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La stratégie Flaubert

entretien avec Philippe Sollers

D 29 septembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Propos recueillis par Jean-Jacques Brochier
Le magazine littéraire n° 108, janvier 1976

La philosophie, en fin de compte, bute sur la littérature. Hölderlin pour Heidegger, Flaubert pour Sartre. Pourquoi ?

Quel est ce personnage d’hystérique que Flaubert invente, quelque vingt ans avant Freud ?

Quelle forme prend pour l’écriture Flaubert, l’impasse sexuelle dans laquelle nous nous trouvons  ?

Autant de questions que Flaubert nous pose instamment.

Flaubert marque un symptôme parfait de ce qui se noue à la fin du XIXe siècle dans laquelle nous continuons d’exister. C’est si vrai qu’au niveau de la représentation littéraire, les critères qui jouent, étendus, rechargés, et diffusés par une économie galopante, sont toujours les mêmes, extrêmement fragiles si on y pense, qu’à la fin du XIXe siècle. A part quelques exceptions rarissimes, qui font rupture, et dont nous nous occupons depuis longtemps, le XXe siècle s’est payé, sur ce terrain là, des régressions fabuleuses, avec le fascisme d’une part, la contre-révolution stalinienne d’autre part. Du fait de ces régressions, l’horizon déterminé par la fin du XIXe siècle reste encore pour nous problématique. Comme le discours philosophique s’est trouvé confronté à la question de cette décomposition régressive, à la décomposition de son propre langage, de son propre discours, on constate que les philosophes arrivent en vue de la littérature, comme d’une question problématique, qu’ils ne savent pas poser.

L’exemple le plus spectaculaire, c’est Flaubert pour Sartre. Mais il y en a d’autres : pour Heiddegger, l’énigme Hölderlin, qui le ramène aux présocratiques, pour Derrida, Mallarmé ou Genet, pour Serres, Jules Verne ou Zola, pour Deleuze, Kafka, et, tout récemment, pour Lacan, Joyce. Pourquoi le discours philosophique, qui se donne comme renseignement du concept, débouche-t-il sur cette énigme qu’est la littérature ?

Il suffit de considérer l’opus sartrien pour voir que la névrose constituée par Flaubert amène Sartre à ce discours pléthorique, par lequel il étudie l’enchevêtrement historique, social et littéraire qui produit cet espèce d’abcès nommé Gustave Flaubert. Pourquoi cela ? Parce que, et c’est pourquoi il constitue à à tort un symptôme et un problème, Flaubert fait de la littérature une stratégie. Non pas bien sûr au sens de la poursuite d’une « carrière littéraire ». Mais stratégie comme pratique de discours en contradiction les uns avec les autres et qui vont s’épauler les uns les autres pour constituer un horizon qui va rendre Flaubert, lui, le lieu d’émission de cette pratique, énigmatique.

D’un côté, Flaubert semble définir les critères supérieurs du réalisme, du naturalisme. Quand je disais que nous sommes toujours au XIX’ siècle, cela signifie notamment qu’à l’étage supérieur il y a Flaubert, au rez-de-chaussée, les Goncourt, le Prix Goncourt que l’on décerne chaque année. Il est significatif que personne n’ait jamais songé à décerner un prix Flaubert. Et l’on sait très bien que les Goncourt étaient les concierges de Flaubert. La littérature au niveau de son rendement « capitaliste », de sa plus value, ça s’appelle Goncourt et pas Flaubert. Mais Flaubert, en même temps qu’il a l’air d’inventer ces critères réalistes et naturalistes, se paie le luxe d’inventer en littérature le personnage de l’hystérique. Quelque vingt ans avant Freud. Bovary, c’est moi, et moi Bovary. Et moi, de se découvrir Emma. Et pendant des générations et des générations de petits bourgeois qui ne bougent pas, pas tellement - enfin, ça se modernise ! - la littérature a comme horizon ce personnage d’hystérie. De l’hystérique féminine à laquelle Flaubert prête sa plasticité identificatoire. Bovary c’est moi, c’était la phrase la plus astucieuse à prononcer devant un tribunal pour que plus personne n’y comprenne rien.

Flaubert fait énigme pour les auteurs importants de son temps, Baudelaire des Fleurs du Mal. Mallarmé d’Herodiade Lautréamont assurément, mais pèse aussi de tout son poids sur les études freudiennes : Freud, quelques années plus tard, découvre l’hystérie. Découverte qui passe inaperçue au moment où toute la philosophie est fascinée par le progrès, par le sens de l’histoire.

Et les conséquences de cette découverte, on ne les a pas encore vues puisqu’on est toujours dans la littérature du Prix Goncourt.

D’un côté, l’hystérique. D’un autre côte, ce que Flaubert fait apparaître à l’horizon, c’est le contour psychotique, avec interrogation sur ce que c’est que le fétichisme. La tentation de Saint Antoine est un livre énorme qu’il faut relire aujourd’hui. Il faut savoir que Flaubert l’a trainé toute sa vie, qu’il en a fait trois versions, que son entourage était violemment contre. L’entourage qui lui disait : Faites-nous la description du bateau qui quitte le quai, faites nous la mèche de cheveux, faites nous l’émoi, l’émoi du beau qui varie. Lui y tenait. Appelons ça tentation de Saint Antoine, tentation de Saint Flaubert. Et quand Sartre parle de Saint Genet... la tentation de Saint Genet pour Sartre, c’est aussi la tentation de Saint Antoine pour Flaubert. C’est le problème de la sainteté de l’écrivain. A la fin de Saint Antoine, il y a cette déclaration, qui m’émeut toujours, où Saint Antoine dit qu’il touche le fond de la matière, qu’il est la matière. Et la matière à ce moment là, ce n’est évidemment pas la matière physique, mais bien sûr la matière du livre, le livre lui-même.

Psychotico-fétichisme : la Tentation de Saint Antoine dont on ne saurait jamais assez recommander la lecture ; avec un détail, supplémentaire capital : Flaubert prend à revers le savoir de la critique. Le livre est bourré d’érudition, assez pour justifier la carrière d’un membre de l’Institut. On connaît la fameuse lettre à Sainte Beuve, où celui-ci lui reproche de s’être trompé sur un point précis et où Flaubert le renvoie à tel ou tel traité page tant et tant. Le critique, l’homme qui est censé savoir, se retrouve mis en face de son ignorance. Flaubert, c’est une bibliothèque nationale en action. Et Lautréamont en sera impressionné.

Mais ce savoir, Flaubert le reprend dans une mise en scène qui n’est pas celle du savoir, mais celle de l’hallucination. C’est l’érudition saisie par l’hallucination.

Et puis, l’autre pôle d’intérêt de Flaubert, c’est la bêtise. Il y a une limite, disons, pour la commodité, supérieure, l’hallucination. Un domaine médian, l’érudition pervertie, liée à l’hystérie féminine, et une limite inférieure, la bêtise. Cela aussi est intriguant pour la philosophie. A supposer que l’on prenne sur l’espèce humaine un autre point de vue que celui du savoir, que le point de vue platonicien, on découvrirait peut-être que l’espèce humaine se définit aussi par une extraordinaire bêtise, immense, insurmontable. Saint Antoine, Salammbô, Herodiade, cette tentative qui a paru folle aux contemporains - qui aujourd’hui nous semble un peu dépassée, un peu « peplum » - tient le coup parce que, syntaxiquement, elle réalise la sursaturation de la phrase, et qu’elle manifeste cette intuition très nouvelle, savoir qu’il faut interroger deux mille ans, l’ensemble de notre culture. Partir d’avant Jésus Christ, de Jésus Christ, de ces religions qui murissent dans le bidet méditerranéen, pour arriver jusqu’à Bovary. Un travelling extraordinaire de l’imaginaire. Dire qu’au fond c’est pareil, la migraine en province, et le crime rituel du côté de Carthage, au IIIe siècle. Drôle de type, ce Flaubert. Il parait fou aux contemporains qui sont plongés dans l’idéologie évolutionniste, dans l’avenir de la science, comme on l’écrira bientôt. Et c’est là où Flaubert est « freudien », il ne croit pas à tout ça. Ce qui lui donne à l’époque la position d’un réactionnaire. Ce qui pose aujourd’hui un problème pour la pensée de gauche : Flaubert est un grand écrivain, mais, et il y a d’autres cas, comment se fait-il que les grands écrivains ne pensent pas « bien » en politique ? Céline aussi a l’impression de se trouver trois cents ans avant Jésus-Christ. Il le dit plusieurs fois.

On peut trouver cela horrible ou hilarant, peu importe, mais la bêtise est peut-être une catégorie. La bêtise se définit par l’extraordinaire tentative du Dictionnaire des Idées reçues, c’est-à-dire par le repérage de ce qui fonctionne comme savoir, pour un sujet qui y croit, et qui croit s’y exprimer comme stéréotype. De ce point de vue, je crois qu’on a tous des choses à se reprocher !

Et cela donne Bouvard et Pécuchet, c’est-à-dire le savoir sous sa forme complètement dérisoire, et en même temps tragique : deux sujets, pris d’émerveillement devant cet entassement du savoir, vont essayer d’y bricoler quelque chose qui par définition ne peut pas marcher. D’où des situations qui, dans leur froideur, procurent un malaise très profond parce que Bouvard et Pécuchet c’est nous, c’est tout le monde. Et aujourd’hui en France, Il n’y a que des Bouvard et des Pécuchet en train d’aspirer à obtenir le Prix Goncourt !

- La bêtise et l’hallucination sont chez Flaubert dans un rapport de miroir : la bêtise est hallucinatoire, et l’hallucination est bête. Bardèche, dans l’admirable édition qu’il a donnée de Flaubert (Club de l’Honnète Homme) remarque que Flaubert choisit le saint le plus bête, le moins snob, Saint Antoine, symbolisé par un cochon.

Mais le cochon, précisément, c’est ce que la raison ignore ! Flaubert, comme tous les écrivains qui font poids, qui font trou quelque part, a une intense conscience de l’impasse sexuelle. Ecrire, en s’apercevant qu’on écrit, en travaillant l’écriture, avec la névrose obsessionnelle que cela déclenche chez lui particulièrement, c’est à dire que quelque part, cet va donner vision de l’impasse sexuelle. C’est à cause de ça, entre autres, que nous devons prendre Freud comme vérité non encore advenue, et la philosophie comme ne pouvant pas se saisir de cette vérité brusquement manifestée par les écrivains : qu’ils mettent leur temps, leur société, devant impasse sexuelle. Que ça ne mène nulle part, que c’est hallucinatoire, fétichisé, hystérique ou débile. et qu’à travers ce n ?ud une société s’imagine avancer.

Dans tous les cas, quand un écrivain fait poids, il dit ça. Si ça n’était pas vrai, on ne comprendrait pas pourquoi, devant cette question de la littérature qui, après tout, n’a pas grande importance, la philosophie piétinerait, lutterait sans cesse, Flaubert dit ça, Hölderlin dit ça, Kafka dit ça, Flaubert a découvert très tôt que l’écriture comme jouissance supplée l’impossibilité du rapport sexuel. A ce moment là, tout un continent se découvre, qui laisse les écrivains éblouis, qui lui confère la sainteté. Saint Flaubert. Mais un saint qui aurait été idéalisé, donc qui ne serait pas Saint Antoine, ça ne serait pas Saint Flaubert, ça serait Le génie du christianisme, quelque chose qui pourrait très bien être l’ ?uvre d’un penseur. Pas celle d’un écrivain. Ici, il n’est pas question de penser, mais de découvrir, à travers l’obstacle d’écrire, l’écriture, c’est-à-dire quelque chose qui ne peut pas s’idéaliser, Tout le contraire d’un ensemble harmonieux, homogène, à l’intérieur de quoi on peut penser.

Voilà pourquoi c’est une question, et à cette question on pourrait donner le nom de Flaubert.

- Et le nom de stratégie.

Toute la question est de savoir si Flaubert, pris par sa névrose, s’est débrouillé avec elle comme il a pu - et c’est l’analyse de Sartre - ou si, pris par sa névrose, il s’est débrouillé comme il a pu, et il en fait une synthèse et une arme. Alors la psychose se sert de la névrose, ce qui donne ces livres qu’on a dans sa bibliothèque.

— Et qui fonctionnent aussi bien à plusieurs niveaux : on peut les lire en livre de poche comme des livres naturalistes ou réalistes. Puis on peut les lire autrement.

Exactement. Compte tenu du fait, à la fois clinique et humoristique, que par eux le réel se met à fonctionner, après coup. La vie littéraire devient Bouvard et Pécuchet, c’est-à-dire la « Littérature Goncourt ». Flaubert devant ça : soit il se tue, soit il éclate d’un rire hénaurme, soit il se tait, ou fait autre chose, niais en employant les armes du temps.


Propos recueillis par
Jean-Jacques Brochier

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La Tentation de Saint Antoine de Jacques Callot (détail)

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