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Vers la notion de « Paradis » (I)

Philippe Sollers, Tel Quel 68, hiver 1976

D 3 février 2007     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


1974-1981 : l’avant-scène est politique : le voyage en Chine, les dissidents, la mort de Mao, la crise du "marxisme", la "nouvelle philosophie", les nouvelles alliances, la "fin des avant-gardes", etc...
Sollers, l’intellectuel, est sur tous les fronts : journaux, hebdos, radios, télé...
Sollers écrivain, lui, déclaré mort en 68, ne publie pas de roman. Mort pour la littérature.
Telle est la légende (car c’est une légende). Pourquoi ?

Lisons : " la république nous appelle sa matrice veut nous faire périr disons lui qu’il n’y a pas qu’elle et qu’il n’est pas temps de pourrir devise du panthéon aux petites femmes la matrie rancunière invisible derrière la patrie soi-disant reconnaissante pour les grands hommes rentabilisés en derniers soupirs " (Paradis, Tel Quel 68, p.3)

En fait, il suffit d’une lecture attentive des numéros de Tel Quel qui couvrent cette période pour constater que, sur une autre scène, l’écriture et son "expérience des limites" continuent. Sans interruption. Clandestinement et en pleine lumière. Seule la stratégie a changé.
Car, de 1974 (Tel Quel 57, février) à 1981 (sortie du premier volume de Paradis) et même à 1983 (L’Infini n° 1, mars), dans chaque numéro de la revue la publication permanente de Paradis, puis de Paradis 2 se poursuit.
"Lettre volée", invisible pour tous les policiers du langage (c’est-à-dire, finalement, la société du spectacle en train de se transformer en "spectaculaire intégré". cf. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988, p.18).

Et s’il fallait donc changer de perspective ? Et si toutes les prises de position, prises de parti, dans les champs idéologique, médiatique, culturel, politique, loin de répondre simplement à des pressions sociales conjoncturelles, étaient en fait "surdéterminées" par une écriture, une pensée qui, comme un tourbillon, les emportent ?

L’évènement que constitue Paradis est là.

On aurait dû le voir. On aurait dû l’entendre. On aurait dû le savoir.
En tout cas, on pouvait le lire.

C’est dans le numéro 68 de Tel Quel (novembre 1976) que Philippe Sollers nous entraîne "vers la notion de "Paradis" (un entretien avec Marcelin Pleynet suivra — "Vers la notion de "Paradis" (2) — et sera publié, en mars 1978, dans Tel Quel 75). Nous sommes donc en 1976.

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Tel Quel 68, p.2
Republié dans L’infini 99 (Eté 2007). Il nous est précisé que la photographie est de Bernard Magne.
Il s’agit d’un dessin de Mu Qi (1220-1280 ?) intitulé "Six kakis".
Il est, dans L’infini (p.96), précédée d’une analyse de Bernard Fraisse.



L’écriture percurrente [1] qui apparaît avec H se continue et s’approfondit avec Paradis , se fonde non pas sur une « technique » — mais sur une autre approche du sens en train de faire interprétation dans l’écrit.
Ici l’oeil s’efface dans ce dont se souvient l’oreille. La bouche muette qui a parlé, parle, parlera et reparlera dans les lettres vient se coller au tympan de l’intérieur, directement. Parler à l’oreille, de bouche à oreille, d’une bouche qui n’existe pas, amène les traces écrites à « fleurir » brièvement et à couler, glisser, s’éloigner, comme si elles étaient poussées par le souffle. Il faut mimer la fuite des idées pour faire fuir les idées devant la pensée.
Aucun procédé mécanique : ni automatisme, ni collage, ni coupures, pouvant laisser imaginer que le matériau pré-existe à l’acte. Bien entendu, tout ce qui s’est écrit ou se dit, s’imprime, se projette, se diffuse, se joue, se monte, se danse, se récite, s’enseigne, peut « passer » ici. La seule forme identifiable comporte deux principes simples :
1. l’absence de toute ponctuation visible
2. une métrique rigoureusement répétitive avec rimes.
C’est une façon d’insister sur le son . D’abord, encore et toujours le son. L’expérience continue de la répétition et du rythme est une tentative avouée de produire un corps en train d’ éjecter tout corps. Conséquence clinique immédiate : il s’agit de « voir » à travers les corps la manière dont ces corps s’empêchent de se voir comme corps, comment ils sont assis sur leur pensée empêtrée de corps, l’ironie terrible qui les enterre dans leur sexe auquel ils tiennent comme au principe de toute mystification. Ça ne parle pas plus loin que le sexe en corps l’interdit au corps qui tient à son sexe : hommes d’un côté, femmes de l’autre. Ils sont là, ils croient se percevoir chacun sur son bord, ils se haïssent mortellement, ils appellent vie, pensée, histoire, politique, événement, amour, la circulation de cette mort dans la mort. La planète consomme beaucoup, idem pour la langue qu’elle ne peut pas s’empêcher de parler à travers ses langues. Pas besoin de mixer les langues, il suffit d’attraper leurs gestes  : les vivants parlent pour déguiser leur pensée, mais comme leur pensée les déguise avant même qu’ils l’aient pensée, on peut arriver très vite à la vision nette de ce qu’ils pensent être leur secret, d’où le comique.
Le pouvoir se fait à coup de secret, c’est pourquoi il est « tourbillon d’hilarité et d’horreur ». Le sujet de l’expérience peut passer sans transition et constamment de l’une à l’autre sensation, là où en général ne règne qu’une reconduction du malaise. Ça hésite en bavardant du malaise : purgatoire quotidien. Mais Sade, lui, en écrivant, trouve la formule même : « tout est paradis dans cet enfer ». Il faut entendre paradis , comme on dit « tragédie », « comédie ».
Le fond , eh bien le fond, le fond, le fond, que voulez-vous, le fond, le problème, c’est toujours le même, depuis que Nietzsche l’a nommé par son nom : le nihilisme. On ne peut pas ne pas constater qu’il fait rage, philosophiquement, socialement et psychanalytiquement rage, et littéralement rage, journalistiquement, radiophoniquement et téléphatiquement. Donc, il y a un délire à traverser (Artaud, Céline) un détachement à trouver (Joyce). C’est un jeu d’enfant, en cours de route, de se substituer aux substituteurs, d’imiter les imitateurs, de plagier les plagieurs, de renévroser les névroses, de psychotiser les psychoses, et surtout, de déféticher les féticheurs, de réensorceler les sorcières et les envoûteurs insconscients , bien sûr, peu importe. Bref, il faut relire la Tempête , et tout de même faire un pas de plus, par exemple en jetant de temps en temps un coup d’ ?il sur la Bible, le recueil qui fait le plus peur à tous les modernes, celui qui les scandalise le plus et choque le plus intimement leur incroyable pudeur. Incroyable, parce que cette pudeur se croit affranchie alors qu’elle barbote dans une obscénité élémentaire qui va de l’obsession du cadavre à l’opaque misère de leurs organes chauffés, réchauffés, glacés en contreplaqué, avec le cortège habituel de culte en occulte, et tous ces mythes, dieu, toutes ces rêveries sur fond-mythe, éternel retour d’un phénomène qui se prendrait pour le retour éternel, lequel reste difficile, très difficile, très abrupt, très dur. Et en même temps si facile. Facile .
« Il y a dans l’homme un vice fondamental ; il est indispensable de le dépasser. Essaye ! »
Ou encore : « dès que l’homme s’est parfaitement identifié à l’humanité, il commence à mouvoir la nature entière ».
On peut d’ailleurs laisser tomber ici la nature et « l’homme », mais il est clair que lorsqu’on parle de la « folie » de Nietzsche disant « tous les noms de l’histoire, au fond, c’est moi », on se dérobe au sens d’une expérience qui invente à travers cette traversée des noms à la fois une autre histoire et une autre énonciation. Voix derrière la voix, intervalles vides martelant la voix, voix rassemblant des voix dans les accents de leurs traces, table rase et cylindre, roue et infini du volume remis à plat, sortie du cadre, de tous les cadres-séquences, fantasmes cadrés, frontalement encadrés pour l’écran d’on ne sait quel cinéma. C’est à l’écoute que ça va se jouer, et de plus en plus vers une quatrième oreille, la troisième se bouchant et se rebouchant entre fauteuil et divan. Tout ce qui s’écrit, se publie, relève du coup du ciseau de l’analyse, et l’inflation actuelle comme exhibition et sursaturation montre bien que l’époque le sait confusément. Mais que l’interprétation analytique soit vraie à cent pour cent, laisse intact le problème du nihilisme, dont les trois têtes s’appellent politique, art, religion. Forcer l’écriture à être au-delà de ces trois impasses, et à être le sens percutant montrant ces impasses, et un sens qui ne dit pas ni oui ni non mais complètement oui dans le non, pourrait alors entamer deux mille ans d’histoire et transformer le vieux genre apocalyptique en féérie d’un rire comme il n’en a pas été ri.

Philippe Sollers

(à suivre)

Note : les mots en italiques sont le fait de Ph. S.

La suite : Vers la notion de Paradis (2)

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Tel Quel 68, p.12




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Tel Quel 68, p.3

[1Courir à travers : per omnes civitates percurrit oratio mea ; parcourir : omnium pectora metu percurrente (la crainte se glissant dans tous les coeurs).

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1 Messages

  • Valérie Bergmann | 29 décembre 2011 - 01:51 1

    Paradis, sans début, ni fin est une joyeuse parade où chaque mots à son mot à dire. Ils revendiquent le droit . Le droit d’exister dans une suite parfaite, à la cohésion sans faille. Cet ouvrage est une énumération d ’histoires logiques dans laquelle chaque mot se suffirait presque à lui- même, et c’est en ça que toute ponctuation est inutile. Les dialogues sont insérés sans faire de bruit, les points se laissent deviner, et les virgules s’imaginent. Cet ouvrage est ludique à l’extrême, et on ne s’attend jamais à ce qui va suivre. Les mots latins s’y balladent naturellement, et les questions trouvent toujours leur réponse. Le superflu est balayé. Les verbes participent au passé ou se contentent d’être dans leur forme infinitive.
    "Aller à l’essentiel", dixit PH. Sollers. Voilà qui est fait. Je vais bientôt m’attaquer au second.

    Voir en ligne : "L’Art est long et le temps est court."Baudelaire