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Les Illuminations de Rimbaud par Benjamin Britten

Peter Pears, Sandrine Piau, Anna-Clare Monk, Karina Gauvin

D 4 février 2014     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Britten à Toronto, probablement pendant l’enregistrement de son Young Apollo, Op. 16, commandé CBC en 1939.
PHOTO (Courtesy of CBC Still Photo Collection)
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« Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue.
C’est aussi simple qu’une phrase musicale. »

Rimbaud, Guerre.

Benjamin Britten compose Les Illuminations, op. 18, cycle de mélodies pour voix aiguë (soprano ou ténor) et orchestre de chambre, de mars à octobre 1939 (le 25), à Londres puis à Amityville, Long Island, pendant son exil aux États-Unis. Britten a vingt-cinq ans. Le 21 avril, la BBC qui lui rend hommage pour la première fois programme Being Beauteous et Marine, deux des Illuminations déjà composées. L’intégrale des Illuminations est créée au Aeolian Hall de Londres le 30 janvier 1940 par le Boyd Neel Orchestra dirigé par Boyd Neel et la soprano Sophie Wyss à laquelle l’oeuvre est dédiée. D’après la cantatrice, Britten « était tellement imprégné de cette poésie qu’il ne cessait d’en parler ».

La représentation est un succès. Sophie Wyss écrit à Britten le 1er février :

« Je pense que j’ai chanté à mon meilleur. Boyd était très content. »

Le compositeur Lennox Berkeley écrit le 4 février [1] :

« Les Illuminations sont une merveille, meilleure même que ce que j’attendais. C’est de la grande musique du début à la fin. [...] Sophie chanta très bien, mieux, je pense, que ce que j’ai déjà entendu d’elle ; et, compte tenu du peu de temps des répétitions, c’était une grande performance. Nous avons une presse enthousiaste, mais aucun doute que des coupures vous seront envoyées. » [2]
*

Les dates et les lieux — pour Britten comme pour Rimbaud — ont leur importance. Il faut souligner que c’est à Londres que cela se passe. À propos de Villes, Britten écrit à Sophie Wyss :

« This poem, I believe, was written in London and certainly is a very good impression of the chaotic modern city life (although it cannot apply, I gather, to London at the moment). I want it sung in a metallic and relentless fashion with the exclamation : "Ce sont des villes !" somewhat sarcastically sung. The end is simply a prayer for a little peace. »

« Ce poème, je crois, a été écrit à Londres et donne certainement une très bonne impression de la vie chaotique de la ville moderne... »

Rimbaud va à Londres à quatre reprises de 1872 à 1874 (avec Verlaine, puis avec Germain Nouveau). Il loge dans différents quartiers de la ville. Il passe surtout de nombreuses heures au British Museum.

Zoom : cliquer sur l’image.

Inscription de Rimbaud sur le registre du British Museum.

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Petite annonce mise par Rimbaud dans le journal The Echo des 9, 10 et 11 juin 1874.
« Recherche conversations avec des gentlemen anglais »

Rimbaud-a-t-il écrit en partie les Illuminations lors de son quatrième séjour à Londres en 1874 ? Les a-t-il là seulement recopiées, mises au propre avec l’aide de Germain Nouveau ? Le titre lui-même est-il de Rimbaud ? Les témoignages sont contradictoires, les biographes sont indécis. Verlaine, en tout cas, affirme, dans plusieurs lettres et dans sa préface de 1886 à l’édition originale, que « le mot Illuminations est anglais et veut dire "gravures coloriées", — coloured plates : c’est même le titre que Rimbaud avait donné à son manuscrit. » (je souligne) [3].

Dans Rimbaud en son temps, Marcelin Pleynet écrit :

Si l’on sait peu de choses sur les Illuminations, leur date, le lieu de leur composition, leur chronologie et leur titre même, on sait avec certitude que Rimbaud a voulu en faire une copie (avec, pour certaines, l’aide de Germain Nouveau)... à Londres. (c’est Pleynet qui souligne)
A propos de Rimbaud à Londres, Underwood note la réflexion de Paterne Berrichon affirmant que Rimbaud avait trouvé Londres "incomparablement plus habitable" que sa patrie, et les relations avec les Anglais "infiniment mieux adéquates à son caractère" (p. 110)

Il s’interroge aussi sur le sens du titre (Gallimard, 2005, p. 223-228). Il note que Verlaine semble tenir à ce que le mot Illuminations ne soit qu’anglais et ajoute :

Il suffit en somme pour, si je puis dire, y voir plus clair de retenir que le mot Illuminations a la même orthographe en français et en anglais, et qu’il est donc ici à la fois anglais et français. Que le titre, très vraisemblablement choisi par Rimbaud, engage explicitement l’association de deux langues comme manifestation d’une polysémie propre à chacune d’elles — et plus singulièrement propre au français de Rimbaud. Soit « l’idée principale » qui échappe à Verlaine : la langue de Rimbaud est, en tant qu’elle est, essentiellement, une autre langue qui parle dans la langue française.
Illumination : en anglais a le sens de lumière (éclairage) d’inspiration, d’enluminure, de manuscrit enluminé... (je souligne)

Et encore :

Et si la bonne intelligence de ce dont dispose le XXIe siècle, et ce que l’on dit le destin de la mondialisation, impliquait d’abord et, chaque fois, de parler toutes les langues en chacune d’elles, à chaque fois, et pour chacun, toutes les langues, en une, la sienne ?

Britten qui a vraisemblablement entendu dans sa langue, l’anglais, ce que pouvait signifier Illuminations, a-t-il voulu faire entendre au public londonien — qu’il voulait assez large — « cette autre langue » qui parle dans le français ? (Et de quelle langue s’agit-il ?) Il est en tout cas, en un sens et dans tous les sens, logique que la première présentation des Illuminations de Britten ait eu lieu à Londres [4].

Précisons les dates : le 1er septembre, 1939 Hitler envahit la Pologne. Le 3 septembre, le Royaume-Uni (à 11h) puis la France (à 17h) déclarent la guerre à l’Allemagne : c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. C’est donc de la capitale d’un pays en guerre qu’un compositeur britannique (pacifiste [5]) fait entendre un poète réfractaire français qui, trois quart de siècle plus tôt, recherchait la « conversation avec des gentlemen anglais » et répondait au nom d’Arthur Rimbaud, « jeune Parisien ». C’est ce qu’un romancier contemporain appellerait peut-être un curieux « aller-retour ».

Quelques mois plus tard, une autre figure célèbre lancera, de Londres, l’Appel du 18 juin.

En juin 1973, Britten est anobli par la reine Elizabeth II et, six mois avant sa mort, il devient Baron Britten of Aldeburgh in Suffolk [6].


Les Illuminations de Britten

L’oeuvre comporte dix séquences ou mouvements. Britten a retenu neuf des Illuminations de Rimbaud.

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1. Fanfare. Maestoso. Largamente
2. Villes. Allegro energico
3a. Phrase. Lento ed estatico
3b. Antique. Allegretto, un poco mosso
4. Royauté. Allegro maestoso
5. Marine. Allegro con brio
6. Interlude. Moderato ma comodo
7. Being Beauteous. Lento ma comodo
8. Parade. Alla marcia
9. Départ. Largo mesto. Largamente. [7]

Trois autres poèmes en prose ont finalement été écartés. Il semble qu’il s’agisse de Aube, Conte et À une Raison.

*

« J’ai seul la clef de cette parade sauvage » écrit Rimbaud. C’est aussi la clef de l’oeuvre de Britten qui cite trois fois cette phrase : dès l’ouverture de l’oeuvre, dans Fanfare, puis dans Interlude (titres inventés par le compositeur) et, bien sûr, dans Parade.
La composition s’achève sur Départ :

« Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — O Rumeurs et Visions !

Départ dans l’affection et le bruit neufs ! »

***


Peter Pears chante Les Illuminations

Bien que les Illuminations n’aient pas été composées pour Peter Pears (1910-1986), le ténor les a chantées à plusieurs reprises (le premier enregistrement date de 1954), y compris sous la direction de Britten (avec le English Chamber Orchestra en 1963 ; Decca 436395-2), et Being Beauteous lui est déclarativement dédié.

1. Voici cette interprétation (Britten dirige et est au piano). 22’50.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

*

2. Peter Pears, en "live" au Concertgebouw d’Amsterdam, sous la direction de Colin Davis (1927-2013). 23 Février 1966.

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Sandrine Piau chante les Illuminations

Les Illuminations, écrites pour une soprano ou un ténor, sont dédiées à une femme. Nous ne disposons pas de l’interprétation de Sophie Wyss. Mais un auditeur français sera enchanté d’écouter l’interprétation récente de la sensible Sandrine Piau.

Annonce du concert les « Illuminations » de Britten du 7 décembre 2010 au théâtre des Champs-Elysées par Sandrine Piau.

*

En « live »

Konzerthausorchester Berlin, dirigé par Paul McCreesh en 2014.

Illustrations :
Sandrine Piau © Sandrine Expilly/Naïve
John Martin : le festin de balthazar
Marc Chagall : le Cirque bleu
Caravage : Garçon avec un panier de fruits
Sheshsayi Vishnu and Lakshmi enjoying a festivity
J. H. Koekkoek : Dutch fishing vessel caught on a lee shore
Edvard Munch : Madone
Goya : Le pélerinage à San Isidro
Caspar D. Friedrich : Le Voyageur contemplant une mer de nuages

A télécharger ici.

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Anna-Clare Monk chante les Illuminations

Voici la version chantée par Anna-Clare Monk au Teatro Comunale de Bologne en 2007.

Avec Anna-Clare Monk [8].
Orchestre du Teatro Comunale di Bologna. Directeur : Roberto Polastri.
Mise en scène de Stefano Iannetta.
Costumes de Claudia Pernigotti.
Lumière de Daniele Naldi.
Projection et régie : Roberto Recchia.

Est-il possible de « mettre en scène » l’oeuvre de Britten, a fortiori les textes de Rimbaud ? D’y ajouter des images projetées, des vidéos, des extraits de films (Métropolis, Le voyage dans la lune, Le chien andalou, Caligari...) ? C’est le pari risqué, mais, à mon sens, réussi, de cette construction polylogique [9], même si l’on peut regretter que l’orchestre couvre trop la voix de la cantatrice. Vous pourrez également lire les textes de Rimbaud traduits sur l’écran en italien (langue musicale par excellence) :

« Voglio essere poeta, e lavoro à rendermi Veggente . »

« E falso dire : Io penso. Si dovrebbe dire : Mi si pensa . »

« Scusi, il gioco di parole : Io è un altro . »

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queste sono città !


I. Fanfare — II. Villes [10]

« J’ai seul la clef de cette parade sauvage »

Villes (II)

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flotte orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, — la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants, des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

*


III a. Phrase — III b. Antique [11]

Phrase

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Antique

Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

*


IV. Royauté

Selon les mots de Britten : « ... pompous and satirical. The idea merely is that, given the right circumstances, it is in the power of anyone, however humble, to imagine himself King or God, whichever you prefer. »

Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique : « Mes amis, je veux qu’elle soit reine ! » « Je veux être reine ! » Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d’épreuve terminée. Ils se pâmaient l’un contre l’autre.

En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et tout l’après-midi, où ils s’avancèrent du côté des jardins de palmes.

*


V. Marine

Les chars d’argent et de cuivre —
Les proues d’acier et d’argent —
Battent l’écume, —
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt, —
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des
tourbillons de lumière.

*


VI. Interlude — VII Being Beauteous [12]

« J’ai seul la clef de cette parade sauvage »

Being Beauteous

Devant une neige un Etre de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s’élèvent et grondent et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux.

O la face cendrée, l’écusson de crin, les bras de cristal ! le canon sur lequel je dois m’abattre à travers la mêlée des arbres et de l’air léger ! [13]

*


VIII. Parade — IX Départ

Parade

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en oeuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d’été, rouges et noirs, tricolores, d’acier piqué d’étoiles d’or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! — Il y a quelques jeunes, — comment regarderaient-ils Chérubin ? — pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d’un luxe dégoûtant.

O le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l’histoire ou les religions ne l’ont jamais été. Chinois, Hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons "bonnes filles". Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s’élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J’ai seul la clef de cette parade sauvage [14].

Départ

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — O Rumeurs et Visions !

Départ dans l’affection et le bruit neufs !

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Retour à (l’)Antique

Allegreto

Relisons à nouveau Antique, cette fois avec le narrateur de Portrait du Joueur (il se souvient) :

— Eh bien je vais vous donner une idée de ce que Monsieur écrit au lieu de préparer son bac !
C’est la fin du dîner. Laure m’a volé mon cahier... Elle le montre à Paul, qui s’esclaffe. C’est lui qui va lire devant toute la famille réunie :
« Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton coeur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche. »
Oh !... Oh !... Ils n’en peuvent plus... Ils se tordent de rire... « Ton front couronné de fleurettes » ! « Des boules précieuses remuent » ! « Ta poitrine ressemble à une cithare » ! « Des tintements circulent dans tes bras blonds » ! Et comment s’appelle ce chef-d’oeuvre ? Antique ! Sans blague ? Et puis quoi encore le poète ? C’est tout ?
En même temps, malaise...
Je ne dis rien. Mes joues brûlent. Ils se taisent. On n’entend plus que le vent dans les arbres du parc...
« N’eus-je pas une fois, une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or... »
Je ne vais quand même pas vous faire découvrir Rimbaud.
(folio 1786, p. 81)

Écoutons maintenant la soprano canadienne Karina Gauvin [15], en avril 2009.

(extrait de Les Illuminations de Benjamin Britten, Karina Gauvin et Jean-Marie Zeitouni, Les violons du Roy, ATMA classique, 2010)

*

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« Deux ambiances se superposent dans ce morceau. Tout d’abord, les altos et violoncelles se font guitares, comme le désire Britten , marquant les temps dans de délicats pizzicati soutenus de temps à autre par les contrebasses.
Au-dessus de ces guitares, la voix et le premier violon solo entament un véritable duo très expressif, dans lequel la musique se met totalement au service du texte. Lorsque les mots évoquent une couronne de fleurs, les notes tourbillonnent délicatement les unes autour des autres. Quand Rimbaud parle de la cithare, la voix n’utilise plus que deux notes, comme deux cordes pincées rapidement. [16] »

*

Dans Rimbaud à la lumière de Dionysos, Olivier-P. Thébault commente ainsi le poème :

« Dans Antique donc, le corps d’un fils de dieu, d’un satyre lascif, se fait instrument de musique et des frissons dionysiaques le parcourent : "Ta poitrine ressemble à une cithare [17], des tintements circulent dans tes bras blonds." Ce frissonnement érotique et musical rappelle ceci, dans Being Beauteous — titre dans lequel on trouve toute la palette des voyelles... — : "les frissons s’élèvent et grondent", ce sont ceux de "notre mère de beauté" — auxquels font écho "les sifflements mortels et les rauques musiques" du monde —, qui "recule et se dresse".
Au sujet des tintements, il faut rappeler que ce type de musicalité est une constante de la poétique de Rimbaud : voyez la présence des cloches ou autres carillons, ces fleurs de rêve qui "tintent, éclatent, éclairent", les sonneries, etc.
L’émouvante bacchanale s’ouvre. Le ravissement extatique est là, sa présence donne le ton, ajuste la mesure, circule, permet au souffle de se redéployer, à la mélodie de se répandre, de jouer. »

« L’homme dionysien est par excellence celui qui a la clef de toutes les parades sauvages. » [18]

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Portrait de Benjamin Britten

Benjamin Britten (1913-1976).
Britten-Pears Foundation.

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La mort à Venise ?

Changeons de décor et d’époque.

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Manet, Le Grand Canal à Venise, 1875.
Au fond, La Salute.

Dans son Dictionnaire amoureux de Venise, Sollers écrit à l’article « Thomas Mann » :

Il y a un singulier plaisir à passer (grâce à un dictionnaire) de Loyola à Manet, de Manet à Mann.
Thomas Mann est le mauvais oeil de Venise, son Docteur Faustus ténébreux, son Goethe à l’envers, sa montagne noire, sa prophétie maudite. Mort à Venise (1912) a peut-être joué un rôle occulte dans son obtention du Nobel en 1929. Ce damné mélancolique, honneur des lettres allemandes en temps de barbarie (et traité justement de « noble goy » par Freud), empoisonne depuis longtemps l’air de la lagune. Son complice, comme on sait, a été, en 1970, Luchino Visconti. Mort à Venise, mort à Venise, mort à Venise.
Au fond, deux visions de Venise s’affrontent presque constamment. L’une, bonapartiste et germano-autrichienne (thèse de l’effondrement inéluctable), l’autre, éblouie, française (paradis et résurrection, Proust, Manet, Monet).
C’est simple à comprendre. Version germano-autrichienne : j’ai eu la main sur un trésor, je tombe, donc ce trésor doit disparaître avec moi. Version « française » sensuelle : on m’a menti et caché une merveille, donc j’ouvre les yeux et les oreilles, je le dis.
Mort à Venise, 1912 : cette date est tout un programme. On va vers la boucherie et la destruction de l’Europe aggravée en 1939. Hemingway s’en rend bien compte en 1950 : son héros, amoureux pourtant encore actif, meurt d’une crise cardiaque dans la lagune après une chasse au canard. Décidément, la malédiction et l’envoûtement sont là, ils pèsent [...].
Gustav von Aschenbach, écrivain célèbre et désabusé, s’est établi à Venise pour y trouver calme, repos et inspiration. Ce qu’il va rencontrer, dans une ville où rôde le choléra, c’est sa décadence et sa perte. La ville sombre, il sombre. Ce crépuscule a un dieu : Tadzio, un jeune Polonais d’une beauté angélique et inaccessible, messager d’une passion panthéiste et mystique qui ne peut conduire, c’est fatal, qu’au néant. Proust rêve de jeunes filles à Venise, Mann d’un jeune garçon : c’est étrange, puisque Thomas Mann n’a pas une réputation d’homosexuel. Sentimental, en tout cas : Venise révèle.

Sollers ne parle pas de Britten. Il aurait pu [19]. Car le compositeur britannique a lui aussi adapté la nouvelle de Mann. Beaucoup de choses l’y prédisposaient.
En 1971 [20], Britten se sait malade et condamné (souffrant d’une maladie de l’aorte, il mourra d’une crise cardiaque comme le héros de Hemingway). Sur la suggestion d’un fils de Thomas Mann, Golo, il décide de composer un opéra dont le rôle principal sera tenu par son compagnon Peter Pears [21]. Il se rend à Venise, visite les lieux, repère. Après bien des difficultés, l’opéra est créé en juin 1973 au festival d’Aldeburgh [22]. C’est Death in Venice, opéra en deux actes opus 88 (livret de Myfanwy Piper [23]). Plus fidèle à la nouvelle de Mann que le film de Visconti — qui, lui, avait choisi la symphonie n°3 de Malher pour la musique (prononcer Malheur [24]), l’opéra n’en relève pas moins d’une même obsession du drame, de la mélancolie et de la mort.

Vous trouverez dans cet article des extraits du premier enregistrement de l’opéra, avec l’English Chamber Orchestra dirigé par Steuart Bedford. Les principaux solistes sont Peter Pears (Gustave von Aschenbach), John Shirley-Quirk (Voyageur/Elderly Fop/Vieux Gondolier/directeur de l’Hôtel/barbier de l’Hôtel/voix de Dionysos), et James Bowman (Voix d’Apollo).

La version filmée en 1980 par Tony Palmers, après la mort de Britten et à la demande de Pears, avec Robert Gard dans le rôle d’Aschenbach, aligne les clichés cinématographiques sur Venise que la musique ne parvient pas à effacer. Il y a heureusement la clarté des voix.

Extraits du DVD du film de Tony Palmers La mort à Venise de Benjamin Britten


Mieux vaut regarder la version dirigée par Bruno Bartoletti et mise en scène par Pier Luigi Pizzi, sur les lieux mêmes de l’action, au théâtre de La Fenice à Venise en 2008 [25].

Voici l’ouverture.


Comme Thomas Mann, Visconti et beaucoup d’autres, Benjamin Britten a donc cru à « la mort à Venise ». On n’est pas obligé de l’approuver sur ce point.

Britten pourtant était déjà allé dans la Sérénissime en 1954 pour la création de The Turn of the Screw. Et il y semblait heureux.

Briten à Venise en 1954. Cliquer sur l’image pour agrandir. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Britten et Pears à Venise en 1954. Cliquer sur l’image pour agrandir. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Gardons donc de préférence en mémoire cette photographie prise à l’époque : Britten et Pears sont à la terrasse d’un café au pied du Ponte dell’Accademia, près du Grand Canal. C’est de l’autre côté du pont que Manet a peint en 1875 le tableau qui illustre la couverture de La Fête à Venise en folio. Je connais bien cet endroit. J’y ai pris plusieurs photographies assez réussies avec l’eau, le soleil, une amie, des fleurs, des moineaux, des couleurs. Au loin, on distingue non point la mort, mais La Dogana et La Salute.

Photo A.G., 17 mai 2013. Cliquer sur l’image pour agrandir et voir la Salute dans sa netteté. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Maintenant, si vous voulez savoir comment un écrivain d’un certain âge, célèbre et pas du tout désabusé, ni homosexuel ni homophobe (« ce qui voudrait dire effrayé par des comportements intimes autres que les [siens] »), ne faisant « partie d’aucun ensemble connu », bref « seul de [son] espèce » et qui prétend avoir sa « clé de mort », peut vivre à Venise, relisez Médium.

***

[1Une de ses compositions Serenade fut jouée lors du même concert.

[2Letters from a Life Vol 2 : 1939-45 : Selected Letters and Diaries de Benjamin Britten.

[3Cf. dans Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, le chapitre intitulé « Les Illuminécheunes ».

[4Bien que, je le rappelle, le compositeur et son compagnon Peter Pears fûssent alors en exil aux États-Unis et ne seront de retour à Londres qu’en 1942.

[5Il obtiendra son certificat d’« objecteur de conscience » en 1943 et travaillera alors dans un ministère.

[6Aldeburgh : là il est né, vécut et fonda un festival.

[9Pari pas plus fou, somme toute, que celui de Jean-Paul Fargier réalisant « Paradis vidéo » ou « Sollers au Paradis ».

[10« Les adaptations scéniques du cycle (tant le clip vidéo consacré par EMI à Ian Bostridge que la captation du spectacle du Théâtre Municipal de Bologne) traduisent le rythme de la musique et du texte par des effets de montage accéléré (multiplication des images ou des angles de vue à partir d’une même image). [...]
On a signalé depuis longtemps l’effet de "lanterne magique" recherché par Rimbaud dans l’écriture de certaines Illuminations. Notamment quand il souhaite créer un climat onirique. Ainsi, l’enchaînement rapide des "tableaux" dans notre poème semble avoir rappelé à ses adaptateurs les techniques du cinématographe. Ce n’est sans doute pas un hasard si le spectacle de Bologne utilise des images paraissant issues du Métropolis de Fritz Lang et du Voyage dans la lune de Méliès tandis que la vidéo Bostridge fait appel à des motifs architecturaux photographiés sous des angles bizarres évoquant les déformations géométriques et les fausses perspectives du Cabinet du docteur Caligari. Ces choix scénographiques, en tous cas, contribuent à mettre en évidence encore davantage la présence d’une thématique urbaine dans le poème. »
Lire : Notule sur les adaptations musicales, théâtrales et vidéo.
Sur Villes, lire Olivier-P. Thébault, La musique plus intense.

[11Antique est dédié à "K.H.W.S" — Wulff Scherchen — (fils de Hermann Scherchen) qui était alors un proche ami de Britten.

[12Being Beauteous est dédié à "P.N.L.P." Peter Pears, le compagnon de Britten.

[13Sur Being Beauteous, lire Olivier-P. Thébault, La musique plus intense, op. cit.

[14Commentaire de P.-O. Thébault dans Rimbaud à la lumière de Dionysos II : « Ce poème pourrait sembler le plus frivole, léger, grivois, superficiel [...], il pourrait même facilement donner la fausse impression, à un lecteur pressé par son impatience, d’avoir été lu, saisi, ruminé, digéré ; pourtant, creusant, nous le décelons bien plutôt comme le plus essentiel, car le plus lumineusement fondateur. Voyons donc pourquoi. Le titre « parade » peut signifier une scène burlesque donnée « par les bateleurs à la porte de leur théâtre pour piquer la curiosité des passants et s’attirer des spectateurs » (d’après Littré, cinquième sens du mot parade). En ce sens, il est la provenance directe de l’opéra-comique né au 18ème siècle (genre théâtral dit de la Parade, né dans les Foires). Mais la parade est également celle du cirque (du latin circus, cercle, représentation circulaire de l’univers), là aussi comme résumé et présentation virtuose, sous sa multitude de facettes, du spectacle à venir et dont il est l’introduction. Sans trancher quant à la filiation étymologique qui semble diviser les dictionnaires quand ils ne s’égarent pas dans le mutisme, je relève qu’en grec la parodos (construit sur para et odos, auprès ou le long du chemin) désigne le début d’une pièce de théâtre ou plutôt « la première entrée du chœur par le côté sur la scène ».

[15Cf. Karina Gauvin.

[16Plus ici.

[17Instrument essentiel des fêtes grecques (à Dionysos, à Apollon, etc.), grec kithara. Dans Antique, les joues du silène ou du satyre sont "tachées de lies brunes", ce qui ne laisse aucun doute sur son ivresse bachique.

[18Rappel bienvenu alors que le musée Rodin présente jusqu’au 16 février 2014 une exposition « Rodin, la lumière de l’antique ». Rodin qui écrit en 1904 :

« Aussi chez moi j’ai des fragments de dieux pour ma jouissance quotidienne ; ils sont la bénédiction de ma vie fervente et leur sensualité divine toute vibrante de joie voit se dresser chaque jour devant eux ma vivante admiration. Leur contemplation me procure le bonheur de ces heures solennelles à partir desquelles désormais l’Antique vous parle toujours. » (« Tête Warren », Le Musée, revue d’art antique, vol. 6, novembre-décembre 1904.)

en 1905 :

« Maintenant, j’ai fait une collection de dieux mutilés, en morceaux, quelques-uns chefs-d’oeuvre. Je passe du temps avec eux, ils m’instruisent, j’aime ce langage d’il y a 2000 ou 3000 ans, plus près de la nature qu’aucun autre. » (Lettre à Hélène de Nostitz)

et encore en 1911 :

« L’art antique signifie bonheur de vivre, quiétude, grâce, équilibre, raison. » (Rodin, L’Art, Entretiens réunis par Paul Gsell, Paris, Éditions Grasset, 1911. Je souligne.)

Faut-il rappeler que Rodin (né en 1840) est un contemporain de Rimbaud ?

Cf. Musée Rodin.

[19Britten achève ses Illuminations en 1939 à Long Island. C’est là que Sollers écrit un court texte sur Rimbaud (La guerre du goût, p. 232). Le texte commence par ces mots : «  C’est l’été. Je suis à Long Island. Je relis les Illuminations, le livre qui restera quand personne ne se souviendra de rien. » Sollers précise qu’il est en train d’écrire un roman, Le Lys d’or (publié en 1989).

[201971 : Sortie du film de Visconti Mort à Venise. Mort de Stravinsky à New York (ses obsèques auront lieu le 15 avril à San Giovanni e Paolo à Venise, il sera enterré au cimetière de San Michele, selon ses voeux).

[21« Je dois faire de l’espace partout afin d’écrire encore une grande oeuvre pour Peter
[...] qui, comme la plupart d’entre nous, ne rajeunit pas, et qui n’a plus, peut-être, beaucoup d’années de chant devant lui. » (lettre à Walter Hussey)

[221973 : Mort de Wystan Hugh Auden, poète et critique anglo-américain. Homosexuel, il épouse Erika Mann, la fille de Thomas Mann qui est lesbienne. Il écrit un livret pour l’opérette de Britten Paul Bunyan (1939-1941), et un livret pour Igor Stravinski The Rake’s Progress (La Carrière du libertin, créé à Venise en 1951).

[23Son mari John Piper a conçu les décors.

[24C’est la mort de Malher en 1911 qui avait inspiré Thomas Mann.

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3 Messages

  • A.G. | 13 mai 2016 - 14:54 1

    Gustavo Gimeno dirige Patricia Petibon et l’ONF.

    Concert enregistré le 31 mars au Théâtre des Champs-Elysées
    Britten : Les Illuminations, pour soprano et orchestre à cordes

    Lors du même concert, l’ONF et Petibon interprétaient Mozart :
    Air de concert "Alma grande e nobile core" K.578
    Lucio Silla (1772) - air de Giunia acte III n°22 "Fra ipensier piu funesti"
    Suit un extrait de Zaïde, Singspiel inachevé de Mozart, composé en 1780, deux ans avant L’Enlèvement au Sérail, et qui met en scène les amours et la fuite de deux esclaves chrétiens à la cour du Sultan Soliman, leur quête de liberté face à un pouvoir tyrannique.

    Patricia Petibon en présence de Philippe Sollers le 18 octobre 2001. Voir Mystérieux Mozart.


  • A.G. | 16 avril 2014 - 09:22 2

    Pour sa 10e édition, le Festival de l’Opéra de Lyon met l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle à l’honneur : Benjamin Britten. Trois opéras au programme du festival : Peter Grimes, Le Tour d’écrou et Curlew river (du 10 au 29 avril 2014). Plus d’informations.


  • A.G. | 7 février 2014 - 12:17 3

    Un ami m’écrit :

    « Rimbaud et Shakespeare, par Marcelin Pleynet. Dans le livre que vous savez. Sinon ? Haenel, de mémoire ne les apprécie guère, ces Illuminations de Britten, dans Évoluer parmi les avalanches. Philippe Sollers, à ma connaissance, bien qu’il doive y avoir une notation quelque part, se tait. Cela me fait songer à l’incomparable éloge de Rimbaud dans Studio (le livre qu’il tâte dans sa poche de l’autre-côté de l’Atlantique), et le texte sur les Illuminations écrit à Long Island, dans Rimbaud, made in La guerre du goût [Gallimard, coll. blanche, p. 233. A.G.]. Il faudrait regarder de près la programmation dans les salles françaises, de ces fameuses Illuminations de Britten. Cet article me plait et change par exemple d’un coup la programmation "lamentable" de l’Opéra Bastille ! Je me souviens de la manifestation des "Indignés" avec les grandes affiches du Crépuscule des Dieux. Alors oui, les yeux fermés, je dis aimer les Illuminations de Britten, avec Rimbaud. Par sympathie, bien à vous. »

    Je lui réponds :

    « On peut écouter la musique les yeux fermés, c’est un avantage. Je n’aime pas tout Britten, loin s’en faut, mais je trouve ses Illuminations très belles — surtout dans la version de Pears et de Karina Gauvin (pas seulement par homonymie !). Me plongeant dans sa vie et dans son oeuvre, ce sont ses contradictions (passionnantes) qui me frappent et, comme il faut multiplier les éclairages, les angles de prise de vue...
    Vous me rappelez Évoluer parmi les avalanches. J’ouvre le livre au hasard (c’est vrai !) et je tombe justement sur ces phrases :

    Je sais que Lucia n’aime pas chanter en français. Certains soirs, en pensée, j’insiste. Que Lucia chante les Illuminations, j’ai ça dans la tête. Elle n’a jamais aimé Benjamin Britten non plus ; et les Illuminations de Rimbaud, en musique, elles sont de Benjamin Britten.

    Et on lit plus loin :

    Ce soir, je n’ai pas entendu la voix de Lucia. Avec les Illuminations, ça n’a pas marché. Je me suis concentré — rien.
    C’est plus tard, bien plus tard, au milieu de la nuit, que ça a commencé. La voix m’a réveillé. Ce sont les Illuminations.
    Les premières notes, je les aime énormément. Violentes, en mélopées qui grimpent, par paliers : on dirait un enlèvement. Puis voici des virages brusques dans la mélodie, des étouffements, des relances, la voix grimpe encore, plus haut, vers un pôle qui n’existe pas. S’y enroulent, en boucle, des modulations qui sont seules à vivre là, dans un néant spécial, un brasier d’écume où les autres voix flottent.
    Est-ce que c’est la voix de Lucia, est-ce que c’est la sienne qui me salue dans le vent, cette nuit ?
    Les déchirements ont un parfum entêtant. On se souvient de tout ; on se demande comment un effluve peut contenir ces milliers de jours et de nuits qui roulent dans une voix qui chante, car les émotions sont seules.
    À la fenêtre, je m’accoude ; je laisse ma tête prendre le vent. Ces parfums qui se mélangent viennent des Illuminations, mais pas seulement, et au travers de ces parfums, je la reconnais, bien sûr que c’est elle, fragile, tenace quand se module une ligne, et que se relâche, comme une nuée d’ombres rousses, la bouffée par où ma gorge se serre.
    Grâce à Lucia, depuis cette nuit, j’ai les Illuminations dans l’oreille. Je me promène avec elles, je choisis un air, je sélectionne, voici qu’à loisir n’importe quel moment des Illuminations peut résonner dans ma tête. (Yannick Haenel, Évoluer parmi les avalanches, Gallimard, coll. L’infini, 2003, p. 53-55) »

    Est-ce que le narrateur de Haenel entend sa propre voix, celle de Lucia ? Je réécoute, pour la énième fois cette semaine, les Illuminations de Britten avec la voix de Peter Pears, eh bien, « je les aime énormément ».

    Sur les Illuminations, lire Génie de Rimbaud.