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La puissance cachée de la technique contemporaine

Martin Heidegger, Gelassenheit (Sérénité)

D 16 mars 2011     A par A.G. - C 8 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Une image vaut mille mots »,— « Une nervure du temps », Marcelin Pleynet. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Photogramme du film Vita Nova.

En 2000, dans « Poésie et Révolution [1] », Marcelin Pleynet déclare :

« En cette fin de siècle, je crois que la grande terrorisation, c’est la technique (avec Hiroschima et Nagasaki, on ne peut pas produire plus terrorisant du point de vue de la technique) c’est-à-dire aussi et par voie de conséquence de la liberté que la technique peut apporter. Ces religions et ces formes de contraintes, cette diffusion implicite de la terreur va être de plus en plus forte en fonction du développement de la mondialisation par exemple. On a besoin de moins de terrorisation pour gouverner une petite nation que pour gouverner toute l’Europe. Un appareil est commis à cette fin et fonctionne tous les jours dans les foyers, la télévision, elle gère pratiquement la planète avec, à la clé, comme mode de sublimation et comme aveuglement, une marchandise, un culte de l’image délibérément oblitéré puisque tout finalement est vécu comme image et transformé en produit de consommation : en marchandise. » Questions à Marcelin Pleynet, p. 83.

Technique, mondialisation, marchandisation, catastrophe nucléaire, secret, information, désinformation, communication, terrorisation, Fukushima, TEPCO. Nous y sommes.

Les Japonais ne laissent pas photographier ou filmer leurs morts. Et il n’y a pas d’image pour donner la mesure d’une irradiation.

*
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Heidegger, 1950

Le 18 novembre 1953, Martin Heidegger prononce sa célèbre conférence sur « La question de la technique » où on peut lire cette phrase désormais bien connue (et si peu comprise) :

« L’essence de la technique n’est absolument rien de technique. » [2]

Le Discours intitulé Gelassenheit est prononcé par Martin Heidegger à Messkirch, le 30 octobre 1955, à l’occasion d’une fête commémorant le 175e anniversaire de la naissance du compositeur Conradin Kreutzer [3].

Nous en reproduisons la seconde partie qui a trait la puissance cachée de la technique contemporaine et à la domination de « la pensée calculante » à « l’âge atomique » sur lesquelles Heidegger nous invite à méditer. Avec « sérénité » ? Hors de toute acquiescement à la terrorisation, « la pensée méditante » de la « Gelassenheit » qui ouvre à un rapport « simple et paisible » avec le monde de la technique, n’implique pourtant ni quiétisme ni indifférentisme, mais, peut-être, une « sérénité crispée », comme le voulait le poète René Char qui écrivait, en 1951 :

« Nous sommes, ce jour, plus près du sinistre que le tocsin lui-même, c’est pourquoi il est grand temps de nous composer une santé du malheur. Dût-elle avoir l’apparence de l’arrogance du miracle. » [4]

[...] Et nous nous demandons : que se passe-t-il, à proprement parler, dans notre monde et qu’est-ce donc qui le caractérise ?

L’époque en laquelle nous entrons porte maintenant le nom d’« âge atomique ». Son trait caractéristique le plus évident est la bombe atomique. Mais ce trait est encore superficiel : car on a tout de suite reconnu que l’énergie atomique pouvait aussi être utilisée pour des fins pacifiques. C’est pourquoi, sur tout le globe, les physiciens de l’atome et leurs techniciens s’efforcent aujourd’hui de mettre sur pied, dans de vastes organisations, l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Les grands trusts industriels des pays à technique puissante, l’Angleterre à leur tête, ont déjà calculé que l’énergie atomique pourrait devenir une affaire gigantesque. Dans cette affaire de l’énergie atomique on croit découvrir le nouveau bonheur. Les savants atomistes eux-mêmes ne se tiennent pas sur la réserve et proclament ce bonheur. C’est ainsi qu’en juillet de cette année [5] dix-huit titulaires du prix Nobel réunis dans l’île de Mainau [6], ont déclaré textuellement dans un appel :

« La science — ici la science la plus récente de la nature — est une route conduisant vers une vie plus heureuse de l’homme. »

Que penser de cette déclaration ? Procède-t-elle d’un effort de méditation ? Recherche-t-elle le sens de l’âge atomique ? Non. Si nous acceptons comme satisfaisante celte affirmation des savants, nous demeurons aussi loin que possible d’une méditation de l’époque présente. Pour- quoi ? Parce que nous oublions de penser. Parce que nous oublions de demander : A quoi faut-il rattacher le fait que la technique scientifique ait pu découvrir et libérer de nouvelles énergies naturelles ?

Il faut le rattacher à ceci que, depuis plusieurs siècles, un renversement de toutes les représentations fondamentales est en cours. L’homme est ainsi transporté dans une autre réalité. Celte révolution radicale de notre vue du monde s’accomplit dans la philosophie moderne. Il en résulte une position entièrement nouvelle de l’homme dans le monde et par rapport au monde. Le monde apparaît maintenant comme un objet sur lequel la pensée calculante dirige ses attaques, et à ces attaques plus rien ne doit pouvoir résister. La nature devient un unique réservoir géant, une source d’énergie pour la technique et l’industrie modernes. Ce rapport foncièrement technique de l’ homme au tout du monde est apparu pour la première fois au XVIIe siècle, à savoir en Europe et seulement en Europe. Longtemps il est demeuré inconnu des autres parties de la terre. Il était entièrement étranger aux époques antérieures et aux destinées des peuples d’alors.

La puissance cachée au sein de la technique contemporaine détermine le rapport de l’homme à ce qui est. Elle règne sur la terre entière. L’homme commence déjà à s’éloigner de la terre pour pénétrer dans l’espace cosmique. Mais c’est seulement depuis tout juste une vingtaine d’années que la recherche atomique a mis en évidence des sources d’énergie si énormes que, dans un avenir relativement proche, elles couvriront les besoins mondiaux en énergie de toute sorte. Bientôt ce ne seront plus seulement, comme c’est le cas pour le charbon, le pétrole ou le bois des forêts, certains pays ou certaines parties du monde qui pourront se procurer à la source la nouvelle énergie. Dans un avenir assez proche, des centrales atomiques pourront être construites dans toutes les régions de la terre.

La question fondamentale de la science et de la technique contemporaines n’est donc plus de savoir d’où nous pourrions encore tirer les quantités requises de combustible et de carburant. La question décisive est aujourd’hui celle-ci : De quelle manière pourrions-nous maîtriser et diriger ces énergies atomiques, dont l’ordre de grandeur dépasse toute imagination, et de cette façon garantir à l’ humanité qu’elles ne vont pas tout d’un coup — même en dehors de tout acte de guerre — nous glisser entre les doigts, trouver une issue et tout détruire ?

Si l’on réussit à maîtriser l’énergie atomique, et on y réussira, un nouveau développement du monde technique commencera alors. Les techniques du film et de la télévision, celles des transports, en particulier par air, celles de l’information, de l’alimentation, de l’art médical, toutes ces techniques telles que nous les connaissons aujourd’hui ne représentent sans doute que de premiers tâtonnements. Personne ne peut prévoir les bouleversements à venir. Mais les progrès de la technique vont être toujours plus rapides, sans qu’on puisse les arrêter nulle part. Dans tous les domaines de l’existence, l’homme va se trouver de plus en plus étroitement cerné par les forces des appareils techniques et des automates. Il y a longtemps que les puissances qui, en tout lieu et à toute heure, sous quelque forme d’outillage ou d’installation technique que ce soit, accaparent et pressent l’homme, le limitent ou l’entraînent, il y a longtemps, dis-je, que ces puissances ont débordé la volonté et le contrôle de l’homme, parce qu’elles ne procèdent pas de lui.

Mais c’est encore un trait nouveau du monde technique que l’extrême rapidité avec laquelle ses réussites sont connues et publiquement admirées. Ainsi, ce que je suis en train de vous dire au sujet du monde technique, chacun peut le relire aujourd’hui dans un illustré habilement dirigé ou l’entendre à la radio. Mais... c’est une chose que de lire ou d’entendre dire ceci ou cela, c’est-à-dire d’en prendre seulement connaissance ; et c’en est une tout autre que d’en acquérir la connaissance, c’est-à-dire de l’appréhender par la pensée [7].

Durant l’été de cette année 1955, un colloque international a réuni à nouveau à Lindau les titulaires du prix Nobel. A cette occasion le chimiste américain Stanley observa :

« L’heure est proche où la vie se trouvera placée entre les mains des chimistes, qui feront, déferont ou modifieront à leur gré la substance vivante. »

On prend connaissance d’une pareille déclaration, on admire même l’audace des recherches scientifiques et on s’en tient là. On ne considère pas que ce que les moyens de la technique nous préparent, c’est une agression contre la vie et contre l’être même de l’homme et qu’au regard de cette agression l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifie pas grand-chose. Car c’est précisément si les bombes de ce type n’explosent pas et si l’homme continue à vivre sur la terre que l’âge atomique amènera une inquiétante transformation du monde.

Ce qui, toutefois, est ici proprement inquiétant n’est pas que le monde se technicise complètement. Il est beaucoup plus inquiétant que l’homme ne soit pas préparé à cette transformation, que nous n’arrivions pas encore à nous expliquer valablement, par les moyens de la pensée méditante, avec ce qui, proprement, à notre époque, émerge à nos yeux. Aucun individu, aucun groupe humain, aucune commission, fût-elle composée des plus éminents hommes d’Etat, savants ou techniciens, aucune conférence des chefs de l’industrie et de l’économie ne peut freiner ou diriger le déroulement historique de l’âge atomique. Aucune organisation purement humaine n’est en état de prendre en main le gouvernement de notre époque.

Ainsi l’homme de l’âge atomique serait livré sans conseil et sans défense au flot montant de la technique. Il le serait effectivement si, là où le jeu est décisif, il renonçait à jouer la pensée méditante contre la pensée simplement calculante. Mais la pensée méditante, une fois éveillée, doit être à l’oeuvre sans trêve et s’animer à la moindre occasion : elle doit donc le faire aussi à présent, ici même et justement à l’occasion de notre fête commémorative. Car celle-ci nous amène à considérer ce que l’âge atomique menace particulièrement : l’enracinement des oeuvres humaines dans une terre natale.

Aussi demandons-nous maintenant : Si l’ancien enracinement vient à disparaître, n’est-il pas possible qu’en retour un nouveau terrain, un nouveau sol soit offert à l’homme, un sol où l’homme et ses oeuvres puiseraient une sève nouvelle pour leur développement, au coeur même de l’âge atomique ?

Quel serait le sol, la terre, d’un nouvel enracinement ? Ce que nous cherchons en questionnant ainsi est peut-être tout près de nous : si près qu’il nous est trop facile de ne pas le voir. Car, pour nous autres hommes, le chemin vers ce qui nous est proche est toujours le plus long et par conséquent le plus ardu. Le chemin est une voie de méditation. La pensée méditante exige de nous que nous ne nous fixions pas sur un seul aspect des choses, que nous ne soyons pas prisonniers d’une représentation, que nous ne nous lancions pas sur une voie unique dans une seule direction. La pensée méditante exige de nous que nous acceptions de nous arrêter sur des choses qui à première vue paraissent inconciliables.

Essayons de le faire. Les organisations, appareils et machines du monde technique nous sont devenus indispensables, dans une mesure qui est plus grande pour les uns et moindre pour les autres. Il serait insensé de donner l’assaut, tête baissée, au monde technique ; et ce serait faire preuve de vue courte que de vouloir condamner ce monde comme étant l’oeuvre du diable. Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. Toutefois, notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves.

Mais nous pouvons nous y prendre autrement. Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement, mais en même temps nous en libérer, de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard. Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. Mais nous pouvons en même temps les laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire « oui » à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non », en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vicier notre être.

Mais si nous disons ainsi à la fois « oui » et « non » aux objets techniques, notre rapport au monde technique ne devient-il pas ambigu et incertain ? Tout au contraire : notre rapport au monde technique devient merveilleusement simple et paisible. Nous admettons les objets techniques dans notre monde quotidien et en même temps nous les laissons dehors, c’est-à-dire que nous les laissons reposer sur eux-mêmes comme des choses qui n’ont rien d’absolu, mais qui dépendent de plus haut qu’elles. Un vieux mot s’offre à nous pour désigner cette attitude du oui et du non dits ensemble au monde technique : c’est le mot Gelassenheit, « sérénité », « égalité d’âme ». Parlons donc de l’âme égale en présence des choses.

Dans cette attitude nous ne regardons plus les choses du seul point de vue de la technique. Nous voyons plus clair et il nous apparaît que la construction et l’utilisation des machines exigent sans doute de nous un autre rapport aux choses, mais que ce rapport n’est pas lui-même dépourvu de sens. C’est ainsi, par exemple, que l’agriculture devient une industrie motorisée du type industrie d’alimentation. Il est certain qu’ici, comme dans les autres domaines, un changement profond s’opère dans le rapport de l’homme à la nature et au monde. Quel est toutefois le sens de ce changement, c’est là ce qui reste obscur.

Ainsi, dans tous les processus techniques règne un sens qui réclame pour lui l’activité et le repos de l’homme, un sens que l’homme n’a pas d’abord inventé ou construit. Nous ne savons pas à quoi tend cette domination de la technique atomique, qui s’alourdit jusqu’à devenir inquiétante. Le sens du monde technique se voile. Or, si nous considérons constamment et spécialement ce fait que, partout dans le monde technique, nous nous heurtons à un sens caché, nous nous trouvons par là même dans le domaine de ce qui se dérobe, mais qui se dérobe en même temps qu’il vient à nous. Se laisser ainsi entrevoir pour en même temps se dérober, n’est-ce pas là le trait fondamental de ce que nous appelons le secret ? Donnons un nom à l’attitude qui est la nôtre lorsque nous nous tenons ouverts au sens caché du monde technique. Nommons-la : l’esprit ouvert au secret [8].

L’égalité d’âme devant les choses et l’esprit ouvert au secret sont inséparables. Elles nous rendent possible de séjourner parmi les choses d’une manière toute nouvelle. Elles nous promettent une autre terre, un autre sol, sur lequel, tout en restant dans le monde technique, mais à l’abri de sa menace, nous puissions nous tenir et subsister. L’égalité d’âme devant les choses et l’esprit ouvert au secret nous dévoilent la perspective d’un futur enracinement. Il pourrait même arriver que ce dernier fût un jour assez fort pour rappeler à nous, sous une forme nouvelle, l’ancien enracinement qui pour l’heure disparaît si vite.

En attendant, toutefois — et nous ne savons pas pour combien de temps —, l’humanité sur cette terre se trouve dans une situation dangereuse. Pourquoi ? Est-ce pour la seule raison qu’une troisième guerre mondiale peut éclater brusquement et qu’elle entraînerait la destruction complète de l’humanité et la ruine de la terre ? Non pas. Un danger beaucoup plus grand menace les débuts de l’âge atomique — et précisément au cas où le risque d’une troisième guerre mondiale pourrait être écarté. Etrange assertion !... Etrange sans doute, mais seulement aussi longtemps que notre méditation ne s’y arrête pas.

Dans quelle mesure a-t-elle un sens ? Dans la mesure où la révolution technique qui monte vers nous depuis le début de l’âge atomique pourrait fasciner l’homme, l’éblouir et lui tourner la tête, l’envoûter, de telle sorte qu’un jour la pensée calculante fût la seule à être admise et à s’exercer.

Quel grand danger nous menacerait alors ? Alors la plus étonnante et féconde virtuosité du calcul qui invente et planifie s’accompagnerait... d’indifférence envers la pensée méditante, c’est-à-dire d’ une totale absence de pensée. Et alors ? Alors l’ homme aurait nié et rejeté ce qu’il possède de plus propre, à savoir qu’il est un être pensant. Il s’agit donc de sauver cette essence de l’homme. Il s’agit de maintenir en éveil la pensée.

Seulement... l’égalité d’âme devant les choses et l’esprit ouvert au secret ne nous tombent jamais tout faits du ciel. Ils ne sont pas des choses qui échoient, des choses fortuites. Tous deux, pour apparaître et se développer, ont besoin d’une pensée qui, jaillissant du coeur de l’homme, s’efforce constamment.

Peut-être la célébration d’aujourd’hui nous incite-t-elle à cette effort. Si nous cédons à cette incitation, alors c’est bien à Conradin Kreutzer que nous pensons lorsque nous considérons le point de départ de son oeuvre, les forces qu’il a puisées dans sa terre natale d’Heuberg. Et c’est bien nous qui pensons ainsi, quand nous nous connaissons nous-mêmes, ici et maintenant, comme des hommes qui doivent trouver et préparer un chemin conduisant au coeur de l’âge atomique et à travers lui.

Quand s’éveille en nous l’égalité d’âme devant les choses et que l’esprit s’ouvre au secret, nous pouvons alors espérer parvenir à un chemin menant vers une nouvelle terre, un nouveau sol. En ce sol la création d’oeuvres durables pourrait s’enraciner à nouveau. Ainsi, d’une façon différente et dans un âge autre, la parole de Johann Peter Hebel redeviendrait vraie :

« Qu’il nous plaise ou non d’en convenir, nous sommes des plantes qui, s’appuyant sur leurs racines, doivent sortir de terre, pour pouvoir fleurir dans l’éther, et y porter des fruits. »

Martin Heidegger, Gelassenheit.
Édition Klett-Cotta, Stuttgart, 1959.
Publié dans Questions III et IV,
Traduction par André Préau. Gallimard, 1976 (p. 140-148).

*

Sur la question de la Technique, voir Entretien avec Jean Beaufret, 6ème émission.

Sur la traduction et l’interprétation de Gelassenheit, lire : Gérard Guest (document joint).

PDF - 222.2 ko
Gelassenheit
*

[2Cf. Essais et conférences, Gallimard.

[4René Char, À une sérénité crispée, Gallimard, 1951. Georges Bataille voyait dans ces lignes « le sens entier » du livre, « une vertu saisissante qui incite au combat » (G. Bataille, René Char et la force de la poésie, OC, T. XII, p. 130).

[51955.

[6Lac de Constance.

[7... Es bloss kennen ; ... erkennen und d.h. bedenken.

[8« Die Offenheit für das Geheimnis ».

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8 Messages

  • V.K. | 27 mars 2011 - 21:52 1

    A Jean-Michel Lou. J’en demande encore !

    Multiculturel en diable. Non seulement génétique chinoise, mais culture japonaise et allemande(*) en prime. (Toujours en poste à Vienne ?). Avec ces atouts dans votre jeu, le monde est à vous !

    A vous lire,

    Viktor

    (*) signalons aux lecteurs de ce forum l’ouvrage de J-M Lou :

    Le petit côté : Un hommage à Franz Kafka


    Gallimard/collection L’Infini, nov. 2010.

    Particularité : "livre issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture."

    sur le livre, ici.


  • V.K. | 27 mars 2011 - 00:19 2

    Votre commentaire et votre intérêt pour pileface et mon très modeste commentaire confrontant la Gelassenheit et l’expression japonaise Shoganai, venant de vous, cher Jean-Michel Lou, constituent le meilleur des encouragements. Non, je ne connais pas Ôhashi Ryôsuke, mais ne demande qu’à connaître, si vous voulez nous accorder la faveur d’un article sur pileface.

    Je viens de lire votre article Sollers et Zhuangzi dans la dernière livraison de L’Infini (N° 114, printemps 2011), et me suis régalé. Quelle érudition chinoise et connaissance de l’ ?uvre de Sollers ! Le meilleur article que j’ai lu sur ce thème. Et j’y reviendrai avec plaisir dans un article. ( Si le sujet vous intéresse, chers lecteurs, - il faut bien sûr un peu d’empathie pour le thème - vous recommande vivement de vous procurer L’Infini N° 114, rien que pour cet article). On y entend la jubilation du « trouveur » quand le chercheur trouve la source derrière une citation introduite comme telle et attribuée à Tchouang-tseu par Sollers, laquelle se révèlera n’être pas de Tchouang-tseu et complètement réécrite par Sollers.


    « ...une réécriture du passage qui lui est probablement resté en mémoire sans qu’il aille consulter la traduction, en outre avec une transformation poétique du sens », dîtes-vous.

    La déconstruction de la version Sollers de Tchouang-tseu par vos soins est un cocktail savoureux d’érudition et de jubilation .

    ( A déguster dans le texte original, lecteurs plus ou moins fidèles ou simplement égarés, ici, par hasard).

    J’aime aussi cette forme de jubilation ludique quand vous continuez ainsi :


    « L’exemple suivant est l’inverse du premier, dans lequel le nom de Zhuangsi suscitait le motif de l’extase. (sic, je souligne - VK). Ici, c’est le moment, la conscience aiguë du fait d’exister, qui enchaîne sur le ?’Tao’’, et avec lui Zhuangsi [cette fois, non cité ...Sollers s’amuse à brouiller les pistes, "les preuves" pour le lecteur détective (note pileface)]

    [... long extrait de Sollers et après divers commentaires dont chacun apporte sa touche pour préparer la chute, vous concluez ainsi :]

    L’auteur, par l’entremise du narrateur, fait mine de retraduire et réfléchir lui-même sur le texte, alors qu’il prélève carrément dans Liou aussi bien la citation que sa traduction littérale »

    C’était juste un aperçu pour les lecteurs, de 23 pages denses de L’Infini N°114, et du même tonneau.
    _

    Il n’est pas interdit, en outre, d’enchaîner avec ses propres greffons ou collisions de pensées. Ainsi, de ce dernier déroulement du Tao, ci-dessus, qui m’intéresse au-delà du Tao pour l’ambivalence qui y est développée et que l’on retrouve aussi dans la physique quantique de l’infiniment petit. En faisant court,

    Sollers :


    _ « ...Je lis :

    TAO NON POSSIBLE ETRE, ETRE NON POSSIBLE NEANT

    ce qui rend les choses, n’est-ce pas, nettement plus claires

    Je peux dire


     ?’Le saint dose l’affirmation et la négation en se reposant sur le cours du ciel. Cela s’appelle une validité ambivalente.?’


    Mais ai-je alors épuisé le sens du chinois ? »

    Sollers n’en a pas fini, mais moi, si, pour ce qui est de mon propos. A savoir que ce site qui s’appelle pileface a aussi sa propre ambivalence, pile et face, pile ou face, complémentarité comme dans l’autre concept chinois du yin et du yang , ou exclusion ? Quelle réalité des choses ? Il se trouve que je lisais, en parallèle, un livre qui s’intitule « Regards sur la matière / Des quanta et des choses » de Bernard d’Espagnat et Etienne Klein ( pas récent, Fayard 1993). Une autre façon de dire les mots et les choses.. La dualité onde-corpuscule de la lumière y est bien sûr revisitée. La lumière tantôt se comporte comme une onde (continue), tantôt comme des corpuscules (discontinus). Quelque chose à la fois continu et discontinu, défie la raison classique. Ca a soulevé beaucoup de discussions parmi les scientifiques. Si on prend un appareil pour « voir » une onde, on voit une onde. Si on imagine une expérience pour voir ( compter) des corpuscules, on voit des corpuscules. La Fontaine le disait à sa manière :


    « Le sage dit, selon, les gens :

    Vive le Roi, vive la Ligue
     »

    Les expériences disent selon les instruments « Vive l’onde, vive le corpuscule ». Il a fallu rien moins qu’une révolution, la révolution quantique justement, pour rapprocher ces deux catégories d’objets de la physique dont on ne pouvait imaginer qu’ils puissent avoir un quelconque lien de parenté. Comment concevoir que l’onde et le corpuscule ne puissent plus être isolés par la pensée - l’onde d’un côté, le corpuscule de l’autre - comme dans le cadre classique ? De fait, on est obligé de parler d’une « dualité onde-corpuscule » étrange formule qui sonne comme un oxymoron, ou comme le mariage de la carpe et du lapin. Sauf que ce mariage a été validé par l’expérience. Et notre langage qui n’avait jamais eu à nommer pareil couple dans les registres d’état civil, qui n’avait pas de mot , continue à parler de dualité onde-corpuscule.

    Des pans entiers de réalité physique dépassent notre capacité de représentation - spécialement toute la physique quantique - et ne sont appréhendés qu’à partir d’abstractions mathématiques, validées par d’ingénieuses expérimentations, et souvent de façon indirecte (très chinois, l’attaque frontale est rarement la bonne stratégie). Des réalités ambivalentes qui dépassent l’entendement commun, des réalités qui nous dépassent.

    Les mystiques, les poètes, écrivains, philosophes, artistes abordent aussi ces terra incognita, à leur façon. Et ce bon La Fontaine a écrit une fable intitulée La Chauve-Souris et les deux belettes qui est une bonne illustration de l’ambivalence dans notre bestiaire des plus classiques et de la relativité des points de vue d’une même réalité. Parmi beaucoup d’autres, citons aussi Victor Hugo (Post-scriptum de ma vie, III) :


    « La nature procède par contrastes. C’est

    par les oppositions qu’elle fait saillir les objets.

    C’est par les contraires qu’elle fait saillir les choses

    _

    Ce qui pourrait être repris en exergue de pileface, en guise de manifeste ou plus modestement de déclaration d’intention.


  • A.G. | 22 mars 2011 - 16:45 3

    Gérard Guest , dans le prologue de la séance du 25 mars de son séminaire, revient sur la catastrophe du Japon :

    <embed flashvars="image=http://www.pilefacebis.com/sollers/IMG/jpg/preview_guest.jpg&file=http://www.pilefacebis.com/media/video/Guest_japon_250311.flv" allowfullscreen="true" allowscripaccess="always" id="player1" name="player1" src="http://www.pilefacebis.com/jwplayer/player.swf" width="400" height="300" />
    (durée : 9’59")

    La suite du séminaire dans cette note.


  • A.G. | 22 mars 2011 - 09:53 4

    Coïncidence : « De l’entretien de la parole », dialogue de Heidegger avec un interlocuteur japonais, est contemporain de « La question de la technique » : 1953-54.

    <embed flashvars="image=http://www.pilefacebis.com/sollers/IMG/jpg/preview_guest.jpg&file=http://www.pilefacebis.com/media/video/Guest_japon_250311.flv" allowfullscreen="true" allowscripaccess="always" id="player1" name="player1" src="http://www.pilefacebis.com/jwplayer/player.swf" width="400" height="300" /> (durée : 9 ?59")


  • jean-michel lou | 21 mars 2011 - 20:54 5

    shoganai. L’humanité, et maintenant spécialement le Japon, n’a pas assez de toute sa sagesse pour supporter les coups du destin (du destin ? derrière toutes les catastrophes "naturelles" il y a des requins, comme ceux de Tepco). Vous avez parfaitement raison, cher V. K., de convoquer à ce propos la "Gelassenheit" selon Heidegger. Savez-vous qu’un très grand grand penseur japonais méconnu, nommé Ôhashi Ryôsuke, un rejeton de la dite école de Kyôto, a écrit (en allemand) tout un ouvrage savant sur la Gelassenheit heideggerienne, montrant les affinités de cette dernière avec le bouddhisme mahayana ?

    La vague de Hokusai est parfaitement pertinente dans ce contexte (Jean-Francois Sabouret l’avait déjà mise dans Libé la semaine dernière, preuve qu’elle s’imposait). Je pense à une autre gravure du même artiste, où l’on voit au centre du tableau, un viol (l’horreur centrale) et, toute petite dans un coin, inutile, une grenouille. Parfaite image de la "Gelassenheit", de la vie malgré tout.

    À cette heure, nous sommes tous des Japonais.


  • tempo | 18 mars 2011 - 21:04 6

    Caviardez, illustrez, propulsez : il en restera toujours quelque chose...


  • -temto. | 17 mars 2011 - 17:58 7

    caviardé, illustré, propulsé par votre serv(it)eur :
    http://temto.blogspot.com/2011/03/le-temps-des-noyaux.html

    Voir en ligne : http://temto.blogspot.com/2011/03/l...


  • V.K. | 17 mars 2011 - 11:24 8

    Force est de constater que cet extrait des réflexions de Heidegger (de 1955) - encore fortement imprégnées de la stupeur qui succéda à Hiroshima et Nagasaki - sont pleinement d’actualité.

    Deux villes alors rayées de la carte marquaient l’entrée de l’homme dans l’ère atomique.

    Dans l’actualité d’aujourd’hui et la catastrophe de Fukushima, il est encore permis d’adhérer à ses conclusions quant à l’attitude à adopter face à la technologie, aux « objets techniques », et autres développements (biologiques), nés de l’esprit humain. Quel est le plus grand danger qui guette l’homme ? Ces objets techniques ? Non ! Mais « que la pensée calculante [je souligne] fût la seule à être admise et à s’exercer » au détriment de la « pensée méditante ». Mais, le mieux est de lire Heidegger dans le texte.
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    Outre l’actualité du propos, souhaitais réagir à ce mot «  Gelassenheit  » « sérénité », « égalité d’âme » pour caractériser l’attitude que Heidegger préconise face à ces objets techniques. Là encore, le mot doit être pris dans son contexte intégral du texte de Heidegger. Mais cette Gelassenheit, « Gelassenheit in Gottes Wille », comme l’entend surtout, Gérard Guest : l’attitude qui consiste pour « les mortels » à « s’en remettre à la volonté de Dieu », une autre façon de dire l’acceptation d’une fatalité qui nous dépasse et qui me fait penser, aussi, à l’expression japonaise de «  Shoganai » inscrite dans leur culture et leur mental.

    « Shoganai » disent les Japonais sans arrêt : il n’y a rien à faire.

    Un rien à faire, pour traduire que notre sort nous dépasse, mais qui ne signifie en rien, se croiser les bras. Au contraire ! Rester dignes, continuer à travailler, faire face à la catastrophe. Inscrit également dans la conscience collective un rapport singulier avec la mort : notre destin est scellé : la mort. Au plus, le moment peut en être affecté par l’homme. De ce rapport singulier avec la mort est aussi né leur sens du sacrifice et du seppuku. Un « privilège », ce suicide rituel par éventration, réservé exclusivement à la noblesse d’épée. Quant à mourir, mourons pour une noble cause ! (Même si le seppuku a disparu depuis le XIXème, sauf exception, ainsi avec l’écrivain Mishima en 1970 - sacrifice témoignage de Mishima « contre une certaine dérive morale qui accompagnait les temps modernes. »). Aujourd’hui, une cinquantaine de techniciens, sur les 600 habituels, sont restés sur le site de Fukushima et se sacrifient pour une autre cause : la lutte contre la catastrophe nucléaire montante - dont on ne connaît pas encore l’issue - dans un environnement radioactif soumis à des doses mortelles à court ou moyen terme.

    L’homme ajoute à la catastrophe, mais ces catastrophes naturelles qui semblent s’enchaîner de plus en plus fréquemment et avec de plus en plus de violence, colère des dieux ? Non, le Japon ne possède pas de dieux. Shoganai !







    La grande vague de Kanagawa.

    Estampe de Hokusakai, 1830, Le musée Guimet, à Paris en conserve un exemplaire.

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    Un sentiment d’écrasement face aux éléments. Au premier plan, trois barques rapides de pêcheurs sont prises dans la tempête.( Il faut lire l’estampe, à l’orientale, de bas en haut et de droite à gauche.) Une lecture à l’occidentale pourrait laisser penser que les barques fuient la vague déferlante. Dans la lecture japonaise, ces pêcheurs se dirigent vers la vague. Ils affrontent le danger en face. La grande vague déferlante forme une spirale parfaite dont le centre se situe sur l’axe du mont Fuji en arrière plan. Sa petitesse sur l’estampe en indique l’éloignement. Son côté paisible contraste avec la violence de la vague gigantesque, écumante comme un dragon en colère. La terre est trop loin ! Pas d’issue. Shoganai ! Juste continuer à ramer...

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