelques mois.

« Un anneau de 21 kilomètres court sous la frontière franco-suisse, et doit provoquer des collisions entre particules élémentaires. Il fait tourner cette soupe invisible à raison de 11000 fois par seconde. Le boson a ainsi surgi d’un choc enregistré. Comme chacun sait, la lumière a mis cent mille ans à sortir du Soleil, mais la matière noire, elle, n’est toujours pas observable. Comme l’a dit un physicien, qui ne pense qu’à ça : « Je rêve de voir la première lueur de l’Univers sombre. »

Vous continuez vos petites affaires, tueries, assassinats, élections, vous ne vous occupez que d’argent avec une passion noire, mais voici une nouvelle déesse du cosmos SuSy, Super Symmetry. « Super » signifie qu’elle agit au-delà de ce qui avait pu être imaginé auparavant, « Symmetry » désigne le concept mathématique qu’elle utilise.

Vous savez, évidemment, que le monde des particules se divise en deux familles, les bosons et les fermions, chacun ayant des propriétés différentes. Les bosons ont l’esprit grégaire et aiment se rassembler ; les fermions sont plus individualistes et ne peuvent se trouver dans le même état qu’un de leurs voisins. L’électron, par exemple est un fermion, quand le photon, qui transporte la lumière est un boson.

Susy dit qu’il n’y a finalement pas de grandes différences entre deux espèces, à condition d’élargir le monde, en établissant des liens qui n’existaient pas entre les fermions et les bosons. On obtiendrait ainsi un monde miroir du nôtre, chaque particule ayant un super partenaire : l’électron a un cousin boson, le « sélectron ». Le photon, un « photino ». Et ainsi de suite. On m’assure que le café préféré d’un électron libre s’appelle, à Paris, le Sélectron. »

Ph. Sollers
Mouvement (à paraître 10 mars 2016)

*


AU CŒUR DU VIVANT

La vie organique

Luz, buvant sa coupe de champagne sur la terrasse :

–Tu disais : sauver la Femme, sauver Dieu ?

–J’aurais pu prendre un autre exemple :

« Les millénaires des périodes géologiques enregistrées dans les stratifications du globe ; les myriades d’existences organiques, entomologiques, microscopiques cachées dans les cavités de la terre, sous les pierres qu’on déplace, dans les alvéoles et les monticules, les microbes, germes, bactéries, bacilles, spermatozoaires ; les incalculables trillions de billions de millions d’imperceptibles molécules maintenues par la cohésion de l’affinité moléculaire dans une seule tête d’épingle ; le sérum humain, univers constellé de corps blancs et rouges, eux-mêmes univers pleins d’espaces constellés d’autres corps, chacun étant, en continuité, un univers composé de corps divisibles dont chacun est encore divisible par la division de corps composants redivisibles, dividendes et diviseurs diminuant toujours sans division réelle, si bien que si la progression pouvait se continuer assez loin, jamais on ne se trouverait devant rien. »

–Allah, au secours ! Quel est cet écrivain satanique ?

–Joyce. Dommage qu’il ne soit plus là pour être condamné à mort. Il est vrai que son livre ne serait pas publié, ou bien tomberait majestueusement à plat.

–Tu veux dire que la science est supportable, mais plus les mots ni les perceptions du langage courant qui traduiraient ce qu’elle sait ?

–Voilà.

La Fête à Venise

ADN

C’est le vrai Dieu de notre époque. Je lis ainsi dans Le Monde : « Cyclone Katrina, crashs d’avions, attentats meurtriers, comme ceux du World Trade Center, de Madrid ou de Londres : à chaque drame, on veut savoir. Les papiers d’identité sont souvent retrouvés loin des corps déchiquetés, les bijoux ont été dispersés, les cicatrices et les tatouages sont devenus illisibles. L’examen des prothèses ou des plombages de la mâchoire inférieure par les dentistes légistes ne suffit pas toujours. On veut être certain. Pour des raisons financières, bien sûr, les certificats de décès et d’authentification sont nécessaires pour les assurances et les héritages. Mais aussi pour d’autres raisons qui tiennent à l’humeur de l’époque. »

L’époque est à la génétique, où le Dieu ADN reconnaît les siens. ADN, c’est le nom du Père. Pendant qu’il est temps, il me semble qu’on doit cloner au moins trois sportifs : Roger Federer, cet extraterrestre du tennis, et les deux Russes, Sharapova et Dementieva. Il était rassurant de les voir jouer sur fond de cyclone. Dementieva, surtout, est charmante : en tapant sur la balle, elle hurle un petit « hihou ».

Journal du mois, JDD, 25/09/2005
Littérature et politique

*
Luz allongée sur le divan de la bibliothèque, tombée du jour chaud, T-shirt blanc, jambes nues. Elle lit un livre de physique théorique : « Shit, il y a quelque chose qui ne va pas, mais quoi ? »

Un papillon rouge-brun sur ma table : il y a très peu de papillons ici.

Ciel gris, dormi, machine à écrire, présence en relief des lettres : étrange de se dire qu’on va composer du français.

ADN : 6 milliards de « mots ». Chaque mot est composé de 5000 syllabes pour les plus courts et de plus de 2 millions pour les plus longs. Composantes : Adénine, Thymine, Cytosine, Guanine. Combinatoire : ça finit par te donner toi, et toi seul.

La vieille papeterie (elle existe depuis 1890), près de l’Accademia : « Monsieur, on va nous déplacer,c’est un assassinat. » Papier à dessin, crayons, pinceaux, tubes de couleurs, palettes. Monet a dû s’approvisionner là.

La Fête à Venise

La cuisine du diable (ou Le Feu d’Héraclite)

On est d’abord attiré par le titre, Le Feu d’Héraclite. Scènes d’une vie devant la nature ; on ne sait rien de l’auteur Erwin Chargaff (1905-2002) ; on apprend qu’il s’agit d’un biologiste important, dont les travaux sur l’ADN ont été décisifs pour la découverte de la fameuse « double hélice » de Crick et Watson, on se demande pourquoi il a écrit ses Mémoires en allemand, alors qu’il a vécu et travaillé aux États-Unis, on ouvre le livre, on feuillette, on s’attend à un volume scientifique plutôt barbant et, là, le choc : vivacité, style, humour, étonnante culture littéraire, profondeur critique, dénonciation d’une science devenue folle, annonce détachée d’un futur très noir. « Ma vie a été marquée par deux découvertes scientifiques inquiétantes : la fission de l’atome et l’élucidation de la chimie de l’hérédité. Dans un cas comme dans l’autre, c’est un noyau qui a été maltraité comme dans l’autre, c’est un noyau qui a été maltraité ; celui de l’atome et celui de la cellule. Dans un cas comme dans l’autre, j’ai le sentiment que la science a franchi une limite devant laquelle elle aurait dû reculer. »

Fugues

Le Feu d’Héraclite (suite)

« Chargaff, dont j’ai honte d’avouer que je ne connaissais pas le nom, a vécu à Vienne dans sa jeunesse, s’est passionné pour Karl Kraus, et fait preuve, tout au long de son récit, d’une culture littéraire très vaste. Il écrit aussi : « Il existe des liens mystérieux entre le cerveau et la langue, et l’insensibilité, la brutalité avec lesquelles on l’emploie aujourd’hui comme si elle n’était qu’un outil commode pour communiquer avec des clients, le plus court chemin du producteur malin au consommateur naïf, me sont toujours apparues comme le signe avant-coureur le plus menaçant d’une bestialisation naissante. »

Chargaff, dont la mère a disparu dans les camps d’extermination nazis, a vécu à New York jusqu’en 2002. Il est mort à quatre-vingt-dix-sept ans. Non seulement l’ADN, donc, mais toute l’histoire du dernier siècle.



Le Journal du mois
, JDD, 30/04/2006
Littérature et politique

Anne, ma sœur. D’où vient-on réellement dans la génétique ?

Anne a été, et reste, très belle. Comme on ne se ressemble pas, mes sorties avec elle, plus tard, ont alimenté des conversations. Sa femme ? Une nouvelle maîtresse ? Non, sa sœur. Ah bon, il a une sœur ? Du même père que lui ? En effet, la question se pose, d’où le rire d’Anne, une fois : « Tu crois que maman afauté ? » Maman a eu des amants, c’est clair, et il est possible que papa, comme tant d’autres hommes à travers les âges, ait accepté de couvrir l’affaire (moi). La question des « amants de maman » ne nous intéresse pas vraiment, pas plus que l’éternel roman familial. D’où vient-on réellement dans la génétique ? Dieu, s’il existait, ne le saurait qu’à moitié, le Diable lui-même s’y perd, ainsi que, désormais, la matière animée. Autant l’avouer : je suis fier, parfois, de montrer ma sœur, comme si nous avions une liaison secrète. Elle joue le jeu, ça l’amuse, on parle bas, on rit, on se regarde sérieusement, je lui prends la main, ou c’est elle qui prend la mienne.


L’Eclaircie

Ovaires

C’est une grande première, et elle a eu lieu dans le Missouri. Une jeune femme américaine de vingt-cinq ans, Stephanie Yarber, stérile depuis l’adolescence, a reçu de sa sœur jumelle, Melanie Morgan, déjà mère de trois enfants, la première greffe d’ovaires hétérologues réalisée dans l’espèce humaine. L’histoire de cette greffe est racontée en détail dans le New England Journal of Medicine (encore l’Angleterre !). Résultat parfait : un bébé normal et en bonne santé est né en Alabama. Je constate que, pour aboutir à une telle réussite, l’ovaire de Melanie a été coupé en trois morceaux, dont l’un a été congelé, et les deux autres greffés par parascopie dans chacun des ovaires stériles de Stephanie, en cinq heures d’opération. Le beau bébé (dont, curieusement, on ne donne pas le sexe), pèse trois kilos et demi.

« Stephanie devrait pouvoir avoir d’autres enfants grâce à cette greffe », a annoncé le docteur Sherman Silber, le chirurgien à l’origine de cette première mondiale. Je vois que le legs d’ovocytes entre sœurs est interdit en France. Là encore, notre pays prend du retard. La photo des deux sœurs américaines nous montre de solides jeunes femmes blondes avec des queues-de-cheval. Elles regardent résolument vers l’avenir. Mais l’avenir, ce sera, on s’en doute, l’utérus artificiel, dont Henri Atlan, dans un livre récent prédit la construction imminente. Ce qui oblige à se poser la question suivante : si la technique peut produire un utérus artificiel, l’utérus n’a-t-il pas été, de tout temps, artificiel ? On pressent ici les révisions qui s’imposent.

Le Journal du mois, JDD, 26/06/2005
Littérature et politique

Génétique

Le mauvais rêve du mois dernier continue. Après mon interrogatoire éprouvant au ministère de l’Identité nationale, me voici maintenant convoqué au ministère du Contrôle génétique. Le nouveau président de la République française, Nicolas Sarkozy, vient de l’inaugurer, et ça va chauffer. On se souvient de son entretien, dans un très curieux support branché, Philosophie Magazine, avec le plus célèbre philosophe d’aujourd’hui Michel Onfray, lequel, partisan de José Bové puis d’Olivier Besancenot, était quand même allé, place Beauvau, offrir au futur président des livres de Michel Foucault, Nietzsche, Freud et Proudhon. Sarkozy les a lus, bien sûr, de même que tous les livres d’Onfray et, depuis, comme on sait, ils sont partis en vacances ensemble. Les voilà de retour, joyeux, très bronzés, finalement complices dans l’art de vivre au sommet, au soleil.

Avant ma comparution, qui s’avère difficile, je parcours les déclarations du nouveau Président, à la veille des élections, dans Libération. Les propos ont fière allure : « Je suis né hétérosexuel. Je ne me suis jamais posé la question du choix de ma sexualité. C’est pour cela que la position de l’Église consistant à dire que l’homosexualité est un péché est choquante. On ne choisit pas son identité. » J’en conclus que non seulement on naît hétérosexuel ou homosexuel, mais qu’il en va de même pour les pédophiles, les suicidaires, les autistes, les délinquants repérables dès l’âge de trois ans, et enfin les migraineux auxquels le Président dit appartenir, de même que sa mère et ses fils. Je suis inquiet, car je sais qu’Onfray, chargé de rédiger des notes de service, m’a plusieurs fois dénoncé comme catholique, c’est-à-dire partisan du péché. Je m’interroge : suis-je né hétérosexuel ? Sans doute, mais de quel type ? Autrement dit : le Président va-t-il me reconnaître comme un des siens, alors qu’Onfray insiste lourdement sur mes vices ? Mon attirance politique instinctive pour Ségolène Royal ne pèse-t-elle pas très lourd dans mon dossier ? La première réaction de Ségo m’a fait frémir : elle a dit que, sur ce sujet, elle laissait la science trancher. Mais, dans mon cas, si particulier, la science redouble mes craintes. Mes livres, passés au scanner rapide, peuvent me valoir une condamnation expédiée. Hétérosexuel, peut-être, mais pas dans la norme. Ah, l’heureux temps d’autrefois, où le président Mitterrand, me prenant à part dans un clin d’œil, me disait qu’il était en train de lire Casanova : « Bienvenue au club », lui ai-je soufflé, à l’époque. Une terreur me saisit : dois-je avouer désormais que j’ai été, enfant, coupable de pédophilie sur moi-même ? Faut-il que j’en sois honteux ? Les temps sont durs, et je tremble un peu de me retrouver devant le Président et son philosophe, car je n’ai pas oublié, avant l’élection, la chevauchée, en Camargue, du premier sur son cheval blanc.

Le Journal du mois, JDD, 29/04/2007
Littérature et politique

Génome

Je suis inquiet : avoir seulement treize mille gènes de plus que la mouche du vinaigre me paraît ridicule, vexant, énervant. Ce décryptage final du génome humain ne me dit rien qui vaille. Il n’y a que trois cents gènes de différence entre moi et la souris ? Je me sens fait comme un rat, je vais prendre la mouche. Certes, je suis rassuré d’apprendre que la génétique met fin au délire biologique raciste (lequel, increvable, continuera bien entendu sur d’autres bases), mais le plus dur m’attend : il faut que je me fasse à l’idée d’avoir moins de gènes que le riz, oui, le riz, qui en possède vingt mille de plus que le roseau pensant que je suis. Le riz ! Mais, bon dieu, voilà le péril jaune lui-même ! Est-ce vraiment un hasard si la Chine est couverte de rizières ? Si l’Asie tout entière se nourrit de riz ? Si le grain de riz pouvait parler, ne se montrerait-il pas supérieur à l’espèce humaine ?

Je crois me souvenir que « sperme », en chinois, s’écrit poétiquement avec des idéogrammes signifiant « riz bleu ». N’y a-t-il pas là une allusion étrange ? Mais non, encore un coup dur : le chromosome Y qui me spécifie comme masculin est, paraît-il, très pauvre en gènes. Il ne me reste qu’à me sentir très au-dessus du virus de la grippe (mille sept cent cinquante gènes seulement). Comme encouragement à me sentir le roi de la création, c’est peu.

Je me surprends, depuis quelques jours, à regarder la mouche d’un autre œil, à rêver de grandes étendues de riz sous le ciel. Je repense à cette formule anticipatrice de Lautréamont : « La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. » Bref, plus la science entre dans mon ADN, moins j’ai l’impression de dominer la situation. J’aimais bien la côte de bœuf : je m’en passe. Je m’étais rabattu sur le mouton : on m’en chasse. Le poisson est-il garanti ? Vais-je me concentrer uniquement sur le riz ?

Le Journal du mois, JDD, 25/02/2001
Littérature et politique

Génome (II)

J’étais un ensemble de hiéroglyphes, me voici intégralement décrypté. Vais-je m’attrister, avec mes vingt-cinq mille gènes, de n’être qu’une fois et demie supérieur à la mouche ? Mais non, tout va bien, et j’apprécie qu’on ait dépensé, pour venir à bout de mon mystère cellulaire, près de trois milliards de dollars. C’est finalement assez peu comparé à la fortune de Saddam Hussein, un des hommes les plus riches du monde, dix milliards de dollars. Et deux milliards par an dans la contrebande d’or noir, de gazoline et de cigarettes américaines. Puisqu’on parle d’argent, il est significatif que le manuscrit d’Arcane17, d’André Breton, ait atteint en vente publique la somme de huit cent trente-six mille cinq cent dix euros, alors qu’il n’était estimé au départ qu’à cent cinquante mille. C’est un cahier d’écolier, l’écriture date de 1944. Les derniers mots sont un appel à la révolte, « seule créatrice de lumière », une révolte qui ne peut se connaître que par trois voies, « la poésie, la liberté et l’amour », convergeant vers « le point le moins découvert et le plus illuminable du cœur humain ». Vous avez décrypté le génome, vous avez acheté le cahier, mais le problème n’est peut-être pas là, vous avez un doute.

Le Journal du mois, JDD, 27/04/2003
Littérature et politique

Le chromosome Y

« Si l’on croit l’Australienne Jenny Graves, le chromosome Y devrait disparaître dans 5millions d’années.Le chromosome X est, pour elle, « intelligent et sexy ». Écoutons cette généticienne, reconnue, mais controversée :

« Les gènes du X ont joué un rôle important dans l’évolution rapide de l’espèce humaine. De son côté, le Y humain est devenu un chromosome pathétiquement petit : il a perdu la plupart de ses gènes, hormis le gène de détermination du sexe mâle. Il se dégrade très vite et pourrait bien avoir entièrement disparu dans les prochains millions d’années, avec des conséquences inconnues pour notre espèce. »

Jenny me fait peur, d’autant plus que je ne suis pas du tout sûr d’être encore là dans quelques millions d’années. Heureusement, le Y a ses défenseurs et même ses défenseuses. La bataille scientifique se poursuit.

Le chromosome Y est voué à disparaître, soit, et le spermatozoïde décline, de moins bonne qualité, et en baisse significative. Donc il vaut plus cher. Des donneurs sourcilleux perturbent le trafic, traitent leurs giclures comme des pierres précieuses et ils n’ont pas tort : sans ces gisements encore très nombreux, une crise éclaterait enmatière première. Une rumeur, peut-être mal fondée, prétend que des stocks massifs de spermatozoïdes congelés sont entreposés dans des banques. On pourrait les réveiller en cas d’inflation d’ovocytes, ce qui est plausible. Les donneurs doivent, au préalable, renoncer à leurs droits de suite, mais cette précaution d’entassement provient justement de la raréfaction du nombre de donneurs. Ils viennent moins gicler, malgré l’augmentation des prix, et la qualité n’est plus ce qu’elle était. Les étudiants, jadis, étaient très actifs, ils le sont de moins en moins, tout se perd.

En tant que donneur exceptionnel, j’avais demandé que ma substance ne soit utilisée que pour une réceptrice qui pourrait réciter par cœur un paragraphe d’un de mes livres. J’ai fait réviser cette clause, trop difficile. Désormais, deux lignes suffiront. »

L’Ecole du Mystère

Clonage

Freud, on s’en souvient peut-être, adjurait Jung (qui trouvait ça exagéré) de s’en tenir strictement à la théorie sexuelle. « Pourquoi ? » lui demandait Jung. Et Freud : « Pour éviter la marée noire de l’occultisme. » Il est curieux que Freud ait employé l’image d’une marée noire. Elle pourrait de plus en plus s’appliquer à l’extérieur comme à l’intérieur et viser, par exemple, l’extravagante prolifération des sectes. La plus experte en publicité s’adonne au clonage reproductif, sans qu’on sache exactement si ses déclarations sont vraies. Qu’importe, la chose est dans l’air, la galette d’immortalité nous attend dans les laboratoires. L’inénarrable Brigitte Boisselier s’exhibe et appelle Raël « Sa Sainteté ». On a le pape qu’on peut, celui-ci règne déjà sur les ovocytes. La nouvelle Ève est-elle vraiment née ? Peut-être. Mais on nous annonce déjà une autre naissance imminente conçue par un couple de lesbiennes des Pays-Bas. Proust avait beau être visionnaire, on se demande s’il aurait pu imaginer un tel destin pour Albertine ou Mlle Vinteuil. Le temps perdu, le temps retrouvé sont là dans un tournant essentiel, et un nouveau chapitre de Sodome et Gomorrhe reste à écrire.

Bien entendu, presque tout le monde proteste et parle de « crime », ce qui n’empêchera pas les affairistes plus ou moins véreux et les voyous génétiques de prospérer. Qui inventera l’œuf à double coque ? Et la plage réversible, transportable d’Arcachon à Paris ? Un ami scientifique m’a déjà dit : « On peut te cloner, tu seras le même, avec les mêmes manies et les mêmes goûts, mais tu ne seras sans doute pas écrivain. » Je réfléchis. Je pèse le pour et le contre. L’écrivain, on ne sait que trop, est une espèce en voie de disparition. La jolie petite fille d’Ophélie, ma libraire, ne veut pas, plus tard, être libraire. Ce mignon petit garçon, moi-même, pourrait peut-être lui plaire un jour. Que fera-t-il dans la vie ? Banquier.

Journal du Mois, JDD, 26/01/2003
Littérature et politique

Recyclage des cadavres

« La folie fabrique les corps et recycle les cadavres. Embryons et cellules souches sont disponibles partout. Vous naissez à l’hôpital, vous mourez à l’hôpital, et ce n’est pas vous qui, le premier, avez comparé l’activité humaine à un « grand hôpital de fous ». Le même auteur insiste : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n’être pas fou. » Cet « autre tour de folie » n’est évidemment pas la contre-folie. Chaque chose arrivant à son tour, vous assistez donc ici à une découverte fondamentale. Prenez soin de vous, et évitez un grave accident de voiture sur l’autoroute : certains ambulanciers sont spéciaux, et les demandes cliniques en morts frais, de préférence encore palpitants, sont constantes. »

Medium

*

Plus avant, encore dans Medium :

« Les populations misérables de la planète, pour nourrir leurs familles, ont commencé, depuis longtemps, à vendre leurs organes (un rein par-ci, une cornée ou un poumon par-là). Lesgreffescontinuent partout, sur fond d’usine des cadavres, et la disparition de milliers de bébés brésiliens pour des recyclages en cliniques spéciales demeure sans preuves tangibles. Cependant, la science progresse, et débouche sur le trafic intensif des cellules souches, une manne pour les labos. L’embryon est très recherché pour les cellules optiques ou cardiaques. C’est un programme de santé qu’il n’y a pas lieu de discuter. Un médecin célèbre vient vous expliquer la nocivité de l’idéologie dans cette matière. Certes, il « respecte » saint Augustin ou saint Thomas, qui font de l’embryon une créature de Dieu (alors qu’il ne devient une « personne » qu’un peu plus tard), mais cet obscurantisme tenace gêne le progrès, freine les découvertes, pénalise les traitements en attente. L’ancien Dieu, là encore, ne veut pas réviser sa vision de la conception. Les vendeuses d’embryons deviennent légion, encouragées par la collecte des avortements et des fausses couches. Des multitudes de malades attendent avec angoisse ces cellules vivantes. Les labos, c’est l’évidence, travaillent toujours pour le Bien. Il y a des dysfonctionnements, mais ils sont vite résorbés dans la masse.

« Vous êtes d’où ? –De souche. » Ce dialogue embryonnaire s’entend de plus en plus dans les hôpitaux. Personne, alors que son cœur est en cause, n’aura l’idée de demander d’où viennent les cellules battantes qui assurent sa survie (il y a, en ce moment, 50000 embryons congelés en France, qui attendent leur utilisation). Dieu, grâce à la Science, bazarde, d’un revers de main, sa théologie fatiguée, ses religieux anesthésiés, ses familles stagnantes. Saint Thomas est ahuri, Proust aussi.

Le baron de Charlus, après avoir fait avorter une mère porteuse qui allait lui donner une fille, attend, en pleurant de joie, la naissance de son fils, qu’il imagine déjà en grand séducteur de femmes. La duchesse de Guermantes sera sa marraine. Il ira loin.

Medium

AU CŒUR DU COUPLE

Avec Luz, physicienne

Dans La Fête à Venise

Après cette esquisse de futur délirant, retour au réel, enfin au bon vieux romand’aujourd’hui, autour du couple dont la littérature n’a pas épuisé le sujet, pas plus que la science, et c’est tant mieux !

Parmi les personnages féminins de Sollers on trouve des musiciennes, mais je regrettais l’absence de physiciennes. J’avais oublié Luz, étudiante en physique et astronomie à Berkeley, dans La Fête à Venise . Elle déambule pourtant, de long en large et du début à la fin de ce livre, elle prend aussi le temps de s’allonger sur le canapé du salon. Nous ne pouvions terminer cette « revue scientifique » sans sa présence. Petite leçon de physique, l’énoncé d’un paradoxe :

Luz :

[…] Elle est allongée sur le canapé du salon, je suis assis sur le tapis bleu chinois, je tiens sa cheville gauche entre mes mains, dessin Diane au bain, Actéon accepté, pas de chiens, vérité du pied, deux temps trois mouvements, calme.

–« Deux temps, trois mouvements » ?

–Quand on a trouvé le temps de l’instant. Une phrase.

–Exemple ?

–Cet homme était un paradoxe vivant : il s’amollissait dans la discipline et s’endurcissait dans les plaisirs.

–Autoportrait ?

–Si tu veux.

Philippe Sollers
La Fête à Venise

LIENS CONCERNANT LES LIVRES CITES

Paradis, 1981
Femmes, 1983
La Fête à Venise, 1991
Les Voyageurs du temps, 2009
Fugues, 2012
L’Eclaircie, 2012
Medium, 2014
Littérature et politique,2014
L’Ecole du Mystère, 2015
Mouvement, 2016


[1Centre Européen de Recherche Nucléaire

[2Centre d’Etude et de Recherche Nucléaire

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