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La seconde vie de Shakespeare - Paradis

DIMANCHE DES RAMEAUX. Archive sonore (1979)

D 12 mars 2014     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Des extraits de cet article sont repris dans le n° 126 de L’Infini (Printemps 2014, p. 37-38) grâce aux bons soins de Lionel Dax. J’y présente un enregistrement rare d’une lecture faite par Sollers, en 1979, d’un long passage de Paradis. Les lecteurs de L’Infini se demanderont sans doute de quoi il s’agit. Eh bien voici l’article complet, l’essentiel étant, bien sûr, d’écouter Sollers : «  Paradis a toujours été écrit pour être dit. »A.G., 12 mars 2014.

Philippe Sollers, 8 avril 1979, dimanche des Rameaux. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« To the happy few »


Il y a trente ans, en janvier 1981, Philippe Sollers publie le premier volume de Paradis au Seuil dans la collection Tel Quel (jaquette rouge/bordeaux).
Il présente le livre en ces termes (quatrième de couverture) :

Pourquoi pas de ponctuation visible ? Parce qu’elle vit profondément à l’intérieur des phrases, plus précise, souple, efficace ; plus légère que la grosse machinerie marchande des points, des virgules, des parenthèses, des guillemets, des tirets. Ici, on ponctue autrement et plus que jamais, à la voix, au souffle, au chiffre, à l’oreille ; on étend le volume de l’éloquence lisible !
Pourquoi pas de blancs, de paragraphes, de chapitres ? Parce que tout se raconte et se rythme à la fois maintenant, non pas dans l’ordre restreint de la vieille logique embrouillée terrestre, mais dans celle, merveilleusement claire et continue, à éclipses, des ondes et des satellites. Autour de quoi ça tourne chez l’être humain ? Des mille et une façons de s’illusionner sur le pouvoir et l’argent du sexe. Salut petite planète roulante et pensante dans sa galaxie de galaxies !
Pourquoi pas une histoire mais cent mille histoires ? Parce qu’il n’y a plus à simuler et à encadrer, mais à faire déferler, le plus amplement, minutieusement et rapidement possible, la narration et sa mémoire qui vont de l’horreur au comique, du constat de mort répété à l’état mystique, de l’information critique à la méditation catastrophique, du biologique au métaphysique en passant, kabbalistement, par la dérision, l’obscénité et, bien entendu, le tragique.
Voilà le roman.
Pourquoi Paradis ? Parce que, même si j’étais en enfer, ce serait ma manière d’être. Parce que j’ai l’impression d’être entré par hasard dans l’immense humour du non-être. Lequel, pourtant, éprouve la nécessité inouïe d’être dit.

*



Pour voir le Retable de Bellini cliquer sur l’image Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La réédition dans la collection Points en mai 2001, vingt ans après, reprend, en exergue et en quatrième de couverture, des extraits d’un article de Roland Barthes paru dans Le Nouvel Observateur du 6 janvier 1979 et qui ouvre le livre de Barthes, Sollers écrivain (Seuil, mars 1979). Sur la couverture, un détail du Retable de saint Job, de Bellini, qu’on peut voir à la Galerie de l’Académie à Venise.
Voici ce qu’écrit Barthes dans Sollers écrivain (c’est moi qui souligne) :

[...] — Paradis est lisible (et drôle, et percutant, et riche, et remuant des tas de choses dans toutes les directions — ce qui est le propre de la littérature), si vous rétablissez en vous-même, dans votre oeil ou votre oreille, la ponctuation.
— Mais alors pourquoi la supprimer ?
— Peut-être pour vous obliger à lire plus lentement ? Un nouveau rythme, un nouveau tempo ? Est-ce que vous lisez le Monde à la même vitesse que France-Soir ?
— Je ne lis que le Monde.
— Vous pouvez cependant admettre de lire un texte littéraire à un autre rythme que votre journal ? De la vitesse de lecture, dépendent beaucoup de choses en littérature. La ponctuation, parfois, c’est comme un métronome bloqué ; défaites le corset, le sens explose ; c’est plus lent à lire, parce que c’est plus riche ; et parce que c’est plus lent, paradoxalement, ça brûle les étapes.
— Mais pourquoi s’obstine-t-il à publier interminablement des morceaux de cette oeuvre, sans jamais s’expliquer ?
— Précisément : on pourrait lui faire crédit et penser que cette obstination veut dire quelque chose : qu’elle nous communique la tension, l’éblouissement et le péril d’un grand projet, d’un projet d’une autre taille (la taille des oeuvres, comme la vitesse de leur lecture, ça fait partie de de leur sens).
— Mais alors pourquoi dévoiler l’oeuvre par morceaux ?
— Proust l’a fait, et ces morceaux ont été plutôt mal compris.
— Vous n’allez tout de même pas comparer Sollers à Proust !
— Du point de vue des pratiques et des souffrances, tout écrivain peut se comparer aux plus grands. Et il me semble que l’exemple de ces deux auteurs appelle notre attention sur une certaine éthique de l’écrivain, qui l’oblige à risquer tout de suite l’énigme de son oeuvre. (Proust l’a dit mille fois : ne jugez pas trop vite, tout n’est pas dit, attendez.) Sollers nous amène (du moins il m’amène) à penser la littérature, non sur un mode tactique (réussir le « coup » d’un livre), mais plutôt : eschatologique.
— C’est un mot religieux, non ?
— Le sens d’un mot peut émigrer : « révolution » est un terme d’astronomie, et pourtant quelle fortune en dehors des astres !
— Et ça veut dire quoi, « eschatologique » ? Je n’ai pas mon dictionnaire avec moi.
— Ça se produit quand la pensée (ou le désir) de la fin excède le temps présent, le calcul présent. Ça renvoie à l’idée d’une fin bien plus lointaine que celle de la tactique ou de la stratégie : une fin que l’écrivain lit dans sa solitude sociale. Car l’écrivain est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d’autant plus grave qu’il vit aujourd’hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute. Nous acceptons (c’est là notre coup de maître) les particularismes, mais non les singularités ; les types, mais non les individus. Nous créons (ruse géniale) des choeurs de particuliers, dotés d’une voix revendicatrice, criarde et inoffensive. Mais l’isolé absolu ? Celui qui n’est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc.? Celui qui n’appartient même pas à une minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement « paradisiaque », reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l’on se porte, pour l’écouter (comme dans ces dispositifs acoustiques d’une grande perversité), très au loin, en avant, par-delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations.
— Pourquoi écrivez-vous cela aujourd’hui ?
— Je vois Sollers réduit comme une tête de Jivaro : il n’est plus maintenant rien d’autre que « celui qui a changé d’idées », (il n’est pourtant pas le seul, que je sache). Eh bien, je pense qu’un moment vient où les images sociales doivent être rappelées à l’ordre.


Pourquoi rappeler cela aujourd’hui ? Parce que Barthes a vu juste, presque seul, et l’un des tout premiers.

*


VOIR AUSSI

On connaît, grâce aux vidéos de Jean-Paul Fargier, la lecture que Philippe Sollers fit de Paradis, au début des années 80. Mais il s’agit d’extraits de Paradis 2, le deuxième volume (paru en 1986, chez Gallimard). On connaît moins les enregistrements effectués en 1980 à Paris grâce à l’initiative de Michel Gheude (onze heures non stop, une vraie performance pendant laquelle Sollers perdit plusieurs kilos).


Le livret Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

On connaît sans doute encore moins un autre enregistrement effectué par Sollers en 1979, avant la publication définitive du roman. Il fit l’objet d’un coffret édité à mille exemplaires (cassette, petit livre, prix : 160 F ; épuisé, pas de trace sur la "toile"). Cet enregistrement porte un titre étrange : La seconde vie de Shakespeare — Paradis

(« tu dois déborder ta revie une fois enfant une fois en chant une fois en lisant ce qu’écrit l’amour silencieux une fois en écrivant ce qu’il lit pour deux wheel william will I am mort officielle le 23 avril 1616 épitaphe d’un auteur inconnu la terre le recouvre le peuple le pleure l’olympe le possède arrête passant pourquoi vas-tu si vite lis si tu peux [1] »).

Il a été réalisé le 8 avril 1979 ; Sollers avait choisi le dimanche des Rameaux.

Pourquoi le 8 avril ? Je remarque que c’est dans la nuit du 7 au 8 avril 1300 (vendredi saint) que Dante fait commencer le Chant I de sa Divine Comédie :

Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue.

Les Chants II à VII de l’Enfer se déroulent le 8 avril (vendredi saint, traversée des quatre premiers cercles de l’enfer).

Sollers a alors quarante-deux ans. Il est, à peine, au milieu du chemin de sa vie.

Pourquoi le dimanche des Rameaux ?
Relisez l’évangile selon Jean (12, 12-15) ou Matthieu (21, 1-9) ou Marc (11, 1-10), ou encore Luc (19, 28-40) : ce jour marque l’entrée triomphale de Jésus-Christ à Jérusalem...
Jean :

La foule nombreuse venue pour la fête apprit que Jésus venait à Jérusalem ; ils prirent les rameaux des palmiers et sortirent à sa rencontre et ils criaient : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.

Mais la foule est changeante [2]...

*



Première partie (23’52)

Vous pouvez lire l’extrait dans Paradis, Seuil, collection Points (n° 879), p. 148-160.

«  résumé la galaxie a des bras où l’activité stellaire s’intensifie gaspillage des gaz dans la région inter-bras les atomes radioactifs se désintègrent le voyage dure environ cent millions d’années »

*

Seconde partie (28’21)

Seuil, collection Points (n° 879), p. 160-174.

«  1623 mysterium magnum de la révélation du verbe divin par les trois principes de l’être ainsi que de l’origine du monde et de l’acte créateur »

*

Le début et la fin


Archives A.G.

***
*


Première publication le 1er janvier 2011 (en guise de voeux).
Deuxième publication le 17 avril 2011, dimanche des Rameaux.

***

[1Je souligne. Will sera également le héros de Femmes.

[2Lire Homélie du pape Jean Paul II, Dimanche des Rameaux, 16 Avril 2000 et... tout le premier chapitre du 2ème tome du Jésus de Nazareth de Benoît XVI (ajout du 17 avril 2011, dimanche des Rameaux).

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