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Salaud de Flaubert par Philippe Sollers...

Madame Bovary avec Isabelle Huppert

D 10 mai 2015     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le 8 mai, c’est aussi l’anniversaire de la mort du grand Gustave Flaubert (1821-1880).


Isabelle Huppert dans l’adaptation de "Madame Bovary" tournée par Claude Chabrol (1991) (©NANA PRODUCTIONS/SIPA) (1991).
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« Et Emma cherchait à savoir ce que l’on
entendait au juste dans la vie par les mots de
félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient
paru si beaux dans les livres. »
Madame Bovary

Don’t let the moment pass


Images du film avec chant « Don’t let the moment pass » (’Freudiana’ by Eric Woolfson)

C’est aussi 5 jours avant la sortie « Du mariage considéré comme un des beaux arts » par Philippe Sollers et Julia Kristeva.

Philippe Sollers :Sauf une fois.
Et une fois pour toutes.
Cette aventure singulière, et très passionnée, méritait, je crois, d’être racontée en détail. »

Julia Kristeva : « Nous sommes un couple formé de deux étrangers. Notre différence nationale souligne encore mieux une évidence qu’on se dissimule souvent : l’homme et la femme sont des étrangers l’un à l’autre. Or le couple qui assume la liberté de ces deux étrangers peut devenir un véritable champ de bataille. D’où la nécessité d’harmoniser. La fidélité est une sorte d’harmonisation de l’étrangeté. Si vous permettez que l’autre soit aussi étranger que vous-même, l’harmonie revient. Les « couacs » se transforment alors en éléments de la symphonie. »

Du mariage considéré comme un des beaux-arts rassemble quatre dialogues (échelonnés de 1990 à 2014) entre Julia Kristeva et Philippe Sollers, à travers lesquels ils nous transmettent leur expérience d’écrivains et d’intellectuels engagés au regard de la rencontre amoureuse et du couple.

Occasion de relire ce texte « Salaud de Flaubert » ou « la poésie de l’adultère » selon Sollers :

Salaud de Flaubert par Philippe Sollers

"Poésie de l’adultère !"

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GUSTAVE FLAUBERT, né à Rouen en 1821, mort à Croisset en 1880, est l’auteur de "Madame Bovary" (1857), de "Salammbô" (1862), de "l’Education sentimentale" (1869), de "Trois Contes" (1877).
(©Alfredo Dagli Orti / AFP ImageForum)

Ernest Pinard, procureur impérial sous Napoléon III, est un magistrat français pas assez célèbre. Il a fait condamner « les Fleurs du mal » de Baudelaire et a failli réussir, malgré une plaidoirie habile de l’avocat du prévenu, à pénaliser « Madame Bovary ».
Baudelaire était une sorte de pervers drogué sans domicile fixe, amant et exploiteur d’une femme de couleur. Flaubert lui, était membre d’une famille honorable, ce qui a permis, malgré des attendus sévères, son acquittement. Il n’empêche : son roman était et demeure profondément immoral.
La lointaine descendante du procureur, Ernestine Pinard, jeune magistrate socialiste et fervente féministe, a repris ces dossiers sulfureux. Aucun doute, Baudelaire doit être condamné à nouveau, ses poèmes sont une atteinte continuelle à la dignité de la femme, et ses fiévreuses lesbiennes n’ont pas l’intention de se marier. Tout respire ici la dépravation et l’usage de stupéfiants divers.
Le cas de Flaubert, lui, doit être réexaminé. On sait mieux, de nos jours, que ce fils de médecin bourgeois, demeuré obstinément célibataire, était habité par des pulsions malsaines. La preuve : il lit très jeune le marquis de Sade, qu’il appelle « le Vieux ».

"Je l’ai sucée avec rage"

Contrairement à ce qu’a dit Sartre, il n’est pas du tout « l’idiot de la famille » (expression reprise, de façon inconsidérée, par Pierre Bourdieu à propos du peintre surfait Manet), mais bel et bien son fleuron, son aboutissement logique. Flaubert, Manet sont des bourgeois aux moeurs très douteuses, des favorisés de l’époque, bien loin de mériter le respect universitaire dont ils jouissent aujourd’hui, tandis que leur esprit démocratique laisse à désirer.
Baudelaire, par exemple, aimait lire ce contre-révolutionnaire abject : Joseph de Maistre. Quant à Flaubert, sa haine de la Commune de Paris soulève le coeur. Son « Voyage en Orient » est rempli d’épisodes dégoûtants, notamment ses rapports de colonialiste esthète avec une danseuse prostituée du nom de Kuchuk-Hanem. Permettez-moi de citer une lettre de l’auteur à l’un de ses amis :

Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid... En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits au bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs... Quant aux coups, ils ont été bons. Le troisième, surtout, a été féroce, et le dernier, sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse.

C’est le même homme, mesdames et messieurs, qui a écrit « Madame Bovary », cette pseudo-défense de la femme adultère, je dirais plutôt de l’Homme normal et absurde, les droits de l’Hommais. Mon prédécesseur dans l’accusation a courageusement fait ce qu’il a pu, en soulignant maints passages ridicules aux yeux d’une lectrice libre d’aujourd’hui.
Exemple, avec un certain Rodolphe : « Ils se regardaient, un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches, et mollement, sans efforts, leurs doigts se confondirent. » Mieux : « Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et défaillante, toute en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. »
Mieux encore (cette fois, c’est avec un certain Léon) : « Elle avait des paroles qui l’enflammaient avec des baisers qui lui emportaient l’âme. Où donc avait-elle appris ces caresses presque immatérielles, à force d’être profondes et dissimulées ? »
Encore mieux :

Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. _

Voilà donc ce qu’on nous présente, dans les écoles françaises, comme un chef-d’oeuvre littéraire, au lieu de consacrer un temps précieux à l’évocation héroïque des poilus de 1914 ! Un tel relâchement est odieux. Une pétition, heureusement très minoritaire, réclame l’entrée de Flaubert au Panthéon. Il ne manquerait plus que ça !

M. Flaubert est insinuant, obsédé, toxique

On prétend que Flaubert, comme Baudelaire, est aujourd’hui admiré dans le monde entier. J’en doute. Aucune femme civilisée ne se comporte plus comme Mme Bovary, et, Dieu merci, le cinéma nous prouve chaque jour l’épanouissement de la sexualité hétérosexuelle et gay Il est possible que ce genre de romantisme attardé ait encore lieu au Qatar, en Iran ou en Arabie saoudite, mais en France, c’est impossible. Ce roman, complètement dépassé, devrait donc disparaître du commerce et des bibliothèques. Il ne peut que déstabiliser des adolescentes ou des adolescents attardés.
M. Flaubert est insinuant, obsédé, toxique et, au fond, très sadique, comme le montrent les incessantes scènes de cruauté qui émaillent son long et fastidieux roman « Salammbô ». Un grand film hollywoodien en péplum, avec massacres, soit, c’est du cinéma. Mais un écrivain solitaire, en province, qui se complaît, avec des mots, à décrire des épisodes atroces sacrifices d’enfants brûlés vifs en hommage au dieu Moloch, supplice affreux du guerrier Mâtho), ne doit nous inspirer aucune considération. Les images passent, les mots restent, et peuvent produire des contaminations plus graves. D’ailleurs, « la Tentation de saint Antoine », livre halluciné que Flaubert a poursuivi toute sa vie, dévoile une passion sourdement religieuse.
Disons-le calmement : Baudelaire, Flaubert (et d’autres), sont les produits d’une éducation catholique noire et réactionnaire. Sur ce point précis, ils doivent être lourdement sanctionnés. La morale sociale doit l’emporter sur les prestiges faisandés de la littérature, ses fanfaronnades et ses rodomontades.
On continue, ces temps-ci, à nous faire l’apologie d’un écrivain bourgeois et élitiste, même pas vraiment de souche, comme Marcel Proust, lequel admirait, paraît-il, Baudelaire et Flaubert. Toute son oeuvre, quoi qu’on en dise, à cause de son portrait ridicule et sinistre du baron de Charlus, est pourtant foncièrement anti-gay.


Philippe Sollers

Oeuvres complètes, par Gustave Flaubert, tomes II (1680 p., et III (1360 p.,), sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, la Pléiade, Gallimard.

Crédit : http://bibliobs.nouvelobs.com/
Publié : 07-12-2013

Les "hallucinations chrétiennes" de Flaubert

Autre texte de Sollers sur Flaubert, il est extrait de « L’autre Venise », un article publié dans Eloge de l’Infini, Gallimard/Folio, 2001. Sollers y évoque Les Trois Contes rassemblant Un cœur simple, La Légende de saint Julien l’Hospitalier [1], Hérodias où Salomé, lors d’un grand festin, danse puis demande et obtient
la tête de Jean le Baptiste qu’elle a tant voulue. Ce que Sollers appelle les "hallucinations chrétiennes" de Flaubert avec la Tentation de Saint Antoine, bien que Flaubert ne soit nullement catholique.
Mais pourquoi donc Sollers évoque-t-il ceci dans un article sur « L’autre Venise », Il suffit de poursuivre la lecture de l’article pour découvrir la réponse. Sollers enchaîne
sur ses propres illuminations, en particulier, celle qu’il vécut à Venise un certain automne 1963, lors de sa première arrivée dans la Sérénissime, dans l’Eglise des Gesuati

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Le Titien, Salomé portant la tête de Jean-Baptiste sur un plat. Vers 1515.
Huile sur toile. Galerie Doria Pamphili. Rome.

e mourir sur Bouvard et Pécuchet, condamnation sans reste de son siècle et du Siècle, il écrit ses Trois Contes. Nous sommes en 1876, Proust a cinq ans ; Baudelaire, Rimbaud et Lautréamont ont déjà eu lieu mais personne ne veut le savoir : Joyce, Kafka, Pound, Hemingway vont venir, et Sartre, Artaud, Céline, Genet, d’autres. Ouvrons Un c ?ur simple, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias. Qu’est-ce qui nous intrigue aujourd’hui, en dehors de la perfection massive et inquiétante du style de Flaubert ? Voici deux exemples : « Les herbages envoyaient l’odeur de l’été ; des mouches bourdonnaient ; le soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. » « Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. » (On dirait du Rimbaud.) Oui, qu’est-ce qui, ici, finalement nous frappe, sinon cette étrange obsession pour un christianisme qu’on dirait bloqué de partout par le mal, la bêtise, la chute dans une médiocrité sans issue, la cruauté, la superstition, l’aveuglement lourd ? Que le Saint Esprit soit forcé de prendre comme figure celle, inoubliable, du perroquet Loulou pour la pauvre servante Félicité ; que le Christ soit obligé de se révéler sous la forme d’un lépreux qu’il faut réchauffer de son corps pour Julien, le meurtrier d’animaux ; que la tête coupée de saint Jean-Baptiste soit l’enjeu d’un événement obscur et capital dans la Palestine du début de notre ère ; tout cela n’est-il pas hautement bizarre, ahurissant, fabuleux ? Flaubert est allé en Orient, comme Chateaubriand, Nerval, Melville. Que s’est-il passé là-bas ? Où en sommes-nous ? L’Égypte ? Jérusalem ? Venise ? Rien. L’étiage. L’oubli. Le désert. Le passé est mort, le présent se traîne, Mme Bovary est partout, la bonne nouvelle millénaire est une vieillerie happée par l’ombre. C’est la force inouïe de Flaubert de nous faire sentir, à travers la folie fétichiste humaine, l’impasse où en sont arrivées, dans les consciences, l’histoire de son temps et, dans cette histoire, la religion qui s’y étouffe en rituels privés de signification. Mais ne vous y trompez pas, prévient-il, cette invention de perroquet empaillé, avatar dérisoire et sublime de la colombe du Saint-Esprit, n’est nullement ironique, comme vous le supposez, mais au contraire très sérieuse et très triste ». Et aussi : « Si je continue, j’aurai ma place parmi les lumières de l’Église. Après saint Antoine, saint Julien ; et ensuite saint Jean Baptiste. Je ne sors pas des saints. »

Or, Flaubert, on le sait, n’est nullement « font color=#FF6600catholique/font », du moins à la française. Il n’arrête pas, au contraire, de dire que nous sommes « pourris » de catholicisme, son raisonnement étant le suivant : la Grâce a fini par nier la Justice, la Révolution a reconduit un archaïsme médiéval, la Terreur a eu beau fermer les églises, elle a voulu élever des temples, bref Rousseau, contre Voltaire, a ramené le pire des obscurantismes où « socialistes » et « catholiques » sont à mettre dans le même sac, et d’ailleurs L’Assommoir de Zola (qui, à l’époque, se vend beaucoup plus que les Trois Contes) est assommant. Tout cela date de 1868, donc avant la Commune, la répression, la fin de l’Empire. Il n’empêche que, huit ans plus tard, ruiné, épuisé, Flaubert écrit ses trois hallucinations chrétiennes [2] dans un état d’ « effrayante exaltation », ne dormant plus, ne se soutenant plus « qu’à force de café et d’eau froide », et finissant par avoir besoin « de contempler une tête humaine fraîchement coupée ». De l’écriture d’Un coeur simple, il tire la conviction que « la prose française peut arriver à une beauté dont on n’a pas l’idée ». Pour Hérodias, il a repris des pans entiers de la Bible. Que se passe-t-il donc ? Proust, vingt-cinq ans après, en route pour Venise, se souviendra de cette passion concentrée. Flaubert sera son saint Jean-Baptiste. Il entrera, lui, triomphalement dans la révélation du baptistère de Saint-Marc. Mais, d’une certaine façon, la ville elle-même, dès ce moment en plein mouvement de résurrection, ne répond-elle pas, point par point, à ce jugement de l’auteur de La Tentation de saint Antoine : « Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d’éternel comme un principe ? »

Eloge de l’Infini, « L’autre Venise », Gallimard/Folio, 2001, édition 2003, p.247-250.

Comment on a lancé "Madame Bovary"

Par Gilles Anquetil

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Gustave Flaubert (1821-1880), ou plus exactement sa statue à Trouville (Calvados)

Tout a commencé par un fiasco. Un désastre littéraire. Le 12 septembre 1849, à 15h20, Flaubert achevait sa première « Tentation de saint Antoine ». Il en était fort fier. Aussitôt il convoque par lettres comminatoires ses deux amis les plus proches, Maxime Du Camp et Louis Bouilhet. Il veut leur soumettre sans attendre son oeuvre.
L’examen de passage a lieu le lendemain à Croisset. Avant d’entreprendre la lecture à haute voix du manuscrit, Flaubert lance aux juges qu’il s’était choisis :

Si vous ne poussez pas des hurlements d’enthousiasme, c’est que rien n’est capable de vous émouvoir.

Quatre jours durant, pendant trente-six heures, Flaubert lut avec fougue le texte qu’il avait mis trois ans à écrire. Interdiction avait été faite aux deux auditeurs d’émettre le moindre avis avant la fin complète de la cérémonie. La lecture achevée, l’écrivain enfin les interroge : « Maintenant, dites franchement ce que vous pensez. » Bouilhet se dévoue. Son verdict est impitoyable :

Nous pensons qu’il faut jeter cela au feu et ne jamais en reparler.

Il ajoute qu’il importait qu’« il mît sa muse au pain sec pour la guérir de son lyrisme ». Assommé, Flaubert pousse un cri énorme. Toute la nuit il tentera sans succès de défendre sa cause. Peine perdue. L’échec pour ses amis est patent.
Au petit matin, Bouilhet lui offre en ami secourable une porte de sortie.

Prends un sujet terre à terre, un de ces incidents dont la vie bourgeoise est pleine, et astreins-toi à le traiter sur un ton naturel.

Et lui suggère de s’emparer de l’affaire Delamare, un récent fait divers normand. La seconde femme d’un officier de santé s’était empoisonnée après avoir accumulé les dettes et les infidélités conjugales. « Quelle bonne idée ! », s’écria Flaubert. Ce fut la première étincelle de « Madame Bovary ».
Un mois plus tard, Flaubert et Maxime Du Camp s’embarquent pour l’Orient. Quelques semaines après, ils descendent au Caire dans un hôtel tenu par un certain M. Bouvaret. Parvenu devant la deuxième cataracte du Nil, Flaubert, selon le témoignage de Du Camp, se serait écrié :

J’ai trouvé ! Eurêka ! Eurêka ! Je l’appellerai "Madame Bovary".

Le 19 septembre 1851, revenu dans sa maison de Croisset, près de Rouen, il attaque enfin « Madame Bovary », qu’il ne finira que le 30 avril 1856. Cinq ans de bagne volontaire, de torture littéraire et de possession stylistique. Libéré de toute contingence financière en raison de sa fortune personnelle, l’ermite de Croisset organise son auto-séquestration et devient son propre otage.
Dans le silence nocturne de son cabinet de travail dont les fenêtres donnent sur la Seine, il fera, cinquante-six mois durant, crisser sur le papier ses plumes d’oie qu’il trempe dans un encrier crapeau, accumulant dans la douleur ratures sur ratures.

Crédit : bibliobs.nouvelobs.com/
Publié le 08-05-2015

Le Figaro du 9 mai 1880

Article paru dans Le Figaro du 9 mai 1880, à la suite du décès, le 8 mai, de Gustave Flaubert qui s’éteint à l’âge de cinquante-neuf ans. Le Figaro de l’époque relate les circonstances de son décès, dresse son portrait et évoque son œuvre littéraire.


Portrait du romancier Gustave Flaubert - photographie de Nadar coloriée. À droite, illustration par Alphonse Mucha pour le roman Salammbö, 1896. À gauche, illustration de 1902 pour Madame Bovary - Emma Bovary dans la cuisine de l’auberge.
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Gustave Flaubert est mort hier 8 mai 1880 dans sa propriété de Croisset, près de Rouen. Il a été le père de ce naturalisme qui fait en ce moment tant de tapage et si peu, de besogne et par une fortune assez curieuse il lui a suffi d’un roman Madame Bovary, pour créer tout un genre, dont les conséquences ont dû parfois agacer cet homme d’esprit, tourmenté par l’appétit du mieux et par ses élans vers l’idéal.[...]
C’est à une attaque d’apoplexie foudroyante qu’a succombé Gustave Flaubert. En sortant du bain, vers dix heures, il s’était trouvé un peu indisposé. Il appela sa domestique et lui dit de ne pas s’éloigner. Puis, se sentant oppressé, il s’étendit dans son cabinet de travail sur un divan où l’apoplexie le prit et fit son œuvre. L’agonie dura vingt minutes. Quand le docteur arriva, il était trop tard, Flaubert avait cessé de vivre.
En nous télégraphiant ces tristes détails, notre correspondant particulier de Rouen ajoute que Flaubert avait travaillé toute la matinée à son nouveau roman Bouvard et Pecuchet, qu’il venait de terminer, et il se disposait, à partir pour Paris le 9 mai 1880.
Gustave Flaubert était né à Rouen en 1821. Fils d’un médecin distingué, mort en 1846, il étudia lui-même la médecine, mais ses goûts et ses aptitudes ne tardèrent pas à l’entraîner vers la littérature.
Son premier ouvrage fut La Tentation de Saint-Antoine, qui parut en 1854 dans le journal l’Artiste. Puis vint Madame Bovary, son plus grand succès, Salambô, L’Education sentimentale, et une comédie politique Le Candidat, représentée en 1874 au Vaudeville où elle ne tint d’ailleurs l’affiche que fort peu de temps. La représentation du Candidat se rattache indirectement à une autre œuvre dramatique de Flaubert, qui n’a jamais vu la scène, Le Sexe faible, écrite d’après un scénario laissé par son ami, Louis Bouilhet. Reçue par Carvalho, alors directeur du Vaudeville, cette comédie devait porter sur l’affiche les deux noms de Bouilhet et de Flaubert, mais, à la suite de divers incidents, elle ne fut pas mise en répétitions, et Flaubert la remplaça plus tard par Le Candidat.

Chez lui, avec ses amis, il avait la voix et le langage d’une douceur extrême. Auprès des importuns, il était d’une brusquerie soldatesque.

La douleur de toute sa vie a d’ailleurs été de ne pas avoir réussi au théâtre. Aussi parlait-il avec une grande âpreté des directeurs et du public.
Il rêvait le vrai sur la scène. Peut-être est-il venu trop tôt. Il laisse une pièce inédite qu’il a écrite dans sa jeunesse avec son ami Bouilhet, Le Cœur à droite, pièce qu’il a présentée partout, même à Cluny.
Au physique, Flaubert représentait exactement un officier de cavalerie en retraite. Pas de luxe, mais une grande propreté, surtout intime. Lui, qui devait mourir en sortant du bain, était toujours dans l’eau.
Très sanguin, il avait le teint fort rouge. Son œil bleu-clair regardait fixement. Il aimait à tirer en militaire sa moustache d’un blond café au lait, taillée en brosse. Il avait des pantalons étranges, d’une circonférence très étroite au-dessus de la bottine, et larges de deux pieds au sommet. Il portait le chapeau planté crâne sur l’oreille.
Chez lui, avec ses amis, il avait la voix et le langage d’une douceur extrême. Auprès des importuns, il était d’une brusquerie soldatesque.
Un imbécile parlait-il à côté de lui :
- Nous f… -vous la paix ! lui criait Flaubert.
Nul ne savait plus insolemment que lui, tourner le dos aux diseurs de riens. Flaubert vivait alternativement à Rouen et à Paris. Toutefois, il venait le moins souvent possible dans la capitale, et préférait l’existence paisible qu’il menait à Croisset, entouré de ses livres, de ses manuscrits, tout entier à ses lectures et à ses travaux.
Chez lui, il était ordinairement vêtu d’un costume spécial, se composant d’une vareuse et d’un large pantalon serré à la ceinture par une cordelière. Il travaillait de préférence dans sa bibliothèque, meublée de divans en maroquin surchargés de coussins et d’oreillers. Grand fumeur il ne quittait guère le cigare que pour prendre la pipe.

On se rappelle que le roman de Madame Bovary fut, à son apparition, traduit devant les tribunaux, comme une œuvre immorale. M. Pinard prononça même à cette occasion un réquisitoire fulminant, se scandalisant des moindres détails et réclamant une condamnation sévère pour le coupable. Me Sénard, qui s’était chargé de la défense de l’auteur, n’eut pas de peine à réduire à néant les terribles arguments du procureur impérial, et ni l’œuvre ni l’auteur ne furent condamnés.
Flaubert avait une singulière façon de travailler. Il aimait à écrire sur un de ces petits pupitres comme en ont les musiciens pour placer le morceau à jouer. Il établissait dessus son manuscrit, puis, au beau milieu, traçait de sa belle et haute écriture, une phrase, une seule.
Alors, il allumait une pipette, se renversait sur son siège et regardait sa phrase. Au bout d’un quart d’heure, il en ôtait un mot inutile. Au second quart d’heure, il remplaçait un mot impropre. Au troisième, il effaçait la moitié de ce qu’il avait écrit et trouvait d’autres expressions. Il était enchanté quand, à la fin de sa matinée, il avait trouvé une phrase dont il fût réellement content.


"Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet, par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase."
Gustave Flaubert,
Carte à Louise Colet. (Bibliothèque Nationale de France) .
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Une fois, le mot stèle se trouva sous sa plume. Il l’avait employé dans le sens de siège. Il prit un dictionnaire pour en connaître le genre. Au mot était jointe une de ces définitions embarrassantes dont les dictionnaires ont le secret. Flaubert s’habilla à la hâte, prit une voiture à l’heure, et se rendit à la Bibliothèque nationale où on le connaissait bien pour trouver en des textes authentiques le sens exact du mot employé. Travaillant toute la semaine, il n’aimait pas, du lundi au samedi, recevoir de visite.
Par contre, le dimanche, son appartement était ouvert à tous. On était sûr, vers deux heures, de voir arriver tour à tour ses fidèles, Zola, Tourgueneff et toute l’école. Vingt journaux gisaient çà et là sur les meubles. On critiquait les principaux articles, les livres de la semaine. La littérature seule faisait les frais de la conversation.

En littérature, Flaubert était implacable. Il n’eût pas admis qu’on lui demandât conseil ou que l’on fit des concessions soit à un journal, soit aux spectateurs.

Un jour qu’on parlait de Rochefort, Flaubert raconta presque textuellement l’anecdote suivante :
- J’étais à Compiègne, où je faisais partie de la troisième série. Quoique les Petits Papiers m’aient qualifié d’homme mal élevé, l’Impératrice m’aimait beaucoup. On s’attendait de ma part à tout et je donnais un peu. Je ne sais plus qui, pour faire sa cour, se mit à abîmer La Lanterne qui venait de paraître. Oubliant que l’Impératrice y était assez maltraitée, je me mets à défendre Rochefort, à dire qu’il est plein d’esprit et, pour preuve à l’appui, je tire de ma poche le dernier exemplaire et je me mets à en lire une page. Eh bien, savez-vous ce qu’a fait l’Impératrice. Elle m’a dit :
- Oh prêtez-moi ça.
Et, plus tard, à l’un de ses lundis, elle m’a avoué que depuis, elle était toujours la première à lire le journal de Rochefort. Il est vrai qu’elle y remarquait ce qu’il y avait non pas contre elle, mais contre les autres.
En littérature, Flaubert était implacable. Il n’eût pas admis qu’on lui demandât conseil ou que l’on fit des concessions soit à un journal, soit aux spectateurs.
- On doit écrire comme on veut. Voilà tout, répétait-il souvent. Quand on me dit : Vous avez fait mauvais, je réponds : J’ai fait comme ça.
Sous l’Empire et jusqu’à la représentation du Candidat, il habitait, au Parc Monceau, un très joli appartement situé au cinquième étage d’une maison princière, et qu’il avait rempli de souvenirs d’Afrique. On sait qu’il y avait fait un long voyage au temps où il préparait Salambô.
Depuis 1874, il demeurait au haut du faubourg Saint-Honoré, où un palier seulement le séparait de sa famille. Flaubert était chevalier de la Légion d’honneur.[...]

Crédit : lefigaro.fr/

Madame Bovary en langage « djeun » par Jean Rochefort

Dans une vidéo de trois minutes diffusées sur Internet, le comédien français de 84 ans offre un résumé désopilant du classique de Gustave Flaubert en langage « djeuns » plus vrai que nature. :

Dans cette vidéo produite par Magnéto et réalisée par Serge Khalfon (célèbre complice de Thierry Ardisson), Jean Rochefort reprend le concept du site Les boloss des Belles Lettres créé par les deux « lascars » Michel Pimpant et Quentin Leclerc. Ces derniers y revisitaient de grands classiques de la littérature (Le Tour du monde en 80 jours, Don Juan, Notre Dame de Paris, Jane Eyre, Le rouge et le noir...) à la sauce « jeune » et à la syntaxe et à l’orthographe plutôt libres.
Cette grande figure du cinéma français qu’est Jean Rochefort balance, face caméra, avec le flegme qu’on lui connaît, des répliques du genre : « C’est l’histoire d’un petit puceau tout mou comme des Chocapic au fond de leur bol ! », « Il rencontre une petit zouz campagnarde pas dégueulasse ! », « Ils vont crêcher dans un bled perrave de Normandie ! », « Emma, elle se fait chier donc elle commence à toucher la nouille de quelques keums... ». Et le reste est dans la même veine, sinon pire (ou mieux).
Belle preuve d’autodérision de l’imperturbable et brillant comédien français. Les amoureux de Flaubert et de la langue française, en revanche, risquent de ne pas vraiment « kiffer » cet hommage...

D’après Le Figaro, Fabien Morin, 21/03/2015

Sur Pileface (sélection)
La stratégie Flaubert / Un entretien avec Philippe Sollers, dans Le Magazine littéraire n° 108, janvier 1976 consacré à Flaubert

Flaubert — L’Égyptien de la famille / Le voyage en orient

La rage de Flaubert-L’Infini n°103, printemps 2008 -,
_


Timbre Gustave Flaubert

_ Emission 1er jour à Rouen, le 13 octobre 1952

Valeur faciale : 8,00 F (affranchissement carte postale)
Surtaxe : 2 F au profit de la Croix-Rouge française

Dessiné par Paul-Pierre Lemagny
Gravé par Charles-Paul Dufresne

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[1découverte sur les vitraux de la cathédrale de Rouen

[2Dans l’article de 2008, Sollers parle de « son existence physique de saint halluciné »

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