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La rage de Flaubert

D 31 mai 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un article récent de Sollers sur Flaubert , La rage de Flaubert - L’Infini n°103, printemps 2008 -, suivi d’un extrait de Eloge de l’Infini, 2001, aussi sur Flaubert.

Double éclairage sur Flaubert vu par Sollers, c’est mieux qu’un seul, certes. Mais là, n’est pas le seul intérêt de ce deuxième document qui évoque aussi ce que Sollers appelle les "hallucinations chrétiennes" de Flaubert...
Oui, bon ! — Vous attendiez plus ?
... Il y a aussi un "bonus" : Sollers enchaîne sur ses propres illuminations, en particulier, celle qu’il vécut à Venise un certain automne 1963.

La rage de Flaubert

Prenons Flaubert le samedi 27 septembre 1878 dans le Journal d’Edmond de Concourt : « Flaubert, à la condition de lui abandonner les premiers rôles et de se laisser enrhumer par les fenêtres qu’il ouvre à tout moment, est un très agréable camarade. Il a une bonne gaieté et un rire d’enfant, qui sont contagieux ; et dans le contact de la vie de tous les jours se développe en lui une grosse affectuosité qui n’est pas sans charme. »
Ce Goncourt ne comprend rien, cela va de soi, mais il nous donne une précieuse information sur l’ouverture des fenêtres. Flaubert étouffe, il suffoque, son Bouvard et Pécuchet lui donne un mal fou, c’est un bouquin infernal, atroce, qui le mène droit à la mort. « Mon but secret est d’abrutir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement. »

On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu tort d’inventer pour lui le rôle d’« idiot de la famille », alors qu’il aura été le premier à sonder ce continent infini, la Bêtise. De ce point de vue, Flaubert, c’est Copernic, Galilée, Newton : avant lui, on ne savait pas que la Bêtise gouvernait le monde. « Je connais la Bêtise. Je l’étudie. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre : "Encyclopédie de la Bêtise humaine". »
Bêtise de la politique, bêtise de la littérature, bêtise de la critique, médiocrité gonflée à tout va, il faut dire que la fin du XIXe siècle se présente comme un condensé de tous les siècles, ce qui a le don de mettre Flaubert en fureur. Le pouvoir est bête, la religion est bête, l’ordre moral est insupportable, bourgeois ou socialistes sont aussi imbéciles les uns que les autres, et ce qui les unit tous, preuve suprême de la Bêtise, est une même haine de l’Art. « Qui aime l’Art aujourd’hui ? Personne [1], voilà ma conviction intime. Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs. » Il faut lire ici (ou relire) la grande lettre à Maupassant, de février 1880, elle est prophétique. Un programme [2] de purification du passé est en cours sous le nom de moralité, mais en réalité (et nous en sommes là aujourd’hui) par la mise en place d’une conformité fanatique plate. Il faudra, dit Flaubert, supprimer tous les classiques grecs et romains, Aristophane, Horace, Virgile. Mais aussi Shakespeare, Goethe, Cervantès, Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, Rousseau. Après quoi, ajoute-t-il, « il faudra supprimer les livres d’histoire qui souillent l’imagination ».

Flaubert voit loin : les idées reçues doivent remplacer la pensée, il y a, au fond de la bêtise, une « haine inconsciente du style », une « haine de la littérature » très mystérieuse, animale, qu’il s’agisse des gouvernements, des éditeurs, des rédacteurs en chef des journaux, des critiques « autorisés ». La société devient une énorme « farce », où, dit-il, « les honneurs déshonorent, les titres dégradent, la fonction abrutit ». Renan se présente à l’Académie française ? Quelle « modestie » ! « Pourquoi, quand on est quelqu’un, vouloir être quelque chose ? » Savoir écrire et lire est un don, sans doute, mais aussi une malédiction : « Du moment que vous savez écrire, vous n’êtes pas sérieux, et vos amis vous traitent comme un gamin. » Bref, l’être humain est en train de devenir irrespirable. En janvier 1880, vers la fin de son existence physique de saint halluciné, Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes (sa correspondante préférée, avec Léonie Brainne et sa nièce Caroline, plutôt des femmes, donc) : « J’ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, puisque, ne voyant personne, je n’entendais pas dire de bêtises. L’insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m’exaspérer, et je ne respire librement que dans le désert. » Simple question : que dirait Flaubert aujourd’hui ? Autre prophétie pleinement réalisée : « L’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus. » Allons, bon : le sexe lui-même est en train de devenir Bête.
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Philippe Sollers

L’Infini n°103, printemps 2008, p. 9-10.

pré-publié dans Le Nouvel Observateur n° 2250 du 20 décembre 2007.

Gustave Flaubert, Correspondance, tome V. Ed. Gallimard, Coll "la Pléiade", 1584 p.


Les "hallucinations chrétiennes" de Flaubert

Prenons Flaubert [3] à la fin de sa vie, lorsque avant de s’enfoncer et de mourir sur Bouvard et Pécuchet, condamnation sans reste de son siècle et du Siècle, il écrit ses Trois Contes. Nous sommes en 1876, Proust a cinq ans ; Baudelaire, Rimbaud et Lautréamont ont déjà eu lieu mais personne ne veut le savoir : Joyce, Kafka, Pound, Hemingway vont venir, et Sartre, Artaud, Céline, Genet, d’autres. Ouvrons Un coeur simple, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias. Qu’est-ce qui nous intrigue aujourd’hui, en dehors de la perfection massive et inquiétante du style de Flaubert ? Voici deux exemples : « Les herbages envoyaient l’odeur de l’été ; des mouches bourdonnaient ; le soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. » « Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. » (On dirait du Rimbaud.) Oui, qu’est-ce qui, ici, finalement nous frappe, sinon cette étrange obsession pour un christianisme qu’on dirait bloqué de partout par le mal, la bêtise, la chute dans une médiocrité sans issue, la cruauté, la superstition, l’aveuglement lourd ? Que le Saint Esprit soit forcé de prendre comme figure celle, inoubliable, du perroquet Loulou pour la pauvre servante Félicité ; que le Christ soit obligé de se révéler sous la forme d’un lépreux qu’il faut réchauffer de son corps pour Julien, le meurtrier d’animaux ; que la tête coupée de saint Jean-Baptiste soit l’enjeu d’un événement obscur et capital dans la Palestine du début de notre ère ; tout cela n’est-il pas hautement bizarre, ahurissant, fabuleux ? Flaubert est allé en Orient, comme Chateaubriand, Nerval, Melville. Que s’est-il passé là-bas ? Où en sommes-nous ? L’Égypte ? Jérusalem ? Venise ? Rien. L’étiage. L’oubli. Le désert. Le passé est mort, le présent se traîne, Mme Bovary est partout, la bonne nouvelle millénaire est une vieillerie happée par l’ombre. C’est la force inouïe de Flaubert de nous faire sentir, à travers la folie fétichiste humaine, l’impasse où en sont arrivées, dans les consciences, l’histoire de son temps et, dans cette histoire, la religion qui s’y étouffe en rituels privés de signification. Mais ne vous y trompez pas, prévient-il, cette invention de perroquet empaillé, avatar dérisoire et sublime de la colombe du Saint-Esprit, n’est nullement ironique, comme vous le supposez, mais au contraire très sérieuse et très triste ». Et aussi : « Si je continue, j’aurai ma place parmi les lumières de l’Église. Après saint Antoine, saint Julien ; et ensuite saint Jean Baptiste. Je ne sors pas des saints. »

Or, Flaubert, on le sait, n’est nullement « catholique », du moins à la française. Il n’arrête pas, au contraire, de dire que nous sommes « pourris » de catholicisme, son raisonnement étant le suivant : la Grâce a fini par nier la Justice, la Révolution a reconduit un archaïsme médiéval, la Terreur a eu beau fermer les églises, elle a voulu élever des temples, bref Rousseau, contre Voltaire, a ramené le pire des obscurantismes où « socialistes » et « catholiques » sont à mettre dans le même sac, et d’ailleurs L’Assommoir de Zola (qui, à l’époque, se vend beaucoup plus que les Trois Contes) est assommant. Tout cela date de 1868, donc avant la Commune, la répression, la fin de l’Empire. Il n’empêche que, huit ans plus tard, ruiné, épuisé, Flaubert écrit ses trois hallucinations chrétiennes [4] dans un état d’ « effrayante exaltation », ne dormant plus, ne se soutenant plus « qu’à force de café et d’eau froide », et finissant par avoir besoin « de contempler une tête humaine fraîchement coupée ». De l’écriture d’Un coeur simple, il tire la conviction que « la prose française peut arriver à une beauté dont on n’a pas l’idée ». Pour Hérodias, il a repris des pans entiers de la Bible. Que se passe-t-il donc ? Proust, vingt-cinq ans après, en route pour Venise, se souviendra de cette passion concentrée. Flaubert sera son saint Jean-Baptiste. Il entrera, lui, triomphalement dans la révélation du baptistère de Saint-Marc. Mais, d’une certaine façon, la ville elle-même, dès ce moment en plein mouvement de résurrection, ne répond-elle pas, point par point, à ce jugement de l’auteur de La Tentation de saint Antoine : « Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d’éternel comme un principe ? »

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Salvador Dali, La tentation de Saint Antoine (1946) C’est après la deuxième guerre mondiale que Dalí (1904-1989) se convertit, selon ses propres dires, au mysticisme. L’avènement de l’ère atomique influence fortement sa pensée, ce qui débouche sur des peintures basées sur le spiritualisme et réalisées avec une grande admiration pour la peinture classique. La tentation de Saint Antoine a été créée à l’occasion d’un concours d’affiches pour un film. Elle montre la mystique nucléaire de Dalí dans toute sa violence : un Saint Antoine nu brandit la croix devant un cheval qui se cabre, défiant toutes les lois de la gravité sur des pattes extrêmement fines. Le saint s’efforce de ne pas succomber à la tentation des plaisirs terrestres, symbolisés par le cheval représentant le pouvoir, suivi d’éléphants presque volants portant sur leur dos les symboles de la luxure et de la convoitise. Dalí exploite ici un thème classique de la peinture déjà utilisé par des peintres surréalistes avant la lettre tels que Bosch et Breughel. Il fait toutefois figurer les tentations effrayantes dans un monde de plus en plus distant entre terre et paradis. Ce thème de la « lévitation » reviendra plus tard fréquemment dans ses oeuvres.

Crédit : Dali

Je me revois, à l’automne 1963, arrivant pour la première fois, de nuit, à Venise. Je viens de Florence, me voici tout à coup sur la place Saint-Marc. La précision de la scène est étonnante : debout, sous les arcades, regardant la basilique à peine éclairée, je laisse tomber mon sac de voyage, ou plutôt il me tombe de la main droite, tant je suis pétrifié et pris. J’entends encore le bruit sourd qu’il fait sur les dalles. Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi. J’ai ressenti une émotion du même genre, mais moins forte, en pénétrant, à Pékin, dans la Cité Interdite et, surtout, en allant aux environs visiter le temple du Ciel au toit bleu. C’est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière, comme s’il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi. Être dehors est peut-être une illusion permanente : il n’y aurait que du dedans et nous nous acharnerions à ne pas le savoir. La nuit (il était très tard, il n’y avait personne ni sur la place ni dans les ruelles) favorisait ce choc semblable à celui qu’on ressent dans l’épaule en tirant un coup de fusil. Détonation silencieuse, vide, plein, vide : évidence intime.

Eloge de l’Infini, « L’autre Venise », Gallimard/Folio, 2001, édition 2003, p.247-250.


[1On dirait du Sollers !

[2Mot sollersien « Faire souffrir le Diable ! C’est le programme... » (Poker, Entretiens avec la revue Ligne de risque p. 28. « Le sexe et l’effroi a dit quelqu’un. Tout un programme. » Ibid., p.135.

[3Même formule reprise dans l’article de 2008, comme si Sollers continuait le même article

[4Dans l’article de 2008, Sollers parle de « son existence physique de saint halluciné »

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