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Littérature et politique. Abécédaire de Ph. Sollers

D 4 novembre 2014     A par Viktor Kirtov - C 9 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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En exergue du livre, publié chez Flammarion [1] :


« Je prendrai la politique, je la baptiserai littérature et elle le deviendra aussitôt. »
Mauriac

Nous sommes prévenus, Philippe Sollers mettra dans ce livre « Littérature et Politique », recueil des articles de son Journal du mois dans le JDD et aussi dans Le Point, TOUT ce que bon lui semblera.
AU BON PLAISIR DE PHILIPPE SOLLERS. Il n’est pas interdit de partager ce plaisir. Ce n’est rien moins qu’une visite au Panthéon politico-littéraire de l’auteur, et bien plus largement celle d’une époque, à laquelle nous sommes conviés.

Éloge de la politique

(en guise de préambule [note pileface])

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Crédit : Centre de Recherche Iinteruniversitaire sur la Littérature et la Culture Québécoise

Il m’est arrivé d’écrire, une fois par mois, pendant plus de dix ans, dans un hebdomadaire. Une fois par mois, dans ce genre d’exercice, est la bonne distance. L’accélération du temps est devenue telle que les informations ont l’air de s’évaporer sans laisser de traces. Le changement fonctionne du matin au soir dans la bousculade des médias, des commentaires, des tweets, du Net. Le Spectacle est permanent et ne souffre aucune pause, d’où un effet nouveau de répétition immobile. Ce matin est déjà loin, ce soir est effacé par demain. Restent, évidemment, les problèmes lourds, toujours les mêmes : le chômage, l’emploi, le pouvoir d’achat, la sécurité, l’identité, l’environnement, les catastrophes, les guerres, le sport, la corruption, les scandales, le tout noyé dans la publicité colorisée. La politique, n’est-ce pas, est une bataille sévère, ou, du moins, sa représentation illusoire. Elle doit sans cesse répéter qu’elle va de l’avant, même si elle revient en arrière.

Il fut un temps où certains pouvaient encore s’intéresser à l’envers de l’Histoire contemporaine, et où il était possible de déchiffrer ce qu’on vous cache dans ce qu’on vous montre. Mais comment puis-je savoir aujourd’hui, à coups de centaines de milliards de dollars ou d’euros, ce qu’ont réellement en tête les marchés financiers ? Rien que le maintien de leur propre machination, sans doute, dont personne ne connaît exactement le flux et la rotation. La littérature, dans ce chaos d’autant plus opaque qu’il semble plus visible, paraît, comme la presse écrite, vouée à disparaître dans la communication instantanée, minimale, numérique, vide, dont le moindre SMS vous donne l’idée. Aucun complot, dans tout ça : pure technique de dissolution rapide.

Et pourtant, non : il ne s’agit pas de suivre l’actualité, de s’étonner, de s’indigner, de rester attaché à la routine du commentaire. Regardez dix minutes de télé, où les mêmes actrices, les mêmes acteurs, réduits à leurs troncs bavards, rebondissent dix fois par jour sur le même événement local ou mondial. Ils, ou elles, s’accrochent à leurs plateaux, débats d’un côté, dérision de l’autre. Bien entendu, l’écrivain reste à l’affût, il guette les grimaces et les mots, il les voit et les entend d’une certaine façon, comme si un grand roman, inconscient de lui-même, venait s’agiter ou se tordre devant son silence. Silence très actif, en somme, journaux, magazines, enquêtes scientifiques, critiques littéraires, déferlantes de cinéma : un, deux, trois, quatre, le choix est fait, le mois est bouclé.

En réalité, c’est toute la bibliothèque qui trouve son plein emploi pour comprendre et juger l’actualité. La politique fait semblant de maîtriser un monde qui lui échappe, elle va toujours dans le même sens (gauche effondrée, droite en miettes), alors que la littérature, elle, est sans arrêt partout et nulle part.La politique ne lit rien, la littérature est une frénésie de lecture. Il était fatal que le pays qui aura été le plus « littéraire » du monde souffre particulièrement de la mondialisation.

Du coup, la politique moralisante s’insinue partout et juge la littérature, alors que, sans efforts, c’est à la littérature de juger la politique. Ouvrez un livre digne de ce nom : la vraie morale est là, avec l’acide ou l’ironie qui conviennent à chaque situation. Son intervention est un acte d’interruption, d’éveil, et, malgré le tragique, une anticipation d’identité heureuse. La politique favorise beaucoup l’identité malheureuse, c’est-à-dire le contraire de la liberté et de la singularité poétiques. J’aime ainsi que ce volume commence par Alfred Jarry et Nabokov, et s’achève, pour ne pas finir, sur une anecdote très peu connue à propos du grand Alfred Hitchcock. Mais je m’aperçois maintenant de ce paradoxe : pour avoir su mobiliser, à travers moi, toute la littérature depuis si longtemps, ce livre est en définitive, au moment dangereux où elle semble déconsidérée partout, un vibrant éloge de la politique.

Philippe Sollers
mai 2014

Abécédaire littéraire et politique


Avertissement : cette sélection par ordre alphabétique est notre choix. Pas celui de de l’auteur qui a adopté l’ordre chronologique dans son livre couvrant la période 1999 à 2013. Même consistant, cet abécédaire n’est que fragments d’une immense fresque de 805 pages dont la perspective d’ensemble ne vous sera dévoilée qu’en entrant dans l’édition intégrale. Au rythme du Temps.

ALFRED JARRY

Je relisais Alfred Jarry pendant l’été, et Ubu me paraissait d’une actualité flagrante (Jarry au Panthéon ? C’est une idée) :

« Il part, courbant le dos, dans le vent du matin,

Et va, de tout son cœur étrangler son prochain. »

Ubu, précise Jarry, « dit des phrases stupides, avec toute l’autorité du mufle ». Le Surmâle, roman de 1902, est aussi trop peu connu. Le personnage principal formule, à un moment [...] cette définition de Dieu : « Le plus court chemin de zéro à l’infini, dans un sens et dans l’autre. » La scène d’Ubu roi qui se déroule en Pologne pourrait être de nos jours située en Russie, « c’est-à-dire nulle part ».

26/09/1999

ARGENT

Je décide de me mettre dans la tête d’un banquier d’aujourd’hui en pleine crise, c’est-à-dire dans le système nerveux d’un trader mondial. C’est lui qui parle :

« Ma force est celle de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, puisque l’effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l’argent. [...] Je suis méchant, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur. L’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon ; l’argent m’évite en outre d’être malhonnête et l’on me présume honnête. Je n’ai pas d’esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toute chose ; comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? »

Comme c’est bien dit. Mais je dois à la vérité de préciser que ces lignes ont été écrites en 1844, et proviennent des manuscrits d’un certain Karl Marx. N’allez surtout pas me dénoncer pour avoir cité ce nom maudit. Comme chacun sait, il est temps de refonder le capitalisme. Ces milliards qui partent en fumée ont fait long feu. Le capitalisme financier était une simple perversion du système, et les parachutes dorés, les paradis fiscaux, doivent être repeints dans l’urgence. Tout doit changer au plus vite pour que tout continue d’une autre façon. Vous êtes comme moi : vous étiez parti pour gagner plus en travaillant plus, mais il faut maintenant sauver les banques, donc vous travaillerez plus pour renflouer plus. Et ne me parlez pas d’abattre le capitalisme, il est indestructible par définition. Ça n’empêchera pas (mais ils sont prévus au programme) quelques illuminés de prétendre qu’il faut réinventer et purifier le communisme, ce précieux allié du capitalisme d’autrefois. Allez, la musique.
26/10/2008

BRETON

Une des dédicaces auxquelles je tiens le plus, comme un talisman, est celle d’André Breton lors de la réédition des Manifestes du surréalisme (Pauvert, 1962) : « À Philippe Sollers, aimé des fées. » J’ai quelques lettres de Breton, mais elles ne pourront être publiées qu’en 2016. En attendant, on peut lire l’excellente biographie de l’Américain Mark Polizzoti, surtout ce qui concerne la vie de Breton à New York pendant la guerre, et les difficultés qu’il a rencontrées en rentrant en France à la Libération, en plein stalinisme local.

On le considère alors, dit Polizzoti, comme un étranger, presque comme un lâche. On l’accuse d’être devenu « réactionnaire ». Les déclarations d’Éluard, à cette époque, sont consternantes. Et on n’ose pas croire à ce que raconte Polizzoti : « Les accusateurs staliniens de Breton comptent à présent dans leurs rangs certains de ses anciens amis. René Char, qui est apparu, au sortir de la guerre, comme l’un des poètes majeurs de la Résistance, refuse l’invitation qui lui est faite de rejoindre le surréalisme et confie, sur un ton mi-plaisant mi-sérieux, à un jeune collègue : “Vous savez, je crois qu’il faut fusiller Breton”. »

Humour, sans doute, mais quand même.

Le style de Breton ? Voici : « Assez de faiblesses, assez d’enfantillages, assez d’idées d’indignité, assez de torpeurs, assez de badauderie, assez de fleurs sur les tombes, assez d’instruction civique entre deux classes de gymnastique, assez de tolérance, assez de couleuvres ! »

De l’air frais, enfin.

28/11/1999

CLEMENCEAU ET MONET

En ces temps de grande misère mentale à peine dissimulée sous des flots de richesses, à notre époque, donc, où, comme le constate Le Monde, « l’art est devenu un réservoir de sens publicitaire » et où « la souffrance elle-même sert d’argument de vente », rien de plus stimulant que de lire la réédition du livre de Clemenceau sur Monet. Prodige : un homme politique a pour ami un des plus grands peintres vivants, il l’admire et le défend sans cesse contre la bêtise ambiante. On a préféré oublier, bien sûr, les insultes dont les impressionnistes ont été l’objet. « Peinture vague et brutale, négation du beau comme du vrai », « aliénés atteints de la folie de l’ambition », « malades menteurs », etc. Le Figaro, sous la plume d’un certain Wolff, se déchaîne. Un inspecteur des Beaux-Arts écrit en 1877 : « MM.Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont lamentables. Elles dénoncent la plus profonde ignorance du dessin, de la composition, du coloris. Quand des enfants s’amusent avec du papier et de la couleur, ils font mieux. » Ce n’est pas encore le temps de l’aquarelliste Hitler ou du commissaire Jdanov, mais on y va.

Clemenceau, lui, parle avec passion de son ami, de ses Meules, de ses Cathédrales, de ses Nymphéas. Il est un jour avec Monet au Louvre, il constate qu’on ne peut pas voir Un enterrement à Ornans, de Courbet, et dit qu’il emporterait volontiers ce tableau. Monet lui répond qu’il partirait, lui, tout de suite avec L’Embarquement pour Cythère. Commentaire de Clemenceau : « Ainsi, voilà le chef de l’école dénoncé avec tant de virulence par la critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons aujourd’hui qu’il avait des raisons fondamentales pour cela. »

28/05/2000


Le livre sur amazon.fr

Présentation de l’éditeur

Claude Monet et Georges Clemenceau, c’est l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. Deux aventures qu’ils ont menées, l’un et l’autre, comme chefs de file. Contre les conservatismes et contre les conformismes. Monet imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considèrent comme une nouvelle Renaissance. Française celle-là. Clemenceau bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondés sur la liberté intégrale de l’individu. L’amitié de combat de Clemenceau et de Monet s’est nourrie de deux lumières au service d’une certaine idée de la France : liberté de créer, liberté de vivre.

CRIME EN PLEIN JOUR (LE)

Le mot russe est opouskanie. Il est connu de tous, en Russie, pour désigner la sodomisation imposée par les matons du goulag. On nous apprend qu’il s’agit d’une pratique courante dans les camps de « filtration » tchétchènes. Les soldats russes donnent à chacun des détenus un nom de femme et les convoquent ainsi à tour de rôle, en tuant sur place celui qui ne répond pas immédiatement. Un témoin : « Ils savent qu’on peut supporter les bombes, les tirs, la mort, mais ça, cette affaire terrible, on en sort l’âme cassée. » Le même témoin : « Nous vivons dans la merde, le froid, le béton. » Des femmes nues défilent devant les soldats. Le viol des hommes se pratique avec des bâtons plongés dans la neige. Des meurtres ont lieu au hasard, femmes enceintes, bébés flingués dans leurs berceaux. Cassage des os ou de la colonne vertébrale, hurlements, drogue et vodka pour les bourreaux. On lime même les dents, c’est un raffinement de Cosaques. Un témoin : « Cette femme a été battue et violée quatre jours durant, on entendait tout, elle a été libérée à moitié morte, après le passage d’une espèce de commission. »

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Vladimir Poutine

Car, voyez-vous, il y a des « commissions ». Le camarade Poutine, après avoir encaissé ses dix milliards de dollars, a même nommé un « M.Droits de l’homme ». Nous sommes à un mois et demi de l’élection présidentielle russe, et il s’agit d’habiller un peu les choses pour les conseils d’administration de la Deutsche Bank, du Crédit lyonnais, de la BNP et de la Bank of America. Vous êtes d’ailleurs priés de ne pas exagérer vos sentiments négatifs à propos de la faiblesse ou du cynisme des puissances démocratiques. Car ce pourrait être pire. Nous faisons ce que nous pouvons, nous évitons une aggravation de la situation. Peu importe que le disque ait été passé cent fois, mille fois, il sert encore. Il faut composer avec la Mafia, puisque cela pourrait être beaucoup plus catastrophique. Digestion, digestion.

27/02/2000

CULTURE GENERALE

La suppression de l’examen de culture générale à Sciences-Po a fait couler beaucoup d’encre. Mais enfin, assez d’hypocrisie : lorsque Sarkozy s’est laissé aller à traiter par-dessus la jambe La Princesse de Clèves, j’ai vu beaucoup d’indignés qui n’avaient jamais ouvert ce chef-d’œuvre de leur vie. On sait que la formation des étudiants doit être avant tout pratique, et leur adaptation aux marchés financiers automatique. Pourquoi les embêter avec la culture ? Ils ont leur culture à eux, et vous n’allez pas leur faire perdre leur temps avec l’histoire, la peinture, la musique, la littérature.

Je propose autre chose aux médias, radios et télévisions : toute personnalité politique sera interrogée pendant cinq minutes en direct sur des œuvres incontournables. Que Bayrou réponde sur l’Olympia, de Manet, Hollande sur les Mémoires de Casanova. On sera curieux d’entendre Eva Joly sur Les Fleurs du Mal, de Baudelaire, avec récitation de deux vers qui vibreront sous son charmant accent. Marine Le Pen sera étonnante à propos de Guernica, de Picasso. On pourra juger de l’ouverture d’esprit du laïcard Mélenchon en lui demandant ce qu’il pense de sainte Thérèse d’Avila.

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"...Marielle de Sarnez, avec son beau visage de martyre"
Peinture de Francine Metthé, 2014, Laval, Québec.


Le triste François Baroin devra s’exprimer sur André Breton, et la sémillante Valérie Pécresse sur Sade.

Nadine Morano improvisera sur Un bar aux Folies Bergère de Manet, et Sarkozy sur Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. On osera demander à Anne Sinclair ce qu’elle éprouve en relisant Les Liaisons dangereuses. Marielle de Sarnez, avec son beau visage de martyre, se confiera sur La Religieuse, de Diderot.


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Ryan Gosling et Isabelle Huppert dans "La Religieuse" de Guillaume Nicloux (2013)
D’après le roman de Diderot. (photomontage d’après DR)

On piégera Villepin avec une citation particulièrement tordue de Rimbaud. Christine Boutin fustigera Céline, et Jean-François Copé, Aragon. Le prochinois Raffarin devra expliquer rapidement les moments forts de l’érotisme asiatique. François Fillon, enfin, dira en quelques mots ce qu’il pense de Marx, Rachida Datide Freud, et Carla Bruni de Nietzsche. Alain Juppé confessera, pour finir, son goût pour les vins du Médoc et Jean-Louis Borloo son addiction à l’eau minérale.

29/01/2012

DANTE

Le 31 octobre 1871, période dramatique de l’histoire de France, Victor Hugo écrit une lettre ouverte aux rédacteurs du journal Le Rappel : « Le journal, comme l’écrivain, a deux fonctions, la fonction politique, la fonction littéraire. Les deux fonctions, au fond, n’en sont qu’une ; car sans littérature, pas de politique. On ne fait pas de révolutions avec du mauvais style. C’est parce qu’ils sont de grands écrivains que Juvénal assainit Rome et que Dante féconde Florence. »

Tout récemment, répondant à la question « Pourquoi dites-vous que la littérature engagée est un des fléaux de la littérature du XXe siècle ? », le Prix Nobel 2000, Gao Xingjian, déclare : « La littérature ne doit être au service ni d’un pouvoir ni d’un système de valeurs, et il y a toujours eu des écrivains, Dante pour n’en citer qu’un, qui se sont révoltés contre ça. C’est l’indépendance même de la littérature qui fait sa valeur. Le message le plus important que je veux transmettre dans mon discours de Stockholm, c’est que la littérature permet d’affirmer la volonté d’indépendance de l’individu. »

Étrange comme le nom de Dante vient naturellement sous la plume de Hugo vers la fin du XIXe siècle, et dans les propos d’un Chinois exilé, naturalisé français et nobélisé, à la fin du XXe siècle. Un poète du début du XIVe siècle peut donc service d’exemple au début du XXIe ? Dans un nouveau grand tournant du temps ? Si oui, pourquoi ? La leçon principale est que l’individu, et lui seul, est plus important que tous les pouvoirs et les entraînements collectifs. D’un côté l’enfer de masse, de l’autre le salut personnel.

31/12/2000

DEBORD

Il faudra quand même s’habituer à penser que la société, le plus souvent, n’a eu de grands écrivains que malgré elle. La plupart des rôles qu’elle distribue aujourd’hui seront oubliés demain. Dans les trente dernières années, il y a eu incontestablement un grand écrivain français, rebelle, et pour cause, à toute reconnaissance sociale.

C’est lui qui a écrit : « Je connais très bien mon temps. Ne jamais travailler demande de grands talents. Il est heureux que je les ai eus. » Et aussi : « Je voulais tout simplement faire ce que j’aimais le mieux. En fait, j’ai cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre de situations poétiques, et aussi la satisfaction de quelques-uns de mes vices, annexes mais importants. »

Il s’agit, bien entendu, de Guy Debord. Sa gloire commence à peine. La société, qu’il a farouchement critiquée et niée, se verra ainsi de plus en plus forcée de le reconnaître. Il sera intéressant de voir comment.

26/09/1999

HISTOIRE (LES SURPRISES DE)

Saviez-vous qu’Eisenstein, ce génie du cinéma, dessinait sans cesse des scènes érotiques ? Les voici enfin publiées, après avoir dormi dans un coin de la censure soviétique. On ne dira jamais assez à quel point la pruderie sociale est une des clés de la comédie. Des corps en mouvement, des spasmes : un chef-d’œuvre. Il faut revoir Eisenstein à partir de là.

Et puis une correspondance attendue : celle, pendant vingt-cinq ans, entre Hannah Arendt et Martin Heidegger. C’est l’histoire d’un grand amour, une passion de pensée. Arendt compare Heidegger à Picasso (intensité du regard). Le 18 juin 1972, alors qu’elle est en train de lire le livre de Heidegger sur Schelling, elle lui écrit simplement : « Personne ne lit ni n’a jamais lu comme toi. » Voilà, il me semble, un des plus merveilleux « Je t’aime ».

24/10/1999

EXECUTION

Odell Barnes a été chimiquement supprimé aux États-Unis par « injection létale ». Le MRAP parle à juste titre de « crime d’État ». Pas une ligne dans la presse américaine, rien à la radio, rien à la télévision. Ce Noir de trente et un ans, condamné pour meurtre, était probablement innocent. Déjà cent vingt-deux exécutions au Texas, sous la responsabilité de George Bush, le candidat républicain à la Maison-Blanche. Il a l’air en très bonne santé, Bush, et il n’oublie pas que 70% des Américains sont favorables à la peine de mort. L’« injection létale » est beaucoup plus humaine, n’est-ce pas, que la chaise électrique ou la guillotine. Ça fait plus propre, plus laboratoire, plus sommeil. On attache le corps, on le pique, c’est l’anesthésie définitive, la communauté peut dormir tranquille. Quel progrès depuis la crucifixion. Le puritanisme a ses raisons, toujours plus normales et plus efficaces. Les protestations minoritaires n’y changeront rien. Il faut regarder en face un partisan ou une partisane de la peine de mort : tout est dit sur un tel visage.

26/03/2000

FATIMA

On se moque, ici et là, du vieux pape et de sa dévotion à la Vierge de Fatima. Il s’en fout, il suit son idée, après tout c’est lui et personne d’autre qui a senti les balles lui perforant l’intestin. Elles ont déraillé au dernier moment, ces balles, ce qui a étonné le tueur turc, qui a confié à sa victime : « C’est curieux, je suis pourtant sûr d’avoir bien visé. » Le pape n’est pas mort, il pense qu’il s’agit d’un miracle, il doit avoir ses raisons. Il offre une balle au sanctuaire de l’apparition supposée, il révèle dans la foulée le fameux « troisième secret » et ça semble énerver ou faire sourire tout le monde. Quand même, ce parkinsonien têtu exagère. Ce n’était que ça, le « secret » ? La prédiction de son assassinat raté ? Plutôt l’Apocalypse ou une cinquième guerre mondiale, quelque chose de sérieux, quoi. Non, un petit coup de feu dont la plupart des observateurs semblent vouloir oublier les circonstances historiques. Toujours le cinéma fasciné et déçu. La caméra n’était pas là pour l’apparition, soit, mais dites-moi, ne pouvez-vous pas nous arranger un spectacle à Rome ? Un jeune berger, deux bergères, une Vierge un peu dénudée au sommet d’un obélisque ? Non, désolés. Mais toutes les télés seraient là ! Mieux que les images d’amateur pour l’attentat ! Allez, dix milliards de dollars pour le scoop des siècles ! Désolés, désolés.

Ah, ces catholiques sont fous, mais très forts. Voyez le suaire de Turin : une photo en négatif dans un linge avant l’intervention de la photographie. Aucun trucage acrobatique ne les arrête. Ce sont les as du virtuel. N’y a-t-il pas du diabolique dans cette affaire ? Ne me dites pas qu’on peut être à la fois pape et star des médias, il y a contradiction dans les termes. Et pourtant, il tourne, celui-là, il n’arrête pas, on a beau lui conseiller de passer la main, il s’obstine. Les Russes l’ont raté à l’époque, et il s’envole avec sa Vierge Marie ! Il serait quand même consternant que le XXe siècle s’achève sur une telle image. Ce pape est un perturbateur de studios, un gauchiste infiltré dans la production, un virus laissant les pellicules vierges.

28/05/2000

GENET, LE REBELLE

En 1943, dans la France glauque de l’Occupation, un poète français est en prison. On connaît de lui quelques vers étranges. Cocteau dit de lui : « Élégance, équilibre, sagesse, voilà ce qui émane de ce maniaque prodigieux. » À peine enfermé, ce poète écrit à Picasso pour lui demander où se trouvait, à la Santé, la cellule où a été bouclé Apollinaire. C’est Jean Genet, dont on lira les Lettres au petit Franz (1943-1944). Il a besoin de nourriture et de papier, Genet, il écrit sans cesse, il veut sortir de là tout en restant voleur, par vocation et passion. Cambrioleur, c’est le goût de l’ivresse, comme on peut vouloir être aviateur, marin, explorateur. Il travaille à Miracle de la rose. Il écrit : « Un Prince seul pourrait lire mes livres sans être tenté de cracher dessus. Un Prince ou un Pontife. Où sont-ils tous ? » Bonne question. Et, dans la foulée : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés. »

Genet, bien entendu, est un moraliste. Au « petit Franz » (François Sentein), il dit : « Ne commets jamais de gestes sans beauté. On en souffre trop de vivre dans la laideur des gestes étriqués. » La vie en prison, au milieu du bruit et des bagarres, n’est pas en effet la tour d’ivoire rêvée. [...]

Genet est parti pour quelques chefs-d’œuvre. Style fleuri et direct. Une phrase, parfois, suffit : « C’est rare les types qui sont bien grands. »

29/10/2000

HAMLET

Au cinéma, désormais, Mel Gibson est Hamlet, et Gertrude, sa mère, est interprétée par Glenn Close. Le prince métaphysique brutalise sa splendide maman, et finit par l’embrasser rageusement sur la bouche. J’imagine Freud voyant cette scène : est-ce qu’elle ne va pas trop loin ? Glenn Close, on s’en souvient, était la merveilleuse marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses, et Baudelaire, à la fin de sa vie, dans un projet de préface au chef-d’œuvre de Laclos, dit soudain : « La Révolution a été faite par des voluptueux. » Hamlet voluptueux ? Et comment ! Révolutionnaire ? De même. Il y avait quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark, comme il y avait quelque chose de pourri à Thèbes. Œdipe et Hamlet sont des héros de la vérité, et il faut bien qu’elle soit dite de temps en temps, quel que soit le prix à payer. Notons que le poison, chez Shakespeare, est le signe de la traîtrise qui tue la mère et le fils, comme il a précédemment assassiné le père. Il y a eu un crime d’État, et ce crime devait rester dans l’ombre. L’injection létale est un comble de mensonge. Ce soir, à la télévision, Shakespeare est le plus actuel des poètes, il crève l’écran virtuel.

26/03/2000

HOLLANDE

(En ironique et perfide voltairien)

Un ami me reproche de trouver Hollande « sympathique ». Il n’est pas de mon avis, ce qui prouve qu’il reste insensible à la violence des attaques contre ce pauvre persécuté, qu’on a pu voir zigzaguer dans les rues de Tulle avant de trouver quelqu’un à embrasser en toute sécurité. Je vais envoyer un peu de ma « Jouvence » à Hollande. Si ça ne marche pas, je modifierai la formule.

12/04/2013

HUGO

Il faut que je l’avoue : depuis quelques mois, angoissé par l’importance de l’élection présidentielle française, je me suis mis à faire tourner les tables, à la recherche d’un contact direct avec Victor Hugo, lequel, on le sait, s’est beaucoup livré, en son temps, à cette divination de l’ombre. Je me disais, non sans raison, que les écrivains restent sourdement solidaires à travers la légende des siècles.

Hugo es-tu là ? C’est moi. Mon guéridon est léger, il craque bien, mes partenaires féminines sont magnétiques, mais l’au-delà des ondes est très encombré. Tout de même, Hugo a fini par se manifester, et j’ai transcrit ses réponses, dictées par petits coups secs, et parfois en alexandrins.

Il a commencé par voter Ségo, Hugo, peut-être à cause de la rime, mais surtout parce qu’il avait été flatté qu’elle cite Les Contemplations comme une de ses lectures préférées. Hugo trouvait Ségo belle, émouvante, énergique, lyrique, une vraie figure de la République en marche, et son cri de meeting, « Dressez-vous vers la lumière ! », avait galvanisé son spectre. Pour Hugo, qui ne s’est jamais embarrassé de programmes détaillés et vaseux, Ségo, à ce moment-là, incarnait le rêve. Inutile de dire que les socialistes, dans leur ensemble, lui paraissaient des notables plats, surtout les éléphants, à propos desquels il se montrait implacable. Oui, la France méritait une Présidente, oui, une lumière d’amour brillait sur son front.

Dans les jours qui ont précédé l’élection, j’ai senti Hugo plus réticent. Dans les ondes aussi, il y a des sondages. Malgré mes demandes pressantes, Hugo se dérobait et, parfois, refusait carrément de répondre. Des coups faibles, confus. Impossible de lui tirer un commentaire sur Bayrou, par exemple, là, silence de mort. Sur Sarko, une étrange réserve. Une fois, cependant, à propos de Ségo : « Waterloo, Waterloo, sombre plaine. » Grand silence, ensuite, lors de l’élection triomphale de Sarko, rien sur le Fouquet’s, la Concorde, le yacht Paloma au large de Malte. Et puis, récemment, ce simple et beau distique, frappé de façon particulièrement nette :

« La France était très moisie,

Elle méritait Sarkozy. »

Un châtiment, donc ? L’annonce d’une résurrection possible ? Là-dessus, motus, no comment. Hugo ne répond plus, et je dois dire que je suis épuisé par cette traversée des mondes.

27/05/2007

INSULTES (DES)

Un universitaire, l’autre jour, à la télévision, me traite brusquement de « papillon médiatique ». Je me demande s’il a bu, mais non. Un autre universitaire, professeur au Collège de France et dont, paraît-il, les travaux sur Wittgenstein, Musil et Frege sont « réputés dans le monde entier », me voit, lui, comme « le prince de la grande truanderie médiatico-intellectuelle, affichant son mépris mondain pour les pauvres “caves” que sont les universitaires ». Allons, allons, restons zen. Et relisons Nabokov : « Quelqu’un, un jour, annoncera que loin d’avoir été un oiseau de feu frivole, je fus un moraliste inflexible qui n’a cessé de distribuer des coups de pied au péché, des gifles à la bêtise, qui s’est moqué du vulgaire et des cruels - et qui a conféré un pouvoir suprême à la tendresse, au talent et à la fierté. »

24/10/1999

JOYCE (TOUJOURS)

Rien de plus reposant, pour combattre le bavardage universel, que de lire des auteurs réputés difficiles. Quelle musique, quel silence, quelle souplesse, quel bain de clarté. Obscur, Joyce ? Allons donc. Deux ou trois pages de Finnegans Wake, et la journée est gagnée. Vous n’entendrez aujourd’hui que des rengaines : obsessions monétaires, litanies psychologiques, médisances, calculs, glissements de pouvoirs. Vous ouvrez Joyce, et ce tourbillon de bêtise et de méchanceté devient aussitôt comique, émouvant, pardonnable. Joyce était un très bon chanteur, les lectures qu’il a faites d’Ulysse et de Finnegans Wake le prouvent. Il est aérien, lyrique, cocasse, tendre, chuchotant, pluriel. Il est donc logique que dans le flot de la grosse marchandise du livre il garde la réputation d’un terroriste dissous dans des études universitaires incessantes. Ainsi, John Irving, dans Libération : « Ulysse, c’est de la merde. J’ai lu ça avec intérêt à l’université, mais j’ai terminé mes études, Dieu merci. Je ne suis plus étudiant. » Irving écrit de gros livres à succès, son propos rappelle étrangement ceux des staliniens traitant Joyce, le merveilleux et printanier Joyce, de réactionnaire ou de bourgeois. Il est vrai que l’auteur d’Ulysse avait l’habitude de dire que l’Histoire était un cauchemar dont il essayait de s’éveiller. L’empire Leymarché-Financier ne tient pas à ce que qui que ce soit se réveille. Pourtant, une fois que c’est fait, c’est fait.

26/03/2000

LIGNE

Et puis ceci, du prince de Ligne (1735-1814) : « Je n’ai jamais fait de mal à personne. Si cela avait été, on m’aurait fait plus de bien. » Ou encore : « Je ne me repens pas de n’avoir jamais fait de mal à personne, mais en considérant l’injustice, l’ingratitude et les peines qu’on se donne ou éprouve pour les autres, on est tenté de se repentir du bien qu’on a fait. »

28/05/2000

LITTERATURE

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Hemingway

Difficile de dire mieux que Hemingway : « Tous les bons livres ont en commun d’être plus vrais que la réalité et, après les avoir lus, vous avez l’impression que tout cela s’est produit, que tout cela vous est arrivé et vous appartient à jamais : le bonheur et le malheur, le bien et le mal, la joie et la peine, la nourriture, le vin, les lits, les gens et le temps qu’il faisait. Quand on peut apporter cela à un lecteur, alors on est un véritable écrivain. »

24/10/1999

MAURIAC

« Croyez-vous donc que Staline s’émeuve d’être considéré par nous comme un homme couvert de sang ? C’est un bon laboureur appliqué à sa tâche, dont le soc déchire la glèbe humaine et la fouille jusqu’aux entrailles. Consentez à être comme lui ce que vous êtes : l’ouvrière d’une cité où seul compte dans l’homme son rendement, et qui a perdu le droit et l’envie de s’attendrir, fût-ce sur les victimes des autres. Remettez ce mouchoir dans votre petit sac, et osez regarder en face d’un œil sec votre épouvantable vérité. »

Voilà ce qu’écrivait Mauriac, le 4 avril 1949, à une journaliste communiste qui niait l’existence de « victimes soviétiques ». Un demi-siècle après, ce jugement cinglant s’adresse à toutes et à tous.

27/02/2000

MENDES FRANCE AU PANTHEON

Cette réunion étrange, un matin, au Sénat : il s’agit de demander au président de la République le transfert des cendres de Pierre Mendès France au Panthéon. Les témoignages de Jean-Denis Bredin (ému) et de Pierre Joxe (nostalgique) sont remarquables. Bredin rappelle que Mendès, en 1936, a été le seul député à réclamer le boycott des jeux Olympiques de Berlin. Si seul, déjà ? Eh oui. Et, un peu plus tard, un des premiers aviateurs français courageux de la Royal Air Force. Mendès France a été, sans aucun doute, l’homme politique le plus ignoblement insulté dans son pays. Mauriac, dans son Bloc-Notes, le défend inlassablement. Ainsi, en 1957, jugeant le personnel politique qui fait front contre Mendès : « Si la coloration idéologique diffère, si certains intérêts en jeu s’opposent d’un parti à l’autre, ce qui les fait persévérer dans l’être est de même nature et les réconcilie dans la haine des grandes individualités. »

La haine des grandes individualités, une passion française. Alors, Mendès au Panthéon ? Oui, ce serait bien. Je note que, ce matin-là, le nom de Mitterrand n’a pas été une seule fois prononcé par les différents orateurs. On peut en conclure qu’ils étaient en position d’inventaire.

30/01/2000

MICHEL (LOUISE)

Le livre le plus émouvant ces temps-ci ? L’édition, par Xavière Gauthier, de la correspondance générale (1850-1904) de Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus : le courage, l’endurance inflexible ou le style. C’est la grande voix révolutionnaire de la Commune, ce spectre qui rôde autour du Panthéon et de ses escaliers couverts de sang.

À Victor Hugo, en avril 1872 : « Si je vous parle de moi, c’est que je suis et je resterai de ceux qui portent d’autant plus haut leur bannière qu’elle est plus brisée, tant qu’il me restera un souffle de vie, il appartiendra à la révolution vaincue et je crois que si jamais elle se levait de nouveau, je sortirai de la tombe. »

À Thiers, « chef du pouvoir, Exécuteur, Président de la République, le 28 mai 1872, à 7 heures du matin » : « Vieillard, la tombe vous appelle, l’histoire vous attend ; la vile multitude vous jugera. Que les souvenirs de Transnonain et de Satory planent sur votre dernier sommeil. Assassin ! soyez maudit, vous et les vôtres. »

Louise Michel n’est jamais triste. Pensant à sa déportation en Nouvelle-Calédonie, elle écrit : « Nous partirons l’hiver, par les tempêtes. Pardonnez-moi cette folie-là, mais j’aime le danger. » Encore ceci, au communard Ferré (avant son exécution) : « J’espère qu’en fait d’opinion sur les femmes, vous n’êtes plus réactionnaire et que vous leur reconnaissez le droit au péril et à la mort. »

Et encore : « Il y a des instants où on voit si peu dans le présent et si largement dans l’avenir qu’on a tout l’éblouissement des temps futurs. Qui les verra ? »

Jamais triste, jamais découragée. Ainsi, en 1881 (elle a cinquante et un ans) : « Le mouvement des provinces est si beau que nous devons être à la hauteur de leur courage. De nouvelles élections donneront la majorité à l’ennemi et diminueront nos amis, faisons donc de l’action révolutionnaire. »

On sait à quel point André Breton est resté fidèle à la pensée anarchiste. Le fond noir est aussi au cœur du bonheur. La liberté, la poésie, l’amour y puiseront toujours leurs couleurs les plus éclatantes. Lautréamont et Rimbaud viennent de là.

28/11/1999

MOLIERE

Se remettre sous les yeux un auteur moderne. Le voici, c’est l’avare, Harpagon qui parle : « Au voleur ! Au voleur ! À l’assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde, sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. »

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Louis de Funès dans "Lhomme à la cassette"
Abracadabrantesque !

Voilà l’homme à la cassette : Cassetto, ergo sum. Il n’y a plus d’autre cogito. Descartes et Pascal ont dit à la même époque des choses fondamentales, mais Molière aussi, et peut-être davantage. Voyez : « De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous,et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part sans doute au vol que l’on m’a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après. »

L’argent roi, c’est Ubu roi. Et, désormais, le spectacle est permanent, chaque jour a son cinéma. [...]

01/10/2000

MORALE

Rien de plus nécessaire que l’introduction de la morale laïque à l’école.

Je souffre encore, aujourd’hui, de ne pas avoir connu cette formation élémentaire. De là, un parcours erratique et contradictoire, un manque de sérieux et un humour mal placé, tout cela aggravé par des lectures dont l’immoralité n’est plus à prouver. L’immense poète communiste Paul Éluard trouvait déjà que les Fables de La Fontaine étaient foncièrement immorales. Il avait raison. Je ne suis pas fier d’avouer à la commission de contrôle que j’ai adoré me réciter à haute voix Les Fleurs du Mal, du réactionnaire Baudelaire, sans oublier les monstrueuses inventions du marquis de Sade, lues en cachette de mes professeurs. On ne m’a pas assez appris à me méfier de ces influences délétères. J’étais anarchiste à cinq ans, surréaliste à douze et, immanquablement, ultra gauchiste par la suite, avant de célébrer, ultime provocation, la grande intelligence perverse des jésuites. Mon cas aurait pu être évité, dès le jardin d’enfants. Je ne connais pas de formule plus dangereuse que celle de Rimbaud : « La morale est la faiblesse de la cervelle. » Veillons à ce qu’elle ne soit pas reprise de nos jours.

26/04/2013


NABOKOV (LIBERTE DE)

Rien de plus électrique et frais à lire, ces temps-ci, que le recueil réédité des entretiens de Vladimir Nabokov, Parti pris. Nabokov, qui ne craignait pas de dire de lui-même : « Je pense comme un génie, j’écris comme un auteur distingué et je parle comme un enfant », écrivait toujours ses réponses (qu’il posait souvent lui-même) sur le ton de la conversation à bâtons rompus, avec une désinvolture et une insolence constantes. Les grands écrivains sont naturellement mégalomanes, on le sait, d’où leur intérêt, puisqu’ils ne font qu’amplifier, en couleurs, un phénomène courant chez chaque être humain hypocrite (d’où le gris général). Il faut se méfier des papillons comme Nabokov : ce sont eux qui finissent par vous épingler, en disant la vérité que personne ne souhaite entendre. Méfions-nous d’eux, dissuadons-les et, si c’est possible, interdisons-les. Regardez ça :

« Un écrivain créatif doit étudier avec soin les œuvres de ses rivaux, y compris celles du Tout-Puissant. Il doit posséder la faculté innée non seulement de restructurer mais de re-créer un monde particulier. [...] L’art n’est jamais simple.[...] »

Et ça (en 1965) : « La mentalité primitive et banale d’une politique imposée par la force - comme de toute politique d’ailleurs - ne peut produire qu’un art primitif et banal. Cela est particulièrement vrai de la littérature “social-réaliste” et “prolétarienne” encouragée par l’État policier soviétique. Les babouins chaussés de bottes ont peu à peu exterminé les auteurs qui avaient réellement du talent, les individus hors du commun, les génies fragiles [...]. Les tyrans et les tortionnaires ne parviendront jamais à dissimuler leurs faux pas comiques derrière des acrobaties cosmiques. Quand je lis les poèmes de Mandelstam composés sous le régime maudit de ces brutes, j’éprouve un sentiment de honte impuissante en me voyant si libre de vivre, de penser, d’écrire et de parler dans la partie libre de notre monde. Ce sont les seuls moments où la liberté est amère. »

24/10/1999

NIETZSCHE

(L’auteur paie, ici, son tribut de reconnaissance à M. N. d’ « Une vie divine » et à sa cantatrice favorite, Cecilia Bartoli)

Bon, changeons d’air, et lisons par exemple le numéro hors série du Magazine littéraireconsacré à Nietzsche. Nietzsche est comme Voltaire, dix lignes de lui suffisent à vous remettre la tête à l’endroit. Écoutez : « Finalement, il en sera comme il en a toujours été : les grandes choses appartiendront aux grands hommes, les profondeurs aux hommes profonds, le raffinement et le frisson aux hommes raffinés, et, en un mot, tout ce qui est rare aux hommes rares. »

Un mot clé de Nietzsche est Neiterkeit, que l’on peut traduire par « belle humeur ». Exemple : « L’esprit de belle humeur ensoleillée, de tendre légèreté de Mozart, dont la gravité respire la douceur et non pas la terreur. » Ou bien : « Conserver sa belle humeur quand on s’est engagé dans une affaire ténébreuse et extrêmement exigeante, ce n’est pas une mince affaire ; et pourtant quoi de plus indispensable que la belle humeur ? »

Et encore, dans Nietzsche contre Wagner, ceci, qui dit l’essentiel : « Je me pose la question : que veut donc de la musique mon corps tout entier ? Car il n’y a pas d’âme... c’est, je crois, son allégement ; comme si toutes les fonctions animales devaient être accélérées par des rythmes légers, hardis, turbulents ; comme si l’airain et le plomb de la vie devaient oublier leur pesanteur grâce à l’or, la tendresse et l’onctuosité des mélodies. Ma mélancolie veut se reposer dans les cachettes et les abîmes de la perfection ; voilà pourquoi j’ai besoin de musique. »

Le dernier disque de Cecilia Bartoli est une suite d’airs italiens de Gluck [2]. Il est au-delà de l’éloge. La publicité, bizarrement, dit de lui qu’il est « sublime, forcément sublime ». Je me demande qui est l’auteur de ce clin d’œil dévastateur. Plus contraire à Marguerite Duras que Bartoli, tu meurs. Chacun ses goûts. Cecilia, elle aussi, est « réfugiée » au XVIIIe siècle. Et c’est à elle, au fond, qu’est dédiée cette formule mystérieuse de Nietzsche : « Sans la musique, la vie serait une erreur. »

28/10/2001

OKINAWA MON AMOUR

C’est intéressant de voir les maîtres du monde réunis au Japon pour gérer la démocratie mondiale. Clinton vient avec sa fille Chelsea, il est gai, détendu, les négociations impossibles de Camp David n’ont pas l’air de le préoccuper beaucoup, il marche sans cesse sur un terrain de golf imaginaire, lève le bras, sourit, recommence, c’est l’été, tout va bien, on va de cocktail en cocktail. Tony Blair est son frère presque jumeau, souplesse et bonne humeur, dents plus apparentes, style étudiant prolongé, les Irlandais s’agitent, d’accord, mais le Japon, quel rêve. Schröder me paraît triste : qu’est-ce qui ne va pas ? Mauvaise digestion ? Soucis personnels ? C’est le seul à avoir l’air de se demander ce qu’il fait là, on l’oublierait presque. Mais le vrai clou du spectacle, la vedette incontestée, c’est Chirac. Le Japon lui va comme un gant, Paris est loin, Séguin et Tiberi aussi, le quinquennat, le référendum, le RPR, les socialistes, l’Europe. De l’air, nom de Dieu, de l’Asiatique, du sumo ! Ces gros bonzes qui se jettent les uns contre les autres après avoir répandu des poignées de sel, ce choc de buffles engraissés pour se cogner en un éclair, voilà du réel, du concret, du vrai. Bernadette est là, peut-être un peu sceptique, mais bon, son mari est heureux, il rayonne, il fait des jeux de mots pendant sa conférence de presse, ce n’est pas la mauvaise humeur de Poutine qui va l’impressionner. Poutine, lui aussi, est une vedette, mais d’un autre genre. Il est oblique, silencieux, pseudo-timide, très conscient d’être le parent pauvre et couvert de dettes invité chez les riches, il faut filer doux, menacer quand il faut, on peut vous faire des ennuis, savez-vous, n’oubliez pas que le Kremlin existe. Il y a désormais un gris Poutine auquel il faut s’habituer. Allons, à table. Et puis après, il y aura un spectacle très couleur locale. Les spécialistes s’occuperont des questions à régler, ou plutôt des vagues promesses à faire. Silence, les pauvres, admirez la machinerie mondiale. Elle a des défauts, nous le savons, mais que faire d’autre ? Rien, n’est-ce pas ? Vous l’avez dit.

30/07/2000

PAPE (ENCORE LE)

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n Portrait du Joueur, édition illustrée par Martin VEYRON
Gallimard/Futuropolis (1984/1991)

Il fait beau, ce matin-là, sur la place Saint-Pierre de Rome. Soixante-dix mille pèlerins de tous les pays attendent Jean-Paul II. On parle français, anglais, allemand, espagnol, portugais, italien bien sûr, mais aussi beaucoup polonais. Pas mal de Japonais, des Chinois interloqués, des Africains joyeux, des Indiens, des Hollandais, des Américains, des Canadiens, des Belges.

Le pape arrive en voiture découverte, très fatigué, l’air de souffrir intensément. Il bénit tout le monde, s’assoit, récite la même homélie de cinq minutes en sept langues. Les Polonais, comme d’habitude, agitent leurs drapeaux et font un bruit d’enfer. Puis ce sont les audiences en plein air. Les cardinaux se lèvent un à un, vont vers le pape, lui chuchotent des choses à l’oreille. Au suivant. Cette fois, c’est mon tour. Je lui donne le livre sur Dante que je viens de publier [3], je lui rappelle le roman où je parlais de l’attentat dont il a été victime ici même [4], il y a vingt ans. Il prend le volume, me regarde fixement, et, à ma grande surprise, étend son bras droit sur mon épaule gauche, ce qui peut vouloir dire à la fois « oui, bon, ça va » et « très bien, continuez, bonne chance ».

Dante assistait, en 1300, au jubilé de Boniface VIII (qu’il met d’ailleurs en enfer). Ce pape polonais, lui, est encore là en 2000, est allé à Jérusalem se repentir de l’aveuglement catholique sur le peuple biblique, a échappéau coup de revolver soviétique à travers un Turc, et tient toujours debout malgré la fatigue. Les évêques et les cardinaux, dit-il, peuvent remettre leur démission à un supérieur, mais moi, à qui la remettre ? Et aussi : « Que ferait-on d’un ex-pape ? » Courage, sacré vieil homme blanc.

29/10/2000

PAPE (BENOÎT XVI)

Le collège des Bernardins, superbement rénové, est une merveille architecturale, au même titre que Notre-Dame, ce joyau de l’increvable croyance. Là, le pape Benoît XVI a fait un tabac devant un parterre culturel de sourds. J’ai tendu l’oreille de loin, et je l’ai entendu dire des choses qui m’ont réellement ému. Exemple : « Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. » Parfait, c’est ce dont je m’occupe jour et nuit avec persévérance. Et puis ceci, message codé : « Il en est réellement ainsi, en réalité, à présent, le logos est là, le logos est présent au milieu de nous. » Ça, croyez-moi, c’est très fort, mais comme l’a dit le personnage principal de toute la pièce, « il n’est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre ». Je sais de source sûre, moi, ce que le Pape pensait durant son travail épuisant : retrouver ses appartements, son piano, ses partitions de Mozart. Faire constamment de la géopolitique et guérir les malades, c’est bien, mais Mozart, c’est-à-dire Dieu lui-même, c’est mieux.

21/09/2008

PICASSO

Je veux me moquer de Hitler ? Chaplin bondit sur scène. On n’a pas assez ridiculisé Staline, le film reste à faire. Je peux revoir pour la trentième fois La Mort aux trousses, de Hitchcock, ce cinéaste jésuite anglais qui a dit, à juste titre, qu’il racontait les aventures d’un innocent dans un monde coupable. La société veut à tout prix vous faire endosser sa culpabilité ? Résistez. Résistez comme les personnages de Faulkner ou de Hemingway, comme ceux de Genet ou de Georges Bataille. Si vous ne voulez pas être un suicidé de la société, lisez Antonin Artaud. La société prétend que vous êtes fou ? Vous êtes au contraire très raisonnable. Décollez sur place avec Charlie Parker et Glenn Gould, personne ne pourra vous arrêter si vous parvenez à cet état tourbillonnaire et mystique.

Surtout, apprenez à voir de tous les côtés à la fois, Picasso vous guide. Il vous dénude l’histoire comme personne, voyez Guernica ou Songes et mensonges de Franco. Picasso, grand héros du siècle : personne ne l’a contrôlé, il a fait ce qu’il a voulu, il est passé à travers le miroir, aucune femme n’a de secrets pour lui, il en voit toujours deux ou trois en une seule. Si Picasso vous fatigue, reposez-vous chez Matisse, mais n’oubliez pas d’enregistrer la leçon de détachement supérieur de Marcel Duchamp ou d’Andy Warhol. En réalité, le XXe siècle s’est ouvert et refermé avec Picasso, dont Apollinaire disait dès 1913 : « La grande révolution des arts qu’il a accomplie presque seul, c’est que le monde est sa nouvelle représentation. Énorme flamme. »

Décidément, je veux bien être un « bouffon acrobate » peint par Picasso. La profondeur d’Arlequin échappera toujours aux assassins comme aux imbéciles.

31/12/2000

QUINQUAGENAT (LE)

Le problème, avec le débat sur le quinquennat présidentiel français, est de nous obliger désormais, en période unanimiste, à calculer l’âge du capitaine. Le spectacle ayant évolué à grande allure, ce sont des images, et non des programmes, dont nous devons prévoir le vieillissement. Chirac et Jospin dans cinq ans, dans sept ans ? Encore des photos dans Paris Match ou au Festival de Cannes ? On imagine les clichés, c’est comme s’ils avaient déjà été publiés. D’où ma proposition : le quinquagénat. Tout candidat (ou candidate) à la direction de l’État devra impérativement avoir cinquante ans et sera élu pour un an renouvelable pendant cinq ans. Ensuite, stop, à la retraite. Place aux nouveaux acteurs. Le film l’exige. Cette procédure enfin démocratique permettra de susciter des vocations, des épanouissements, des rebondissements, des appétits. L’opinion, de plus en plus désabusée et morose, sera passionnée par le scénario. Ce sera une explosion de débats, d’empoignades, de reportages. Il n’est pas impossible qu’on recommence à se dire des vérités. Que cent fleurs s’épanouissent, que des talents se révèlent. De plus en plus de femmes auront leur chance, et ce ne sera pas trop tôt. Car le quinquagénat, d’après moi, devra être paritaire. Après un homme, une femme. Et de nouveau un homme. Et puis une femme. Voilà le progrès.

28/05/2000

RIMBAUD (CHIRAC ET)

L’actuel président de la République a surpris tout le monde en trouvant la cassette Méry « abracadabrantesque ». Le mot a couru partout, belle trouvaille, trait de génie. Il a fallu un peu de temps pour retrouver le mot dans un poème très étrange de Rimbaud, Le Cœur du pitre, écrit en mai 1871.


« Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé ! »

Faire surgir un poème de Rimbaud écrit pendant la Commune de Paris, peu avant la Semaine sanglante, voilà la force de la cassette. [...]
Qu’on ne me dise pas, en tout cas, que la politique, par cassettes interposées, ne mène pas à la littérature. Voilà une preuve, et ce n’est qu’un début. Je compte d’ailleurs enregistrer bientôt, en Suisse, un lot de cassettes où je dirai tout, vraiment tout, sur l’envers de l’histoire contemporaine. Document posthume, évidemment. J’attends l’accord de Bernard Pivot pour la mise en scène. Le titre est tout trouvé : Tourbillon de culture. Ça décoiffera, vous verrez, j’en ris déjà dans l’au-delà. Je ferai lire quelques documents effarants par Christine Angot. Ah, la fête !

01/10/2000

ROMAN

On travaille trois ans, en douce, à un roman, il vous a suivi partout, le jour, la nuit, en rêve. La fin s’annonce, les scènes et les dialogues d’adieu s’organisent, deux personnages doivent se rencontrer dans un restaurant et laisser leur aventure en suspens. Voici la dernière phrase. Elle va s’éloigner, rejoindre la première, là-bas. Un matin, très tôt, alors qu’il pleut violemment dehors, on boucle le manuscrit, et on sait que la seule chose à faire est d’en commencer aussitôt un autre. Le titre ? Trouvé. La première phrase ? Ça, c’est le plus dur, il faut la laisser venir et s’imposer d’elle-même. Le reste suivra.

30/01/2000

SARTRE (BONHEUR DE)

Si quelqu’un a été constamment et passionnément haï, Lévy le montre bien dans son livre, c’est Sartre. À cause de ses erreurs politiques ? Oui, sans doute, mais le phénomène est autrement plus viscéral, plus profond. Encore une fois, il s’agit d’une certaine façon de vivre, et surtout d’un style. D’abord, cet amour : « Mon charmant Castor », « Mon cher amour », « Mon doux petit ». « J’ai des tas de fois dans la journée d’humbles petits désirs tout particuliers et sans histoires d’être près de vous et de vous embrasser sur vos petites joues. » Ou encore : « Je vous aime tant. Je voudrais tant revoir votre petit visage. Vous savez, ça me bouleverse encore quand je me rappelle comme il était le matin de mon départ. » Et elle à lui : « Tout cher petit être », « Petit bien-aimé », « Mon cher bonheur et mon beau petit absolu », « Je suis toute effondrée de tendresse pour vous. » Et encore : « Cher petit vous autre », « vous seriez donc un bien grand philosophe, petite bonne tête ? » Bien entendu, les contemporains n’ont pas ces lettres sous les yeux, mais ils les devinent, ils les sentent, ils les trouvent indécentes, obscènes, ridicules, ça les rend furieux. Rien de plus asocial, en réalité, que l’amour entre un homme et une femme. On ne parle que de ça, mais pour conclure très vite à l’impossible, au drame, à la rupture, au ressentimentfaut que la détestation soit l’unique rapport de chacun à l’autre, en tant qu’elle est fondée sur celle de chacun pour soi. »

Quel tableau ! Ne dirait-on pas la description même de la « culture d’entreprise » ? De la vie sociale tout entière ? Non, non, diront les tartuffes, ici tout le monde s’aime, se respecte, s’entraide, personne ne dit de mal de personne, nous ne voulons que la paix universelle, les droits de l’homme sont notre catéchisme sacré. Ah oui, vraiment ? C’est la question, au fond, posée par Sartre. Telle aura été son « erreur ».

30/01/2000

SEXUALITE

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in Portrait du Joueur, édition illustrée par Martin VEYRON
Gallimard/Futuropolis (1984/1991)

Plus la sexualité devient officielle, permise, encouragée, cadrée, et plus - c’est facile à comprendre - elle perd de son intérêt. La pornographie de la misère se change en misère de la pornographie. Il n’est plus question de trouble, de vertige, d’excitation, mais de vengeance. Le nouveau puritanisme est là. La dépression et la violence, régulièrement liées à Éros, en font désormais un serviteur balbutiant de Thanatos. Une drôle de vertu pornographique est à l’œuvre, marchandise comme une autre, aussi ennuyeuse qu’un sermon moral. De même pour le militantisme sexuel, aussi accablant que le réalisme socialiste des années sombres. À l’endroit, un déluge de publicité pour les corps sains, sportifs, emblèmes de la mode et des produits de beauté. À l’envers, toutes les propositions de vices racornis possibles, sur fond de rock stéréotypé. Des centaines de livres paraissent sur le malheur de vivre en banlieue. Un roman d’aujourd’hui, intitulé La Vie voluptueuse d’un milliardaire immoral, serait impubliable.

25/06/2000

STALINE (L’AMOUR DE)

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Picasso, 1949

Pour comprendre la profondeur de l’éducation historique et physique dont vient un Poutine (ou le suivant, ce sera pareil), il faut lire l’extraordinaire lettre inédite de Boukharine à Staline, datée du 10 décembre 1937, juste avant son exécution.

« Je n’ai pas une once de ressentiment. Je ne suis pas un chrétien. Certes, j’ai mes étrangetés. Je considère que je dois expier pour ces années durant lesquelles j’ai réellement mené un combat d’opposition contre la ligne du Parti. » Plus loin : « Cet épisode me tourmente, c’est le péché originel, c’est le péché de Judas. » Plus loin : « Pardonne-moi, Koba, je ne peux pas me taire sans te demander pardon. » Plus loin : « Il n’y a plus d’ange qui puisse détourner le glaive d’Abraham ! Que le Destin s’accomplisse ! » Plus loin : « Je me prépare intérieurement à quitter cette vie, et je ne ressens envers vous tous, envers le Parti, envers notre Cause, rien d’autre qu’un immense amour sans bornes. » Enfin : « Ma conscience est pure devant toi, Koba. Je te demande une dernière fois pardon (un pardon spirituel). Je te serre dans mes bras, en pensée. Adieu pour les siècles des siècles, et ne garde pas rancune au malheureux que je suis. »

Boukharine supplie Staline de lui octroyer de la morphine pour mourir. Il propose même, si on lui laisse la vie sauve, de « lutter à mor t », en exil, contre les trotskistes et les anarchistes. Nous sommes alors en pleine guerre d’Espagne.

Pas « chrétien », Boukharine ? Mais qu’y a-t-il de plus violemment chrétien retourné que ces histoires de « Part » ? Le pire des crimes n’est-il pas de forcer des victimes à adorer leurs bourreaux ? On l’a encore vu récemment, à Cuba, lors du procès Ochoa. Oui, le pire des crimes : abaisser un être humain jusqu’à ce qu’il réclame l’expiation de sa prétendue faute. Staline ou Castro déguisés en Abraham, il me semble difficile d’aller plus loin dans l’abjection. Mais on en apprendra d’autres, les archives s’entrouvrent à peine.

26/12/1999

TRANSPARENCE

(Séquence ...travers de l’époque - sauf lorsqu’elle est bien portée)

La transparence patrimoniale et le contrôle de la fortune des élus ne me suffisent pas, d’autant plus que des écrans de fumée ne seront sans doute jamais levés. Puisque le mariage pour tous a déclenché une sorte de guerre civile, il me paraît donc nécessaire que la transparence soit aussi de mise dans la vie privée des représentants du peuple. Dans ce but, quelles que soient ses tendances sexuelles, chaque élu, chaque élue rédigera une déclaration annuelle de comportement. Précisions pratiques, fréquence des relations physiques, couleur des fantasmes, indices de satisfaction, nature des infidélités conjugales, escapades diverses, changements de partenaire, rêves de divorce, niveau d’affectivité, grossesses douteuses, certificats médicaux, attitude par rapport aux enfants. Bien entendu, les demandes de mariage seront particulièrement étudiées. La Commission de contrôle paritaire, renouvelable tous les neuf mois, gay et non gay, statuera en toute indépendance, et délivrera les autorisations républicaines.

19/04/2013

ULYSSE

Et puis tout à coup, dans ce mois de juillet maussade, la lumière, l’éclair : la retransmission, depuis Aix, du Retour d’Ulysse dans sa patrie, de Monteverdi. William Christie dirige son orchestre et ses chanteurs depuis le clavecin. Et c’est tout simplement sublime d’énergie, de violence, de justesse sarcastique et âpre. Ce Vénitien de Monteverdi a tout compris du drame physique d’Ithaque. Et, grâce à lui, le vieil Homère envahit la scène. On écoute, on touche, on voit. « Ulysse avait tiré : la flèche avait frappé Antinoos au cou : la pointe traversa la gorge délicate et sortit par la nuque. L’homme frappé à mort tomba à la renverse : sa main lâcha la coupe ; soudain, un flot épais jaillit de ses narines : c’était du sang humain ; d’un brusque coup ses pieds culbutèrent la table, d’où les viandes rôties, le pain et tous les mets coulèrent sur le sol, mêlés à la poussière. » (Odyssée, XXII). Je me demande s’il est bien raisonnable de laisser ce genre de littérature en circulation. Qu’en pense le Conseil d’État ? N’y a-t-il pas là incitation à la violence et au meurtre ? Je vais préparer un dossier : la Bible n’est pas nette, c’est un fait. Shakespeare devrait être expurgé. Quant à Homère, écoutez encore ça : « Ah ! chiens, vous pensiez donc que, du pays de Troie, jamais je ne devrais rentrer en ce logis ! vous pilliez ma maison ! vous entriez de force au lit de mes servantes ! et vous faisiez la cour, moi vivant, à ma femme !... sans redouter les dieux, maîtres des champs du ciel !... sans penser qu’un vengeur humain pouvait surgir !... Vous voilà maintenant dans les nœuds de la mort ! » Pas mal, n’est-ce pas ?

30/07/2000

VIOLENCE

Rien de plus fatigant, au fond, que la violence et la haine. Les images nous tombent dessus comme autant de spasmes de mort. Le petit Mohammed est abattu devant nous en direct, le tombeau du patriarche Joseph est détruit à coups de piolet, des militaires sont lynchés et défenestrés, un adolescent montre ses mains pleines de sang en signe de victoire, des synagogues sont incendiées en France, des diplomates s’affairent, comme d’habitude, entre NewYork, Jérusalem et Le Caire. Bruit et fureur, on connaît ce vieux disque, humain, trop humain, dont Dieu, paraît-il, est encore le metteur en scène. Non, il ne s’agit pas du passé, mais du présent et de l’avenir. On croyait une solution possible, et ça recommence. Un dictateur s’en va, un autre ne demande qu’à revenir, des foules crient, s’agitent, enterrent leurs victimes, lancent des pierres à des soldats qui tirent plus ou moins dans le tas. « Ce n’est pas ma faute, c’est celle de l’autre », disent les voix. Et ça recommence. Et la misère est là, flagrante, massive, aussi bien matérielle que spirituelle. Le sang. Et ces noms qui reviennent : Ramallah, Gaza, Hébron, Naplouse. Le troisième millénaire s’ouvre donc dans les cris et les pleurs.

Comme je le fais de temps en temps, j’ouvre ma Bible au hasard. Cette fois, c’est Jérémie XXIX :

« Que point ne vous dupent vos prophètes

« Que point ne vous dupent vos prophètes

qui sont au milieu de vous, et vos devins !

N’écoutez pas vos songes

que vous songez !

Car c’est pour le mensonge

qu’ils vous prophétisent en mon nom :

Je ne les ai pas envoyés

oracle de Iahvé. »

Pauvre Dieu, oui, quelle fatigue ! Il se demande s’il ne serait pas mieux, comme autrefois, en plein désert. Dans un grand silence. Ou bien caché dans un buisson qui ne flamberait qu’en présence d’un passant considérable. Il finirait par ne plus s’entendre, Dieu. Trop de bavardages, trop de cadavres, trop de travail.

29/10/2000

XINGJIAN (GAO) NOBEL CHINOIS

Il a fallu presque un siècle pour que le Prix Nobel de littérature s’aperçoive de l’existence de la Chine. Gloire, par conséquent, à Gao Xingjian, jusque-là obscur habitant de Bagnolet. Il était là, dans une tour, ce Chinois traducteur des surréalistes et de Beckett, cet écrivain en exil, auteur de La Montagne de l’âme et du Livre d’un homme seul. Il raconte des choses étonnantes : « Je me souviens que mon professeur de français en Chine avait la nostalgie des cafés parisiens du temps de sa jeunesse. Il expliquait en classe ce qu’était un café parisien, en dessinant à la craie sur un tableau noir une série de souliers de femmes à talons hauts, pointus ou avec des lacets... À quinze ans, après avoir lu un recueil de nouvelles de Prosper Mérimée, j’ai fait un rêve. Je couchais avec une femme de marbre, belle et froide, une statue tombée dans les herbes d’un jardin abandonné, et je me perdais dans une liberté exubérante. C’est cette liberté-là, que l’on disait chez nous décadente, qui m’a conduit en France. »

Décadents de tous les pays, unissons-nous. Gao Xingjian est aussi un peintre issu de la grande tradition chinoise. Il cherche une profondeur qui ne vienne pas de l’observation de la réalité, mais qui soit visualisée de manière intérieure. Nul doute qu’il va aller voir, cestemps-ci, à Paris, l’exposition des natures mortes de Manet. « Natures mortes », quelle expression idiote. Manet, à la fin de sa vie, est au contraire entré en pleine nature vivante, et aucun Français, à vrai dire, n’aura été plus « chinois » que lui. La prune, le citron, le saumon, l’œillet, l’asperge, la rose dans un verre de champagne, c’est ici toute une pensée éblouie et affirmative qui défie la nuit du malheur. La « liberté exubérante » dont parle Gao Xingjian est évidemment érotique. Voilà ce que la censure ou l’autocensure ne parviendront jamais à détruire. Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, je viens d’apprendre que mon roman Femmes allait être enfin traduit en chinois. Il est temps que, sur ce terrain décisif, les échanges s’intensifient entre la France et la Chine. Mérimée n’était pas mal, mais on a fait mieux. Peu importe que l’on ne s’en rende compte que dans un siècle.

29/10/2000

Suite ici : lecture de Littérature et Politique au filtre de l’islam : Mahomet, Bouddhas, papes


CE QUE L’AUTEUR DIT DE SON LIVRE

La quatrième de couverture

«  La politique fait semblant de maîtriser un monde qui lui échappe, elle va toujours dans le même sens (gauche effondrée, droite en miettes), alors que la littérature, elle, est sans arrêt partout et nulle part. Ouvrez un livre digne de ce nom : la vraie morale est là, avec l’acide ou l’ironie qui conviennent à chaque situation.

Mais je m’aperçois maintenant de ce paradoxe : pour avoir su mobiliser, à travers moi, toute la littérature depuis si longtemps, ce livre est en définitive, au moment dangereux où elle semble déconsidérée partout, un vibrant éloge de la politique. »

Ph.S.

Le livre sur amazon.fr

un film de G.K. Galabov et Sophie Zhang

Crédit : http://www.philippesollers.net/l

Interview de Ph. Sollers au 7/9 de France-Inter

le 31/10/2014.


Philippe Sollers : "Le spectacle politique bat son plein" par franceinter

L’écrivain est l’invité de Bruno Duvic pour évoquer les prix littéraires qui se multiplient et la vie politique française.

Sur Europe 1 / Social Club

Frédéric TADDEÏ reçevait, l’écrivain Philippe SOLLERS, le romancier Didier DECOIN, le compositeur CERRONE, le dessinateur de BD François SCHUITTEN et le scénariste Benoît PEETERS :

EXTRAIT (24’20)

mp3
Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

CRITIQUES

En plein chaos, Au secours Sollers !

Par Vincent Jaury (Revue Transfuge)

Il y a des écrivains, finalement assez peu nombreux, qu’on attend comme un rendez-vous. C’est pour moi le cas avec Sollers, soutenu par Transfuge depuis longtemps. Il fait paraître ces jours-ci un recueil d’articles publiés dans Le Journal du dimanche et dans Le Point. Un livre paresseux ? C’est pas grave, son Littérature et Politique (Flammarion) fait plaisir, surtout en ce moment. Avez-vous remarqué comme nos esprits sont pollués ces derniers temps par cet imbécile de Zemmour ? Comment ils sont pollués par ces pensées dégradantes, bêtes, qui nous obligent à polémiquer où il ne devrait plus y avoir de polémique depuis longtemps ? Vichy sauveur de juifs ? Le suicide de la France à cause, entre autres choses, de la féminisation de la société ? Ces gens sont haineux, tristes, et se répandent sans retenue dans les médias. L’humanisme prend feu. Bref, vous avez subi ces polémiques à répétition comme moi, je ne m’étendrai pas plus. Elles sont nauséabondes et désespérantes. Et le livre de Philippe Sollers arrive par la boîte aux lettres. Le gai savoir, même s’il est teinté de désespoir — ce qui fait partie de la lucidité —, est toujours en bonne place dans ces divines pages joyeuses. Comme d’écouter Cécilia Bartoli sur du baroque un dimanche de pluie. Prenez donc le Sollers, passez les pages d’actualités pures, l’affaire Tiberi par exemple, franchement, qui s’y intéresse aujourd’hui ? C’est fou comme l’info vieillit vite. Sur le moment, on pense que les enjeux sont considérables. Que la vie de tout un pays en dépend. Quelques années après, tout le monde s’en fout. Passez donc directement à toutes ces pages sur la littérature, c’est-à-dire 90 % du livre. Tout Sollers y est. Les citations font toujours mouche. Il est le meilleur à cet exercice avec Charles Dantzig. Debord est partout, c’est frappant. On le comprend vite, c’est le plus poète des penseurs. Par exemple cette définition du bonheur selon Debord : « Je voulais tout simplement faire ce que j’aimais le mieux. En fait, j’ai cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre de situations poétiques, et aussi la satisfaction de quelques-uns de mes vices, annexes mais importants. » On lit Debord, et on oublie tout. On se remet en selle. Sollers, plus loin, nous fait une piqûre de rappel, l’air de rien. Et l’humour, chers amis, contre l’esprit de sérieux réactionnaire. Sollers nous fait relire L’Avare, relisez Molière, Molière et ce rythme qui va à tout allure : Harpagon : « Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel !je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge,on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin. (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde : sans toi, il m’est impossible de vivre. »

Sollers a tout compris : le moral revient. Mieux qu’une psychanalyse. Zemmour et ses âneries ne sont plus qu’un vague cauchemar.

Piquons enfin une dernière citation à Sollers. Cette dernière citation, contre notre époque, contre Zemmour et ses thuriféraires de tout poil. Elle est extraite des Essais de Montaigne, chapitre II, contre la tristesse :« Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l’aime ni l’estime, quoique le monde ait pris, comme à prix fait,de l’honorer de faveur particulière. [...] Car c’est une qualité toujours nuisible, toujours folle, et, comme toujours, couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. »

Littérature et Politique : le livre tombe à pic. Sollers a du nez, il sent le vent tourner. La société bouillonne, raisonne, déraisonne, colère, éructe. Les romanciers ne vont pas pouvoir longtemps demeurer à la porte de ce magma explosif. Sollers l’a compris. Dantzig prépare un roman très politique pour la rentrée 2015, comme par hasard. Il me disait l’autre jour qu’il n’avait pas le choix : tous ces débats, mariage gay, Israël, islamophobie, francophobie, antisémitisme, etc. sont violemment entrés par effraction dans notre imaginaire. Difficile aujourd’hui d’écrire sans en prendre compte. Le pouls de notre époque est le grand sujet romanesque. Comme dit Dantzig, il est difficile aujourd’hui d’écrire sur les cigognes. En attendant, relisez Molière, Montaigne, Debord et enfin Sollers : c’est une cure de jouvence au coeur d’une époque souvent trop sérieuse et trop obscure.

Crédit : Revue Transfuge http://www.transfuge.fr/editorial-au-secours-sollers,350.html

Sollers, littérature, politique et provocation

par Gilles Pudlowski
1 novembre 2014

Il est notre Voltaire au petit pied, notre Diderot de St Germain des Près, un esprit libre, certes, et flamboyant, aussi, capable de nous éblouir avec sa vie de Don Juan, ses mémoires façon Casanova (« Femmes »), son « Portrait du Joueur », comme il nous avait enchanté jadis avec « le Parc ». Ce touche à tout, pratiquant le journal extime comme d’autres le journal intime, raconte son époque, de Mitterrand à Sarkozy, de Machiavel à DSK, avec une franchise de ton qui enchante. Il se moque des uns, tance les autres, indiquant qu’entre théâtre et politique, la frontière est ténue, que la littérature est toujours là où on ne l’attend pas. Cela pour dire que le gros recueil de chroniques qu’il publie aujourd’hui (et dont beaucoup ont paru dans le Journal du Dimanche) vaut beaucoup mieux qu’un ensemble d’articles rassemblés. Il y a le sel d’une époque, le poivre d’un empêcheur de penser en rond, les épices d’un oeil artiste qui sait piquer où cela fait mal.

Crédit :
http://www.gillespudlowski.com

La critique de l’Obs

par Jacques DRILLON
14 novembre 2014


Les liaisons dangereuses


« Littérature et politique » de Philippe Sollers
Par Najib Abdelhak

17-11-2014

« La politique fait semblant de maîtriser un monde qui lui échappe, elle va toujours dans le même sens (gauche effondrée, droite en miettes), alors que la littérature, elle, est sans arrêt partout et nulle part. Ouvrez un livre digne de ce nom : la vraie morale est là, avec l’acide ou l’ironie qui conviennent à chaque situation ». Philippe Sollers est on ne peut plus clair. D’ailleurs, les relations entre politique et littérature sont si bizarres parfois qu’on est incapable de délimiter les champs d’action de l’un et de l’autre. Quoi qu’il en soit, c’est là un ouvrage qui tombe bien. A la fois drôle, léger, mordant, avec un zest de moquerie qui traverse le livre de bout en bout. Il s’agit là d’une sélection d’articles qui transcrivent les chroniques mensuelles de l’essayiste et romancier Philippe Sollers.

On y trouve de tout. Sollers en observateur aguerri de la vie politique, sociale et culturelle de son pays, mais aussi du monde, passe en revue les grands moments de vérité de la vie à la française, mais il analyse également l’actualité littéraire et artistique en s’arrêtant sur un prix Nobel, en parlant d’une grande figure de la littérature comme Duras ou alors décortique le pourquoi de la montée de Sarkozy à un moment où la France était « moisie ». Sollers revient sur son époque et tente d’en donner une lecture décalée. De Mitterrand à Sarkozy, de Machiavel à DSK, les enjeux de la politique et ses rapports incestueux avec la littérature semblent ici prendre plus d’envergure à la lumière des scandales, des révélations, de ce côté people qui conditionne parfois la politique.
Sollers ajoute en précisant : « Je m’aperçois maintenant de ce paradoxe : pour avoir su mobiliser, à travers moi, toute la littérature depuis si longtemps, ce livre est en définitive, au moment dangereux où elle semble déconsidérée partout, un vibrant éloge de la politique ». Un éloge fait par la littérature, qui est partout dans l’exercice du pouvoir, souvent là où on ne l’attend pas.

Avec ce gros recueil de chroniques qu’il publie aujourd’hui, dont beaucoup ont paru dans le Journal du Dimanche, Philippe Sollers est dans un exercice de prédilection. Passer d’un registre à l’autre, être à la fois une figure du show, un journaliste, un critique, un essayiste, un romancier et un chroniquer à l’œil aiguisé.

Sollers devrait abandonner la politique

Par Eric Zemmour
26/11/2014

La chronique complète. Le pamphlet d’un détracteur :

FIGAROVOX/CHRONIQUE - Quinze ans de chroniques dans le JDD. Et pas grand-chose à se mettre sous la dent. Sollers n’a rien à dire d’intéressant sur la politique ; mais se révèle un lecteur exceptionnel.

"C’est souvent ça Sollers. Avec son entrain un peu factice, il gâche les bons sujets. Un physique avantageux, une faconde bordelaise, des débuts foudroyants, de vieilles fées lourdes de gloire, qui lui promettent monts et merveilles, et puis le jouvenceau écrit son second roman et on s’aperçoit qu’il n’avait rien à dire." Bernard Frank avait tout compris. Il y a belle lurette que Sollers n’est plus un jouvenceau, mais il n’a toujours rien à dire. C’est long, une vie à parler, écrire, pour ne rien dire. C’est long, 750 pages, quinze ans de chroniques, pour rien.

Longtemps on a cherché noise à Sollers pour ce qu’il a dit, pensé, écrit ; on a eu tort. On croyait que Sollers était un coupable ; il est une victime. Une victime de la France, de sa grandeur, de sa culture, de sa tradition politico-littéraire, du poids des glorieuses générations passées. Une victime d’un passé trop prestigieux, trop grand pour lui, comme Louis XV et Louis XVI le furent après Louis XIV, Louis XVIII après Napoléon, Pompidou après de Gaulle, comme Hollande après Mitterrand.

Sollers est fier d’être français, mais ne sait pas pourquoi. Il a compris qu’en France, un grand écrivain est aussi un grand politique, qu’il s’appelle Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Balzac, Flaubert, Céline, Sartre, Camus, Mauriac. Victor Hugo : « Le journal, comme l’écrivain, a deux fonctions, la fonction politique, la fonction littéraire. Les deux fonctions, au fond, n’en sont qu’une ; car sans littérature, pas de politique. On ne fait pas de révolution avec du mauvais style. C’est parce qu’ils sont de grands écrivains que Juvenal assainit Rome et que Dante féconde Florence. »

Sollers ouvre son recueil par une citation de Mauriac : « Je prendrai la politique, je la baptiserai littérature et elle le deviendra aussitôt. » Il a voulu poursuivre la lignée prestigieuse du sublime « Bloc-notes » ; il a cru que « son physique avantageux, sa faconde bordelaise », suffiraient ; il n’en avait pas les moyens. Il s’est abusé, aveuglé, abîmé. Il a voulu faire le malin, biaiser, retourner la formule mauriacienne, comme Marx avait remis sur pied Hegel : « Mais je m’aperçois maintenant de ce paradoxe : pour avoir su mobiliser à travers moi toute la littérature depuis si longtemps, ce livre est en définitive, au moment dangereux où elle semble déconsidérée partout, un vibrant éloge de la politique. »

Sollers apparaît comme un boxeur qui voudrait combattre dans une catégorie qui n’est pas la sienne, et se goinfre pour atteindre la limite de poids ; forcément, il prend de la graisse, pas du muscle. Il fut tour à tour maoïste et balladurien, mais on comprend, à le lire, qu’il aurait pu aussi être pétainiste et gaulliste, giscardien et mitterrandien. Successivement. Et simultanément. On lui a tant reproché sa célèbre dénonciation de la « France moisie » ; on avait tort. Il a dit moisie ; il aurait pu dire bénie. Ses choix relèvent du hasard plus que de la nécessité ; au cours de ces quinze années de chroniques, il s’affiche tour à tour fabiusien, chiraquien, (tendance Bernadette), royaliste (tendance Ségolène), Strauss-kahnien, sarkoziste et hollandais. Même sa défense de Mai 68 est tellement faible qu’elle fait peine : l’hédonisme contre le puritanisme, la joie contre l’esprit de sérieux. Tout ça pour ça. Après tout, Sollers est le prophète de la fin du clivage droite/gauche, des grandes coalitions à l’allemande. Il est hostile à Bush fils, à Poutine, et contre la peine de mort. Autant d’audace laisse pantois. Son dernier bon roman Femmes, date de 1980, quand il osait encore affronter la meute bien-pensante ; il en est tellement conscient qu’il l’évoque à plusieurs reprises. Seule son affection pour le Pape tranche comme une coquetterie à la boutonnière. Sollers est un marquis de ce XVIIIe siècle qu’il aime tant, un de ces courtisans brillants et légers, qui ne voient pas qu’ils sont assis sur un baril de poudre. Il est l’incarnation littéraire de la célèbre phrase de Philippe Séguin : « La droite et la gauche sont des détaillants qui se fournissent au même grossiste : l’Europe » ; mais le génie sollersien est de l’ignorer. Aux innocents les mains pleines. Pleines de citations. C’est le grand, l’immense, mais le seul, charme de ce gros livre : les citations. Montaigne, Voltaire, Diderot, Nabokov, Casanova, Hugo, Stendhal, Sartre, Beauvoir, Gide, Gracq, Baudelaire, Claudel, Rimbaud, Novalis, Nietzsche, Euripide, La Fontaine, Proust, Joyce.

On pourrait remplir des pages de belles phrases arrachées aux lectures de Sollers.

C’est ce qu’il fait d’ailleurs, sans vergogne, mais pour notre plus grande joie. Une seule pour donner envie, au milieu de tant de trésors. Gide : « Je me souhaitais mélancolique ; je n’avais pas encore compris la supérieure beauté du bonheur. » L’avalanche de citations provoque chez le lecteur un double effet contradictoire : marquer avec encore plus de netteté la vacuité de la pensée sollersienne ; mais aussi son talent réel et non usurpé de grand lecteur. Il en a lui-même conscience : « Les imbéciles croient que faire des citations est à la portée du premier venu. Pas du tout, c’est un art fondamental, risqué, dans lequel il faut autant de profondeur que de variété insolite. » Sollers a raison. Mais pourquoi ne s’y tient-il pas ? Pourquoi ne pas écrire un recueil de citations de ses auteurs préférés ? Ou de ses musiciens favoris, des airs de Mozart qui se marieraient le mieux avec les passages de Casanova, qu’il relit sans cesse avec délectation ? Pourquoi Sollers ne s’en contente-t-il pas ? Pourquoi s’obstine-t-il à vouloir parler de politique, qu’il comprend si mal, alors qu’il s’avère un esthète raffiné ? Quand comprendra-t-il que cela ne lui réussit pas, lui va comme des lunettes roses à un canard ? Quand ? Sans doute jamais. Allez, prenons les paris : en 2017, Sollers écrira un grand papier à la gloire de... Alain Juppé.

Littérature et politique , Philippe Sollers. Flammarion. 750 p., 25€

La critique de Bernard-Henri Lévy

« Lire Philippe Sollers ». (Voir ici)

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« Le Verbe fait homme », ainsi définit-il Voltaire pour conclure La Guerre du goût il y a déjà vingt ans. « Il va falloir que je m’occupe d’améliorer le style de la détestation que je déclenche. Il faut tout faire désormais », écrit-il dans son Journal de L’Année du tigre, en date du 13 novembre (1998).

2001. Dans Éloge de l’infini, suite de La Guerre du goût qui s’adresse aux « musiciens de la vie », « politiciens véreux », parmi d’autres, s’abstenir. Le sollersisme, aujourd’hui, est donc une passion à éclipses, vie oblige !, et la LPA (lecture pour autrui) que pratique son inventeur confère aux intervalles autorisés le charme puissant des conversations de Paradis : « prends et lis » (Éloge de l’infini, p. 366), « comme tu vis, tu lis » (Ibid., p. 367), « pour savoir écrire, a dit une fois Debord, il faut avoir lu, et pour savoir vivre il faut savoir lire » (Ibid.).

« Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d’un mot ? », se demande Louis Lambert (Ibid., p. 368). L’aventure qui a fait Sollers ferrer ce mot aujourd’hui a nom « politique ». Il nous invite autour du creuset où il la retient captive, et verse avec précaution sur elle un soupçon de littérature, sous le regard transsubstantiant du mage François le Bordelais. Miracolo ! Evviva e gioia ! Les mots s’accolent, se prennent au collet, décollent, racolent, s’encollent sous la frappe qui cette fois vise la page Une, qui condensera en son unicité l’excès que c’est de lire, si peu, pour marquer d’autant mieux que c’est encore et, quoi qu’il arrive, contre vents et marées et malgré tout.

Les entrées, nombreuses, entourent à chaque fois un nom, qui est plus souvent propre que commun. C’est en tout cas réglé comme un ballet. Les réminiscences de cette tétralogie (Après La Guerre du goût et Éloge de l’infini nous avons eu Discours parfait puis Fugues) de cette somme plus-Une sont recensées et référencées dans une table pourvue d’un index dont l’exhaustivité renforce le mystère : l’anatomie de notre animalité est là, disséquée et exposée, partes extra partes, ô combien plus nombreuses que le « tout » supposé les contenir, en pleine lumière, à fleur de culture : chaque synapse de ce cortex d’homo lector invite au voyage et rappelle qu’« il faut écouter l’espace respirer » (Ahmad Jamal, Discours parfait, p. 512), et bruire des cent mille voix des personnages live de ce rejeton de comédie humaine.

Parmi eux Lacan est là, qui agace avec sa « poubellication » (p. 616), mais demeure une fulgurance (p. 299). Miller aussi, Jacques-Alain, salué pour son Neveu de Lacan et l’édition du Séminaire. Chaque nom, une carte. Lecteur démiurge, il ne tient qu’à toi de prolonger la vie de tous ces avatars. Analyser à Pékin ? L’idée le tente, mais ce fumeur invétéré (ne pas manquer à ce propos les pages hilarantes sur la morale de Frêche, qui me rappellent toujours la formule délicieuse de Gérard Wacjman refusant la cigarette que je lui offrais en m’assurant qu’il fumait toujours, « intérieurement »), « recule devant la pollution » (p. 548). C’est une surprise. La voie reste ouverte à celles et ceux que ce mal contemporain n’arrête pas.

La politique n’est donc rien d’autre que le plein exercice de cette responsabilité : lire, relire. C’est dire si elle est plus que tout, et que Sollers ne le sait que trop - ce pourquoi il lui faut réinventer et diffuser sans trêve les moyens de renouveler et prolonger ce miracle. Si la lecture en est l’exercice le plus spirituel, c’est parce qu’elle est ouverte, invitante, criblée d’anfractuosités, d’anciens impacts où s’adosser avec les livres et s’y dépêcher soi-même en ambassade pour enrichir la matière des jours qui menace chacun de morne illisibilité, à force de savoir stérile sur l’ignominie ordinaire. « Le langage doit être remis au feu » (p. 452). Que Sollers ne cesse pas d’écrire cela qui, s’écrire une fois pour toutes, ne le peut, c’est sa grandeur, aussi bien sa pudeur, son audace et le soin qu’il prend de sa mélancolie, et de la nôtre autant qu’il le peut. « Requinquennage », dit-il. C’est le 14 Juillet, nous sommes avec Jacques Chirac pour un entretien-éclair. Tout va pour le mieux aux Champs-Élysées, l’air est maniaco-exquis, on en redemande, à dose homéopathique, car c’est un traitement de fond, vous savez, ce qui manque le moins. Puisqu’il faut tout faire, vous dis-je.

À la fin de la première soirée de ses Études lacaniennes à l’ECF le 25 novembre dernier, Éric Laurent nous promettait un développement sur la lecture par Husserl de la sixième Méditation de Descartes. Un monde, disait-il, qu’il lui faudrait nous présenter sans le trahir, ni non plus lui donner toute la place. Choisir, dit-il. Pas-tout Sollers, donc. Sollers, cet expert exceptionnel en pas-tout.

***

[111/2014

[2Cecilia Bartoli, Gluck : Italian Arias, Decca, 2011.

[3La Divine comédie

[4Le secret

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8 Messages

  • A.G. | 5 décembre 2016 - 12:49 1

    Chère Hélène Mackay,
    La légende de la photo a été rectifiée. Mais, contrairement à ce que vous affirmez, nous n’avons rien contre le Québec ! Seule une écoute bien subjective vous a fait entendre "péquiste" au lieu de "péguyste" lors d’un récent interview. Nous vous l’avons signalé dans ce commentaire qui vous a sans doute échappé....


  • Hélène Mackay | 4 décembre 2016 - 19:39 2

    Bonjour

    Je lis sur cette page : "Peinture de Francine Metthé, 2014, Laval, Canada. »

    Pour votre information, Laval est au QUÉBEC. Même si selon la désinformation qui semble sévir chez vous au sujet du Québec, le Québec existe et résiste encore malgré tout.

    Hélène Mackay


  • V. Kirtov | 23 mars 2016 - 12:02 3

    Claude Monet et Georges Clemenceau, c’est l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. […]
    La suite ICI…


  • V. Kirtov | 14 décembre 2014 - 10:54 4

    Merci Thelonious de votre visite et votre commentaire. Ci-après, pour nos autres visiteurs, le lien cliquable du blog de Jérôme Leroy que vous recommandez : Feu sur le quartier général !

    Et aussi pour eux, extrait de ce blog, ce post sur Sollers :

    et face à un torrent de commentaires en mode « Sollers-bashing » (dans la terminologie du temps présent ), la réaction :

    Jérôme Leroy 11 février 2012 17:46
    Mouais, Filegoude, mouais... Dans la mesure où on est encore dans une société spectaculaire marchande, les petits comiques, s’ils croient qu’ils vont m’entuber et que je vais finir ma vie avec des kanckis herta et du kiravi sans réagir, ils se préparent des réveils douloureux.

    George, cette diététique du temps et du sexe, moi je trouve ça très beau et très vrai. C’est le mot "accumuler" qui doit vous choquer. Mais sincèrement, vous n’avez pas l’impression de voir les choses plus clairement après avoir tiré un bon coup ? Parce que si je traduis, c’est tout simplement ça, l’idée...

    C’est ici : http://feusurlequartiergeneral.blogspot.fr/2012/02/temps-plaisir-combat.html

    Et aussi : L’Eclaircie sur pileface

    *


    • « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » disait Gide. « C’est l’idée », nous dit-on maintenant pour traduire vulgairement ce qu’a écrit Sollers. La littérature n’est pas faite d’« idée » non plus, et Sollers, évidemment, n’a pas écrit : « avoir tiré un bon coup ».

  • Thelonious | 13 décembre 2014 - 15:23 5

    J’admire Sollers romancier, essayiste, critique d’Art, c’est le King (selon la belle expression de Cécile Guilbert lors d’une émission sur France Clulture il y a quelques années) de la littérature française. Par contre je me précipitais moins sur ses articles mensuels du Journal du Dimanche alors peut-être ferai-je l’impasse sur ce livre, quoi qu’en l’écoutant dans diverses émissions je le trouve formidable. Le KING donc, mais si je peux me permettre de recommander ici, un blog politico-littéraire de toute beauté, celui d’un certain Jérôme LEROY qui n’est pas insensible à l’oeuvre sollersienne. Ce blog s’appelle feusurlequartiergeneral et il vaut le détour.


  • V. Kirtov | 7 décembre 2014 - 13:56 6

    À propos de Littérature et politique de Philippe Sollers
    la chronique de Nathalie Georges-Lambrichs sur Lacan Quotidien


  • A.G. | 27 novembre 2014 - 17:10 7

    Philippe Sollers vu par Eric Zemmour

    On lit parfois des choses savoureuses dans la presse de droite. Ainsi Éric Zemmour, auteur très médiatique d’un best-seller ressentimental sur « le suicide français », s’en prend-il à Sollers et à son dernier livre. Voilà qui est plutôt rassurant ! Comme je ne suis pas abonné au Figaro, voici les seuls extraits que j’ai lus (ils suffisent) :

    « "C’est souvent ça Sollers. Avec son entrain un peu factice, il gâche les bons sujets. Un physique avantageux, une faconde bordelaise, des débuts foudroyants, de vieilles fées lourdes de gloire, qui lui promettent monts et merveilles, et puis le jouvenceau écrit son second roman et on s’aperçoit qu’il n’avait rien à dire." Bernard Frank avait tout compris. Il y a belle lurette que Sollers n’est plus un jouvenceau, mais il n’a toujours rien à dire. C’est long, une vie à parler, écrire, pour ne rien dire. C’est long, 750 pages, quinze ans de chroniques, pour rien.
    Longtemps on a cherché noise à Sollers pour ce qu’il a dit, pensé, écrit ; on a eu tort. On croyait que Sollers était un coupable ; il est une victime. Une victime de la France, de sa grandeur, de sa culture, de sa tradition politico-littéraire, du poids des glorieuses générations passées. Une victime d’un passé trop prestigieux, trop grand pour lui, comme Louis XV et Louis XVI le furent après Louis XIV, Louis XVIII après Napoléon, Pompidou après de Gaulle, comme Hollande après Mitterrand.
    Sollers est fier d’être français, mais ne sait pas pourquoi. Il a compris qu’en France, un grand écrivain est aussi un grand politique, qu’il s’appelle Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Balzac, Flaubert, Céline, Sartre, Camus, Mauriac. Victor Hugo : "Le journal, comme l’écrivain, a deux fonctions, la fonction politique, la fonction littéraire. Les deux fonctions, au fond, n’en sont qu’une ; car sans littérature, pas de politique. On ne fait pas de révolution avec du mauvais style. C’est parce qu’ils sont de grands écrivains que Juvenal assainit Rome et que Dante féconde Florence." [...] »

    Éric Zemmour n’a pas non plus apprécié les propos du pape François à Strasbourg. Il est vrai que le pape y rappelait à une « Europe grand-mère et non plus féconde et vivante », aux « styles de vie un peu égoïstes, caractérisés par une opulence désormais insoutenable et souvent indifférente au monde environnant, surtout aux plus pauvres », quelques vérités :

    « On ne peut tolérer que la Mer Méditerranée devienne un grand cimetière ! Dans les barques qui arrivent quotidiennement sur les côtes européennes, il y a des hommes et des femmes qui ont besoin d’accueil et d’aide. L’absence d’un soutien réciproque au sein de l’Union Européenne risque d’encourager des solutions particularistes aux problèmes, qui ne tiennent pas compte de la dignité humaine des immigrés, favorisant le travail d’esclave et des tensions sociales continuelles. L’Europe sera en mesure de faire face aux problématiques liées à l’immigration si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle et mettre en acte des législations adéquates qui sachent en même temps protéger les droits des citoyens européens et garantir l’accueil des migrants ; si elle sait adopter des politiques justes, courageuses et concrètes qui aident leurs pays d’origine dans le développement sociopolitique et dans la résolution des conflits internes — cause principale de ce phénomène — au lieu des politiques d’intérêt qui accroissent et alimentent ces conflits. Il est nécessaire d’agir sur les causes et non seulement sur les effets. »
    (cf. le discours intégral du pape François)


  • V. Kirtov | 17 novembre 2014 - 16:29 8

    Ajout de la critique de l’Obs par Jacques DRILLON :
    « ...Ses chroniques aigües du "Journal du Dimanche"passent mieux dans ce volume qu’en articles, signe de talent »
    La critique complète ici