4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers critique littéraire » Un peu de légèreté pour sortir d’une saturation médiatique (...)
  • > Sollers critique littéraire
Un peu de légèreté pour sortir d’une saturation médiatique omniprésente

Avec Roland Dumas le voluptueux, avec une anthologie érotique par Ph. Sollers

D 6 juillet 2024     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Parce que le moment politique est, pour les uns, grave ou sombre ou très sombre (comme vous voudrez et c’est ce que je crois), et pour les autres, un espoir d’un changement radical, pour un avenir meilleur ou moins sombre…,
le monde médiatique, à l’unisson, ne bruisse plus que du fracas des législatives.

Quasiment disparus : la guerre en Ukraine, le conflit en Nouvelle Calédonie, Le Niger qui retire à l’entreprise française Orano le permis d’exploitation d’une grande mine d’uranium – ce minerai essentiel à nos centrales nucléaires, source de notre indépendance énergétique, nouvelle gifle à la présence française en Afrique, etc.
Même la mort du flamboyant Roland Dumas, n’a pas le retentissement médiatique qu’elle aurait eu en d’autres temps. Pourtant, quelle vie que la sienne ! Une vie romanesque d’héroïsme, d’aventure et de scandale.

Aussi pour tenter de sortir de cette saturation médiatique, ne serait-ce que le temps de lecture de ce billet, vous propose, aujourd’hui, un peu de légèreté :

1) Avec, d’une part, l’évocation de ce Casanova diplomate, de ce Cagliostro socialo-bobo, de ce charmeur ondoyant, de ce grand fauve de la Mitterrandie que fut Roland Dumas. Il a tout connu de ce qu’un homme peut connaître : la renommée, l’argent, le pouvoir, les femmes… Un voluptueux ! "La Révolution a été faite par des voluptueux", dira Baudelaire repris par Sollers.
(Voyez-vous des voluptueux en Jordan Bardella, Jean-Luc Melanchon, Manuel Bompard ?)

2) Avec, d’autre part, un texte de Philippe Sollers intitulé « l ’érotisme français » à l’occasion de la publication de « ANTHOLOGIE ÉROTIQUE » - Le XVIIIe siècle de Maurice Lever. Ed. Robert Laffont, "Bouquins", 1 200 p.

Mort de Roland Dumas : « une vie d’héroïsme, d’aventure et de scandale »

Au terme d’une vie romanesque, de la Résistance à la présidence du Conseil constitutionnel, ce compagnon de route de François Mitterrand est décédé à l’âge de 101 ans. L’ancien avocat s’était peu à peu retiré de la vie publique après son implication dans le scandale d’Elf en 2000.
Une image reste marquée dans ma mémoire : celle du flamboyant Roland Dumas chevauchant une moto avec sa maîtresse Christine Deviers-Joncourt ‘(qui s’était elle-même désignée comme « La putain de la République », titre éponyme du récit autobiographique de son aventure galante avec Roland Dumas).


Roland Dumas et Christine Deviers-Joncourt

Le sourire du diable.

« Il vous décoche un sourire qui grésille en escarbille et lui fend la joue gauche comme une estafilade mousquetaire. Et, là, je défie quiconque, femme ou homme, de rester insensible à cet assaut de civilité ensoleillée, à cet acquiescement au bonheur de vivre, à cette célébration des plaisirs défendus. Ce sourire a 12 ans, et c’est celui du fils d’un fonctionnaire des impôts qui donne son premier baiser dans un train fantôme de fête foraine. Ce sourire a 20 ans, et c’est celui du résistant qui connaît enfin les joies du sexe avec sa logeuse. Ce sourire a 62 ans, et c’est celui du ministre de Mitterrand qui fête une reddition sans lendemain de Margaret Thatcher, laquelle avoue avoir cédé au « charme français ». Ce sourire a 76 ans, et c’est celui du perquisitionné en pardessus à parements de fourrure qui fait valoir aux juges d’instruction que son domicile fut celui de la sculptrice Camille Claudel qui le quitta pour entrer à l’asile, ce que lui préférerait éviter. »
Luc Le Vaillant
Libération, 11 février 2015

Roland Dumas est mort mercredi 3 juillet 2024 à l’âge de 101 ans. PIERRE VERDY/AFP

Roland Dumas n’avait aucune filiation avec l’illustre auteur dont il partage le patronyme, mais cet amateur d’intrigues aurait pu remplir les pages d’un roman d’aventures. Au moment où la France connaît l’une des périodes politiques les plus tumultueuses de l’histoire de la Ve République, l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand s’est éteint ce mercredi 3 juillet, à 101 ans, au terme d’une vie aux multiples rebondissements.

« C’était un personnage de roman avec une vie personnelle et intime mouvementée. Mais je retiens le vieux compagnon de route de François Mitterrand, présent à ses côtés depuis la IVe République », souligne au Parisien Jean Glavany, le président de l’institut François Mitterrand. Grand séducteur, fin négociateur polyglotte, esthète amateur de peinture comme de chant lyrique, Roland Dumas a traversé la seconde partie du XXe siècle sans laisser indifférent. « Il a marqué de son empreinte l’histoire de la Ve République », salue sur X le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti. Il était « une part de notre histoire collective ».

Pierre Maurer, avec Geoffroy Tomasovitch
Le Parisien, 3 juillet 2024

*

Le Service politique du Figaro dresse le portrait suivant,de Roland Dumas, le 3 juillet 2024
EXTRAITS

Avocat renommé, ami et ministre de François Mitterrand et président du Conseil constitutionnel, Roland Dumas aura marqué la politique française pendant près de 60 ans.

« Mon fils, la nuit, me rejoignait dans mon lit de peur que je me suicide »  : Roland Dumas, enfin délivré d’un poids obsédant, faisait cette confidence après que la cour d’appel de Paris l’eut blanchi, le 24 janvier 2003, des accusations formulées contre lui dans « l’affaire Elf » pour lesquelles il avait été condamné par le tribunal correctionnel de Paris, le 30 mai 2001, à six mois de prison ferme, deux ans avec sursis et une amende d’un million de francs. Avant ce verdict absolutoire, il se trouvait au bord du gouffre. Une situation d’autant plus tragique qu’auparavant il avait tout connu de ce qu’un homme peut connaître : la renommée, l’argent, le pouvoir, les femmes… Tout disparaissant dans un tourbillon judiciaire au fiel d’autant plus amer que la douceur du miel lui était devenue naturelle.

Ce miel lui sera resté comme un souvenir. Quoi qu’on en dise, on ne se remet pas d’une affaire pareille, pas davantage qu’on ne peut se remettre des agressions de l’âge, quand celui-ci vous laisse une blessure à la hanche et une canne pour vous soutenir. Même si l’on a l’élégance de continuer à se tenir debout. Jusqu’à la fin. Roland Dumas est décédé à l’âge de 101 ans.

Achevée en tragédie, la carrière de Roland Dumas a commencé en tragédie. Au départ il y a un père exemplaire et vénéré. Ce père, Georges Dumas, employé municipal à Limoges, socialiste, franc-maçon et responsable local de la CGT, […]s’engage dans la résistance à l’occupation allemande. En mars 1944, membre de l’état-major de l’armée secrète pour le département de Haute-Vienne, chargé du noyautage des administrations publiques, il est arrêté par la Gestapo puis fusillé à Brantôme. À Roland, son fils, alors âgé de vingt et un ans, incombe l’horrible mission d’aller reconnaître son corps après son exhumation. Un souvenir qui ne s’effacera jamais, et qui lui permettra, près de quarante ans plus tard, lors d’une de ses campagnes électorales, de se dire, paraphrasant la devise de la Légion étrangère : « Périgourdin non par le sang reçu mais par le sang versé... »

Interné au fort de Barraux

Roland Dumas, lui-même, participe alors à la Résistance. Son père l’a envoyé à Lyon pour y suivre des études de droit et de sciences politiques. En mai 1942, arrêté par la police française (la Gestapo n’est pas encore installée en zone libre), il est interné au fort de Barraux, près de Grenoble. Il s’en évade et rejoint les Mouvements unis de résistance (MUR) fédérés sous la houlette de Jean Moulin. En Limousin, la résistance s’incarne alors en Georges Guingouin, jeune instituteur communiste que son parti rejettera plus tard. Ce qui fera de Roland Dumas son défenseur devant les tribunaux quand une accusation pour crimes enverra Guingouin dans les prisons de la République.
[…]

Il intègre le barreau en 1950 tout en poursuivant des travaux journalistiques et en fréquentant l’Institut des langues orientales où il apprend le russe et le chinois. Ainsi apparaît-il, à l’époque, comme un touche-à-tout remarquablement doué, esthète et faussement dilettante, car sa capacité de travail est réelle.

Affaires retentissantes

Le barreau et la politique, telles sont les deux voies dans lesquelles il va s’engager désormais. L’avocat va asseoir rapidement sa réputation à travers deux affaires retentissantes déjà citées : le procès Guingouin et l’affaire des fuites. En décembre 1953, Georges Guingouin, organisateur de la résistance communiste en Limousin dont il s’était autoproclamé le préfet à la Libération, est incarcéré en raison de crimes commis par des maquisards de la région. Il proclame son innocence mais on ne prête qu’aux riches car la résistance, en Limousin, s’est effectivement distinguée par ses méthodes expéditives visant non seulement les Allemands et les collaborateurs, mais également tous ceux qui auraient pu s’opposer à une révolution de type soviétique en France. Roland Dumas, pour défendre son client, choisit l’attaque. En substance : si Guingouin se trouve au banc des accusés, c’est en raison de l’hostilité que lui témoigne désormais le Parti communiste qui l’a exclu de ses rangs. Guingouin est acquitté.


Roland Dumas en 1977. - / AFP

.
[…] En 1948, Roland Dumas a fait la connaissance de François Mitterrand, alors député de la Nièvre et leader de l’Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR). Il adhère à ce petit parti et se lie avec son chef d’une amitié qui ne se démentira plus, notamment lorsque François Mitterrand croira sa carrière politique terminée avec l’affaire de l’Observatoire dans laquelle le jeune avocat, aux convictions de gauche désormais affichées, l’assiste avec ardeur. Dès lors les causes célèbres s’enchaînent pour lui. On trouve Roland Dumas parmi les défenseurs des « porteurs de valises » du FLN algérien, on le trouve aussi dans l’affaire Ben Barka, l’affaire Markovic, l’affaire de Broglie dans laquelle il défend Guy Simoné, l’un des assassins du ministre de Valéry Giscard d’Estaing, celle des micros du Canard enchaîné dont il sera l’avocat officiel pendant douze années et officieux le reste du temps, et qu’il conseillera dans l’affaire des diamants de Bokassa... Toutes utilisées comme des machines de guerre contre le pouvoir en place – De Gaulle, Pompidou ou Giscard. Mais Roland Dumas ne dédaigne pas des affaires moins politiques et plus mondaines comme la succession Picasso. Il sera l’avocat de Giacometti, de Chagall, du chanteur d’opéra Placido Domingo, de vedettes du spectacle comme Roger Vadim, Bernadette Lafont ou l’actrice britannique, Dawn Adams.

La fortune lui sourit

Ce parisianisme l’a-t-il desservi dans la France profonde ? Le fait est que sa réussite politique a été, au départ, moins éclatante que sa réussite professionnelle. En 1956, le souvenir de son père aidant, il est élu député UDSR de Haute-Vienne mais perd son siège deux ans plus tard, victime de la vague gaulliste. Ayant suivi François Mitterrand à la Convention des institutions républicaines, il est élu en 1967 député de Corrèze avec l’investiture de la Fédération de la gauche socialiste et républicaine (FGDS), dans la circonscription du gaulliste Jean Charbonnel, mais l’écrasante victoire de la droite, en juin 1968, l’écarte une fois de plus du Palais Bourbon. Aux élections municipales de mars 1977, il affronte, en vain, Jacques Chaban-Delmas dans son fief de Bordeaux. Il lui faudra attendre la « vague rose » de 1981 pour se faire élire député socialiste de Dordogne — la moindre des récompenses pour l’ami fidèle qui venait de remonter au bras de François Mitterrand, enfin porté à la présidence de la République, la rue Soufflot avant l’apothéose du Panthéon.

Pendant cette longue période d’incertitude politique, la fortune, au sens strict du terme, en tout cas n’a cessé de lui sourire. À ses débuts dans les prétoires, il était fort démuni. Quelques années plus tard, avec un prêt de l’Assemblée nationale où il a fait momentanément son entrée, il acquiert un appartement dans l’île Saint-Louis, au rez-de-chaussée d’un hôtel du quai de Bourbon où vécut Camille Claudel. Puis il installe son cabinet dans le Ve arrondissement, rue de Bièvre, là où réside son ami François Mitterrand. Il achète un appartement rue de Grenelle pour sa deuxième épouse, Anne-Marie, héritière des apéritifs Lillet dans le Bordelais, où il devient aussi propriétaire d’une maison près de La Brède, patrie de Montesquieu. Il achète aussi un appartement pour une maîtresse, Stéphanie Bordier, et encore une maison à la campagne... Il meuble ses résidences avec des objets d’art, dont beaucoup lui ont été offerts en remerciement de ses talents d’avocat.

L’argent, les femmes : comme François Mitterrand, il les accumule, conjugués avec la célébrité. Cette complicité cimente leur amitié. Mais ses appétits finiront par le faire tomber.

Au début des années 1980, à l’époque du mitterrandisme enfin triomphant, on n’en est pas là. Pourtant, Roland Dumas n’entre pas au gouvernement.

François Mitterrand, nonobstant leur amitié, le considère comme sulfureux. « J’ai deux avocats : Robert Badinter pour le droit et Roland Dumas pour le tordu », selon un mot célèbre de Mitterrand.

Confirmation : l’un de ses clients, douteux propriétaire d’un cercle de jeux, Marcel Francisci, est assassiné au début de 1982 en raison de ses liens avec les réseaux de la drogue. Or l’heure est au socialisme pur et dur qu’incarne à la tête du gouvernement un militant irréprochable, Pierre Mauroy. Roland Dumas – dont le cabinet est alors perquisitionné – attendra donc sa promotion ministérielle, jusqu’au moment où les remous judiciaires provoqués par cette affaire s’apaiseront.


Roland Dumas sur les marches du Panthéon, au plus près de François Mitterrand, élu président de la République. - / AFP
ZOOM : cliquer l’image

Ils s’apaisent, en effet. En décembre 1983, dans le gouvernement Mauroy remanié, Roland Dumas reçoit le portefeuille des Affaires européennes abandonné par un vieux socialiste, André Chandernagor, nommé premier président de la Cour des comptes. En juin suivant, il devient porte-parole du gouvernement en remplacement de Max Gallo, élu au Parlement européen. Consécration, enfin : le voici, en décembre 1984, ministre des Relations extérieures. Il conservera ce poste jusqu’à la fin de l’ère mitterrandienne avec un intermède curieux pendant la première cohabitation au cours de laquelle, par le vote conjugué de la gauche et du Front national, le député de Dordogne qu’il est redevenu accède à la présidence de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Installé au Quai d’Orsay, il n’y cache guère sa sympathie pour les Arabes et la cause palestinienne (il a été notamment l’avocat d’Abou Daoud, accusé d’avoir organisé le massacre des athlètes israéliens aux jeux Olympiques de Munich en 1972). Il a d’ailleurs pour maîtresse une jeune femme belle et brillante, Nahed, veuve du milliardaire saoudien Akhram Ojjeh et fille du chef des services secrets syriens, Mustapha Tlass. Cela vaudra au ministre des Relations extérieures — qui sera sommé, un jour, de choisir entre son portefeuille et sa conquête — le surnom de « lion de la Tlass » attribué par des humoristes.

L’affaire « Elf »

JPEG - 46.7 ko
le livre sur amazon.fr

Ayant perdu son chemin de Damas, Roland Dumas va bientôt gravir son calvaire. Sa nouvelle maîtresse s’appelle Christine Deviers-Joncour. Comme lui, elle est née dans une famille modeste du Sud-Ouest, et avec l’envie de réussir. En 1965, elle a épousé un jeune loup gaulliste, Jean-Jacques de Peretti, qu’elle abandonne pour se remarier en 1978 avec un technocrate socialiste, Claude Joncour, d’abord employé par Thomson puis par Rhône-Poulenc. Elle est fine, intelligente, racée. En 1989, la société Elf, où l’on connaît évidemment ses liens avec Roland Dumas, l’embauche avec des appointements et des avantages somptueux, correspondant aux services qu’elle est censée pouvoir rendre en tant qu’agent d’influence. Elf n’est pas, en effet, une simple entreprise pétrolière. Son opulente trésorerie lui permet de financer tous les « coups » possibles et imaginables, qu’il s’agisse de l’appui, sonnant et trébuchant, à tel ou tel chef d’État africain, de ventes d’armes ou de rémunérations occultes à certains de ses dirigeants et de leurs stipendiés.


Roland Dumas et François Mitterrand en 1995. Reuters Photographer / REUTERS

Or, un jour, un juge opiniâtre, Eva Joly, met son nez dans cette affaire. Le président d’Elf, Loïc Le Floch-Prigent, nommé par François Mitterrand, va tomber dans ses filets, ainsi que son directeur, Alfred Sirven, après une longue traque menée jusqu’aux Philippines. Et Christine Deviers-Joncour.

Les femmes bafouées oublient rarement les offenses des hommes qu’elles ont aimés. Que s’est-il exactement passé, qu’elle n’aurait su pardonner, entre la petite Périgourdine fascinée par les mirages parisiens et le mirobolant ministre des Relations extérieures ? Le fait est que les amants, d’autant que Christine va connaître pendant des mois l’amertume de la prison, vont devenir ennemis. Pour prouver que leurs relations n’avaient rien d’imaginaire, elle confie à Paris-Match des photos de plage prouvant leur caractère intime. Elle s’explique avec complaisance sur les chaussures Berlutti offertes par elle à son ami Roland. Cela, entre autres gracieusetés.

Un jour, Nahed à son tour se réveille. Probablement furieuse d’avoir été jetée, pour raison d’État, comme une vieille babouche, elle demande spontanément à être entendue par la justice. Elle confirme qu’elle avait proposé la bagatelle de 8,2 millions de francs pour équiper d’un scanner l’hôpital de Périgueux, dont Roland Dumas était alors le député.

« Victime d’une machination »

Accablé, celui-ci ne peut que faire front. Mis en examen, il a dû renoncer, en mars 1999, à la présidence du Conseil constitutionnel à laquelle François Mitterrand proche de sa fin mais reconnaissant pour les nombreux services rendus, l’avait nommé quatre ans plus tôt. Le 30 mai 2001, la sanction tombe : six mois de prison ferme infligés par la 13e chambre correctionnelle de Paris, deux ans d’emprisonnement avec sursis, une amende d’un million de francs. C’est alors, confiera-t-il au Figaro (nos éditions du 1er mars 2003), qu’il a « touché le fond de la dépression et du désespoir ». « J’étais victime d’une machination », dira-t-il encore, mettant directement en cause le juge Eva Joly ainsi que certains médias.

L’arrêt de la cour d’appel, le 24 janvier 2003, l’a évidemment soulagé. Pour autant, il ne pouvait ignorer que sa vie était désormais derrière lui, avec ses sommets et ses abîmes. « Je ne briguerai désormais plus de mandat » affirmait-il, ce qui, à plus de quatre-vingts ans, aurait de toute façon ressemblé à une gageure. Il avait confié ses tourments à l’éditeur Michel Lafon, dans un livre en forme de testament : L’Épreuve, les preuves. Un témoignage pour l’Histoire — cette Histoire à laquelle il aura contribué en créant la Fondation François Mitterrand destinée à perpétuer la mémoire et les œuvres du quatrième président de la Ve République, cogérée avec Mazarine Pingeot, la fille naturelle de celui-ci qui en avait partagé le secret, du temps de sa splendeur, avec son ami Dumas.



Philippe Sollers. L’érotisme français

Il était une fois un peuple, favorisé par la nature et l’histoire, qui avait découvert le plaisir rapide de vivre, et, mieux, de pouvoir le dire.


On appelle cet événement improbable le XVIIIe siècle français. Ce fut le printemps, vite puni par un long hiver. Nietzsche compare ce moment au miracle grec, en plus miraculeux encore. Français, et surtout Françaises, encore un effort si vous voulez savoir de quoi vous étiez capables. Cette anthologie extraordinaire [1], minutieusement présentée par Maurice Lever, vous plonge dans un passé vivant, vertigineux, vibrant, bourré de romans légers, de Mémoires inventés, d’enquêtes, de documents, de lumières. Les aventures, les phrases, les mots, les personnages vous sautent au visage. Personne n’a le temps de s’ennuyer, vous non plus.

JPEG - 30.4 ko
le livre sur amazon.fr

Incroyable moment, en effet, quelque part entre 1740 et 1789. Le libertinage est partout, Paris est "la Cythère de l’Europe", ou, plus exactement, "le bordel de l’univers". Une longue accumulation, plus ou moins souterraine, donne lieu à ce débordement, à cette dépense tourbillonnante et folle. Pour la première fois dans le temps humain, de façon aussi massive qu’éclatante, "la philosophie se réconcilie avec le corps et le corps lui-même devient philosophe". Il y a, oui, une philosophie française, spécialisée, on ne le sait pas assez, dans l’éducation et la liberté des femmes. D’où sa mauvaise réputation. D’où l’oubli et la censure qui la guettent. D’où, aussi, son éblouissante fraîcheur.

Comme le dit une courtisane d’alors : "Je vous l’ai déjà dit, et vous ne m’entendrez pas dire autre chose : du plaisir, mes enfants, du plaisir, je ne vois que cela dans le monde." Le frontispice de Thérèse philosophe est on ne peut plus clair : "La volupté et la philosophie font le bonheur de l’homme sensé. Il embrasse la volupté par goût, il aime la philosophie par raison." L’être humain est enfin sensé, son corps a de l’esprit, son esprit est un corps. Au grand effroi des dévots de tous bords, son existence devient un roman en acte. Conséquence : les femmes surgissent, bougent, s’emparent des situations. "La femme de condition a un amant par air, la bourgeoise par amusement, et l’indigente par besoin. La coquette le recherche, l’hypocrite le désire, la femme raisonnable le choisit." Voici donc l’ère des "grivoises". "Une grivoise, Mademoiselle, est une fille qui ne se soucie de rien, qui satisfait ses plaisirs et ses passions quand elle en trouve l’occasion, qui ne prend aucun chagrin et qui ne songe qu’à se réjouir."

Enfer et damnation : la vieille vérité vacille, le pouvoir est déstabilisé, une révolution est en cours. Vous pensez aux grands auteurs, Crébillon, Laclos, Sade, mais il y en a bien d’autres, et de grand talent. Pierre Alexandre Gaillard de La Bataille, par exemple, et son Histoire de Mademoiselle Cronel dite Fretillon. C’est de Mlle Clairon qu’il s’agit, célèbre actrice de la Comédie-Française. Elle compare les femmes légères comme elle aux académiciens : "Nous ruinons nos amants, ils ruinent leurs libraires. Nous amusons le public, on dit qu’ils l’ennuient." Autre vedette galante, danseuse à l’Opéra : Mlle Guimard, dont nous avons le merveilleux portrait par Fragonard. Mais c’est toute une population qui se lève au fil des pages, comme ces dames de la cour portées sur le libertinage (La Grivoise du temps, ou La Charolaise, 1747), comme cette extravagante cousine de Louis XV, Mlle de Charolais, un temps maîtresse du père de Sade : on les appelle "les Saintes", les fêtes ont lieu au château du Petit Madrid, en plein bois de Boulogne, les nuits n’en finissent pas. Mlle de Charolais dit froidement : "J’aurais trouvé vingt pères pour un à mes enfants." C’est le catalogue à l’envers : princes, ducs, marquis, comtes, barons, suisses, saxons, dragons.

La France d’en haut s’envoie en l’air, la France d’en bas ne chôme pas : "Partout, on est libertin par tempérament, à Paris, on l’est par principe." Petites maisons, folies, théâtres, bordels : sexe et commerce. Les reines d’en bas s’appellent Mme Pâris, dite "Bonne Maman" et Mme Gourdan, dite "la Petite Comtesse". La Correspondance de Madame Gourdan (1783) ou Les Sérails de Paris (1802) sont les témoignages les plus ahurissants de cette frénésie ambiante. Sade est passé par là, bien sûr, Casanova aussi.

Voyons, par exemple, les leçons ou maximes à l’usage des filles du monde, rédigées par une "mère-abbesse" du faubourg Saint-Germain. Article 15 : "Simple, coquette et prude tout à la fois, elle saura que la simplicité attire, la coquetterie amuse et la pruderie retient. Ce sera la base de sa conduite." Article 16 : "Elle n’aura pas de caractère à elle ; elle s’appliquera à étudier avec le plus grand soin celui de son entreteneur, et saura s’en revêtir comme si c’était le sien propre." Simulacres, illusions, dissimulations, et comme le dit si bien Beaumarchais : "Noirceurs filées, distillées, superfines, la quintessence de l’âme et le caramel des ruses."

Bien entendu, la répression de la prostitution est souvent terrible : c’est alors l’horreur de l’hôpital (Salpêtrière, Sainte-Pélagie). La machinerie sociale est observable à l’œil nu, c’est-à-dire "ce destin inconcevable qui sans cesse élève, abaisse, maintient, renverse ministres et catins". Et pourtant, tout continue dans un climat d’ivresse. Les hommes sont des animaux pulsionnels et lubriques : on les tient en main, ils payent, on les remplace quand il faut, ce qui n’empêche pas d’en aimer un de temps en temps (ça arrive).

Regardez comment c’est écrit : "Le soir nous composâmes, la nuit nous agîmes, et le lendemain, il me mit dans m Philippe Sollers | Site officieles meubles." Hommage au Palais-Royal (bonjour Diderot) : "Là, on peut tout voir, tout entendre, tout connaître ; il y a de quoi faire d’un jeune homme un petit savant en détail." Rencontres, rendez-vous, goûts, manies, hantise des grossesses ou de la vérole, luxe inouï, misère des "raccrocheuses" ou des "pierreuses", c’est une coupe verticale dans une foule qui semble avoir décidé de n’aller nulle part.

La Révolution va s’ensuivre ("elle a été faite par des voluptueux", dira Baudelaire), mais le prix à payer est très lourd. On voit venir l’orage avec la tombée du sexe dans la politique. La France aristocratique est ruinée, le couple royal va en faire les frais. Louis XVI passe pour impuissant, les libelles contre Marie-Antoinette se succèdent avec une violence stupéfiante. Le grand retournement de la sexualité en esprit de vengeance a lieu (est-ce une fatalité ? Peut-être).

Les pamphlets "patriotes" sont obscènes, mais ils visent à l’ordre moral. La reine, surtout, est l’objet de tous les fantasmes. On sent la bourgeoisie furieuse mener le peuple au sang. Voici Le Bordel royal (1790) ou Les Fureurs utérines de Marie-Antoinette (1791). Mauvais vers, brutalité pornographique, rétrécissement du vocabulaire, malveillance, calomnies, lourdeur stéréotypée des situations : le mauvais goût se déchaîne, la rancune et le ressentiment imprègnent tout, la grâce s’éclipse. Le complot puritain passe par l’abaissement des mots et des corps. Les plaisirs étaient donc trop grands ? Il faut les terroriser, les falsifier, les abattre. On parlera désormais beaucoup de liberté, mais ça reste à voir.

Philippe Sollers


[1ANTHOLOGIE ÉROTIQUE - Le XVIIIe siècle de Maurice Lever. Ed. Robert Laffont, "Bouquins", 1 200 p.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre

RACCOURCIS SPIP : {{{Titre}}} {{gras}}, {iitalique}, {{ {gras et italique} }}, [LIEN->URL]

Ajouter un document


2 Messages

  • Albert Gauvin | 7 juillet 2024 - 11:44 1

    Sollers, le JDD, 28/01/2001 :

    Au fait, a-t-on retrouvé Alfred Sirven, le mystérieux fugitif de l’affaire Elf ? Toujours pas, comme c’est étrange. Vais-je alors me passionner pour le procès de Roland Dumas, lui aussi touchant, à force ? Chaussures, statuettes, frégates, appartements, putain de la République, ombres chinoises, il faudrait trois Casanova pour mettre un peu d’ordre dans ce bordel.


  • Pierre Stalves | 6 juillet 2024 - 09:14 2

    Quelle belle idée, quel beau dossier, Cher Victor Kirtov. Il importe de sortir par le haut de la saturation mediatique, en produisant du signifiant et de la Parole : Eva Joly, Deviers-Joncours, on re-respire, on s’évade, on s’explique. L’affaire Elf, oh dear ! Face à la France moisie, il faut être absolument moderne ! Merci encore !