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« Me voilà sauvé ! »

Entretien réalisé par Olivier Germain-Thomas

D 26 février 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le Bernin, Autel de la chapelle du Très Saint Sacrement. 1673-1674.
Basilique Saint-Pierre de Rome. Zoom : cliquer sur l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


« Je sais lire ! »

Olivier Germain-Thomas : Qu’entendez-vous par faire votre salut ?

Philippe Sollers : Avoir la sensation du salut ou celle d’être sauvé, de quoi ? Là est le mystère. En fait, je l’ai ressentie vers cinq ou six ans. Prenant conscience que je savais lire, je me souviens d’avoir formulé : « Me voilà sauvé ! » Apprendre à lire s’effectue graduellement dans une sorte de noir mental, par l’intermédiaire d’un parcours où mots, borborygmes et expériences diverses permettent d’appréhender la chose mystérieuse, le langage, seconde naissance de l’être humain. Je suis né une seconde fois le jour où je me suis dit : « Je sais lire ». Quelle euphorie ! Je cours, avec ce « je sais lire », je le répète, crie à tue-tête, courant par les vignes et la campagne, je me sens sauvé, sauvé sans explication. Cette sensation très forte d’être tiré par les cheveux d’un flux — Moïse est dit sauvé des eaux...—, d’une chute libre, d’un magma, d’un enfer, de l’existence ou de la mort... je l’ai revécue un jour à Rome. Entré dans la basilique Saint-Pierre, je parcourais la chapelle du Saint-Sacrement où avait lieu l’adoration du saint sacrement, chose rare, curieux rituel dévolu à des religieuses. L’ostensoir rayonnait et deux religieuses vietnamiennes bleues et diaphanes adoraient l’hostie, non plus simple morceau de pain, mais passage d’une substance à l’autre, dans une sorte de transsubstantiation, le corps même de Dieu. Je me suis assis pour regarder, et là encore j’ai eu l’impression de salut. Même lumière salvatrice et pareille sensation d’être tiré du monde des mortels où le corps n’est pas transformable en substance glorieuse.

O. G. -T. : Il s’agit là d’une manifestation extérieure. Le magnifique tableau que vous peignez est purement esthétique.

Ph. S. : Et alors l’esthétique n’est pas moins vraie que le reste. Chez la plupart des mortels, toute impression de salut, du coucher de soleil à la caresse qui les a touchés, est esthétique.

O.G.-T. : Est-ce le plaisir que vous appelez salut ?


Le Bernin, Chaire de saint Pierre.
Basilique Saint-Pierre de Rome. Zoom : cliquer sur l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ph. S. : Le plaisir est peut-être le signe du salut. Dans mon premier récit du « je sais lire », il y a extériorisation, objectivation du langage, le fait de sentir que le langage donne une autre vie. Dans le second, il y a un sentiment du mutisme intense dirigé, éclairé, par une prière, par une espèce de vibration liée au langage. Quel écrivain n’a vu, à travers le langage, la verbalisation, ce type de révélation et de salut ! L’œuvre de Proust ne se comprend qu’à travers cette lumière du salut, à travers le langage venant justifier une émotion liée à une sensation particulière et souvent d’ordre esthétique. Joyce appelait l’« Epiphanie » l’instant de révélation lié à une manifestation conjointe du langage et de la sensation. Le langage, la voix, ou ce qui est porté par le langage, le fait de parler ou de dire, peuvent, en sauvant de la vie précédente, donner une autre vie. Comme si à travers un acte sacramentel, un acte de langage, toute naissance devrait être rattachée, corrigée, transformée, transsubstantiée. La sensation du salut est le moment très fugitif ou très éclatant où mon langage enfermé dans mon corps va vers un autre langage, peut-être divin, pourquoi pas ? Dire le langage (parvenu à cette dimension) ou dire Dieu est la même chose. Dans la tradition occidentale nous avons à faire à un Dieu qui s’exprime et dit. Dieu parle dans la Bible et l’Evangile, il se définit comme parole, une parole qui sauve, guérit, vient de la parole et retourne à la parole. Voilà une parole qui est chez Dieu chez elle, et qui prend corps, non un corps symbolique, mais revenant à la parole, un corps vrai. Dieu a été défini comme une expérience de paroles, passant par les humains pour leur salut.
Dans le monde nucléaire, moderne, dur, physique et étrange, il existe deux façons salutaires de se servir du langage. L’une apparaît à la fin du XIXe siècle. Un médecin intéressé par la pathologie et la neurologie du langage invente une petite technique qui consiste à déclarer aux patients : « Exprimez ce qui vous passe par la tête. » A travers ce discours, leur parole, une thérapeutique nouvelle est née. Pour créer une situation analytique, il n’est besoin de rien. (Je ne porte là aucun jugement, je me contente d’analyser le principe.) Seul le mot est écouté. Voici une découverte qui se substitue à la grande déflation du sacré et aux systèmes religieux défaillants, effondrement que nous nommons à juste titre l’époque moderne. Freud dit modestement et d’une manière triviale : racontez-moi votre dernier rêve, j’écouterai votre façon de le dire, je vais faire résonner les mots et vous faire avancer dans la découverte de votre propre discours. Combien parlent sans s’entendre, sans savoir ce qu’ils disent ? Etre soudain en relation avec un indicateur de résonances peut transformer leur vie, la situation analytique le prouve. Enfin, à la manière de saints non habilités à l’être, à la manière d’expérimentateurs, sans communauté ou sans église, sans rien d’eux-mêmes, tous les écrivains témoignent de cette inquiétude et de cet espoir dans le langage. Proust à lui seul est une espèce de système global. Joyce a fait également une expérience singulière atteignant une sorte d’universalité par la singularité. Céline se sacrifie, se dévoue au langage, à un langage autre qui sera lu ou qu’il faudra apprendre à lire tel un langage nouveau, continent brusquement surgi des flots !

O.G.-T. : Il y a le langage comme capacité à recréer le monde et permettre éventuellement le salut — un salut individuel — et puis il y a le contenu même de ce langage, le contenu presque dogmatique... aujourd’hui vous êtes fasciné par le dogme, par la capacité du concept à s’incarner dans un mot et signifier quelque chose d’essentiel.

Ph. S. : Le dogme demeure associé à tort à l’idée de contrainte, d’absurdité, de croyance aveugle. L’histoire des dogmes est le comble de la bizarrerie : l’Immaculée Conception, l’Assomption, la Trinité... Une invention formidable de langage s’y épanouit. Leur fonctionnement, leur complexité m’enchantent.

O. G. -T. : Cette complexité n’a d’intérêt que si elle représente une vérité.

Ph. S. : Oui, mais n’est-ce pas par la complexité que s’atteint la vérité ?

O. G. -T. : La complexité pour la complexité ?

Ph. S. : Quand vous avancez dans la connaissance, plus vous avez l’impression d’aller vers une complexité et plus vous pensez être dans le vrai. J’ai visité le Centre d’études nucléaires de Genève — où il est difficile de faire son salut —, il fabrique du vide, demeure dans le complexe, dans le jeu sur la matière, une matière importante, observe par enregistrement indirect des événements que personne jamais ne verra. J’ai interrogé un physicien de laboratoire : « A quoi cette situation vous fait-elle penser ? A la musique de Jean-Sébastien Bach. » Il y a de la joie à pénétrer dans la complexité.


Le Bernin, Colonne du Baldaquin s’élançant vers la coupole de Michel-Ange.
1624-1633. Zoom : cliquer sur l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

O.G.-T. : Joie, plaisir sont pour vous des signes, des manières d’accéder au salut.

Ph. S. : La vérité rend libre, la joie est marque de liberté, la non-vérité est le morose, le sinistre...

O. G. -T. : Vous devez être triste dans les églises catholiques d’aujourd’hui ?

Ph. S. : Je ne les fréquente pas. Mais Saint-Pierre de Rome demeure le centre de la chose en question, et cela sans tristesse parce qu’architectes et sculpteurs l’ont conçue comme un théâtre. Bernini s’est emparé du lieu où la messe du pape était dite, en dressant quatre baobabs, quatre colonnes en spirale et un « trou » magnifique censé représenter avec ses rayons d’or le Saint-Esprit en gloire. Voilà, sur le plan de l’espace, la plus belle chose qui soit au monde.

Venise, le pôle magnétique de mon existence

O.G.-T. : Comment appréhendez-vous Venise ?

Ph. S. : Venise n’avait rien à voir avec ce que j’avais lu çà et là. Dès l’arrivée et le choc place Saint-Marc, j’ai su que cette ville serait le pôle magnétique de mon existence. Jamais je n’ai trouvé rien de mieux à faire que de revenir à Venise.

O. G. -T. : Est-ce une Venise intérieure, fussiez-vous ailleurs ?

Ph. S. : L’église parfaitement chérubinique des Gesuati sur les Zattere est ma Venise, une ville à contemplation apollinienne entre chérubins et séraphins. Selon que vous êtes à l’ombre ou au soleil, les uns brûlent, les autres contemplent. A Venise, j’ai compris « La sacrée conversation ». Les tableaux montrent des personnages mystiques en grande conversation... Les Bellini et les Titien parlent des questions essentielles... Venise entière est une conversation sacrée.

O.G.-T. : Dans Portrait du joueur, le narrateur aime se retrouver seul à Venise. Sa journée vénitienne ne consiste-t-elle pas à ouvrir ses fenêtres afin de s’assurer qu’il est à Venise et à les refermer sur une feuille de papier ?

Ph. S. : Dormir. J’aime dormir et dors plus ou moins bien selon les paysages et les lieux. Dormir à Venise. Grâce, sans doute à un alliage subtil entre l’air et l’eau, le corps s’allège. A Venise, j’ai des sommeils d’une plénitude aérée. Etre dans le silence et la légèreté de l’eau, l’air entrant dans l’eau, l’eau sortant de l’air et ainsi de suite... Ces métamorphoses subtiles m’offrent une sorte de béatitude, de contemplation.

Venise. Vus de l’autre rive : les Zattere. A gauche, l’église des Gesuati. À droite, la Basilique Santa Maria della Salute.
Au centre, un peu à droite, façade rouge, la pension La Calcina (14 juin 2014, 13h). Zoom : cliquer sur l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


O.G.-T. : Et les Vénitiennes ?

Ph. S. : Apparemment les Vénitiennes sont faites pour être peintes sur le vif — dialogue peintre et modèle — ainsi que la peinture le prouve. Peinture et musique sont de Venise. Ensuite le monde entier s’aligne sur elle, même Jean-Sébastien Bach. A Venise, il m’arrive souvent de passer, sans voir la différence, d’un plafond extatique de Tiepolo à un coucher de soleil ou un orage, d’être à l’intérieur, exactement en corrélation avec ce qu’il y a de splendide à l’extérieur, et réciproquement.

O. G -T. : La créativité s’est arrêtée, tel est le drame de Venise, sa « mort » ?

Ph. S. : Il est difficile de ramer contre l’influence allemande, Thomas Mann, Gustav Mahler... Regardez les Venise de Monet et Manet, elles sont autrement vives... Les réactions individuelles en abordant Venise m’intéressent. Pour certains, l’arrivée est angoisse et perte d’identité. Non seulement Venise révèle les caractères mais elle est le centre d’une question magnétique de l’histoire. Thème constant : Venise s’enfonce dans les eaux. Elle se porte bien, elle a attendu pendant un siècle et demi et la fin du vingtième siècle pour se révéler ville du vingt et unième siècle. Au temps des chemins de fer, à l’époque prussienne de la psychologie romantique et du refoulement sexuel généralisé, à l’heure des guerres et des charniers continentaux, Venise paraissait avoir fait le mauvais pari, mais aujourd’hui, s’il fallait choisir une capitale de tout ce qu’il y a eu d’essentiel au monde, quelle autre que Venise ? Venise surnage, Venise vole dans l’espace futur.

O. G -T. : Réserve imaginaire du monde à venir ?

Ph. S. : Modèle d’équilibre et de liberté dans tous les domaines. Il ne faut pas avoir peur du temps ; le magnétisme, s’il existe, est irréductible.

Entretien réalisé par Olivier Germain-Thomas (France Culture, Agora).


‎Germain-Thomas Olivier‎
Les aventuriers de l’esprit
‎ La Manufacture 1991.
‎Réalisés pour France-Culture les entretiens sont ici réunis ainsi que des personnalités comme Alain Cuny, Kathleen Raine, Régis Debray, Jean-Marie Turpin, Gustave Thibon, Annick Le Moine, Kza Han, Pierre Emmanuel, Naïm Kattan, André Frénaud, Philippe Sollers, Pierre Boudot, Marie-Madeleine Davy, Jacques Brosse, Michel Cazenave, Kenneth White, Jean-Yves Leloup, Alain Nadaud, Claude Louis-Combet, Jean Parvulesco, Simone Jacquemard, Philippe Barthelet, Jean Marie Le Clézio, Jean Grosjean.

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