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Sur la Divine Comédie

Un Sollers ’al dante’

article paru dans "L’Humanité", octobre 2000

D 26 novembre 2006     A par andoar - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philippe Sollers publie sa Divine Comédie. Un livre d’entretiens avec Benoît Chantre qui plaide pour une lecture à la première personne du présent d’un Dante enfin paradisiaque. Ils en parlent ici

Philippe Sollers décide de sortir Dante de l’Enfer. Car l’Enfer c’est ici, et il nous masque l’actualité de l’un plus grands poèmes sacrés de tous les temps.

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Botticelli, " Portrait de Dante Alighieri", v. 1495

Détrempe sur toile 54,7 x 47,5 cm
© Coll. Part. Genève

" Au milieu du chemin de notre vie / je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue. "
C’est au printemps de l’an 1300, date du premier grand jubilé catholique, que Dante Alighieri, poète florentin, s’éveillant d’une mystérieuse torpeur, se trouve perdu dans les ténèbres. Il entreprend alors un voyage qui le conduira, en milliers de vers, des abysses infernaux à l’illumination divine du Paradis. Dante a pour guide le grand poète de l’Empire romain Virgile, qu’a requis Béatrice, amour de jeunesse de Dante, âme lumineuse du paradis, pour lui venir en aide dans les épreuves de son parcours. Le récit qu’en composera Dante s’intitule la Comédie, qui plus tard seulement sera baptisée " divine ".

De ce grand oeuvre, universellement connu et finalement peu lu, Philippe Sollers se veut un nouveau médiateur, par une lecture à la première personne du présent, pénétrant " au travers du voile des vers étranges " pour en éprouver le cheminement. Dans un livre d’entretiens avec l’éditeur Benoît Chantre qui en canalise parfois les flux, Philippe Sollers reconstruit le divin royaume de la poésie avec les instruments de sa propre passion pour la création. Il s’appuie sur la traduction de La Divine comédie qu’a réalisée Jacqueline Risset, conservant le titre avec une apparente immodestie que réfutent le contenu et la démarche mêmes.

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RodinLa Porte de l’Enfer (détail, Musée Rodin, Paris
Photo Bruno Jarret / ADAGP, 2002

C’est pas à pas, dans l’endurance de ses expérimentations, que Philippe Sollers gagne son paradis, habitant de ces temps infernaux qui sont les nôtres et nous éloignent à chaque horreur nouvelle du monde de Dante. " Il ne s’agit donc pas, explique en exergue Sollers, de le répéter mais de nous demander si nous pouvons encore entendre ce témoignage radical devenu ouvert ? En quoi irrigue-t-il, de façon directe ou indirecte, toute l’aventure occidentale jusqu’à nous ? En quoi, même, Dante nous précède-t-il ? "
Le livre d’entretiens donne corps à ce questionnement. Il s’écoule en quatre chapitres, de la porte de l’Enfer aux saphirs luminescents du Paradis.

Dante, pour Sollers, est déjà un intermédiaire lorsqu’il écrit en 1965 " la Traversée de l’écriture ", énonce Jacqueline Risset lors de la présentation de l’ouvrage en avant-première à Rome, où tous les chemins ne mènent pas si l’on veut prêter attention à la spécificité de celui-ci. Le matin même, Philippe Sollers a obtenu une audience papale. Il a remis à Jean-Paul II un exemplaire de son ouvrage, dans lequel il le fait souvent apparaître en rédempteur historique et spirituel des maux du siècle avec, au cour calciné des damnations multiples, le " péché capital de la Shoah ". Le pontife de la repentance advient avec une récurrence presque égale à celle de Charles Péguy, que Benoît Chantre s’entête à convoquer autant que Sollers s’acharne à le balayer des sentiers de la gloire. Son panthéon est d’une autre eau bénite, ce qui n’oblitère pas la complicité de deux hommes dont les joutes amicales sont cimentées par Rimbaud, source de leurs premiers dialogues.

Rimbaud d’ Une saison en enfer mais surtout des Illuminations auxquelles il n’atteint, selon Sollers, qu’après avoir fait l’expérience des Érinyes, celle de la mort. Traversée physique et métaphysique accomplie par Sollers sans vantardise, contraint par la nécessité de ce qui l’anime : " Le désir de sortir du fini, de percer le moment où je suis. Il faut pour cela des synthétiseurs d’absolu, ce que pourrait être Dante. " Ou Rimbaud, qui fait surgir le manque même des mots sacrés que cherche le " voyant " pour apercevoir non plus " le temps des assassins " mais celui dont on pourrait s’éprendre. " Temps, rappelle Sollers, qui ramène à l’Être ", et dont son ouvrage porte constamment le thème.

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Botticelli, Carte du Ciel
Illustration de la Divine Comédie de Dante

Philippe Sollers croit au Paradis. C’est dans les cieux qu’il rejoint Dante, loin des enduits soufrés dont l’embaumait le dix-neuvième siècle. Mais il semble croire surtout devant Picasso, Manet, Cézanne ou Francis Bacon, porté par les " corps de feu du Paradis qui se font de la musique " et que l’on entend déployer leurs ailes dans Vivaldi ou Mozart. Bach peut faire " apparaître Dieu ". Et puis dans l’obscurité luisent Proust, Baudelaire, Apollinaire, Heidegger, Claudel, Lautréamont, l’épiphanie de James Joyce, la liberté d’André Breton, et encore et toujours Dante guidé par l’amour et qui livre ce Credo : " (...) Je crois en un Dieu / seul et éternel, qui meut tout le ciel / sans être mû, avec amour et avec désir (...). "
C’est le Dante de Botticelli, qui s’est dit-on enfermé dix ans pour réaliser les cents illustrations de la Divine Comédie. On peut en ce moment, à Rome, voir aux Écuries papales la quasi-totalité des précieux parchemins conservés à l’abri du jour dans les caves vaticanes. Les âmes sont distribuées en fonction de leurs péchés dans les neuf cercles de l’Enfer que figure, dans la vision de Dante, un immense cône. Botticelli en donne un dessin à la fois méticuleux et enchanté. De même pour l’ombre de Virgile ou le passage du Styx, les corniches du purgatoire où errent les âmes en peine.

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Botticelli Les âmes errantes<BR>

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À chaque terrasse dont Dante gravit les degrés, accompagné de Virgile, des anges effacent de son front les lettres infamantes de ses fautes que le gardien des lieux y avait imprimées. Après avoir bu l’eau de la rivière Eunoè qui ravive la mémoire des bienfaits accomplis, Dante montera jusqu’au " ciel cristallin " auquel le fera accéder le pur regard de Béatrice. Une prière à la Vierge Marie lui offrira la vision de Dieu sous la forme d’une ultime fulgurance de lumière, vision de l’amour qui, selon les vers du poète, " meut le soleil et les autres étoiles ".

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Botticelli, Entrée du Ciel
Illustration de la Divine Comédie de Dante

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Ici, en bas, Philippe Sollers poursuit l’observation de son temps, qui est celui d’" une planète se bouclant dans le chaos ". " Il pourrait s’agir, dit-il, d’un phénomène apocalyptique ", mais il rassure, citant Hölderlin : " Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. " À condition, toutefois, poursuit l’écrivain, que chacun parle de lui et de ce qu’il aime, à condition de dire " je ". Comme lorsqu’on accueille le baptême.

Renoncer à Satan et à ses pompes n’est pourtant pas le centre de ses propos, qui apparaissent plutôt alertes, iconoclastes et surtout joyeux. Sollers aime trop les hérétiques et se méfie des langues de bois. Il se déplace un peu partout dans la " société du spectacle " dénoncée par son ami Guy Debord, et la lutine avec trop d’espièglerie pour que l’on y voit point souvent diableries.

Pas plus que ses nombreux romans, son dernier ouvrage n’est austère. Il nous dit d’abord l’amour de son auteur pour la littérature, la langue, dont Dante fut l’un des grands alchimistes qui transmutèrent le latin en italien.

Et puis il nous prie de lire Dante, où nous rencontrerons les poètes, les musiciens et les peintres, le devin Aronta condamné à regarder derrière lui " faisant son sein de ses épaules parce qu’il a voulu regarder trop avant / en arrière il regarde et fait route en arrière " . " Aronta, écrit aussi Dante, saisi dans le souffle d’un vent très ancien / dont les frissons perdureraient pour l’éternité " . Lire Dante, invite Sollers, en prenant son temps.

Dominique Widemann

La Divine Comédie .
Entretiens de Philippe Sollers avec Benoît Chantre.
Éditions Desclée de Brouwer. 462 pages.

Article paru dans L’Humanité, édition du 19 octobre 2000.


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4ème de couverture (Folio)

Il faut rouvrir aujourd’hui La Divine Comédie. Les temps modernes nous cachaient Dante ; l’ère planétaire où nous sommes entrés le fait revenir dans toute son actualité. Dialogue tendu, cette nouvelle Comédie se déploie de cercles infernaux en ciels paradisiaques, en passant par les corniches du purgatoire y apparaissent Rimbaud, Apollinaire, Proust, Bataille, Heidegger, Bacon et Picasso, mais aussi Péguy, Simone Weil, Matisse ou Cézanne, Bach et Mozart, sans oublier le pape Jean-Paul II. Chaque figure vient à son heure demander qu’on lui prête l’oreille et nous donne sa clé.
La Divine Comédie peut alors être entendue et nous livrer toutes ses richesses. L’histoire entière est convoquée, avant le jugement dernier, au tribunal de la justice et de l’amour. Les acteurs sont là, princes et ministres, papes coupables et martyrs, prostituées et bienheureuses, assassins et poètes.

Critiques

Dante maintenant

Philippe Sollers parle de La Divine Comédie. Et fait de l’auteur du XIIIe siècle un écrivain moderne

A quoi bon des « classiques » s’ils ne nous aident à vivre, à comprendre l’espèce de monde où le sort a eu la bonté de nous jeter ? A quoi bon Dante, par exemple ? A orner une bibliothèque jamais ouverte ou alors, au contraire, à s’en nourrir comme d’un aliment indispensable qui fait du bien par où ça passe, rend plus libre, plus intelligent et partant plus joyeux ? Voilà une petite série de questions qui animent ce livre hors normes. Sollers questionné par le pugnace Benoît Chantre, directeur littéraire de la maison éditrice, s’explique sur l’auteur de La Divine Comédie. Ce n’est pas la première fois (rappelons l’étude de 1965 : Dante et la traversée de l’écriture) que Sollers s’aventure à l’intérieur d’une ?uvre capitale dans l’histoire spirituelle de l’Europe, c’est-à-dire l’histoire qui a fait ce que nous sommes. Mais c’est la première fois qu’il prend le temps d’entrer véritablement en matière. Qui prend le temps pour de telles choses, de nos jours ? Une matière spéciale. L’enfer, le purgatoire, le paradis : soit on considère qu’il s’agit de catégories théologiques rendues obsolètes par le Progrès émancipateur ; soit elles continuent de représenter pour l’homme du XXIe siècle, au-delà de telle appartenance confessionnelle, un miroir poétique rigoureux de sa propre aventure. Une aventure du corps et de la parole, une aventure charnelle, sexuelle, spirituelle, métaphysique et très physique, tout cela en même temps et à toute vitesse dans l’obscurité du monde, la confrontation avec le Mal et la Mort, l’hypothèse étourdissante pour le moderne un peu coincé d’un paradis à vivre dès ici et maintenant. Il se trouve que Dante, au XIIIe siècle, a figuré cela par la voix du poème, au titre d’une expérience personnelle. Le pari sollersien consiste très simplement à reconnaître dans ce texte une interpellation majeure. C’est à moi, lecteur présent et vivant, que s’adresse la Comédie. Je n’admire pas un exploit littéraire bon pour le musée (à la meilleure place, néanmoins), mais je participe à la même aventure : être un homme vivant qui le sait et s’en instruit. C’est dire que ce dialogue, mené d’un siècle enfui au nôtre avec son tourment, ses inquiétudes, passionne de bout en bout. Lecteur, ne passe pas ton chemin ! Dante is now !

Michel Crépu, L’express, 9-11-2000.

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Dante a laissé, avec La Divine Comédie, une oeuvre prodigieuse, éclaboussant de son génie, de sa pensée, de sa philosophie, les siècles à venir. Une oeuvre prodigieuse mise en scène par un non moins prodigieux auteur, dont on a gardé du nom un adjectif : dantesque. Un adjectif qui sied aisément au XXe siècle, traversé par les conflits, les horreurs, avec ses atrocités, convoquées dans "le bruit et la fureur d’une inhumanité poussée à son comble". La comédie n’est plus divine. Elle est humaine, "trop humaine" s’empresse de préciser Philippe Sollers, dans cet entretien avec Benoît Chantre (directeur littéraire aux éditions Desclée de Brouwer), revisitant la modernité à la lumière de Dante. Mais si le terme de dantesque signifie infernal, Philippe Sollers évoque, en quatre parties, l’essentialité de la porte de l’enfer avant l’enfer, le purgatoire et le paradis, deux arcs-en-ciel trop vite et facilement oubliés, sinon niés, depuis deux siècles. Sont ainsi convoqués, au fil d’une conversation agréable, ténue et sans relâchement, Péguy, Apollinaire, Rimbaud, Joyce, Baudelaire, Watteau et Fragonard, Picasso et Bacon, Mozart... Une ardente conversation de salon née de la création de Dante, partie prenante de l’oeuvre, spectre flottant au-dessus des arts, "premier explorateur occidental" à mettre les pieds en enfer, "premier constructeur du purgatoire" aussi et "le seul qui se soit mis en présence du paradis".

Céline Darner


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