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Denis Roche, Tout est paradis dans cet enfer

suivi de "Paradis et point-virgule" par Gabriel Matzneff

D 6 mars 2007     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Paradis est publié en janvier 1981, après sept ans de « publication permanente », en feuilleton, dans Tel Quel. Couverture rouge.
L’accueil dans la presse ? Incompréhension. Perplexité. Rejet. Exemple, entre mille autres : Libération. Sous le titre « Le mime Sollers », un sous-titre éloquent : « Les enfants du « Paradis » de Sollers ont tendance à confondre le brouillage typographique et l’invention de la littérature. ».
Le Monde des livres (dans son édition du 30 janvier) consacre deux pages à Sollers sous le titre dont on mesure tout de suite la gravité : « Philippe Sollers en question ». Fidèle à la tradition "nuancée" du journal, un article plutôt pour de Jacqueline Piatier qui relève « la force comique » du roman (« Une superbe « fatrasie » pdf ), franchement contre (« Le grand bazar et l’ordinateur » de Bernard Alliot que les inter-titres résument : « Ejaculation verbale », « N’importe quoi » — «  La fuite en avant » de Jacques Cellard), et un article précis et plutôt bienveillant d’Hubert Juin qui retrace « l’étonnante aventure de Tel Quel » pdf . Rien de très éclairant sur le roman lui-même.

Une exception heureusement, l’article de Denis Roche. Son titre : « Tout est paradis dans cet enfer ». Il sera suivi un mois plus tard par un article de Gabriel Matzneff, Paradis et point-virgule. Voici d’abord l’article de Denis Roche.


Tout est paradis dans cet enfer

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Denis Roche

« Voilà donc Sollers en plein coeur du gisement « littérature », où il semble qu’on n’attende plus la littérature depuis longtemps, mais où il semble aussi qu’on attende Sollers de pied ferme. Je parlerai donc de littérature.

Je crois bien que c’est en 1974 qu’on vit pour la première fois paraître dans la revue Tel Quel un morceau de littérature intitulé Paradis. D’autres morceaux suivront. Il n’y aura jamais d’autre titre, pas de titres de chapitres, pas d’intertitres : le message sollersien est clair : il n’y a de Paradis que celui-là qu’il écrit chaque jour, à chaque heure, inexorablement depuis plusieurs années, six ou sept peut-être huit ou neuf, depuis qu’il a commencé d’y penser, étreint une fois pour toutes par la violence et la succession des rythmes dans ce que Poe appelait déjà « l’habitude de mélancolie ». Ce qui s’appelle littérature et qui coule en l’écrivain comme un long ruban noir vaguement penché, scandant tout comme une forcenée, ça ne s’arrête donc jamais, ça ne s’arrêtera donc jamais ? Réponse : non !

Il s’agit visiblement pour Sollers, scribe idéal aux aguets, de se placer « en gain de vitesse » sur les trajets de réflexion qui mènent vers la fin du siècle, d’élaborer en somme une écriture dont le rythme soit à la mesure de l’interprétation itérative, agressive, pantelante, exhaustive, de deux millénaires de pensée occidentale (et limitrophes, bien sûr). Prétentieux, Sollers ? Et comment ! Inventeur et cascadeur, sautant d’un bond par-dessus le ronron fatigué des obsédés du Littré, établissant des ponts joyeusement, férocement, entre Renaissance et vingtième siècle, de Galilée aux années-lumière, de la Bible à Finnegans Wake, du quattrocento aux videoscopes.

Il faut ici souligner le rôle étonnant que joue, dans un texte du dernier quart du vingtième siècle, le décasyllabe, qui remonte très loin au-delà de la Chanson de Roland et qui est devenu très vite le prototype le plus parfait et le plus utilisé dans la poésie épique, puisque c’est de lui que dérivent les vers de Dante (Paradis), de l’Arioste, de Pétrarque, mais aussi ceux de Camoëns, de Shakespeare, de Milton (autre Paradis) jusqu’aux extensions plus modernes, comme chez Blake (là encore, que de Paradis !), ou Byron, ou bien Pound, ce dernier largement évoqué par Sollers dans une rencontre inattendue à Venise. Voilà, c’est dit : pas d’épopée sans décasyllabes.
J’ajoute : pas d’épopée possible aujourd’hui sans passion. Donc sans les deux références majeures du livre : Sade, qui faisait dire à l’un de ses personnages, au comble d’une extase féroce, « tout est paradis dans cet enfer » et qui proposait la sexualité comme renversement philosophique absolu, et Freud bien sûr qui permet à Sollers de pousser si loin son rattachement à la triade Oedipe - Don Juan - Jésus Christ, vivant et tourbillonnant, et se régalant de toutes les variations positives sur le « manque », le « trou », la « négation », avec leurs contreparties : irruptions, nourrissement, pénétrations, combles...

Somme intempestive, c’est ça, Paradis, en même temps qu’une extraordinaire enquête sur ce qui a fait « tenir » si longtemps cette civilisation occidentale : mise en cause incessante de la nature humaine (Paradis, Parodie !) par un enfoncement répété et vertigineux dans ce qu’il appelle « l’impasse sexuelle », et qui constituerait en quelque sorte le « fil conducteur rythmique » du livre. D’où, pour qui a eu la chance d’entendre une lecture par Sollers de quelques extraits du Paradis en cours, ou bien achevé, cette étrange sensation de galop trop rapide, ce formidable effet de déferlement et de saccades sexuelles qui fait penser à la tarentelle dansée par un troupeau d’hommes dans le film Allonzenfants : coude à coude, frappant la terre dans un bruit de tonnerre, visages fermés, passant les collines en musique.

Paradis, ou plutôt son écriture rythmique, serait alors la seule réponse possible au mitraillage que nous imposent les informations du quotidien et la « bibliothèque », c’est-à-dire les informations venues de notre savoir. Là encore l’idée de « passer à travers », de « perforer » cette pluie d’informations, est bien celle qui vient à l’esprit. Apologie du lyrisme, incroyable « effort littéraire », dispositif d’écriture en mouvement, occupé à identifier le devenir de l’intelligence, faisant entendre le bruit de la guerre que fait l’art au monotone mortel et aux emprises de toutes sortes qui baîllonnent les gens. Disons-le encore : il faut « entendre » Paradis, ressentir sa percussion miniature, accepter cette énorme machine émettrice hardie, hachée comme un chant de mendiant, caillouteuse comme une moraine en mouvement. Voilà le glacier noir de Sollers, large coulée qui semble immobile sur les pages mais dont le front vivant se casse tout le temps, faisant entendre un sourd grondement continu.

Sollers appelle à échapper à l’unicité de l’aventure spirituelle (« la tenaille de l’espèce en train de se refermer »), affirmant qu’il faut « percer dans son nom le sien absolument ». En somme, parce que tout ce qui nous entoure, et nous domine, nous force à refouler cette percée, l’histoire se serait chargée, en nos noms à tous, de charniers, de meurtres collectifs, d’où l’effroyable intensité du discours furieux qu’à travers tout Paradis Sollers semble adresser aux filiateurs, et à son père en particulier, l’étrange haine amoureuse avec laquelle il parle des femmes et des mères comme d’une chaîne d’enfer dont il serait un maillon ou une colle qui tient. Jusqu’à l’engagement qui sous-tend l’entreprise et qu’on trouve du côté de la mystique, et plus précisément dans la spiritualité chrétienne, catholique où je ne le suivrai pas.

Sollers, grommeleur lyrique absolu. Paradis, notre sens accéléré traversant comme un bolide le début des années 80. Lire le livre, ce sera donc écouter ça. On n’échappe pas à la littérature, qui ne nous échappe pas. En tout cas Paradis est sûrement l’un des messages les plus clairs qu’on puisse entendre aujourd’hui. Et si je n’admet pas la résurgence de la contrainte religieuse, disons mystique, j’admets cependant de dire ceci, retrouvé dans un carnet de notes récent : Certains d’entre nous sont peut-être déjà les hommes du Nouveau Désert, les anachorètes d’une thébaïde littéraire encore en friche, affairés, dans le silence et l’indifférence, à composer les incunables du troisième millénaire.

Denis Roche, Le Monde des livres, vendredi 30 janvier 1981.

*

Paradis et point-virgule

C’est dans un pays dépossédé de sa langue, où le chef de l’État trouve légitime, et sans doute naturel, de s’exprimer en américain, et où tout le monde, de la serveuse de restaurant au gamin de la rue, baragouine une sorte d’anglais cassé, que l’ai lu Paradis [1] de Philippe Sollers. Le contraste entre la pauvreté de ce que j’entendais autour de moi et la beauté de la langue de Sollers était saisissant. D’un côté, un infralanguage imposé par des soldats et des marchands étrangers et de l’autre l’écriture souveraine d’un poète qui appartient à une nation qui n’a jamais été conquise.

Rivarol a raison de soutenir que la patrie d’un écrivain est la langue dans laquelle il écrit. Cependant, cette patrie ne se suffit pas à elle-même : l’autre lui est nécessaire. Ni Sollers, ni moi, ni aucun de ceux qui ont le redoutable honneur d’être des écrivains français, nous ne sommes des bulles de savon. Si singulier que je puisse être, j’appartiens à une culture et à une nation, je m’incorpore à un héritage, à un patrimoine, à une mémoire. Une littérature n’existe qu’au sein du peuple qui la féconde et du pays qui la porte. Le siècle de Racine et de Bossuet a d’abord été le siècle de Louis XIV, et la gloire de Napoléon a exalté le génie de Chateaubriand comme le talent de Stendhal. Le jour où il n’y aura plus de France, il n’y aura plus de littérature française.

La primauté spirituelle et artistique d’un pays est à proportion de la prospérité de celui-ci. À l’époque où la France était la législatrice de l’Europe, notre langue se parlait à Madrid et à Vienne, à Berlin et à Saint-Pétersbourg. En revanche, une France privée de son identité le serait aussi de sa langue : une France soumise à l’hégémonie étrangère n’aurait pas plus de littérature que n’en a eue la Grèce durant les siècles de l’occupation ottomane. Le combat pour la langue française est un combat politique.
J’ai beaucoup aimé la musique polyphonique de Paradis, son chant profond. L’écriture et l’univers intérieur de Sollers s’y accordent parfaitement, ils se soutiennent l’un l’autre, et c’est ce qui rend la lecture de ce livre si joyeuse et roborative : enfin un livre vrai, c’est-à-dire impudique et autobiographique. De tels livres sont les seuls qui vaillent d’être écrits, et lus.

L’absence de ponctuation ne m’a gêné à aucun moment. Chacun de nous respire la langue française à sa façon. Sollers peut s’offrir le luxe de nier la ponctuation, de subvenir la langue et de ridiculiser la concordance des temps : il a derrière lui des siècles de France, de province bordelaise, d’ordre bourgeois. Le Scythe que les bouleversements de l’histoire ont fait naître à l’hôpital américain de Neuilly, le Tartare des bords de Seine, le Sarmate du jardin du Luxembourg, n’a rien de cela. En lui, tout est chaos, désintégration, pulsions contradictoires, mise à mort. Son seul garde-fou, c’est la sobriété de la langue française ; son unique rempart, c’est la rigueur de sa syntaxe. Ainsi que je l’ai écrit dans Vénus et Junon : "Au bord de l’abîme, je me raccroche au point-virgule [2]."

Gabriel Matzneff, Le Monde des livres du 28 février 1981.


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M. Pleynet, Ph. Sollers, D. Roche, P. Guyotat. Février 1972 (photo T. Réveillé)



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cf. Denis Roche par Christian Prigent (Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1977)



Denis Roche


[1Le Seuil, 1981.

[2La Table ronde, 1979.

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1 Messages

  • V.K. | 17 mars 2007 - 10:42 1

    Sur l’enfer, cette citation de Sollers :
    « Etre en enfer c’est être chassé par soi-même de sa propre parole »

    DANTE et la traversée de l’écriture

    (in L’écriture et l’expérience des limites, Points/Seuil, 1971)