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Mort de l’éditeur Maurice Nadeau, fondateur et directeur de "La Quinzaine littéraire"

D 17 juin 2013     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Maurice Nadeau dans les bureaux de « La Quinzaine littéraire » à Paris, en avril 2011.
(Pierre Verdy. AFP)


Âgé de 102 ans, Maurice Nadeau, le fondateur de La Quinzaine littéraire s’est éteint dimanche.

Par AFP

Esprit indépendant, éditeur de génie, lecteur avide et écrivain, Maurice Nadeau, décédé dimanche à l’âge de 102 ans, n’a jamais désarmé et sa vie se confond avec les livres, lui qui a révélé tant d’auteurs cultes, de Georges Perec à Malcom Lowry, de Henry Miller à Michel Houellebecq.

« Pendant toute ma vie, j’ai toujours eu la bonne place pour découvrir des écrivains. J’étais à l’affût, j’écoutais, je lisais beaucoup, des manuscrits, les revues, la presse étrangère », expliquait en 2011 à l’AFP, pour son centième anniversaire, ce grand monsieur des lettres au flair admirable.

Né le 21 mai 1911, orphelin de guerre élevé par une mère illettrée, il était normalien et avait commencé sa carrière comme enseignant de lettres modernes puis journaliste et critique littéraire. Maurice Nadeau avait la carte de presse 5262, obtenue en juillet 1945 quand il était chroniqueur à Combat, avant de signer à L’Observateur, à L’Express... Il avait connu Aragon, Breton, Prévert, écrit une Histoire du Surréalisme.

Jusqu’au bout, cet éditeur et écrivain à l’allure de patriarche a veillé sur La Quinzaine littéraire, sa tour de guet, que l’ex-militant trotskyste avait fondé en 1966 après avoir créé la revue Les Lettres nouvelles. En mai 2013, il lançait encore un appel pour sauver le bimensuel, confronté de nouveau à de graves difficultés financières. « Le pari financier semble réussi, même s’il va falloir apporter des changements et nous poursuivrons son œuvre », a assuré lundi à l’AFP son fils Gilles Nadeau. Maurice Nadeau est également le père de la comédienne Claire Nadeau.

Avant de créer sa propre maison d’édition en 1977, Nadeau est directeur de collection chez de nombreux éditeurs. « J’ai été viré de chaque maison parce que je perdais de l’argent, Julliard, Laffont, Denoël... Mais je trouvais toujours quelqu’un pour me "recueillir" », disait-il avec bienveillance.

« Histoires d’amour »

Face aux grandes maisons, la sienne incarne les vertus de l’artisanat et de l’indépendance sans concession. Avec moins de dix livres par an, elle a eu rarement les honneurs des prix littéraires. Angelo Rinaldi disait de lui : « il est l’éditeur de l’impossible ». Les coups de marketing, les visées commerciales, ce n’était pas pour lui. « Ma maison d’édition a toujours frôlé la faillite », relevait-t-il sans amertume. « C’est difficile d’être indépendant mais je l’ai toujours été. »

Il avouait être « très fier » de certains écrivains qu’il avait publiés et parfois défendus contre la censure, comme Henry Miller, qui lui avait donné toute son oeuvre. Il avait aussi écrit le premier article sur Samuel Beckett, ce dont l’écrivain irlandais lui a toujours été reconnaissant, a fait connaître Georges Bataille, René Char, Henry Michaux, Claude Simon, édité Lawrence Durell, Witold Gombrowicz et tant d’autres.

« Mais Malcom Lowry est ma plus grande découverte. Son roman, Au dessous du volcan, c’est l’une des plus poignantes histoires d’amour que j’ai jamais lue », confiait-il. « Georges Perec, aussi, je suis très fier de l’avoir découvert. Il avait été refusé partout. La plupart de ceux que je publiais l’avaient été. Après leur premier succès, ils me quittaient ».

Ainsi, dès que Michel Houellebecq est sorti de la confidentialité après la publication par Nadeau d’Extension du domaine de la lutte, en 1994, il a rejoint de plus grosses écuries. « Je me définis comme un passeur. Jeune, je voulais changer le monde, j’étais un utopiste. Aujourd’hui, je me révolte encore mais je ne risque rien », disait Maurice Nadeau, au soir de sa vie, assurant ne pas être angoissé par l’âge ni la mort, lui qui, à 95 ans, avait dû convaincre un chirurgien « d’oser l’opérer » d’un anévrisme de l’aorte.

Pour plagier les titres de deux des ouvrages de cet amoureux fou des livres et accoucheur de talents publiés en 1990 et 2002 : Grâces lui soient rendues pour cette Vie en littérature.

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Maurice Nadeau, le chemin de la vie

Entretien avec Laure Adler

« Maurice est un blagueur. Un ironique. Un doux rêveur.
Il n’en fait qu’à sa tête et n’en démord pas. C’est son désir qui le guide, éclairé par ses intuitions. Au fond, c’est un solitaire, mais qui peut avoir des tendresses.
Maurice est de grande taille et, quand il vous prend dans ses bras, on a le sentiment d’être protégé.
Maurice est un lecteur. Qu’il soit journaliste, écrivain ou éditeur, sa vie, faite d’austérité, de concentration et d’oubli de soi, est celle d’un lecteur. La lecture est une accoutumance, puis une addiction. Chez Maurice, c’est un choix qui est devenu au fil des ans une règle et un mode d’exister.
Maurice est le lecteur qui a su nous faire partager le plus grand nombre de découvertes dans la littérature du XXe siècle, publiant, analysant, disséquant, commentant les textes du monde entier avec lesquels il nous donnait rendez-vous afin que nous ne puissions pas les manquer.
Maurice n’a pas de bornes. Il se moque de l’âge, de l’origine, de l’histoire personnelle d’un écrivain. Ce qui l’intéresse, c’est le texte. Il a avec lui des rapports de gourmandise. Il ouvre les livres, les hume, les lâche, les reprend, les laisse reposer, les met en pénitence, les reprend et les relit. Après, il donne son avis.
Maurice a raison  : comme il le dit dans ces entretiens, s’il continue à vivre, c’est parce qu’il lit. » L. A

Rencontre du CNL 28 avril 2011 - Maurice Nadeau, Le chemin de la vie from benoit laureau on Vimeo.

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Interview de Maurice Nadeau par Michel Boujut

Filmée par Thomas Boujut, Paris Mars 2011

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Flash back

Maurice Nadeau sur France Culture. Écouter notamment

Maurice Nadeau, entretien en six volets de 1971

11 au 16 octobre 1971

avec Alain Clerval (1h30)

Maurice Nadeau revient sur un itinéraire de 25 années de choix et d’engagements :
la littérature comme langage,
Flaubert ou l’écrivain nouveau,
Sade et la contrainte sadienne,
Trotski et Breton,
Nadeau essayiste et La Quinzaine littéraire
La vie littéraire aujourd’hui

rediffusé dans le cadre des "Nuits de France Culture".

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Le premier numéro de La Quinzaine littéraire (15-03-1966)
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Pourquoi faut-il sauver la Quinzaine Littéraire ?

(France Culture, La Grande Table, 17 juin 2013, Rediffusion)

Avec : Philippe Mangeot, Marin De Viry, Geneviève Brisac

Sons diffusés :
— « Entretien avec Maurice Nadeau », archive du 16.10.71
— Archive de Maurice Nadeau dans « La littérature » du 07.11.74
— « La valse du blues du livre » interprété par Sanseverino

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La difficulté d’éditer une revue littéraire aujourd’hui

Dans un entretien récent donné en compagnie de Josyane Savigneau, Sollers revenait sur L’Infini, Maurice Nadeau, La Quinzaine littéraire, son évolution et la difficulté de publier une revue aujourd’hui...

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Philippe Sollers et Josyane Savigneau, printemps 2013

Extraits

[...] Évoquons la difficulté d’éditer une revue littéraire aujourd’hui...

Ph S. : La disparition du lectorat se profile. Des personnages très singuliers existent, mais on ne peut plus parler d’un lectorat institutionnel. C’est-à-dire qu’il y avait le relais des journaux et du milieu intellectuel, une propagation due aussi à l’université, qui est en pleine décomposition. Ça existait. Maintenant il y a bel et bien des lecteurs. Pas en très grand nombre, mais ça suffit. Il suffit de très peu de gens, dans une époque donnée.

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L’Infini 123, Été 2013

Et vous allez bientôt avoir entre les mains, si ça vous intéresse, le numéro 123 de l’Infini, c’est-à-dire une revue dont il n’est jamais question nulle part. C’est quand même ça le fond du problème. Une revue étrange, qui n’est pas sans influence.

Jo S. : Dans le numéro des 102 et 103, il y a un index de tous les auteurs qui ont été publiés dans l’Infini [1]. C’est là qu’on voit que Christine Angot, Michel Houellebecq, y ont été publiés avant d’être connus.

Ph S. : Entre autres... La question porte sur le lectorat. Le lectorat nouveau c’est-à-dire de gens qui ont moins de 30 ans est très intéressant, passionnant. Parce qu’ils vont aux choses essentielles. Ils sont dans la communication comme des poissons dans l’eau parce que ça fait partie de la vie sociale, de la communication généralisée, mais en même temps les intérêts sont particuliers parce que c’est pas d’abord le cinéma... C’est un approfondissement des choses essentielles. Là je viens de recevoir un texte d’un type assez jeune qui se plaint qu’ à part moi personne n’ait songé à faire une étude comparative de Nietzsche et de Rimbaud. Par exemple...

Comment se fait-il qu’un journal comme la Quinzaine littéraire, ne puisse pas subsister ?

Ph S. : Deux réponses : d’abord il faut considérer que Maurice Nadeau, qui est le centenaire vénérable que tout le monde respecte a d’abord fait une revue qui s’appelait les Lettres Nouvelles, qui est le nom de sa collection, où il a publié des choses importantes comme Malcolm Lowry ou Samuel Beckett. Ensuite, voilà un périodique, la Quinzaine, qui a longtemps exercé une réelle influence. Avant de devenir de plus en plus un endroit très fermé, très à la traîne, avec un vieillissement considérable qui a fait que c’est devenu une gazette pour très peu de gens.

Une revue, il faut que ce soit dirigé par des écrivains. Sans quoi on retombe dans des travers de secte, de copinage, de pressions universitaires, d’idéologie. Et rien n’est pire que l’idéologie. La Quinzaine littéraire est un journal pleinement idéologique, je vous le démontre à chaque page. Qui a son orientation trotskiste sous-jacente... C’est très clair. Avec ses références et ses censures, par la même occasion. Vous n’allez pas lire dans la Quinzaine, vraiment, un article important sur Heidegger, sur Céline, sur Paul Morand. Et sur Aragon, du bout des lèvres. Donc ça peut ne pas subsister. Vous avez vu l’appel au secours. La Quinzaine littéraire, il y a une époque où je la lisais très volontiers, où je l’achetais et, à vrai dire, ça fait déjà 3, 4 ou 5 ans que je la regarde au kiosque et que je la remets sans l’acheter. Il y a une sanction économique. Les sanctions économiques correspondent aux sanctions symboliques, aux sanctions de fond. Il ne faut pas croire que c’est comme ça, par méchanceté qu’il y a des suppressions. Parce que si c’était par pure méchanceté, l’Infini n’existerait pas.

Jo S. : Moi je n’ai jamais aimé la Quinzaine littéraire. Parce que c’est ce que j’appellerais un concept bâtard : ce n’est ni un journal, ni une revue. Je ne sais pas ce que c’est ce machin. Peut-être que ça avait l’ambition de devenir une sorte de New York Review of Books à la Française, mais ça n’a pas eu lieu. Encore qu’il y a des tas de choses négatives à dire sur la NYRB...

Ph S. : Qui n’est pas un bon journal littéraire. Pas plus que le supplément littéraire du Times, qui l’a été...

Jo S. : Mais la NYRB n’est pas un journal littéraire. C’est un journal très général.

Ph S. : Même la presse anglo-saxonne, qui a été longtemps influente est en décomposition. Ce n’est pas seulement un cas français.

Jo S. : La Quinzaine, j’ai toujours trouvé que c’était un peu plus un journal qu’une revue. Et pour être un journal, c’était beaucoup trop rigide, fermé, idéologique. Et aussi, quand on est un peu plus du côté journal que du côté revue il faut un peu s’adapter, se transformer. Et ils ne se sont pas transformés, ils se sont rigidifiés. La Quinzaine était une cryptorevue issue des Lettres Nouvelles. Un truc entre-deux.

Ph S. : Une revue c’est quelque chose qui se passe par rapport à une personnalité exceptionnelle. Sinon ce n’est pas une revue. Il y a une presse énorme, dans tous les pays. Mais Les Temps Modernes c’est Sartre, où alors je rêve. L’Internationale Situationniste c’était Debord.

Jo S. : Esprit, c’est qui ?

Ph S. : Ce n’est pas une revue. Ça n’a pas de nom. C’est une gazette idéologique. C’est une revue qui n’est pas littéraire. Qui est réactionnaire littérairement. Qui ne s’occupe pas de littérature. Même si dans une revue dirigée par une personnalité exceptionnelle qui ne s’occupe pas de littérature — Sartre par exemple, avec des débordements politiques considérables — ça reste quand même animé par une volonté de littérature. Ce n’est pas un hasard si Sartre écrit Les Mots à la fin de sa vie. Enfin à la fin de sa vie... Assez loin dans sa vie. Donc la littérature comme inspiration principale. Ou pas... Un texte du même auteur publié dans l’Infini c’est un texte qui prend une certaine connotation à cause des textes qui sont autour. S’il est publié ailleurs, je peux vous le faire dire par les auteurs eux-mêmes, il n’a plus du tout la même signification ni la même qualité. Le lieu où l’on s’exprime est absolument fondamental. Ce sont des questions de pouvoir, bien entendu.

Ce qu’on observe avec les problèmes de la Quinzaine, c’est qu’il est aujourd’hui très difficile de vendre un journal littéraire...

Ph S. : Puisqu’on est dans le règne de la quantité, aussi délirante qu’elle est devenue, ça ne signifie pas grand-chose. Comme disait Voltaire : « il suffirait d’être douze ». Et quelqu’un d’autre l’a dit il y a deux mille ans... Ils n’étaient pas très nombreux... [...]

lerideau.fr

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Note

Pour l’anecdote, le premier article de Sollers paru dans La Quinzaine littéraire, Le fond des livres, date du 1er juillet 1966, et est consacré à Une voix de fin silence de Roger Laporte ; le second article est du 1er septembre 1966. Le récit impossible. Il porte sur Ma mère, le récit de Georges Bataille.

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La Quinzaine littéraire n° 11, 01-09-66.
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Porté par l’élan des évènements de mai 1968 et quoique dirigée par un "trotskyste", La Quinzaine n° 129 du 16-11-1971 publiera de larges extraits (sur une une pleine page) des « Positions du mouvement de juin 1971 », issu de Tel Quel et déclarativement "maoïste"...

Et si, dans la dernière période, elle donna la part belle aux antiheideggeriens (Faye & Cie), La QL a quand même publié, dans son n° 1000 (2009), un article de François Vezin (traducteur de Etre et temps), Heidegger : modèle de séminaire ou séminaire modèle (sur Martin Heidegger, "Interprétation de la Deuxième considération intempestive de Nietzsche").

Sur le site très bien archivé de la Quinzaine littéraire, retrouver : tous les articles de ou sur Sollers (à télécharger, 1€).

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Les saintes colères de Maurice Nadeau avec des extraits de « Journal en public ».

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