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Scandaleuse Colette

suivi de : Julia Kristeva, Colette ou la chair du monde

D 12 août 2014     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Gérard Bonal, publie une biographie de Colette. Philippe Sollers en rend compte dans les colonnes du Nouvel Observateur du 30 juillet 2014 et il excelle dans la critique littéraire des auteurs constituant le fonds de la Bibliothèque universelle. Ce papier en est une nouvelle illustration. Lancez Google, lisez n’importe qu’elle autre critique de la même bibliographie de Colette et vous en aurez l’évidente démonstration. Plus qu’une simple critique, Sollers nous plonge dans l’univers de l’auteur à travers citations et notations affutées. Le papier dédié à la critique, devient nouvelle, essai, un morceau de littérature, pour le plaisir du lecteur.

Julia Kristeva dans sa trilogie Le Génie féminin, a consacré un tome à Colette. Un autre angle d’attaque du personnage Colette que nous vous présentons à la suite, en contre-point du papier de Sollers, ainsi qu’un entretien avec Jérome Garcin, amoureux de Colette et qui nous dit pourquoi.

Philippe Sollers : Scandaleuse Colette

Simone de Beauvoir a rencontré Colette (1873-1954), peu avant sa mort, dans son appartement du Palais-Royal. Son portrait est saisissant : « Percluse, les cheveux fous, violemment maquillée, l’âge donnait à son visage aigu, à ses yeux bleus, un foudroyant éclat. Entre sa collection de presse-papiers et les jardins encadrés dans sa fenêtre, elle m’apparut, paralysée et souveraine, comme une formidable Déesse-Mère. »

Cocteau, son voisin et admirateur, est plus précis : « Vie de Colette. Scandale sur scandale. Puis tout bascule et elle passe au rang d’idole. Elle achève son existence de pantomimes, d’instituts de beauté, de vieilles lesbiennes, dans une apothéose de respectabilité »

Funérailles nationales, foule, bouquets. Colette, grand officier de la Légion d’honneur, et présidente du jury Goncourt, meurt donc à 81 ans, sous des flots d’éloges. Comme le prouve cette passionnante biographie [1], elle a tout traversé : deux guerres mondiales, l’anonymat du travail au noir (les Claudine, avec Willy), la renommée montante, puis débordante, les liaisons multiples, les exhibitions érotiques, le soufre, les fleurs, la nature, les jeux de rôle, le journalisme, une maternité distante, une attention spéciale pour les animaux, l’amour. Elle voudrait tout recommencer, « je veux faire ce que je veux ». Programme pas du tout évident pour une femme, née au XIX siècle. Cette aïeule d’un féminisme pas du tout féministe est tout sauf une intellectuelle. Sensualité d’abord et toujours. La chair du corps n’est jamais assez connue (elle est la première à montrer ses seins nus sur scène), la sexualité est sans cesse plus complexe qu’on ne croit, les mots sont vivants et germent. « Plus que sur toute autre manifestation vitale, je me suis penchée, toute mon existence, sur les éclosions. C’est là pour moi que réside le drame essentiel, mieux que dans la mort qui n’est qu’une banale défaite... L’heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m’est nouveau à mon réveil chaque matin, et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre. » Elle a osé ce blasphème : « La mort ne m’intéresse pas. » Et aussi : « L’homme n’est pas fait pour travailler, et la preuve, c’est que ça le fatigue. »

Un de ses amis d’autrefois lui dit un jour : « Rien n’est plus facile que d’avoir une mauvaise réputation, mais tu verras, plus tard, quel mal on a pour la garder. » De ce point de vue, la vie de Colette semble un ratage complet, mais attention : par les temps plats et puritains qui courent, Colette pourrait éclore de nouveau avec une très mauvaise réputation. Trop libre, trop diverse, trop inventive : son parcours est une permanente autofiction, Willy l’exploite ? Elle se vengera. « Missy » (Mathilde de Morny) s’imagine être son homme ? Colette l’instrumentalise. Henry de Jouvenel la délaisse ? Elle couche avec son jeune fils. Ne pas se faire « coincer », tout est là. Échapper au roman familial tout en jouant, maîtriser le spectacle social, tenir sa ligne, faire de la gymnastique, être, au besoin, une femme d’affaires, et surtout écrire, et encore écrire. Un écrivain véritable se sert de toutes les situations, et les fait tourner en sa faveur. La morale s’indigne, boude, s’agite, et, pour finir, applaudit. Ça peut prendre du temps, mais c’est fatal.

Précocité de Colette. Willy, cet infatigable coureur de filles et de bordels, se souvient : « Il me manque la rapidité folle de sa compréhension, le livre qu’elle me jetait sous les yeux, à la page qu’il fallait - jamais d’erreur- marquée d’un coup d’ongle. » II dira aussi : « Nous avons eu des parties de silence inégalables. » Et elle, lui reprochant de n’avoir pas accepté un ménage à trois : « Tout eût été pour le mieux dans le meilleur des demi-mondes. » En tout cas, on a du mal à imaginer le succès des « Claudine ». Colette s’est décrite ensuite comme une prisonnière, « un livre, cent livres, le plafond bas, la chambre close, des sucreries en place de viande, une lampe à pétrole au lieu de soleil ». Elle est, au contraire, rapidement adoptée par les milieux mondains, littéraires et artistiques que fréquente Willy. Elle est belle, elle a de l’esprit. Un témoin se souvient : « Elle avait, sur le ton rosse, le don de la conversation, toute de verve et d’esprit cocasse. On l’écoutait, et elle aimait être écoutée. » Même son affreux accent bourguignon fait recette. Elle étonne, elle ravit, elle séduit.

Son grand rival est Proust, qu’elle admire. Mais, avec Chéri(1920), elle marque un point. Gide est subjugué (« admirable sujet »), Drieu, pas du tout (« c’est mou »), réactions symptomatiques. Le livre, très incestueux (l’héroïne a 49 ans, le garçon, 25 ans), a été bizarrement écrit avant le passage à l’acte de Colette avec Bertrand de Jouvenel (elle a 47 ans et lui 17). Scandale confirmé par Le Blé en herbe (1923), qui paraît la même année que Le Diable au corps de Radiguet.

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Escapade à Gstaad. Cette carte date de janvier 1924, soit un mois après que Colette et Henry de Jouvenel se sont séparés. Pour prendre du recul face à cette situation éprouvante, Colette part, accompagnée par Bertrand de Jouvenel, à Gstaad, la station de sport d’hiver suisse.
Crédit : Centre d’études Colette

Théâtre et cinéma suivront, en toute logique. Il n’en reste pas moins que le meilleur livre de Colette, qui s’est d’abord appelé Ces plaisirs qu’on nomme, à la légère, physiques, demeure Le Pur et l’Impur, très subtilement analysé par Julia Kristeva dans sa trilogie sur Le génie féminin, dont un volume est consacré à Colette [2]

Mauriac, qui admirait Colette, au point de lui offrir un missel (en pure perte, bien entendu), s’indignait que Robbe-Grillet lui dise que Colette « écrivait mal ». D’autres l’ont même dit de Balzac, mais ce n’est pas grave. Colette a lu Balzac très jeune, il l’a passionnée : « C’est mon berceau, ma forêt, mon voyage. » Elle repère tout de suite son art du détail. Et puis : « J’ai une espèce de passion pour tout ce qu’a écrit Proust. Comme dans Balzac, je m’y baigne. C’est délicieux. »

Il est émouvant d’apprendre que le dernier livre reçu par Colette a été Bonjour tristesse, avec cette dédicace de Françoise Sagan : « À Madame Colette, en priant pour que ce livre lui fasse éprouver le centième du plaisir que m’ont donné les siens. »

PHILIPPE SOLLERS

Le Nouvel Observateur, 31 juillet 2014


Julia Kristeva : Colette ou la chair du monde

« Sauver la maison » de Colette participe non pas d’un culte, mais d’une initiation à la lecture de son oeuvre, dans laquelle la langue française est inséparable de l’espace et du temps, ressentis et incorporés. Une initiation à la lecture, tout simplement. Et je fais un rêve : en visitant la maison natale de Colette, les internautes dopés par hyperconnexions avec « éléments de langage », parviennent peu à peu à associer leurs mots dévitalisés aux choses, aux sensations, pourquoi pas à l’histoire. La glycine bleue, le muret, le noyer, le lilas, Sido avec son grand mot : « Regarde ! » et le « coup de pied unique » du Capitaine amputé dans le chambranle de la cheminée en marbre... prennent corps. Nos paroles aussi. Par quelle magie la maison de Colette se prêterait-elle à cette incarnation ? Mais parce que l’alchimie est déjà à l’oeuvre dans ses textes, plus immédiatement que chez d’autres écrivains, et que La Maison en est le « gîte », le « centre et le secret » où « je déchois de l’imposture ».

J’aime l’écriture de cette femme : c’est un plaisir immédiat, sans « pourquoi » , mais je veux pourtant tenter le pari d’une explication.

Colette a trouvé un langage pour dire une étrange osmose entre ses sensations, ses désirs et ses angoisses, ces « plaisirs qu’on nomme, à la légère, physiques » et l’infini du monde - éclosions de fleurs, ondoiements de bêtes, apparitions sublimes, monstres contagieux. Ce langage transcende sa présence de femme dans le siècle - vagabonde ou entravée, libre, cruelle ou compatissante. Le style épouse les racines terriennes et son accent bourguignon, tout en les allégeant dans une alchimie qui nous demeure encore mystérieuse. Elle-même l’appelle un « alphabet nouveau »,« puissante arabesque de chair ».

Provocante, scandaleuse par l’audace de ses mœurs et de son parcours, cette femme attachante refuse de s’enfermer dans un quelconque militantisme et ne prêche aucune transgression. Elle parvient à donner à son expérience de liberté sans complexe le langage d’une profusion maîtrisée par une rhétorique classique, qui renvoie les lecteurs modernes à la sérénité du miracle grec.

Fallait-il être l’étrangère que je suis pour se laisser fasciner par sa sorcellerie, qui ne serait donc pas seulement française, mais, peut-être, sait-on jamais, universelle ?

Son art « minutieux comme [d’]un primitif » impose et démontre que le plaisir lui-même est possible s’il comprend la volupté en même temps que son prolongement dans une écriture, à la fois « gai savoir » et « règle qui guérit de tout », enchantant les uns et désolant les autres.

Je reçois, quant à moi, son expérience tel un legs très précieux de la tradition française. Pourtant, aveugle à la politique, et bien loin d’être un exemple de lucidité historique, l’ingénue de la Débâcle préfère ne pas savoir : sous l’Occupation, plutôt que de résister, elle emploie sa plume imaginative à aider ses contemporains, souffrant des rationnements et de pénurie, à mieux se nourrir. C’est seulement en repérant ses limites et ses impasses, ses contradictions et ses paradoxes que le lecteur contemporain se laisse conquérir par son génie affirmatif dans ce qu’il apporte d’insolite au cœur de la tragédie humaine telle que l’a exhibée le XXe siècle.

Au moment-même où Freud découvre la psychanalyse en analysant les rêves des viennoises névrosées, Colette l’enracinée, Colette l’amoureuse, Colette l’hédoniste exige son droit au bonheur à tout prix et impose la sensualité désinhibée de ses Claudine. En défiant aussi bien le refoulement qu’une certaine rigidité de l’interdit divin et moral, ainsi que de la norme sociale elle-même. L’athéisme et l’amoralisme devaient être les deux versants de cette exploration aussi plaisante que risquée, lourde de portée métaphysique sous sa désinvolture et son caractère scandaleux. Par un savoir plus inconscient que raisonné, elle accorde une confiance totale à cette civilisation française à laquelle elle est fière d’appartenir- de Villon et Rabelais à Balzac et à Proust, fondée sur la séduction et ses logiques de mascarade, de mime, d’artifice, de déni, de perversité, de mensonge - bref, d’imagination à la fois acide et salutaire, empoisonnante et jouissive.

Étrange corps que celui de Colette - si français - qui se met en scène pour souffrir et jouir, dissocié, spasmodique, et surtout rhétorique. Corps qui se plaît à exhiber ses étrangetés en créant de non moins étranges harmonies en musique, en poésie et en philosophie. Transmuer la sensation fiévreuse d’une passion dans ce plaisir de bouche et d’oreille qui s’incarne dans les mots de la langue maternelle : voilà le seuil où l’humanité parlante cherche sa vérité, et dont la justesse sensuelle de Colette ne s’écarte jamais. . C’est bien à Colette la bacchante, dévorant hommes et femmes, roses et muguets, chiens et chats, que nous devons cette sobre définition de la culture comme culte du mot : « Entre le réel et l’imaginé, il y a toujours la place du mot, le mot magnifique et plus grand que l’objet. » Et qui se permet cette tendre moquerie de la francité qu’elle considère tout entière ciselée dans le joyau de la langue : « C’est une langue bien difficile que le français. A peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu’on commence à s’en apercevoir. »

Alors que les grandes œuvres littéraires de ses consœurs européennes et américaines excellent dans la mélancolie - d’Emilie Dickinson à Virginia Woolf en passant par Anna Akhmatova-, c’est par son cantique de la jouissance féminine que Colette la Française domine la littérature de la première moitié du XXe siècle. Détestant les féministes, fréquentant les homosexuelles et refusant de se laisser enfermer dans les mièvreries acides des chapelles gomorrhéennes, elle impose néanmoins une fierté de femme qui n’est pas étrangère, en profondeur, à la révolution des mentalités qui verra s’amorcer lentement l’émancipation économique et sexuelle des femmes.

« Tu es plutôt une femme comme il faut, mais d’un genre particulier. [...] Tu as le talent d’écrire et d’intéresser le lecteur avec des choses... je ne puis dire des riens car au fond ce ne sont pas des riens, loin de là, et je dois même reconnaître que tu, avances de deux siècles à de nombreux points de vue. » Quel meilleur guide que ces propos de Sido, sa mère, d’une tendresse sans complaisance, et pour cela même prophétiques, pourrait nous accompagner dans la lecture de ces « riens » ? Et qui deviendront nôtres dans « le chaud désordre d’une maison heureuse, livrée aux enfants et aux bêtes tendres ». Sa maison enfin restituée à ses lecteurs : « le royaume » et « le fantôme » ; « la maison sonore, sèche, craquante comme un pain chaud : le jardin, le village... » . Et ses livres, à la lecture.

Julia KRISTEVA

Le Génie Féminin, t.3, Colette (Fayard, 2002)

Crédit : http://www.kristeva.fr/

Mobilisation pour sauver la maison natale de Colette

Gérard BONAL

Spécialiste de l’œuvre de Colette, Gérard Bonal a consacré plusieurs ouvrages à l’écrivain, dont le remarqué Colette intime publié en 2004, gros livre illustré réunissant des pièces rares de la collection privée de Michel Remy-Bieth. Il a publié en 2010 Colette journaliste, recueil d’articles parus dans la presse tout au long de la carrière de la romancière ; Il a co-dirigé en 2012 le numéro du Cahier de L’Herne consacré à Colette ; et édité aux éditions Phébus, en 2012, les lettres de Sido - la mère de Colette - à sa fille.

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Les livres sur amazon.fr

Gérard Bonal, Colette

Julia Kristeva, Le Génie Féminin, t.3, Colette

A propos de Colette par Jérome Garcin

Jérome Garcin évoque Colette, Théâtre du Châtelet, 2010
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[1Colette, Gérard Bonal, Perrin, 2014

[2Julia Kristeva,Le génie féminin, tome III :Colette, Folio Essais, n° 442..

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1 Messages

  • A.G. | 13 août 2014 - 21:47 1

    La révolte intime : Colette
    Séminaire doctoral de Julia Kristeva, 2012.

    La culture et l’art moderne témoignent d’une intimité révoltée. Sommes-nous capables d’en déchiffrer les avancées et les risques : d’en renouveler les enjeux ? La révolte est indispensable aux êtres humains pour acquérir une vie psychique et développer la créativité. Et l’intimité n’est pas un égoïsme à l’abri des conflits sociaux, mais une révolte contre les stéréotypes de la société moderne, dominée par la technique et les médias. L‘expérience psychanalytique permet de comprendre certaines logiques paradoxales de cette révolte : l’interprétation et le pardon, le hors-temps et l’inconscient, le fantasme dans la mémoire, l’écriture et l’image.

    Colette (1873-1954) ajoute une autre expérience de la révolte intime qui est aussi un autre visage du XXe siècle. Et qui nous éclaire aujourd’hui. Sœur solaire de l’hystérique freudienne, Colette impose cependant une parole féminine désinhibée qui se plait à formuler ses plaisirs, sans pour autant en dénier les douleurs. Son hymne à la jouissance, dont on a loué les accents païens et l’ « inexpugnable innocence », s’énonce pour la première fois dans la voix et sous la plume d’une femme, d’une Française.

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